Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes
Part 20
Et il appelait, de toutes ses forces, un événement quelconque, fût-il dangereux, qui pût l'arracher à l'espèce de catalepsie cérébrale et morale dans laquelle menaçait de sombrer son intelligence.
Comme si Dieu eut écouté son appel, il fit tomber sous la main du savant une _Revue astronomique_ qu'il avait négligée jusque-là et qu'un soir, par désoeuvrement, il se mit à feuilleter.
Tout à coup, il poussa un cri et se redressa, le visage animé, l'oeil vibrant, la pommette enflammée.
Cette revue contenait un long article sur le courant astéroïdal qui trace dans l'espace son immense orbite touchant à Neptune et à la Terre.
Mais ce courant, il fallait que le fragment cométaire le traversât pour gagner la Terre et dans cette traversée, quelque chose pouvait se produire. C'était un danger,... c'était la mort peut-être!
Mais en même temps, pour Fédor Sharp, c'était un motif de sortir de cette léthargie dans laquelle il s'endormait; et, à partir de ce moment-là, il se plongea dans des calculs fantastiques pour arriver à prévoir le moment exact où il pénétrerait dans le courant.
Et c'est au milieu même de ses calculs qu'un choc formidable avait eu lieu, faisant osciller l'obus sur le sommet de la colline mercurienne qui lui servait de base.
Une seconde, Sharp avait eu la sensation d'une catastrophe finale résultant de la rencontre du mondicule qui le portait avec l'un des corpuscules du fleuve astéroïdal; puis, presque aussitôt, sous l'influence du choc en retour, il avait été arraché de son fauteuil et projeté sur le plancher où il était demeuré étourdi pendant plusieurs minutes.
Revenu à lui, son premier mouvement fut de courir au hublot pour constater les désastres occasionnés par ce tamponnement formidable.
Rien ne lui parut changé.
Il consulta ses instruments: l'épave cométaire poursuivait invariablement sa route vers l'orbite terrestre: elle n'avait pas dévié d'une ligne.
Cela parut prodigieux à Fédor Sharp, qui se frotta énergiquement les yeux pour se bien convaincre qu'il n'avait pas rêvé.
Son fauteuil renversé, sa table bousculée, la bibliothèque sens dessus dessous étaient là pour lui prouver qu'il n'était pas le jouet d'une hallucination.
Certainement, un choc s'était produit, et peut-être, en parcourant le fragment cométaire, en aurait-il une preuve évidente.
C'est alors que, bien qu'il fît nuit encore, il avait endossé son respirole et était parti en toute hâte à la découverte.
Nous avons vu, dans le chapitre précédent, quel avait été le résultat absolument négatif de ses recherches, et comment, presque asphyxié, Fédor Sharp avait pu, à grand'peine, regagner son habitation métallique.
Quand il eut repris ses sens, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences tomba en une méditation profonde, absorbé par ce problème insoluble tout d'abord:
Un choc avait eu lieu, cela était indéniable; comment avait-il pu se produire sans laisser aucune trace?
Depuis le temps qu'il vivait sur cette minuscule épave, il l'avait assez parcourue pour en connaître tous les coins et recoins, et si un changement, quelque petit fût-il, s'était produit à sa surface, il s'en serait aussitôt aperçu.
Mais, rien,... rien,... absolument rien.
Et il arpentait rageusement son étroit laboratoire, tournant et retournant sur lui-même, comme il tournait et retournait dans son esprit cette question:
Comment cela se peut-il faire?
Soudain, il s'arrêta net dans sa course, poussa une sourde exclamation, se frappa le front et s'écria:
--Eurêka!
Il venait de se rappeler ce principe de physique d'après lequel l'arrêt instantané du mouvement engendre la chaleur.
Il courut à sa table de travail et inscrivit, sur son carnet de notes, ces lignes tracées d'une main fébrile:
«Aujourd'hui, 5 février du calendrier terrestre: réveillé par forte secousse résultant d'un abordage contre l'un des corpuscules du courant astéroïdal.--Recherches sur épave complètement inutiles.--Présume que le bolide rencontré a pénétré assez profondément dans le fragment qui me porte pour que l'écorce cométaire, vitrifiée par la chaleur, se soit refermée sur lui ainsi que le vernis qui enduit les aérolithes.»
Et il ajoutait ces mots qui prouvaient combien était enraciné, dans son âme, l'espoir de regagner sain et sauf sa planète natale.
«À vérifier dès mon retour sur la Terre.»
CHAPITRE XV
COMME LA LUMIÈRE
Ah!
À cette exclamation, poussée d'une voix angoissée, déchirante, Fricoulet se redressa sur son hamac et aperçut le comte de Flammermont assis sur le bord du sien. L'oeil hagard, la face pâle et inondée de sueur, les membres tout frémissants.
--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur pris d'inquiétude, en accourant au chevet de son ami,... es-tu malade?
Le jeune comte secoua la tête, regarda Fricoulet comme s'il ne le reconnaissait pas dès l'abord, puis son regard se promena autour de lui, examinant chaque chose avec un étonnement croissant.
Enfin, il passa ses deux mains sur son front, comme pour rassembler ses souvenirs, et partit d'un large éclat de rire.
--Dieu! fit-il en sautant sur les planches, quel bête de rêve je viens de faire!
La face soucieuse de Fricoulet se dérida.
--Alors, ce cri?... fit-il.
--J'ai crié? demanda Gontran... cela ne m'étonne pas,... j'ai eu assez peur pour cela.
Et il ajouta:
--C'est si bête... les rêves...
--Je ne suis pas de ton avis,... il en est de fort agréables;... ainsi, durant que tu t'encauchemardais, moi, de mon côté, je rêvais,... mais d'une façon pas désagréable du tout,... et tu m'as interrompu au plus beau moment.
* * *
Ici, nous demandons la permission d'ouvrir une parenthèse indispensable à la compréhension du présent chapitre.
Qu'est-ce que le rêve?
C'est la faculté que possède l'esprit humain de se dédoubler, pour ainsi dire, et de vivre d'une vie spéciale, la véritable vie spirituelle, dégagée de l'enveloppe charnelle, débarrassée des liens de la matière qui l'alourdit.
Pendant le sommeil, l'esprit continue le travail commencé à l'état de veille, ou reprend la suite des idées dont le cours a été momentanément interrompu par l'assoupissement du corps. C'est l'existence qui se poursuit véritablement, sans solution de continuité, et le dormeur, dont le cerveau dégagé de toute préoccupation physique, est, en quelque sorte, affiné, ou, pour mieux dire, a sa force et son acuité poussées jusqu'à l'ultime puissance, trouve parfois, à l'état de sommeil, la solution d'importantes questions insolubles à l'état de veille, et met aussi à exécution d'irréalisables projets conçus et déclarés par lui impossibles, quelques heures auparavant.
C'est sous l'empire de ce phénomène mystérieux et magique du rêve que nos héros étaient tombés, alors qu'ils demeuraient étendus côte à côte sur le plancher de leur véhicule, dans un état léthargique voisin de la mort.
Et tandis que, sans qu'ils pussent en avoir conscience, leur catalepsie charnelle reprenait, avec le fragment cométaire dans lequel elle était pour ainsi dire ensevelie, le chemin de la planète natale, leur esprit, dégagé des liens de la matière, poursuivait le voyage tel qu'il se fût logiquement accompli sans l'accident qui avait, d'une façon si inattendue, arrêté dans sa course le wagon l'_Éclair_.
Cela une fois bien établi, nous fermons la parenthèse ouverte quelques lignes plus haut, et nous reprenons le dialogue des deux voyageurs endormis, là où nous l'avions interrompu.
* * *
--Ma foi! mon cher Alcide, dit le comte de Flammermont, je te dois mille excuses; l'existence que nous menons dans cette cage de lithium est si désespérément triste et monotone, qu'en vérité, lorsque la Providence vous envoie un rêve quelque peu réjouissant...
--Plus que réjouissant, mon cher, merveilleux, réellement merveilleux...
--Tu ne m'en veux pas?
--Tu plaisantes,... mais, tu m'as fait une fière peur avec ton cri...
--Si tu avais été à ma place, tu aurais crié sans doute, tout comme moi.
Et, secouant les épaules:
--Brrr,... fit-il, je frissonne encore en y pensant.
--Mais, enfin, qu'est-il arrivé?
--Figure-toi que j'étais de quart et que, pour me distraire, je regardais par l'un des hublots de la machinerie, lorsque tout à coup, du fond de l'espace, arrivant sur nous avec la rapidité de la foudre, est accouru un corps énorme, monstrueux... Alors, je me précipitai vers le levier du gouvernail sur lequel je pesai de toutes mes forces;... mais j'avais beau faire, le véhicule suivait la droite ligne, refusant d'obéir, filant, avec la rapidité d'une flèche, dans la direction de ce bolide, comme s'il eût été attiré par un aimant invisible.
En faisant ce récit, le jeune comte repassait de nouveau par toutes les angoisses de son épouvantable cauchemar, car ses traits étaient contractés et une légère sueur perlait sur son front.
--Ce qu'il y avait de plus horrible, poursuivit-il, c'est qu'en dépit de tous mes efforts, je ne pouvais sortir de la machinerie; j'étais comme cloué près des appareils, incapable de faire un pas; je voulais appeler au secours,... mes lèvres s'ouvraient, mais ma gorge était tellement contractée par la terreur, qu'aucun cri n'en pouvait sortir,... et nous avancions,... nous avancions toujours... Soudain, le contact eut lieu avec un bruit épouvantable,... l'appareil s'aplatit contre le bolide, comme un hanneton qui, dans son vol affolé, s'écrase contre un arbre,... puis tout devint noir... C'est alors, sans doute, que j'ai poussé le cri qui t'a éveillé.
Fricoulet se mit à rire en voyant M. de Flammermont se palper avec inquiétude et murmurer:
--J'ai tellement eu l'impression de la catastrophe, que je me sens courbaturé par tout le corps et que je suis stupéfait de trouver mes membres au complet.
--Eh bien! moi, dit à son tour l'ingénieur, j'ai rêvé tout le contraire de toi; pendant que tu assistais à la destruction de l'_Éclair_, je trouvais le moyen d'accélérer sa marche.
--La mécanique!... toujours la mécanique! dit Gontran en plaisantant.
--La mécanique, mon cher, est la plus belle conquête de l'homme.
Et comme le jeune comte haussait les épaules.
--En tout cas, poursuivit-il, si quelqu'un doit la dédaigner, ce n'est pas toi.
M. de Flammermont répondit avec un ricanement:
--Je doute que tu sois d'accord sur ce point avec M. Ossipoff, aux yeux duquel l'astronomie l'emporte sur toutes les autres connaissances humaines.
--Peu m'importe l'opinion de M. Ossipoff; mais, en ce qui te concerne, je te ferai remarquer que ton dédain pour la mécanique me paraît résulter d'un caractère enclin à l'ingratitude.
--Parce que?...
--Parce que c'est la mécanique qui t'a tiré de tous les mauvais pas où t'a mis, jusqu'à présent, l'astronomie, parce que c'est encore la mécanique qui va te sauver...
--Comment cela?
--En me permettant, comme je te l'ai dit tout à l'heure, d'augmenter dans des proportions notables la marche de notre appareil.
--Mais, mon pauvre ami, fit Gontran incrédule, tu oublies que ce système merveilleux, tu l'as rêvé.
--Mon cher, répliqua l'ingénieur, le rêve confine, plus que tu ne crois, à la réalité,... et la preuve...
Fricoulet s'interrompit pour jeter rapidement sur son carnet quelques calculs, qu'il tendit ensuite narquoisement à son ami.
--Qu'est-ce que c'est que ça? bougonna M. de Flammermont, en repoussant de la main le carnet de l'ingénieur.
Celui-ci répondit:
--C'est la preuve que les quatre-vingt mille mètres que nous parcourons par seconde--soit soixante-quinze mille lieues à l'heure--peuvent se transformer en soixante-quinze mille lieues... par seconde...
--Mais c'est de la folie pure! s'écria une voix derrière Fricoulet.
Celui-ci se retourna et se trouva nez à nez avec M. Ossipoff, qui sortait de sa cabine.
--C'est de la folie! répéta le vieux savant.
Fricoulet le regarda d'un air gouailleur.
--Vous êtes bien certain de ce que vous avancez là? demanda-t-il.
--Il me semble que nous avons atteint le maximum de vitesse que pouvait nous donner l'électricité.
--Il vous semble bien, mon cher monsieur, répliqua l'ingénieur, et cela pour deux raisons: la première, c'est que, comme vous venez de le dire fort justement, l'électricité nous a donné le maximum de rapidité qu'il lui est possible de nous donner; la seconde raison,... c'est que notre provision d'électricité est épuisée.
Ces mots furent accueillis par la même exclamation terrifiée, sortie en même temps de la bouche de M. Ossipoff et de Gontran.
--Mais nous sommes perdus!
--C'est-à-dire que nous le serions, si je n'avais trouvé ce moyen.
Le vieux savant enveloppa l'ingénieur d'un regard incrédule.
--Et ce moyen merveilleux vous permet de vous passer d'électricité?
--Absolument.
--En ce cas, quelle force actionne votre moteur?
--Je supprime le moteur.
--Mais l'hélice?...
--Je supprime l'hélice...
Ossipoff recula d'un pas en poussant un «oh!» d'ahurissement. Quant à Gontran, il n'avait pas les yeux assez grands pour considérer son ami.
--J'avais bien raison, murmura le vieillard, c'est de la folie!
--C'est de la folie, en effet, ne put s'empêcher de dire à son tour M. de Flammermont.
--Si vous me laissiez m'expliquer, riposta l'ingénieur avec calme, alors, vous pourriez me qualifier en toute connaissance de cause. En deux mots, voici la chose: je mets en communication, avec le tube central dans lequel tourne actuellement l'hélice, un de nos réservoirs à air comprimé, dont la détente nous procurera une rapidité supérieure à celle de la foudre.
Gontran étirait ses moustaches d'un air pensif et Ossipoff caressait sa barbe avec énergie, ce qui était, chez lui, l'indice d'une méditation profonde.
--Alors, murmura-t-il à mi-voix, comme se parlant à lui-même, nous avancerions par la force de réaction.
--Précisément... Eh bien! que pensez-vous de mon moyen?...
Avant que le vieillard eut eu le temps de répondre, M. de Flammermont s'écria:
--Je pense, moi, qu'il est impraticable.
--Parce que?
--Parce que, avant de songer à aller de l'avant, il faut songer à vivre.
--Eh bien?
--Eh bien! si l'on emploie à actionner notre véhicule notre provision d'air, qu'est-ce qui actionnera nos poumons?
L'ingénieur sourit d'un air triomphant, et, posant sa main sur l'épaule du jeune comte:
--Ne crains rien, fit-il, tes poumons auront, quand même, de quoi se sustenter largement. Je vais plus loin, je veux qu'une fois revenus sur Terre, nous puissions faire respirer, à raison d'un mètre cube par personne, tous les auditeurs curieux de nous entendre raconter nos aventures.
Ossipoff avait pris le carnet de Fricoulet et s'était enfoncé dans une longue série de calculs où les équations s'entassaient les unes sur les autres.
--Si je ne me trompe pas, dit-il, nous pourrions, en deux heures, atteindre Uranus.
--Dame!... à raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...
--Et nous serions en quatre heures à Neptune.
Voyant que le vieux savant examinait sérieusement l'inexécutable projet que faisait entrevoir l'ingénieur, M. de Flammermont ouvrait de grands yeux.
--Mais, en ce cas, demanda-t-il, combien, dans ces conditions, nous faudra-t-il de temps pour regagner la Terre?
Avant que Fricoulet n'eut ouvert la bouche, Ossipoff répondit:
--Pas plus de sept heures.
M. de Flammermont jeta sur le vieillard un regard ahuri, se demandant s'il était subitement devenu fou... ou s'il se moquait de lui.
Mais, au visage grave d'Ossipoff, il fut bien obligé de se rendre à l'évidence et de se persuader que l'autre parlait sérieusement.
--Sept heures!... murmura-t-il, sept heures...
Fricoulet avait repris son carnet des mains du vieux savant, et, après y avoir jeté un coup d'oeil:
--Je crois que vous faites erreur, monsieur Ossipoff, dit-il.
--Comment cela?
--C'est cinq heures seulement qu'il nous faudrait, car la distance de Neptune à la Terre n'est que de plus d'un milliard de lieues... or, à raison de soixante-quinze mille lieues à la seconde...
--D'accord; mais, dans les sept heures dont je parle, je compte le temps nécessaire à la recherche et à l'étude d'Hypérion.
À ce nom, Gontran ouvrit de grands yeux, et, malgré lui, il allait pousser une exclamation étonnée, lorsqu'une voix lui chuchota doucement à l'oreille:
--C'est la dernière planète du système solaire.
La dernière planète du système solaire!
En entendant ces mots, Gontran fut sur le point de se récrier; de ses lectures rapides et distraites des _Continents célestes_, il avait retenu que les limites du système solaire étaient tracées par l'orbite de Neptune, et voilà que, maintenant, on lui parlait d'Hypérion!
Mais, en vérité, il s'agissait bien d'astronomie!
Foin d'Hypérion et du reste!
Dans douze jours, il allait revoir la Terre, dans douze jours il ferait afficher, à la mairie du VIIIe arrondissement, la publication des bans, et, deux semaines plus tard...
Et cette perspective si proche d'un bonheur qui, depuis si longtemps, s'évanouissait au moment où il croyait le toucher du doigt, chassait, loin de son esprit, tous les découragements, tous les déboires, tous les dépits, toutes les amertumes dont sa vie avait été pleine depuis quelques mois.
Il ne songeait plus qu'à une seule chose: c'est que ces éternelles fiançailles allaient prendre fin, c'est que le jour du mariage était proche, c'est qu'il aimait Séléna plus que jamais, et que Séléna allait enfin devenir sa femme. Il s'était retourné, avait saisi entre les siennes les mains de la jeune fille, et, l'enveloppant d'un regard plein de tendresse:
--Oh! mon aimée! murmura-t-il.
Ce furent les seuls mots que son émotion lui permit de prononcer tout d'abord.
Mlle Ossipoff, qui n'avait point entendu les révélations de Fricoulet, ne comprenait nécessairement rien au trouble de son fiancé, et le considérait avec un étonnement d'autant plus grand que,--comme nous l'avons dit dans les précédents chapitres,--l'humeur du jeune comte s'aigrissait de chaque nouveau retard apporté au retour par la curiosité sans cesse inassouvie d'Ossipoff, et, irrité contre le père, se détachait peu à peu de la fille.
Elle était donc très étonnée, mais, au fond, une grande joie gonflait son coeur; il y avait si longtemps que son fiancé ne lui avait si tendrement serré les mains, si longtemps que sa voix n'avait eu de si affectueuses intonations.
Même, une larme perla à la pointe de ses longs cils, larme de bonheur dont M. de Flammermont surprit le scintillement, dont il comprit la cause, et qui fit naître, en son âme, un cruel remords de son attitude sèche et rancuneuse, depuis plusieurs semaines.
--Qu'arrive-t-il donc, Gontran? demanda Mlle Ossipoff avec un sourire qui trahissait sa joie et pardonnait à l'ingrat.
Il lui pressa les mains avec plus d'émotion encore, et murmura:
--Il arrive, ma chère Séléna, que le bonheur, qui nous fuit depuis si longtemps, veut bien enfin se laisser atteindre.
--Que voulez-vous dire?
-Je veux dire qu'avant un mois vous serez comtesse de Flammermont.
La jeune fille regarda son fiancé comme elle eut regardé un fou, puis ses yeux se portèrent sur son père pour l'interroger.
Mais M. Ossipoff était, en ce moment, bien trop occupé à vérifier les calculs de Fricoulet pour faire attention à sa fille.
Alors Séléna, s'adressant à l'ingénieur lui-même, qui considérait les deux fiancés d'un air narquois:
--Que me dit Gontran, fit-elle, que nous allons revoir la Terre?...
--Gontran a raison, mademoiselle, répondit Fricoulet d'un ton gouailleur. Tout comme Jeanne d'Arc, j'ai eu, cette nuit, une vision,... et c'est cette vision qui nous sauvera.
Mlle Ossipoff tendit gentiment sa main à l'ingénieur:
--Monsieur Fricoulet, dit-elle, c'est à vous que nous devrons notre bonheur.
Le jeune homme fronça légèrement les sourcils.
--Si c'est à ce point de vue-là que vous me remerciez, répondit-il d'un ton bourru, vous avez bien tort, mademoiselle,... car j'ai bien peur que vous ne me reprochiez, plus tard, de vous avoir arrachée au désert sidéral pour vous ramener sur votre planète natale...
--Toujours tes idées sur le mariage? riposta le comte.
Fricoulet secoua la tête.
--Le bonheur, en matière conjugale, prononça-t-il sentencieusement, ne peut résulter que d'un absolu assortiment des époux.
--Mais,... s'écria M. de Flammermont, que nous manque-t-il donc?
--Mon cher, l'astronomie et la diplomatie ne pourront jamais marcher du même pas.
Et, se penchant à l'oreille de Gontran, il lui désigna, d'un geste tragico-comique, Ossipoff qui griffonnait toujours.
--Mais regarde-le donc, malheureux, dit-il; crois-tu, franchement, que tu sois le gendre qu'il faut à un homme comme celui-là?
Gontran se mit à rire.
--Comme gendre, répondit-il, je suis peut-être défectueux; mais j'ai la prétention d'avoir en moi l'étoffe d'un époux admirable.
Fricoulet haussa les épaules.
--Théories dangereuses, grommela-t-il; imprudent celui qui, dans une loterie comme celle du mariage, fait la part de l'imprévu;... si j'étais un véritable ami...
Il s'arrêta et fixa sur le comte un regard singulier.
--Eh bien! dit Gontran, si tu étais un véritable ami, que ferais-tu?
--J'exigerais, avant de mettre à exécution ma combinaison, que tu fisses voeu de célibat;... comme cela, je n'aurais pas à me reprocher, plus tard, d'être la cause de ton malheur.
M. de Flammermont haussa les épaules.
--Tu es fou! dit-il.
L'ingénieur allait sans doute répliquer, lorsqu'un vacarme épouvantable se fit entendre dans la cabine qui servait de cellule à Farenheit.
--Allons, bon! gronda le jeune comte, voilà ce Yankee du diable qui va recommencer à faire des siennes.
Et il s'approcha de la porte pour imposer silence au prisonnier par le procédé qui lui était familier, c'est-à-dire à grands coups de pied appliqués dans la porte.
Mais, à sa grande surprise, le vacarme cessa tout à coup, et la voix de l'Américain s'éleva, demandant avec douceur:
--Est-ce vous, monsieur Fricoulet?
Gontran se tourna vers son ami:
--Entends-tu? chuchota-t-il, il te parle.
L'ingénieur s'avança à son tour.
--C'est à moi que vous en avez, sir Jonathan? fit-il.
--Oui, je voudrais vous dire un mot.
--Parlez,... je vous écoute...
--Non... je ne puis parler comme cela,... ouvrez la porte.
--Jamais de la vie, s'écria M. de Flammermont, pour que vous recommenciez vos bêtises...
--Je ne suis plus malade, riposta l'Américain d'une voix douce; je vous jure que je serai raisonnable.
Gontran se pencha à l'oreille de Fricoulet:
--Il n'y a de pires fous, chuchota-t-il, que ceux qui prétendent ne pas l'être.
--Cependant, s'il était guéri, murmura Mlle Ossipoff prise de pitié... c'est bien triste d'être enfermé là-dedans, comme une bête féroce dans sa cage...
--Je ne dis pas le contraire,... mais songez que notre apitoiement pourrait nous coûter la vie...
--Baste!... quand on est prévenu, dit l'ingénieur.
Et, faisant signe aux deux jeunes gens de s'écarter un peu, il ouvrit la porte.
Aussitôt, le prisonnier s'élança hors de la cabine, se précipita sur Fricoulet qui, surpris par le choc, roula à terre, l'entraînant dans sa chute.
N'écoutant que son courage, M. de Flammermont sauta sur l'Américain, et avec l'aide de Fricoulet qui, d'un bond, s'était relevé, le maintint en respect.
Ils n'eurent, d'ailleurs, aucune peine à cela, Farenheit ne faisait pas un mouvement, leur abandonnant, sans résistance, ses deux poignets auxquels ils se cramponnaient.
--C'est cela que vous appelez être raisonnable! grommela Fricoulet.
--Je ne voulais pas vous faire de mal, répondit l'Américain d'un air tout confus.
--Au contraire, n'est-ce pas? riposta gouailleusement l'ingénieur.
--Je voulais vous embrasser.
Fricoulet eut un haut-le-corps de surprise, tandis que, s'adressant à Séléna, Gontran mettait son index sur son front pour montrer que, selon lui, le Yankee avait toujours la cervelle déséquilibrée.