Aventures extraordinaires d'un savant russe; III. Les planètes géantes et les comètes

Part 12

Chapter 123,700 wordsPublic domain

--Ceci est une preuve de l'attraction considérable exercée par l'anneau sur la planète, car on suppose fortement cette bande de n'être pas autre chose qu'un bourrelet, un gonflement nuageux énorme,... il doit exister, sur ce monde étrange, des marées atmosphériques et maritimes prodigieuses.

--Mais, objecta M. de Flammermont, je viens de voir que la rotation de Saturne était extrêmement rapide; comment le sait-on?

--Ossipoff n'en parle-t-il donc pas?

--Il a mis simplement, souligné au crayon rouge: durée de rotation 10 heures 16 minutes... et c'est tout.

--On a opéré pour Saturne comme pour d'autres planètes, en suivant, d'un bord à l'autre du diamètre, une tache de l'atmosphère. Cette durée de 10 heures 16 minutes a été établie en 1793 par Herschell et confirmée plus récemment, en 1877, par l'astronome Hall, de Washington.

--Mais, fit observer M. de Flammermont, s'il existe des Saturniens, ils doivent avoir un nombre considérable de saints et de saintes.

--Pourquoi?

--Dame! avec un calendrier comme le leur: 25,215 jours par an.

--C'est juste, dit en souriant Fricoulet.

Séléna demanda:

--Eh bien! avancez-vous?

--Cela ne va pas vite, répondit Gontran; si ce que je lis n'était pas écrit de votre charmante écriture, je crois bien que je m'endormirais.

--Où en êtes-vous? fit la jeune fille.

--Aux saisons.

Il allait reprendre sa lecture; l'ingénieur lui dit:

--Tu peux passer les feuillets qui traitent de cela, si tu veux te rappeler ceci: axe de rotation incliné sur le plan de l'orbite de 64° 18' ce qui donne à l'obliquité de Saturne sur l'écliptique 25° 42', à peu près la même chose que pour la Terre: saisons saturniennes et saisons terrestres se ressemblent donc quant à la division des zones; pour ce qui est de la durée, c'est une autre paire de manches. Sur Saturne, le printemps, l'été, l'automne et l'hiver durent chacun sept ans: chaque pôle et chaque côté de l'anneau restent, durant quatorze ans et huit mois, sans soleil!

--Eh bien! s'écria M. de Flammermont, voilà des latitudes qui ne me plairaient guère à habiter.

--Parce que?...

--Parce qu'il me faut la chaleur à moi... et que...

L'ingénieur se mit à sourire..

--Ce n'est pas le Soleil qu'aperçoivent les habitants de l'équateur saturnien, répondit-il, qui doit leur brûler la peau... étant quatre-vingt-dix fois moins étendu en surface, il envoie forcément à Saturne quatre-vingt-dix fois moins de chaleur.

--Alors,... on doit grelotter...

--Non, car il faut supposer que la planète dont l'énorme volume a retardé le refroidissement, tire d'elle-même la chaleur qui lui est nécessaire...

--Ça, ricana M. de Flammermont, c'est une supposition due à ton imagination fertile.

--Non pas, c'est une déduction logique des faits scientifiques reconnus.

--Et ces faits scientifiques sont?...

--L'existence indubitablement constatée de la vapeur d'eau dans l'atmosphère saturnienne.

--Eh bien! en quoi cela prouve-t-il qu'il fasse là-bas une température supportable?

--Crois-tu donc que, si le monde de Saturne ne recevait que la chaleur solaire, l'eau pourrait y subsister autrement qu'à l'état solide de la glace? partant, plus de vapeur d'eau, plus de nuages, conséquemment plus de ces variations météorologiques remarquées dans Saturne et semblables à celles observées sur Jupiter, quoique moins intenses.

--Et dans l'anneau, demande Séléna, existe-t-il aussi de la vapeur d'eau?

--Jusqu'à présent, la spectroscopie n'en a relevé aucune trace, ce qui fait supposer que les anneaux n'ont point d'atmosphère, ou du moins une si faible qu'elle n'impressionne pas les instruments terrestres.

--Ce qui n'empêchera pas Ossipoff, bougonna le jeune comte, de nous proposer--et au besoin--de nous imposer une promenade dans les anneaux, si la fantaisie lui en prend.

Et il retourna dans son coin, reprendre sa lecture interrompue.

CHAPITRE IX

EN ROUTE POUR SATURNE

Dix-huit millions de lieues restaient à franchir avant d'arriver à Saturne dont le disque, à présent, ne mesurait pas moins de quatre degrés, et allait grossissant, d'heure en heure, détachant sa face d'un bleu pâle sur l'obscurité veloutée de la voûte céleste.

C'était encore une dizaine de jours de navigation, et Gontran s'amusait, comme un enfant, à effacer d'une sorte d'horaire qu'il s'était fabriqué, chaque centaine de mille lieues parcourues, qui le rapprochaient d'autant du moment où il lui serait possible de sortir de sa cage en lithium et de s'étirer un peu les membres.

--Il me semble que je me racornis! disait-il en plaisantant à Fricoulet,... j'ai même une crainte sérieuse, c'est de ne plus savoir me servir de mes membres--songe donc, cinq mois de captivité!... il n'en faut pas davantage pour perdre l'usage des bras et des jambes.

--Tu plaisantes, n'est-ce pas? répondit l'ingénieur.

--Non pas; je parle sérieusement. Est-ce que tu ne penses pas, toi aussi...

--Je pense que l'histoire est là pour nous prouver que des individus, après avoir pourri durant, non des mois, mais des années à la Bastille, au Châtelet ou en tout autre lieu de délices de même nature, en sont sortis aussi ingambes que lorsqu'ils y étaient entrés.

M. de Flammermont se frappa la poitrine.

--Et mes poumons, dit-il, penses-tu que cela leur fera du mal de respirer un peu d'air naturel? depuis si longtemps qu'ils se nourrissent d'air frelaté.

Fricoulet fronça comiquement les sourcils.

--Eh! dis donc, répliqua-t-il,... tu me la bailles belle avec ton air frelaté! tu oublies que je suis le fabricant de cet air-là!... ensuite, depuis cinq mois que tu l'absorbes, tu me parais te porter à merveille.

Le jeune comte hocha la tête.

--Oui, murmura-t-il, le coffre est bon... mais c'est ceci qui est malade.

Et son doigt se posait sur le côté gauche de la poitrine.

--Le coeur! ricana l'ingénieur.

Gontran poussa un soupir formidable.

--C'est long,... diablement long ces fiançailles.

--Mon cher, répondit gravement l'ingénieur, il est des nations chez lesquelles les fiançailles durent des années...

--Mais c'est que voilà précisément des années que Séléna et moi sommes fiancés... et moi je n'appartiens pas aux nations dont tu parles,... si bien que j'endure le supplice de Tantale.

Il prit la main de l'ingénieur, et, la serrant avec énergie:

--Voyons, dit-il avec un accent navrant, mets-toi à ma place; crois-tu que ce soit gai de vivre côte à côte avec une jeune fille aussi adorable que Mlle Ossipoff, dont la main vous est promise, qui doit être un jour votre femme, et de n'avoir pas même le droit de la baiser au front!...

Et s'animant soudain:

--Ah! non, fit-il d'une voix courroucée, j'en ai assez, moi, de cette existence-là... il faut que ça cesse ou, sinon...

Fricoulet haussa philosophiquement les épaules.

--Mon cher, répondit-il, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela,... c'est à M. Ossipoff.

--Eh! je le sais bien... Mais, voyons, toi qui connais tant de choses, ne peux-tu trouver un moyen d'abréger ce voyage,... de me faire entrevoir, à plus brève échéance, cette conclusion à laquelle j'aspire si ardemment?

--Mon cher, répliqua l'ingénieur, je ne suis pas sorcier et ne puis faire que ce que me permettent les faibles connaissances scientifiques que j'ai acquises. Or, nous sommes dans une impasse; ou bien nous arrêter sur Saturne pour nous ravitailler, c'est-à-dire voir l'usage que l'on peut tirer des forces physiques existant à la surface de ce monde; ou bien, passer outre et continuer le voyage. Dans le premier cas, nous perdons du temps, mais nous avons de fortes probabilités pour trouver là-bas des moyens de satisfaire nos poumons et notre estomac. Dans le second cas, nous abrégeons la durée du voyage, c'est vrai, mais alors, c'est la mort, la mort certaine, la mort par l'asphyxie qui nous attend.

Et alors l'ingénieur mit Gontran au courant de la situation: Pour ce qui concernait les vivres, il restait une provision d'azote liquéfié et de liquides martiens suffisante pour nourrir et abreuver les cinq voyageurs pendant cinq mois encore.

Les matières pour la fabrication de l'air respirable étaient en assez grande quantité pour permettre de n'envisager les probabilités d'asphyxie qu'après une période de temps semblable.

Mais ce dont on pouvait manquer, d'un jour à l'autre, c'était d'électricité.

Les accumulateurs ne cessaient de fonctionner; depuis quelque temps, on leur demandait non seulement la force nécessaire pour actionner le propulseur, mais encore de la lumière et de la chaleur, cette dernière, indispensable pour compenser l'abaissement de la température: à la distance à laquelle ils se trouvaient du Soleil, les rayons qu'ils en recevaient ne leur apportaient plus qu'une lueur douce, assez semblable à un clair de lune affaibli; quand au calorique, il n'existait pour ainsi dire pas.

Si bien que les accumulateurs, surmenés, ne contenaient plus que pour quinze jours de fluide, en admettant que des circonstances imprévues n'obligeassent pas les voyageurs à leur demander un nouvel effort.

--Tu le vois, mon cher, dit Fricoulet après avoir terminé cet exposé, la situation est fort nette: ou nous arrêter pour nous ravitailler, et Dieu sait quand nous serons de retour, ou continuer à aller de l'avant, et alors chaque lieue nous rapproche de la famine et de l'asphyxie.

--Oh! c'est à se casser la tête, grommela Gontran.

Et il ajouta:

--En ce qui me concerne, je préférerais continuer le voyage sans arrêt.

--Sans arrêt! répéta derrière les deux jeunes gens une voix courroucée.

Ils se retournèrent: Ossipoff était là, immobile, les bras croisés, les couvant d'un regard plein d'indignation.

--Ainsi, dit-il, nous nous serons proposé un but grandiose: parcourir l'immensité céleste! Ce but, nous l'avons atteint en partie, et nous nous arrêterions en si beau chemin!... Ah ça! monsieur de Flammermont, êtes-vous bien certain d'avoir toute votre raison? Comment! vous renonceriez de gaieté de coeur à toutes les merveilles que nous promet la visite de ce monde étrange que l'on appelle Saturne?... Mais songez donc que tout ce que vous avez vu jusqu'à présent n'est rien en comparaison de ce que nous promet l'avenir.

--De gaieté de coeur! repartit Gontran, non, monsieur Ossipoff. Vous vous trompez, si vous croyez que j'abandonne ainsi les rêves merveilleux qui m'avaient hanté... Cependant, il est un autre rêve, bien antérieur à tous ceux-là, dont la réalisation est le but de ma vie...

Ossipoff, devinant que le jeune homme allait lui parler de son mariage, lui coupa la parole.

--D'ailleurs, M. Fricoulet a dû vous démontrer qu'un arrêt sur Saturne était indispensable pour nous permettre de continuer notre voyage.

Gontran, irrité de n'avoir pu achever sa phrase, haussa légèrement les épaules.

--Sérieusement! monsieur Ossipoff, s'écria-t-il, comptez-vous trouver, sur Saturne, tout ce dont vous aurez besoin?

--En douteriez-vous? demanda le vieillard qui tressaillit.

--Oui, j'en doute,... et il me semble imprudent de spéculer sur des probabilités aussi hasardeuses que celles-là.

Le vieux savant poussa un petit ricanement railleur.

--En vérité!... eh bien! moi, vous m'entendez bien, je vous affirme que l'univers de Saturne est habité et habité par une race probablement beaucoup mieux conformée et beaucoup plus intelligente que la nôtre. C'est dans cette sphère supérieure que doit exister le vrai bonheur.

--Ce n'est pas une raison pour qu'il y existe les éléments,... qui nous sont indispensables. Ce n'est pas au vrai bonheur que nous aspirons,... c'est à de l'électricité et à de l'air respirable.

Ces paroles parurent suffoquer Ossipoff qui, dans un geste de stupéfaction indignée, jeta ses bras au plafond.

Puis il se pencha vers Fricoulet et lui murmura à l'oreille:

--Le pauvre garçon n'a pas sa raison.

--Pourquoi cela? répondit à haute voix l'ingénieur; je trouve, au contraire, qu'il raisonne fort juste; et, quant à moi, je ne cache pas que je serais curieux de savoir si, en effet, ces messieurs les Saturniens répondent au portrait que vous nous en faites, s'ils sont, en réalité, autant supérieurs aux Martiens que les Martiens sont supérieurs à la majeure partie de l'humanité terrestre.

--À en croire M. Ossipoff, ricana irrévérencieusement M. de Flammermont, ce serait, dans l'Univers céleste, comme chez Nicolet: toujours de plus fort en plus fort!

--Vous me direz, continua l'ingénieur, que le globe des Saturniens est très vieux; c'est très vrai, puisque l'époque de sa création se perd dans la nuit des temps, époque à laquelle notre planète, pas plus que Jupiter ni Mars n'existaient encore... Reste à savoir comment nous parviendrons à nous entendre avec ces philosophes extra-humains.

Ossipoff secoua la tête d'un air confiant.

--Ce qui nous est arrivé sur la Lune, Vénus et Mars devrait vous donner espoir pour la manière dont nous nous tirerons d'affaire en ces circonstances nouvelles, répondit-il.

Gontran haussa les sourcils d'un air effaré.

--Mais réfléchissez-vous, répliqua-t-il, au temps qu'il nous a fallu pour surprendre la clef du langage des Sélénites, des Vénusiens et des habitants de Mars, et avez-vous l'intention de prolonger votre séjour indéfiniment?

--Non pas... Le chemin que nous avons parcouru depuis le Soleil n'est rien en comparaison de celui qui nous reste à parcourir pour accomplir, en son entier, notre voyage interplanétaire!... Songez qu'il nous faut visiter, après Saturne, les trois derniers mondes de notre système solaire: Uranus, Neptune et la planète transneptunienne de Babinet. Il faut donc nous hâter...

--Si nous ne voulons pas mourir en route, acheva Fricoulet avec un rire ironique.

Et comme le vieillard s'était brusquement tourné vers lui avec un regard interrogateur:

--Avez-vous réfléchi à ceci, mon cher monsieur Ossipoff? demanda tranquillement l'ingénieur: En donnant à notre appareil toute la vitesse dont il est capable, et en utilisant le courant cosmique qui nous sert de point d'appui, nous pouvons obtenir une rapidité de 81,000 mètres par seconde, soit 72,000 lieues à l'heure ou, en nombre rond, 1,800,000 lieues par jour. Or, je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que, si Saturne gravite à une distance moyenne de 355 millions de lieues du Soleil, Uranus se trouve à 700 millions de lieues, Neptune à un milliard cent millions et la planète transneptunienne à un milliard 850 millions de lieues du centre du système planétaire...

--Après? après? bougonna le vieillard,... vous n'avez pas, que je pense, l'intention de nous faire un cours d'astronomie, à M. de Flammermont et à moi?

--À Dieu ne plaise! riposta Fricoulet avec un imperturbable sérieux; seulement, vous autres savants, qui vivez continuellement dans les nuages, vous vous emballez sur la théorie, sans vous préoccuper le moins du monde de la pratique. Voilà pourquoi je me permets, moi, humble mécanicien-constructeur, qui ne connais rien aux étoiles, mais auquel ces questions terre à terre de la pratique sont familières, d'attirer votre attention sur certains détails.

M. Ossipoff donnait des marques non équivoques d'impatience.

--Au fait, dit-il.

--Si donc, poursuivit l'ingénieur, nous avons mis 166 jours ou cinq mois et demi pour venir de Mars à Saturne, il est facile de calculer et de se rendre compte que, pour atteindre Uranus--et en raison de la situation astronomique de cette planète,--il nous faudra 300 jours, c'est-à-dire dix mois entiers; reste Neptune à laquelle nous arriverons en 218 jours ou sept autres mois. Quant à la planète transneptunienne, je n'en parle pas, et pour cause; sa situation étant absolument inconnue.

Gontran paraissait positivement atterré.

--Pour me résumer, continua Fricoulet, et pour récapituler tout ce voyage, nous avons mis vingt mois pour visiter les planètes inférieures et atteindre Mars; voici cinq mois que nous sommes enfermés dans ce véhicule pour atteindre la zone saturnienne; cela fait un peu plus de deux ans que nous avons quitté la Terre... Eh bien! franchement, monsieur Ossipoff, croyez-vous qu'il soit possible de demeurer dix-huit mois encore cloîtrés dans ces cloisons de métal, surtout si vous voulez bien réfléchir à ceci: c'est que, dans dix-huit mois, nous serons à plus d'un milliard de lieues de la Terre et qu'il nous faudra encore nous résigner à une existence semblable pendant 611 jours, soit un an et huit mois, pour regagner notre planète natale.

--Cela fera un total de cinq années et plus! gémit Gontran.

Ossipoff haussa les épaules, et, jetant sur son futur gendre un regard de pitié:

--En vérité! dit-il, est-ce bien vous que je vois en un semblable état d'abattement, vous, mon collaborateur de la première heure, vous qui devez partager avec moi la gloire de ce voyage merveilleux... Cinq ans!

Il se croisa les bras, et, d'une voix vibrante:

--Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce que nous avons déjà vu, de tout ce que nous verrons encore!... Combien de savants envieraient notre situation et passeraient sur les légers inconvénients qu'elle comporte, pour avoir l'ineffable joie de soulever, ainsi que nous le faisons, le voile mystérieux qui dérobe à la vue et à la compréhension terrestres, les secrets impénétrables des mondes et des humanités célestes...

Le vieillard s'animait au fur et à mesure qu'il parlait:

--Vous citerai-je un exemple? Voyez Sharp qui a été jusqu'au vol, jusqu'à la trahison, jusqu'au crime pour pouvoir entreprendre et poursuivre ce voyage! et vous êtes là à vous désoler, vous qui avez la chance d'exécuter, le premier et le seul d'entre les humains, ce voyage prodigieux, de planète en planète.

--Eh! riposta M. de Flammermont, si j'avais rencontré seulement sur l'une de ces planètes un officier de l'état civil, ou même un consul de ma nationalité, qui pût m'unir à votre fille vous me verriez rire au contraire, et je serais le premier à souhaiter que cette excursion s'éternisât... Un voyage de noces ne dure jamais assez longtemps,... mais pour un voyage de fiançailles... c'est trop, monsieur Ossipoff, je vous le dis,... c'est trop... Et puis, avez-vous réfléchi qu'à notre retour sur la Terre, mademoiselle Ossipoff, que j'espérais épouser jeune fille, aura coiffé sainte Catherine... Eh bien! voyons, je vous le demande, est-ce drôle?

Le vieillard avait baissé la tête, comme écrasé sous la logique de ces paroles.

--Mon Dieu! dit Fricoulet, il faut convenir que mon ami Gontran n'a pas tout à fait tort. S'il ne s'agissait que de moi,--bien que, comme vous le répétez souvent, je ne sois pas un savant, un initié aux beautés astronomiques,--je ne me plaindrais pas...

De ma nature, je suis curieux, et il me semble que le plaisir de rendre visite à tous ces mondes et de constater _de visu_ toutes les bêtises que savants et philosophes ont écrit à leur sujet, que ce plaisir-là n'est point trop payé par quelques mois de réclusion. D'ailleurs, moi, je suis seul, je n'ai ni parents qui me pleurent, ni fiancée qui soupire, ni carrière qui me réclame, et je ne sens aucune hâte de retourner sur cette misérable planète où j'ai vu le jour, où j'ai vécu vingt années durant, et où la première carte de visite que je recevrai, à mon retour, sera celle de mon propriétaire, transformée en papier timbré, me réclamant quinze termes échus et impayés.

--À la bonne heure, murmura Ossipoff, voilà qui est parlé.

--Malheureusement, poursuivit l'ingénieur, je ne suis pas seul, ou plutôt, nous ne sommes pas seuls, mon cher monsieur Ossipoff, et nous n'avons pas le droit d'enchaîner à notre existence celles de nos compagnons de voyage. Gontran et Farenheit ont leurs raisons--raisons qui sont, en somme, assez plausibles pour vouloir, au plus tôt, rentrer dans leurs foyers;--et en ce qui me concerne, je vous le déclare très net, ma conscience ne serait pas tranquille si, étant chef de l'expédition, j'avais réduit, par mon entêtement, un de mes compagnons à la folie, et l'autre au désespoir!

Fricoulet avait prononcé ces derniers mots d'une voix ferme; M. de Flammermont lui prit la main et, la secouant avec énergie:

--À la bonne heure! dit-il à son tour, voilà qui est parlé!

Ossipoff s'écria, en frappant du pied avec impatience:

--Et puis, à quoi aboutit ce beau langage? Quelle conclusion donnez-vous à ce beau raisonnement? Proposez-vous de reconduire M. de Flammermont et l'Américain sur la Terre avant que nous ayons terminé notre voyage?

Il marchait à longues enjambées, à travers la machinerie, en proie à une perplexité profonde; on sentait qu'un violent combat se livrait en lui.

Tout à coup il s'arrêta net, et jetant sur Gontran un regard courroucé:

--Monsieur de Flammermont, dit-il, je ne vous cacherai pas combien je suis navré de votre attitude et de votre langage; votre seule excuse, à mes yeux, est la passion à laquelle vous obéissez.

Et il ajouta d'une voix sourde:

--Fatale passion!

Gontran haussa prodigieusement les sourcils.

--Eh! quoi, monsieur Ossipoff, est-ce vous qui me reprochez l'affection que je porte à votre fille?

--À Dieu ne plaise! riposta vivement le vieillard; mais, en moi, voyez-vous, il y a deux êtres bien distincts: le père qui s'applaudit du choix qu'il a fait d'un gendre tel que vous, et le savant qui déplore de s'être adjoint un collaborateur dont le feu sacré va s'éteignant de jour en jour, un collaborateur qui se transforme en obstacle,... un collaborateur...

D'un geste énergique de la main, M. de Flammermont l'interrompit:

--Un collaborateur, reprit-il d'un air peiné, dont vous me paraissez par trop oublier les services... À la fin du compte, si vous êtes ici, c'est grâce à moi, mon cher monsieur--sans moi, sans mon imagination si prodigieusement féconde, jamais vous n'auriez trouvé le moyen de remplacer le système de locomotion que vous avait dérobé ce gredin de Sharp, pour vous rendre de la Terre à la Lune. Et pour gagner Vénus, qui donc a pu améliorer le système de locomotion sélénite? moi. C'est encore grâce à moi que nous avons pu nous élancer de Vénus dans la direction de Mercure et, toujours grâce à moi, que nous avons voyagé sur la planète mercurienne.--Dois-je vous rappeler que, sans moi, qui, le premier ai songé à utiliser notre sphère de sélénium, vous seriez encore sur la comète de Tuttle? enfin que si présentement vous naviguez dans ce fleuve cosmique qui vous a porté dans l'atmosphère de Jupiter et vous porte vers Saturne, c'est parce que j'ai trouvé, dans ma cervelle, le moyen de locomotion dont nous usons depuis plus de cinq mois?...

Et après avoir prononcé tout cela d'une seule traite, Gontran, à bout de souffle, eut cependant la force d'ajouter:

--Décidément, vous n'êtes qu'un ingrat.

Sous cette accusation, qu'au fond il savait méritée, le vieillard bondit comme s'il eut été soudainement cinglé par la lanière d'un fouet.

--Eh bien! vous vous trompez, répliqua-t-il; non, je ne suis pas un ingrat, et la preuve, c'est qu'en considération de tous les services que vous venez d'énumérer, je me résigne à ne point aborder sur Saturne ni sur aucun de ses satellites, je me contenterai de les étudier au passage, et, après avoir vu Neptune, je prends l'engagement solennel de virer de bord et de revenir à toute vitesse.

Attendri par ce sacrifice dont il sentait toute l'étendue, M. de Flammermont se précipita vers les mains du vieillard.

--Vous êtes bon! murmura-t-il.

--Mais peu sérieux, reprit Fricoulet; vous-même, tout à l'heure, avez reconnu qu'il était indispensable d'aborder sur Saturne pour nous ravitailler, et voilà que, maintenant, vous venez dire tout le contraire... Quant à moi, je le déclare, je ne prends plus la responsabilité de la manoeuvre du bateau si l'on ne me fournit pas l'électricité nécessaire au moteur...