Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Iii Les Planetes Ge

Chapter 21

Chapter 213,558 wordsPublic domain

D'un clignement d'yeux, Fricoulet recommanda la douceur au comte, qui s'apprêtait à réintégrer l'Américain dans son cabanon.

--Certainement, dit-il, je suis très touché de cette manifestation de tendresse, mon cher sir Jonathan; mais pour quelle raison vouliez-vous m'embrasser?

--Parce que vous êtes un grand homme...

--Un grand homme!... moi!...

--Oui, un grand homme... le plus grand que je connaisse, non seulement dans le monde entier, mais dans les États-Unis! s'écria Farenheit en s'animant.

--Expliquez-moi au moins pourquoi?...

--Parce que vous avez trouvé le moyen de me faire revoir New-York, alors que celui-là voulait me faire traîner mes misérables os à travers ses planètes du diable!...

Et, d'un hochement de tête expressif, il désignait Ossipoff.

Puis, se dégageant brusquement de l'étreinte de Gontran, il sauta au cou de l'ingénieur qu'il embrassa sur les deux joues, avant qu'il eût le temps de se reconnaître.

Ensuite, d'une voix vibrante et attendrie.

--Quand je pense, dit-il, que grâce à vous je m'en vais voir les trottoirs de la cinquième avenue, et mes actionnaires, et l'_Excentric club_, et...--ah! je vous jure bien que mon premier soin sera de vous élever une statue en bronze sur la principale place de New-York...

--Vous êtes trop bon, sir Jonathan... un aussi mince service que celui-là ne vaut pas la peine que vous vous lanciez dans des dépenses.

--Quel malheur! poursuivit l'Américain, que le ciel n'ait point béni mon union avec mistress Farenheit!

Fricoulet haussa les sourcils en signe de stupéfaction.

--Si j'avais une fille, ajouta le Yankee, c'est avec la joie la plus grande que je vous donnerais sa main.

L'ingénieur fit la grimace.

--Et c'est avec la joie la plus grande que je la refuserais, pensa-t-il.

Puis, tout haut:

--Vous avez donc entendu notre conversation de tout à l'heure? demanda-t-il à Farenheit.

--Tout d'abord, je n'ai fait que de l'entendre; depuis plusieurs jours je me sentais moins mal... ma tête me semblait plus libre, les idées plus nettes, s'enchaînaient avec plus de logique, en même temps, la mémoire me revenait;... puis, soudain, certains mots de votre conversation ont frappé mes oreilles d'une façon singulière, le brouillard qui obscurcissait mon cerveau s'est dissipé comme par enchantement et j'ai compris... Vous parliez de la possibilité de revoir la Terre dans quelques jours et la lucidité m'est complètement revenue.

Puis, saisissant de nouveau les mains de l'ingénieur, il les secoua avec force, en répétant:

--Vous êtes un grand homme!...

Fricoulet hocha la tête.

--C'est bon... c'est bon, dit-il en riant, vous me direz cela à New-York; pour le moment, il faudrait agir.

Et s'approchant d'Ossipoff, toujours enfoncé dans la vérification des calculs de l'ingénieur.

--Eh bien! demanda-t-il, ça va-t-il ainsi?

--À mon avis, oui... voulez-vous voir, mon cher Gontran?

Et il tendit le carnet au jeune comte, qui le repoussa avec un geste très digne en disant:

--Je ne me permettrai certainement pas de contrôler après vous.

--En ce cas, s'écria l'ingénieur, à la besogne.

--Que faut-il faire?

--Nous débarrasser de l'hélice et du moteur; ensuite, nous installerons les conduites d'air comprimé.

Ossipoff hocha la tête.

--Nous débarrasser de l'hélice, bougonna-t-il, c'est fort facile à dire, mais le moyen.

--Très simple, répondit l'ingénieur.

Il alla au levier qui commandait le gouvernail.

--Attention, dit-il, je vais manoeuvrer de façon à dresser verticalement l'appareil; donc, préparez-vous à changer de position.

Peu à peu, il manoeuvrait le levier et l'_Éclair_, quittant la position horizontale, se levait sur son arrière, comme un cheval qui se cabre.

--Là, dit l'ingénieur au bout de quelques instants, voilà qui est fait; maintenant, au moyen de cet autre levier qui communique avec le tube central, je vais dévisser les pivots de l'arbre du propulseur, et l'hélice tombera tout d'une pièce dans le vide... Quant au moteur, il nous suffira d'entr'ouvrir le trou d'homme pour le jeter hors du wagon--ce sera une perte d'air de quelques mètres cubes... mais nous les rattraperons largement par la légèreté que nous acquerrons.

--Et ensuite?

--Ensuite, nous ajusterons les tuyaux qui conduiront l'air comprimé jusqu'au tube central.

Tout en parlant, Fricoulet manoeuvrait un levier placé dans un coin de la machinerie, et les voyageurs entendaient distinctement une sorte de grincement dans le centre même du véhicule.

Tout à coup, l'_Éclair_ frémit dans sa coque et sembla s'élancer dans l'espace d'un bond formidable.

--_By God!_ grommela Farenheit en se cramponnant à la cloison, qu'arrive-t-il donc?

--Tout simplement ce qui arrive à un ballon délesté.

--Quoi!... l'hélice?...

--L'hélice s'est transformée déjà en corpuscule nouveau modèle; maintenant, passons au moteur.

Et Fricoulet s'armant d'un levier allait attaquer l'appareil, lorsque Gontran lui posa la main sur le bras.

--As-tu pensé à une chose?

--Laquelle?

--C'est que cette surprenante vitesse dont tu parles pourrait bien être impossible au sein de l'anneau corpusculaire où nous sommes; les astéroïdes vont nous opposer peut-être une résistance considérable,... qui sait même si cette résistance ne sera pas suffisante pour annuler notre élan?

Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative.

--C'est douteux, murmura-t-il.

--Mais, enfin, si cela se produisait?...

--Eh bien! si cela se produisait, nous en serions quittes tout simplement pour abandonner le courant astéroïdal qui deviendrait plus nuisible qu'utile.

Gontran jeta les bras au plafond.

--Et naviguer dans le vide!... mais ce n'est pas possible!...

--Il faudra cependant que cela le devienne... possible; au surplus, avec une aussi grande vitesse, l'espace sera assez dense pour nous fournir un point d'appui.

Et voyant que le jeune comte paraissait ne pas comprendre.

--Tu sais bien, poursuivit-il, que le vide des espaces n'est pas le vide absolu, lequel, d'ailleurs, impossible à produire, n'est qu'un vain mot; l'espace est sillonné en tous sens, par une quantité d'atomes cosmiques, débris de mondes détruits, et ces atomes peuvent devenir un point d'appui efficace... mais, à condition que notre vitesse soit excessive...

Ossipoff, en entendant ces mots, tressaillit, et s'approchant de l'ingénieur:

--Ainsi, demanda-t-il avec une certaine anxiété dans la voix, vous croyez que l'_Éclair_ pourrait filer assez rapidement pour pouvoir quitter le fleuve corpusculaire?

--Je ne le crois pas... j'en suis certain.

Le visage du vieux savant s'illumina.

--Alors, s'écria-t-il, tout à l'heure, lorsque je parlais d'aller visiter Hypérion, je disais la vérité--sans m'en douter.

Fricoulet ricana.

--Assurément, répondit-il, rien ne serait plus facile que d'aller visiter Hypérion; mais de même que pour faire un civet il faut un lièvre, de même, pour visiter une planète il faut qu'elle existe.

Un flot de sang empourpra les joues du vieillard qui, croisant les bras sur sa poitrine, demanda d'une voix indignée:

--Oseriez-vous prétendre que Neptune soit le point extrême du système solaire?

--Je ne prétends rien, s'empressa de répliquer Fricoulet, je suis ingénieur, moi, et non astronome;... seulement j'avais entendu dire que Neptune était la dernière planète qu'il avait été donné à l'homme d'apercevoir.

--Alors, à quoi attribuez-vous les perturbations remarquées dans la marche de Neptune, si ce n'est à la présence d'un autre monde, invisible pour nous, qui retarde ou avance la course de la planète suivant qu'il est en avant ou en arrière et que son attraction s'exerce d'un côté ou de l'autre?

--Je vous répète, répondit encore l'ingénieur, que je ne puis entamer une discussion à ce sujet; seulement je vous serais très obligé de me dire sur quel point du ciel vous vous dirigerez pour la trouver... cette fameuse planète transneptunienne.

Le vieillard hésita avant de répondre.

--La vérité, dit-il après quelques secondes de silence, c'est que, jusqu'à présent, on n'a, sur Hypérion, que des données très vagues.

L'ingénieur dissimula un sourire moqueur.

--Cela étant, au moment où il s'agira de mettre le cap sur Hypérion, je vous confierai la barre et vous dirigerez l'_Éclair_ où bon vous semblera;... on ne peut pas mieux faire.

Ossipoff ne répondit pas, mais fixa sur l'ingénieur un regard furieux.

M. de Flammermont qui, jusque-là, était demeuré silencieux, prit la parole:

--Il me semble, dit-il, que cette discussion est tout à fait platonique.

--Parce que? interrogea Fricoulet.

--Parce que le fleuve corpusculaire dont nous descendons le courant ne va pas au delà de la sphère d'Uranus.

--Mais, puisque M. Fricoulet prétend qu'en imprimant au véhicule une vitesse spéciale, on pourra se passer du fleuve d'astéroïdes et trouver un point d'appui dans le vide, rien ne nous empêche de dépasser l'orbite de Neptune et de chercher à percer le voile mystérieux qui enveloppe la planète transneptunienne.

Et, d'une voix vibrante:

--Songez, mon fils, quelle gloire serait la nôtre si nous parvenions à résoudre ce grand problème scientifique,... à répondre à ce point d'interrogation énorme qui se dresse devant tous les astronomes terrestres!

--Je ne dis pas non,... je ne dis pas non,... balbutia M. de Flammermont d'un ton qui laissait supposer combien peu il partageait l'enthousiasme du vieux savant.

Celui-ci continua:

--Et par delà Hypérion, ne sentez-vous pas l'infini qui vous attire? ne désirez-vous pas?...

Ce fut Séléna qui l'interrompit.

--Mais, cher père, dit-elle, l'infini n'était point inscrit sur notre itinéraire...

--Eh! quoi! s'écria Ossipoff, pourrions-nous passer indifférents à côté de toutes ces merveilles qui remplissent l'infini? et les étoiles, les systèmes stellaires, doubles, triples, les nébuleuses...

Farenheit eut un haut-le-corps véritablement épouvanté; Fricoulet secoua les épaules.

Gontran répliqua:

--Mais, mon cher monsieur, votre soif de curiosité vous fait oublier la réalité des choses... Mon ami Alcide vous a dit tout à l'heure qu'il lui était possible de communiquer à notre wagon une vitesse de soixante-quinze mille lieues par seconde; or, c'est précisément là l'espace franchi, dans le même laps de temps, par un rayon de lumière...

--Je sais cela tout aussi bien que vous, mon cher enfant, répondit le vieillard d'un ton un peu sec; où voulez-vous en venir?

--Tout simplement à ceci: que l'étoile la plus rapprochée de nous est située à une distance 7,400 fois plus grande que celle qui sépare Neptune du Soleil; or, le rayon de lumière parti de cette même étoile et voguant avec une vélocité de soixante-quinze mille lieues par seconde...

--Mettrait, pour nous parvenir, trois ans et six mois, dit Fricoulet en achevant la phrase de son ami.

--Quant aux autres étoiles, nébuleuses, etc., elles sont incomparablement plus éloignées encore... C'est donc, selon moi, de la folie que de songer à les atteindre.

Les lèvres d'Ossipoff se pincèrent dans une grimace de mauvaise humeur.

--Ce ne serait pas une folie, grommela-t-il, si M. Fricoulet pouvait--comme il s'en est vanté tout à l'heure--nous donner une vitesse infinie.

--Infinie!... permettez, se récria l'ingénieur, je n'ai point parlé de cela; j'ai dit que je pensais pouvoir arriver, dans le vide, à cinq cent mille lieues par seconde; avec une vitesse semblable, il ne nous faudrait pas plus de temps pour nous rendre à _Alpha_ de Centaure que nous n'en avons mis pour aller de Mars à Saturne.

--Ce serait prodigieux! murmura Ossipoff, qui fut s'asseoir dans un coin, où il ne tarda pas à tomber en de profondes méditations.

--Belle idée que tu lui as fourrée en tête, avec tes vitesses insensées, grommela Gontran à l'oreille de Fricoulet;... tu vas voir qu'il nous emmènera au diable.

--Baste! nous ne sommes pas des enfants, riposta l'ingénieur, et il ne fera que ce que nous voudrons.

--Que le Ciel t'entende, riposta M. de Flammermont en hochant la tête d'un air peu convaincu.

Cependant, tout en causant et en discutant, on avait travaillé; le moteur et ses appareils, une fois lancés dans le vide par l'entrebâillement du «trou d'homme», on avait mis en place les tuyaux destinés à faire parvenir l'air comprimé dans le tube central, qui servait primitivement d'enveloppe à l'hélice.

--Puis, Fricoulet avait replacé le véhicule dans la position horizontale; ensuite de quoi il avait ouvert tout grand le robinet du réservoir à air comprimé.

Comme un cheval de course auquel le jockey applique un coup de cravache, l'_Éclair_ s'élança.

--Eh bien? demanda Ossipoff très anxieux.

--Eh bien! mes prévisions étaient justes; nous avons nos soixante-quinze mille lieues à la seconde;... si vous m'en croyez, maintenant, tout le monde ira prendre un peu de repos.

Tout le monde, y compris Ossipoff, s'empressa de suivre ce conseil et, quelques minutes après, chacun, étendu sur son hamac, ronflait à poings fermés,--même Séléna.

Le lendemain, les voyageurs furent éveillés par un cri de désespoir; croyant à un malheur, ils sautèrent à bas de leur hamac et coururent à la machinerie.

Debout devant son télescope, Ossipoff s'arrachait les cheveux.

--Père! cher père, qu'avez-vous? demanda Séléna tout anxieuse.

--Uranus,... répondit le vieillard.

--Eh bien! quoi!... Uranus? fit Farenheit.

--Disparue, répliqua Ossipoff.

Durant les quelques heures que les Terriens étaient demeurés étendus sur leur hamac, l'orbite de la planète avait été franchie, et c'est cette constatation qui plongeait le vieux savant dans une si profonde douleur.

C'était le malheur irréparable, et Ossipoff se fût arraché tous les cheveux qui lui restaient, que les choses n'eussent point changé d'un _iota_.

D'ailleurs, un incident important vint faire diversion à sa désolation.

Les corpuscules devenaient de plus en plus rares et disséminés dans le grand courant météorique qui allait, obliquant d'une manière considérable. Avant peu, ou bien l'_Éclair_ serait sorti du courant, ou bien celui-ci, tari, n'aurait pas plus la force de jouer un rôle de point d'appui que ne l'avait le vide ambiant.

--Mes amis, dit tout à coup Fricoulet qui, depuis quelques heures, suivait avec attention la marche de l'appareil, le moment est venu de prendre une décision.

--Qu'arrive-t-il donc? demandèrent à la fois les Terriens réunis autour de l'ingénieur.

--Le courant météorique a des interruptions;... dans quelques instants, nous aurons atteint son aphélie.

Farenheit jeta en l'air sa casquette de voyage.

--En route pour la Terre, alors! s'écria-t-il.

Le visage d'Ossipoff s'assombrit.

--À l'aphélie, murmura-t-il.

--Je puis même ajouter, déclara Fricoulet, qui avait marché vers un hublot, au travers duquel il examinait l'espace, que nous arrivons dans une solution de continuité de l'anneau cosmique, mais que nous sommes sur le bord confinant au désert stellaire... Que décidons-nous?

--Allons de l'avant, implora Ossipoff.

--Droit sur la Terre! dirent ensemble Gontran et Farenheit.

--Hâtons-nous! insista l'ingénieur; dans notre situation, les secondes valent des années.

--Mes amis, mes chers amis, fit le vieux savant d'une voix suppliante, aurez-vous le courage de vous en retourner sans avoir vu Neptune et Hypérion... Gontran, mon ami, mon fils, faites-moi encore ce sacrifice;... et vous, cher sir Jonathan, voulez-vous qu'il soit dit, à votre retour, qu'un Américain a reculé devant la perspective d'un voyage à travers le vide?

--Reculé! s'écria Farenheit piqué au vif dans son amour-propre.

--Et vous, monsieur Fricoulet, ne tiendrez-vous pas à faire la preuve de la théorie de votre air comprimé sur l'espace?

--Hâtons-nous! hâtons-nous,... grommela l'ingénieur pour toute réponse.

--C'est un retard, fit Gontran.

--Oh! de quelques jours à peine.

--C'est un détour, dit à son tour l'Américain.

--D'environ quinze cents millions de lieues, riposta le vieillard, une misère.

Fricoulet frappa du pied.

--Eh bien! demanda-t-il, que décidez-vous?

Il promena autour de lui un regard circulaire, vit toutes les physionomies indécises, excepté celle d'Ossipoff, qui portait les traces de la plus grande anxiété.

Il eut pitié du vieillard et s'écria:

--En avant!

Il pesa sur le levier du gouvernail, le wagon vibra une seconde, puis, évoluant, sortit du fleuve astéroïdal.

Une seconde encore, il flottait dans le vide, en route pour Neptune!

CHAPITRE XVI

DANS LEQUEL NOS VOYAGEURS, CROYANT REVENIR SUR TERRE, PARTENT POUR L'INFINI

Eh! je te répète, moi, que ce n'est plus de l'astronomie.

Fricoulet regarda son ami avec stupéfaction.

--Alors, comment appelles-tu cela?

--De tous les noms qu'il te plaira, hormis de celui-là; l'astronomie consiste à examiner l'univers céleste, à étudier les mondes dont il est rempli,... au besoin, à fouiller l'espace pour y découvrir des terres inconnues.

--Eh bien! Leverrier n'a pas fait autre chose.

--Jamais de la vie!... je ne sais même pas s'il a mis son oeil au télescope pour chercher Neptune... Quelqu'un a dit de lui qu'il avait trouvé Neptune «au bout de sa plume»... c'est là une expression des plus heureuses...

L'ingénieur répliqua:

--Il n'en a eu que plus de mérite.

--Comme mathématicien peut-être, mais comme astronome, c'est différent.

Fricoulet se mit à rire.

--Alors, selon toi, n'est astronome que celui qui passe toute son existence avec l'oeil vissé à l'oculaire d'une méridienne ou d'un équatorial?

--Dame! si dans ce fait de rechercher sur le papier la place exacte d'une planète, tu trouves quoique ce soit qui ait trait à l'astronomie!... cela prouve que Leverrier était d'une force remarquable en mathématiques,... qu'il jonglait avec les chiffres d'une manière étonnante...

--C'est bien heureux que tu lui concèdes cela, riposta narquoisement l'ingénieur.

--Mais, poursuivit Gontran; il n'était nullement besoin qu'il fût astronome pour se livrer à ses prodigieuses déductions mathématiques... Tout autre savant, assez patient pour demeurer, comme lui, quinze années durant en équilibre sur des colonnes de chiffres, en eût fait autant.

--Alors, pour toi, Leverrier n'est pas un astronome?

--Je ne veux pas te chicaner là-dessus,... ni enlever au docte corps auquel appartient M. Ossipoff, une gloire dont il s'enorgueillit;... je trouve, quant à moi, que le véritable inventeur de Neptune est, non pas celui qui lui a assigné une place dans le ciel, mais bien celui qui affirma son existence.

L'ingénieur eut un petit mouvement d'épaules qui prouvait que, tout en ne partageant pas cette opinion, il ne la trouvait cependant pas déraisonnable.

--Il est certain, répondit-il, qu'une bonne partie de la paternité de Neptune revient à Bouvard qui, le premier, en 1821, remarqua dans le mouvement d'Uranus certaines irrégularités.

--Et, de même que les irrégularités de Saturne avaient fait conclure à l'existence d'Uranus, de même, la marche singulière de cette dernière planète amena Bouvard à décréter qu'au delà des 733 millions de lieues où gravite Uranus, il y avait encore autre chose.

Ces mots avaient été prononcés par Ossipoff, qui avait quitté sa cabine, attiré par la discussion des deux jeunes gens.

--Oui, déclara Gontran, poursuivant toujours son idée, ce Bouvard était un grand homme, et je m'étonne que les astronomes lui aient fait l'injustice flagrante d'attribuer à Leverrier la gloire qui lui revenait.

Ossipoff releva ses lunettes sur son front, geste qui, chez lui, était l'indice d'une grande surprise.

--Un grand homme,... fit-il, pour avoir déduit, des irrégularités d'Uranus, que Neptune devait exister! Peuh!

--Mais, répliqua Gontran, ces irrégularités pouvaient parfaitement provenir d'une autre cause que de Neptune.

Le vieux savant secoua la tête.

--Impossible, déclara-t-il.

--Parce que?

--Vous oubliez la loi de Titius, mon cher ami.

--La loi de Titius, balbutia Gontran,... la loi de Titius!...

Fricoulet lui chuchota à l'oreille.

--Tu sais bien: la théorie des petites planètes, 4, 7, 10, 16, etc.

M. de Flammermont fit un brusque mouvement.

--Parbleu! répondit-il aussitôt avec un sang-froid merveilleux, la besogne de Leverrier était, en ce cas, simplifiée de beaucoup, puisqu'il lui suffisait de chercher la planète vers la région correspondant à la distance 36 de la progression.

--C'est ce qu'il fit, répondit Fricoulet; mais bien que sa besogne ait été peut-être simplifiée par cette circonstance, elle n'en est pas moins effrayante, tellement effrayante que, lorsque le 31 août 1846 il en annonça le résultat à l'Académie des Sciences de Paris, les doctes académiciens hésitèrent tout d'abord à ajouter foi à cette déclaration.

--Un mois après, poursuivit Ossipoff, le docteur Galle, de l'observatoire de Berlin, invité par Leverrier lui-même à rechercher sa fameuse planète, trouvait, à la place indiquée, une étoile qui offrait à l'oeil un disque planétaire sensible, et qui n'était pas marquée sur la carte: c'était Neptune.

--Je me permettrai, dit l'ingénieur, une petite rectification à ce que vous venez de dire.

Le masque d'Ossipoff se fronça.

--Laquelle? demanda-t-il sèchement.

--En prenant pour base de ses calculs la distance 36 de la loi de Titius, Leverrier s'était trompé; ce qui lui fit assigner à la planète un emplacement qui n'est pas le sien; Galle le constata à ses dépens, car après avoir cherché durant un mois Neptune par le 326e degré de longitude, il l'aperçut par le 327e ce qui la mettait, en réalité, à la distance de 30°.

--Peuh! fit Gontran en levant les épaules, c'est là une erreur de peu d'importance.

Les yeux d'Ossipoff s'arrondirent derrière les verres de ses lunettes.

--Mon cher Gontran, répliqua-t-il sur un ton un peu nerveux, je comprends que les aventures par lesquelles vous êtes passé vous aient, peu à peu, fait perdre la notion des temps et des distances; cependant, une différence de près de soixante ans dans la période d'une planète...

--Soixante ans!

--Assurément; les calculs de Leverrier, basés sur la distance 36, donnaient à Neptune un orbite tel qu'il lui fallait 217 ans terrestres pour le parcourir;... se trouvant à la distance 30, la planète ne met plus que 165 ans à effectuer sa révolution. Ce qui est encore une jolie période.

Farenheit, qui dormait étendu sur un divan, se souleva sur son coude.

--Neptune n'est pas une planète française, mais bien anglaise.

Fricoulet se redressa.

--Pourquoi pas américaine, pendant que vous y êtes? grommela-t-il.

--Parce qu'elle est anglaise, ayant été découverte par un Anglais.

--Lequel, s'il vous plaît? demanda l'ingénieur.

Farenheit haussa les épaules.

--Vous m'en demandez trop, répondit-il.

Fricoulet se mit à rire.

--Vous voyez bien, fit-il, vous ne savez même pas le nom de l'inventeur.

--Sir Jonathan a raison, dit alors Ossipoff, pendant que Leverrier travaillait à la recherche de Neptune, de l'autre côté de la Manche, à Cambridge, un étudiant de l'Université, Adams, travaillait aussi à la solution du même problème et, huit mois avant que l'astronome français fît sa déclaration à l'Académie des Sciences, l'étudiant anglais écrivit au directeur de l'Observatoire national de Londres, pour lui faire part de sa découverte.

--Et pourquoi donc, demanda Fricoulet, le directeur de l'Observatoire national ne s'empressa-t-il pas d'annoncer une si importante nouvelle au monde savant?

Ossipoff leva les bras au ciel pour déclarer qu'il lui était impossible de répondre à cette question.

L'ingénieur fit entendre un petit claquement de langue significatif.

--J'ai idée, dit-il, que la lumière ne devait pas être fort brillante pour avoir été ainsi tenue sous le boisseau...