Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes

Part 19

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«Ah! ne croyez pas, messieurs, que le premier mouvement des savants fut un mouvement d'admiration et d'enthousiasme pour celui dont le persistant travail et le génie hardi venaient de révolutionner ainsi le monde; loin de là, William Herschell dut lutter et publier rapport sur rapport concernant la petite étoile qu'il avait découverte et qui, selon lui, présentait un disque planétaire sensible.

«De leur côté, tous les astronomes cherchèrent et observèrent le nouveau corps. Chose singulière, tous, ils voulurent que ce corps nouveau fût une comète et qu'en cette qualité, il suivît une courbe très allongée dont le sommet arrivait près du Soleil.

«Mais tous les calculs faits à cet égard étaient sans cesse à recommencer; on ne parvenait jamais à représenter l'ensemble de ses positions, quoique l'astre marchât avec une grande lenteur.

«Les observations d'un mois se trouvaient en contradiction flagrante avec celles du mois précédent.

«C'était à devenir fou.

«Et cette situation dura plusieurs mois, durant lesquels personne ne se douta qu'il s'agissait là, non pas d'une comète mais d'une véritable planète.

«Enfin, lorsqu'on eut reconnu que toutes les orbites ellipsoïdales, déterminées comme suivies par la comète, étaient toutes aussi fausses les unes que les autres, lorsqu'il fut dûment constaté qu'on avait sous les yeux une orbite circulaire beaucoup plus éloignée du Soleil que celle de Saturne, alors il fallut bien se rendre à l'évidence et consentir--encore, ne fut-ce que provisoirement et en attendant mieux,--à regarder cette étoile comme une véritable planète, tournant, à l'instar de la Terre, autour du foyer central du système.

«Le provisoire, sur Terre, est ce qui dure le plus;--c'est pourquoi, messieurs, plus d'un siècle après la découverte sublime de William Herschell, la planète Uranus est toujours de ce monde.»

Fédor Sharp s'arrêta net, passa d'un mouvement nerveux la main sur ses yeux, regarda autour de lui, se regarda lui-même, parut tout étonné de se voir là, debout, appuyé au dossier de son fauteuil, pérorant à haute voix.

Alors, il eut conscience de son égarement, eut un petit rire sec et continua sa promenade en murmurant:

--Les philosophes ont bien raison d'appeler l'imagination: la folle du logis.--Je me croyais déjà à Pétersbourg, faisant, au monde savant, la conférence préliminaire sur l'historique des planètes, qui doit précéder le récit de mes voyages.

Il s'arrêta près de son télescope, colla son visage à l'oculaire et anxieusement fouilla l'espace, cherchant la planète tant désirée.

--Oh! Uranus!... Uranus! répéta-t-il par deux fois.

Mais l'astre en quadrature demeurait invisible, alors l'ex-secrétaire perpétuel regagna son fauteuil et, le coude sur sa table de travail, le front dans la main, il se laissa emporter au courant de ses souvenirs.

Il se vit à l'observatoire de Poulkowa, passant des jours, des semaines, des mois, à la recherche de cette incompréhensible planète, toujours sur le point de l'atteindre et toujours la manquant d'une minute, même d'une seconde.

Enfin, il avait pu la saisir, grâce à un équatorial grossissant quatre-vingt-dix fois et il se rappelait, encore maintenant, l'émotion profonde qui s'était emparée de lui, lorsque son âme, glissant dans le rayon visuel, s'était envolée à travers l'espace jusqu'à sept cent millions de lieues du Soleil, sur le confin de cet infini peuplé d'astres étincelants, mille fois plus considérables et plus resplendissants encore que ceux de notre système solaire.

Et quand il songeait que cette planète merveilleuse, il allait dans quelques jours dans quelques heures, peut-être, la voir là, à sa portée, dans toute sa splendeur mystérieuse, il lui semblait, tellement sa joie était grande, que son coeur cessait de battre et que son sang s'arrêtait dans ses veines.

Pendant plusieurs jours, accroupi contre un hublot, l'oeil à l'oculaire de son télescope, il demeura aux aguets, surveillant l'espace comme le chat qui, tapi dans un coin, guette la souris qu'il sait être dans le voisinage et que son instinct lui indique comme devant passer à portée de sa griffe.

De temps en temps, pour se délasser, il lisait les ouvrages traitant plus spécialement d'Uranus et prenait des notes en vue de cette grande conférence sur l'histoire des mondes célestes qu'il se proposait de donner comme prologue au récit de ses propres aventures et à l'exposé des nouvelles théories basées sur ses constatations personnelles.

C'est ainsi qu'il trouva, en feuilletant un ouvrage hindou traitant de l'astronomie, la mention d'une huitième planète nommée _Rahu_ et qu'il établit que cette huitième planète, connue dans les temps les plus reculés, ne pouvait être autre chose que celle découverte par Herschell; seulement, pour les savants hindous, ce _Rahu_ n'était nullement une planète lointaine, mais bien un monstre céleste qui avait pour mission de produire les éclipses.

Il nota encore le nom des astronomes qui, suivant les errements hindous concernant la nature planétaire d'Uranus, en avaient cependant, à une époque plus rapprochée, constaté l'existence et trouva que de 1690 à 1771, l'intéressante planète avait occupé la vie de quatre astronomes.

Peu s'en fallut même que le dernier, Lemonnier, n'enlevât à William Herschell la gloire de sa découverte; cela eût même été, si l'astronome eût eu un caractère plus ordonné, et s'il eût transcrit régulièrement ses observations; mais il avait une si singulière façon de tenir ses écritures que l'on retrouva, à l'Observatoire, une de ses observations écrite sur un sac en papier qui avait contenu auparavant de la poudre de riz.

_Sic transit gloria mundi!_

Un matin, Fédor Sharp ayant, suivant sa coutume en sautant en bas du divan qui lui servait de couchette, couru à son télescope, poussa un cri de joie.

Uranus était là, à la place que lui-même, par ses calculs, lui avait assignée, offrant à l'oeil ravi du savant son disque auquel le micromètre accusait un diamètre de 58 secondes, près d'une minute.

Connaissant la distance exacte qui le séparait de l'astre, ce diamètre apparent lui suffit pour obtenir les dimensions du diamètre réel et il nota sur son carnet le chiffre de 53,000 qui se trouva être exactement celui de Herschell et de ses successeurs.

Pour évaluer la distance du fragment cométaire à Uranus, il lui avait suffi d'établir un rapport proportionnel entre le diamètre visible de la Terre qui est de 4", la distance de la planète à la Terre et ce diamètre de 58" sous lequel lui apparaissait maintenant le disque d'Uranus.

Rien de plus simple, comme on voit.

Un diamètre de 53,000 kilomètres.

Uranus, bien que la plus petite des planètes extérieures, avait cependant bien droit de prendre place parmi les mondes géants, puisqu'à elle seule, elle l'emportait sur le diamètre qu'on eut obtenu en mettant côte à côte les quatre planètes intérieures: Vénus, Mars, Mercure et la Terre.

De la place qu'il occupait dans le ciel, Sharp ne pouvait apercevoir Neptune; il lui fut donc impossible de déterminer, d'après les perturbations exercées sur cette planète par Uranus, la masse de cette dernière.

Mais une ressource lui restait, c'était d'étudier la vitesse de rotation imprimée à ses quatre satellites par la planète elle-même.

D'abord quatre, était-il bien le nombre des satellites uraniens?

Herschell, en effet, en avait découvert six et, plus récemment, en 1851, Lassell en avait découvert deux autres, plus rapprochés que ceux de Herschell; cela en faisait donc huit.

Il est vrai que, sur les six de Herschell, Lassell, en dépit de ses recherches les plus assidues, n'avait pu en découvrir que deux, ce qui, avec les deux siens propres, portait à quatre seulement les satellites d'Uranus.

Ce nombre avait été confirmé, en 1875, par les astronomes de Washington; mais, bien que cette confirmation eut été adoptée par la suite comme l'expression de la vérité, Sharp, comme saint Thomas, ne croyait que ce qu'il voyait de ses propres yeux.

Cependant, après de longues heures d'examen, il dut se rendre à l'évidence et reconnaître que les astronomes de Washington avaient vu juste dans leur grand équatorial de 66 centimètres.

Il inscrivit donc sur son carnet l'état civil de ces quatre satellites, leur conservant le nom, à eux donné, par les astronomes terrestres et établit leur distance à la planète en prenant, comme points extrêmes, leur centre propre et celui d'Uranus. Ariel: 49,000 lieues--Umbriel: 69,000--Titania: 112,500--Obéron: 150,000.

Cela fait, rien ne lui fut plus facile que de calculer la durée de leur révolution autour de la planète, et voici les résultats qu'il obtint en jours terrestres de vingt-quatre heures:

Ariel..... 2 jours 12 heures 29 min. 21 secondes. Umbriel... 4 3 28 7 Titania... 8 16 56 26 Obéron.... 13 11 6 55

Un des côtés nouveaux et surtout intéressants que présenta cette étude fut la dimension de ces satellites.

Si Sharp, de l'observatoire de Poulkowa, avait éprouvé de réelles difficultés à saisir, dans le champ de sa lunette, la planète elle-même, à plus forte raison lui avait-il été, pour ainsi dire impossible, d'avoir la perception exacte des quatre points mathématiques que représentaient ces satellites.

Ce n'avait été qu'après des mois entiers d'observation patiente, acharnée, entêtée, qu'il avait pu parvenir à établir les données précédentes contrôlées à coup sûr, de son fragment cométaire.

Une folie l'avait prise ensuite; augmenter ces données de la dimension et du poids des satellites uraniens.

Mais à cette tâche insensée, il avait perdu son temps et usé ses yeux vainement.

Rapproché comme il l'était du système uranien, cette besogne ne devenait plus qu'un jeu d'enfant et il lui fallut dix minutes à peine pour reconnaître à Ariel un diamètre de 500 kilomètres; quant au dernier, qui lui parut être aussi le plus gros, il sous-tendait un arc de 1,200 kilomètres: sans être de dimensions phénoménales, ces quatre globes l'emportaient donc encore sur un grand nombre de petites planètes gravitant entre Mars et Jupiter.

Était-ce grâce à sa grosseur ou grâce à sa construction spéciale, Obéron lui parut présenter une topographie particulière, parsemée, de ci, de là, de points lumineux dont il s'efforça de reconnaître la nature.

Pendant des jours, il demeura les yeux fixés, avec une intense curiosité, sur le satellite uranien; mais le fragment cométaire qui le portait, filait avec une telle rapidité, que l'observation était des plus difficiles et que Sharp ne put arriver à distinguer s'il avait là, sous les yeux, des chaînes de montagnes ou bien des océans.

Quand Sharp eut irréfutablement établi ces données concernant les satellites d'Uranus: distance, rotation et poids, il revint à la planète elle-même pour continuer l'étude qu'il en avait commencée.

Allant du connu à l'inconnu, il put alors, se servant comme bases de ce qu'il connaissait sur les satellites, établir rigoureusement la masse de la planète qui lui parut être de quinze fois supérieure à celle de la Terre, ce qui donne aux matériaux constituant son écorce une densité cinq fois moindre de celle des matériaux terrestres.

Après avoir vérifié les calculs des astronomes relatifs à l'orbite parcouru par Uranus dans l'espace et avoir reconnu l'exactitude de ces calculs, il posa les chiffres suivants:

Plus petite distance du Soleil (ou périhélie). 675 millions de lieues. Distance moyenne 710 -- -- Plus grand éloignement (ou aphélie) 742 -- --

Et, bien que ces observations récentes ne lui apprissent rien de nouveau, confirment seulement ce qu'il savait déjà de la planète, ces chiffres le plongèrent en un étonnement profond.

Ainsi Uranus était bien de 67 millions de lieues plus près du Soleil, à son périhélie qu'à son aphélie, ce qui faisait varier sa distance à la Terre de 638 à 705 millions de lieues.

67 millions de lieues de différence! quelle existence singulière devait être celle de l'humanité uranienne, en admettant que la planète d'Herschell en fût arrivée au point suffisant pour être le séjour d'une humanité quelconque!

Et l'ex-secrétaire perpétuel supputait, en de longues rêveries, la bizarre conformation de ces imaginaires habitants d'Uranus, contraints de passer par de si terribles et de si profonds changements de température.

Il est vrai que ces changements ne s'opèrent pas sans transition, comme sur la Lune; bien au contraire.

Sharp constata, avec une surprise toujours croissante--bien qu'il sût déjà à quoi s'en tenir sur ce sujet--la lenteur du mouvement d'Uranus sur son orbite.

Quelques minutes d'observation lui suffirent pour établir que la marche de la planète s'effectue à raison de 7,500 mètres par seconde, soit 144,700 lieues par jour.

Si bien que, pour parcourir son orbite dont le diamètre égale 1,500 millions de lieues et la longueur 400 millions, la planète n'emploie pas moins de 40,668 jours terrestres, soit quatre-vingt-quatre de nos années.

Quatre-vingt-quatre années pour passer de 675 millions de lieues à 742 millions!

En vérité, les Uraniens ont largement le temps de s'acclimater aux nouvelles saisons!

Et puis, existe-t-il réellement des saisons sur Uranus? ou, du moins, si elles existent, est-ce bien véritablement la chaleur solaire qui les produit?

La chaleur solaire! Que doit-elle être à une semblable distance?

Il prit fantaisie à Sharp de résoudre cette question plus intéressante pour sa curiosité propre que pour la science.

C'était fort simple à résoudre, d'ailleurs; Uranus se trouvant, dix-neuf fois plus que la Terre, éloigné du Soleil, il s'ensuit logiquement que le diamètre du Soleil, vu d'Uranus, est dix-neuf fois plus petit que vu de la Terre, en sorte que l'astre central offre à la première de ces planètes un disque 390 fois plus petit qu'à la seconde.

Il en résulte forcément que la chaleur solaire est 390 fois plus faible.

Mesuré au micromètre par Fédor Sharp, le disque solaire offrit un diamètre de 1'40" et l'ex-secrétaire perpétuel inscrivit sur son cahier de notes que les Uraniens recevraient de l'astre central une lumière égale à celle que leur eussent envoyée 1,584 lunes.

Cette chaleur est-elle suffisante pour développer et entretenir la vie à la surface de la planète? tel est le problème, à la fois scientifique et philosophique que se posait Sharp.

N'est-il pas plus logique d'admettre qu'Uranus, ainsi que d'autres contrées célestes, tire de lui-même la chaleur nécessaire à son humanité? Pour élucider ce point, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences se livra à une étude approfondie sur l'atmosphère uranienne.

Au moyen de son spectroscope, il tenta d'analyser cette atmosphère et, tout d'abord, ses observations marchèrent à merveille: successivement il trouva la trace de certains éléments constitutifs reconnus par lui dans l'atmosphère de Jupiter.

Mais, tout à coup, alors qu'il croyait toucher au but, il découvrit des raies qu'il lui fut impossible d'assimiler à aucune de celles fournies par la spectroscopie terrestre.

C'étaient des nuances inconnues, résultant de combinaisons nouvelles que ses connaissances, approfondies cependant en physique, ne le mettaient pas à même d'élucider.

Il pensa tout d'abord que les études acharnées auxquelles il venait de se livrer, durant plusieurs jours consécutifs, lui avaient affaibli la vue; et il se condamna à un repos absolu de plusieurs heures.

Il lui en coûta assurément de perdre ainsi, de gaieté de coeur, un temps aussi précieux; mais il se résigna, songeant combien il serait récompensé de ce sacrifice, s'il parvenait à élucider une question aussi intéressante pour l'astronomie.

Il laissa passer plusieurs jours--plusieurs jours des siens s'entend, qui, on se le rappelle, ne mesuraient que deux heures vingt-six minutes.

Ensuite, se sentant l'esprit plus calme et les yeux bien reposés, il recommença ses observations, mais sans plus de succès, hélas! que précédemment.

Toujours, dans le spectre uranien, les mêmes raies déconcertantes.

Cinq fois, dix fois, vingt fois, il recommença et toujours le même résultat.

De dépit, alors, il renonça à ses études spectroscopiques, et inscrivit sur son carnet que l'atmosphère d'Uranus contient des gaz qui n'existent pas sur notre planète.

Il était temps d'ailleurs qu'il passât à d'autres observations, s'il voulait remporter un travail à peu près complet concernant la planète.

Le fragment cométaire qui le portait poursuivait, à travers l'espace, sa course rapide, semblable à une pierre lancée par la fronde de quelque géant, et, de son côté, Uranus courait sur son orbite dans un sens opposé à celui du bolide; si bien que chaque jour le micromètre accusait une diminution sensible du diamètre de la planète et qu'avant peu celle-ci se serait perdue au fond des cieux.

À force de ténacité patiente et d'attention scrupuleuse, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Pétersbourg avait réussi à découvrir, sur le disque uranien, quelques petites taches.

Tout d'abord, il avait cru à des nuages flottant dans l'atmosphère, mais bientôt il put se convaincre que ce qu'il apercevait appartenait au sol même de la planète.

Et sa joie fut grande; car, grâce à cette circonstance, il allait lui être possible d'établir exactement la durée du jour uranien; et, ce calcul n'ayant pu être fait avec exactitude ni avec précision par aucun astronome terrestre, il pensait devoir en retirer, une fois de retour sur sa planète natale, grand profit et grande gloire.

Deux jours d'observations non interrompues lui permirent d'ajouter à ses notes que le jour uranien comptait 10 heures 40 minutes 58 secondes.

Avons-nous dit qu'entre temps, Sharp avait contrôlé l'exactitude de la donnée scientifique concernant l'orbite d'Uranus, qui se confond avec le plan de l'écliptique suivant lequel la Terre se meut elle-même?

Les deux grandes singularités d'Uranus, singularités qui distinguent cette planète de toutes ses soeurs du ciel, sont l'inclinaison de son axe de rotation et la marche de ses satellites.

L'axe autour duquel se meut Uranus n'est pas incliné sur le plan de l'écliptique de moins de 76 degrés, alors que celui de la Terre n'est incliné que de 29 degrés et celui de Vénus de 55.

Et dans une page véritablement bien inspirée, Fédor Sharp partit de cette constatation pour se lancer dans des considérations astronomiques et philosophiques, remplies de profondeur sur ce qu'il appelait «un monde renversé».

Le lecteur nous saura gré de ne point le faire descendre dans les profondeurs de la philosophie de Fédor Sharp; mieux vaudrait pour lui, descendre sans lampe dans un puits de mine; il s'y reconnaîtrait certainement avec plus de facilité qu'au milieu du pathos alambiqué et incompréhensible de l'ex-secrétaire de l'Académie des Sciences.

Mais, nous qui avons le don d'ubiquité, nous lisons par dessus l'épaule du savant et, dans les lignes dont il noircit son carnet, nous choisissons celles dont la substance scientifique peut intéresser le lecteur:

«75 degrés d'inclinaison!... que de choses étranges contenues dans ces quelques mots!... Aspect singulier que celui du Soleil, vu de la planète!... Pour l'humanité uranienne, l'astre central paraît tourner d'Occident en Orient, au lieu de tourner d'Orient en Occident...»

Plusieurs lignes consacrées aux conséquences morales d'un semblable état de choses; puis:

«Le Soleil, pendant le cours de la longue année uranienne, doit s'éloigner jusqu'à la latitude du 76e degré... Que diraient les Terriens si le Soleil abandonnait subitement l'Afrique et les Tropiques pour aller fondre les glaces du Groënland!... et vous, Parisiens, seriez-vous assez étonnés, si le Soleil désertant vos régions tempérées, émigrait vers le pôle pour y tourner sans se coucher jamais; pendant un été de 21 ans, et demeurer ensuite invisible, pendant un hiver de même durée?»

Passant ensuite aux Satellites, Fédor Sharp écrivit:

«Ils tournent dans le sens de l'Équateur; mais en raison de l'inclinaison de cet Équateur sur le plan de l'orbite, ils voguent dans un plan à peu près perpendiculaire à celui où se meut la planète, et, contrairement à tous les autres satellites du système planétaire, tournent de l'Est à l'Ouest.»

Et emporté par l'enthousiasme, Sharp ajoutait:

«Ah! pourquoi n'existe-t-il plus de génies,... bons ou mauvais, qui puissent m'enlever sur leurs ailes et me faire aborder sur ce monde étrange!»

Certes, dans cette invocation, il entrait pour une bonne partie de curiosité.

Sharp, nous l'avons dit, était un savant, et ses actes avaient, en grande partie, pour but de soulever le voile mystérieux enveloppant les mondes.

Mais tandis que, chez Ossipoff, cette curiosité était sans mélange, purement scientifique et que le père de Séléna eut donné volontiers sa vie pour la possession, durant cinq minutes seulement, de l'omniscience, chez Sharp, au contraire, cette curiosité avait un but pratique.

Il ne se serait pas écrié, comme son collègue de l'Académie des Sciences.

--Savoir et mourir après s'il le faut!

Il pensait qu'il était préférable de savoir, parce que de la science découlent le profit et la gloire.

Aussi, après avoir tracé le voeu enthousiaste dont nous avons parlé plus haut, posa-t-il sa plume et, se croisant les bras, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil, se prit-il à réfléchir.

Ses réflexions ne furent pas longues et leur résultat se traduisit par une grimace.

Non, décidément, le séjour d'Uranus ne lui souriait qu'à moitié: un calendrier de soixante mille jours, un soleil presque invisible et marchant à rebours à travers les épais nuages d'une atmosphère inconnue, des lunes d'allure étrange et incorrecte, non, décidément, tout cela ne ferait pas son bonheur.

Mieux valait la Terre, avec le triomphe qui l'y attendait.

Et sous l'empire de cette pensée, il se leva, prit son télescope, le changea de place et le braqua sur l'espace pour y chercher sa planète natale.

Cela, il l'avait fait machinalement; aussi haussa-t-il les épaules en souriant de cet oubli.

Pouvait-il apercevoir la Terre, si petite qu'elle était forcément invisible, et ensuite, si rapprochée du Soleil, qu'elle était perdue dans son rayonnement?

De même pour Mercure, Vénus et Mars; quant à Jupiter, après bien des recherches, Sharp le découvrit, mais il eut peine à le reconnaître, tellement son disque était petit et faible sa clarté!...

Il en fut de même pour Saturne qu'il distingua des autres étoiles, uniquement à cause de sa pâleur; car, ne présentant qu'un demi-disque, la «merveille céleste» n'envoyait aux Uraniens que le huitième de la clarté que lui connaît la Terre.

Neptune lui-même, si l'astronome ne fût arrivé par une série de calculs à établir mathématiquement sa place, ne se fût en rien distingué des autres étoiles dont scintillait l'espace.

Quand Sharp braqua de nouveau son télescope sur Uranus, la planète avait disparu.

Alors il poussa un profond soupir, songeant avec effroi au voyage plein de monotonie qui lui restait à accomplir, car maintenant il allait sillonner le désert sidéral sans côtoyer la moindre oasis stellaire où rafraîchir et reposer sa pensée.

Les jours s'écoulaient pour lui en une lenteur désespérante; il partageait son temps entre la lecture de volumes qu'il savait par coeur, la rédaction de ses notes de voyage et des promenades que l'exiguité du mondicule sur lequel il vivait rendait nécessairement fort courtes.

La nuit, il dormait peu et encore était-il contraint, pour forcer le sommeil à engourdir ses membres et sa pensée, d'user d'une boisson opiacée.