Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Iii Les Planetes Ge

Chapter 2

Chapter 23,595 wordsPublic domain

--Si ton raisonnement, dont je reconnais la logique, était juste en l'espèce, nous aurions, depuis le temps que nous sommes entraînés à la dérive, abordé sur quelque terre; en outre, la violence du courant me pousse à supposer une grande profondeur à la masse liquide qui nous porte, profondeur non admissible si nous naviguions simplement sur des continents submergés... Je reprends donc mon raisonnement... ne pouvant nous trouver à l'ouest du 270° degré, c'est forcément à l'est que nous nous trouvons. Voilà pour la longitude; quant à la latitude, la hauteur du soleil, au-dessus de l'horizon, à midi, me la donne... malheureusement, je n'ai pas de sextant.

--Un sextant! Qu'est-ce que cela?

--L'instrument qui sert à mesurer la hauteur du soleil...

Tout en parlant, il pivotait sur ses talons, cherchant évidemment, autour de lui, de quoi remplacer l'instrument qui lui manquait.

Tout à coup, il avisa Ossipoff qui, renversé sur le dos, étudiait dans le ciel bleu, des astres invisibles pour ses compagnons, mais que sa lunette lui permettait sans doute d'apercevoir.

L'ingénieur s'avança vers lui.

--Pardon, monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton fort aimable, pourriez-vous me prêter votre lunette quelques instants?

--Pourquoi faire? grommela le vieillard, furieux d'être dérangé dans ses études.

--Monsieur de Flammermont en aurait besoin pour remplacer un sextant.

Et, répondant au regard interrogateur que le vieux savant attachait sur lui, l'ingénieur ajouta:

--Il désire mesurer la hauteur du soleil, pour être fixé sur la latitude.

Le visage d'Ossipoff se dérida, comme toutes les fois qu'il était admis à constater les connaissances scientifiques de son futur gendre.

--C'est très bien, dit-il en tendant à Fricoulet la lunette demandée.

L'ingénieur revint vers le jeune comte en lui disant, assez haut pour être entendu du vieillard:

--Voici ce que tu désires.

Gontran prit machinalement l'instrument.

--Qu'est-ce que tu yeux que je fasse de cela? demanda-t-il à voix basse.

--Que tu mesures le soleil, répondit Fricoulet sur le même ton.

--Comment cela?

--Vise le Soleil avec la lunette, et l'angle formé par l'instrument et par l'horizontale te donnera la hauteur du Soleil... tout simplement.

Docilement, le jeune comte braqua l'instrument sur l'astre du jour, pendant que Fricoulet, sans en rien laisser paraître, prenait les mesures nécessaires.

Enfin, il lui murmura à l'oreille:

--La hauteur du Soleil est de 65 degrés.

--C'est donc par le 65e degré de latitude que nous nous trouvons, fit Gontran.

L'ingénieur eut un tressaut formidable.

--Malheureux, dit-il, tu veux donc te faire étrangler par le digne monsieur Ossipoff.

M. de Flammermont fixa un regard tellement ahuri sur son ami, que celui-ci ne put s'empêcher de sourire.

--Voici notre situation exacte, dit-il: 20 degrés de latitude sud et 30 degrés de longitude ouest... en prenant, comme point de repère, le méridien de la Ville-Lumière... Si tu veux communiquer ces résultats à M. Ossipoff, cela lui fera certainement plaisir, en même temps que cela te permettra de faire parade de tes connaissances scientifiques.

Gontran accueillit la moquerie de son ami par un haussement d'épaules; il allait cependant se diriger vers le vieillard, lorsque, se ravisant, il demanda:

--S'il lui prenait fantaisie de me questionner au sujet de ce que je pense de la situation?

--Tu lui répondrais que le vent souffle du Nord et que le Soleil semble indiquer que nous dérivons vers le Sud-Est.

--Alors, je puis dire hardiment que nous aborderons vers cette terre de _Noachis_ dont tu parlais tout à l'heure.

--Absolument... à moins d'accidents imprévus.

--Et vous avez bien raison d'ajouter cela, monsieur Fricoulet, déclara Farenheit qui arrivait derrière les jeunes gens.

Tous les deux, d'un même mouvement, se retournèrent et poussèrent un cri de surprise.

Le visage de l'Américain exprimait une violente émotion, ses lèvres tremblaient et, sous les sourcils épais, hérissés, les yeux brillaient d'un éclat singulier.

--Qu'avez-vous, sir Jonathan, fit M. de Flammermont, et que signifient les paroles que vous venez de prononcer?

--Cela signifie que, si cela continue de la sorte, nous n'aurons bientôt plus rien sous la plante des pieds pour nous porter jusqu'à cette terre promise.

Fricoulet regarda l'Américain d'un air qui signifiait clairement qu'il commençait à concevoir des doutes sérieux sur le bon équilibre de sa cervelle.

Quant à Gontran, il demanda:

--Si cela continue, venez-vous de dire..., de quoi parlez-vous?

--De l'île sur laquelle nous sommes et qui va diminuant de surface.

Les yeux du comte s'arrondirent, il considéra Farenheit un moment, puis, se penchant à l'oreille de Fricoulet:

--Je crois que le pauvre homme devient fou, murmura-t-il.

--C'est également mon avis, répondit l'ingénieur sur le même ton.

Ensuite, s'adressant à l'Américain:

--Alors, fit-il, l'île neigeuse diminue?

--On dirait qu'elle fond.

--Nous serions sur un iceberg que cela pourrait s'admettre; mais des pierres, des roches et de la terre, cela ne fond pas.

--Non,... mais ça s'effrite.

--Et sur quoi vous basez-vous pour parler ainsi?

--Tout à l'heure, lorsque m'a pris ce singulier malaise que vous m'avez conseillé de combattre par une promenade hygiénique, j'ai marché jusqu'à ce que j'aie fait le tour complet de l'île.

--Nous savons cela,... nous vous avons vu.

--Mais ce que vous ne savez pas... c'est que, tout en marchant, je comptais mes enjambées.

--C'est la preuve d'un esprit méticuleux, fit plaisamment M. de Flammermont... et combien d'enjambées vous a donné ce tour complet de l'île neigeuse?

--Cinq cent vingt enjambées... plus deux de mes pieds, le talon de l'un mis à la pointe de l'autre.

--Eh bien?

--Comme vous l'avez vu également, j'ai fait un second tour; par curiosité, j'ai compté comme la première fois et...

--Vous avez trouvé moins d'enjambées?

--Non, j'ai trouvé le même nombre... cinq cents.

--Alors, qu'est-ce qui vous inquiète?

--Ce sont mes deux pieds qui manquent.

Fricoulet éclata de rire.

--En vérité! s'écria-t-il, voilà bien de quoi vous mettre la cervelle à l'envers! Vous ayez fait les enjambées plus longues au second tour qu'au premier,... voilà tout.

Farenheit secoua gravement la tête.

--Monsieur Fricoulet, déclara-t-il, avant d'entreprendre le commerce des suifs, j'étais arpenteur dans le Far-West; c'est moi qui ai mesuré la plupart des terrains occupés actuellement, dans le Nouveau-Monde, par les émigrants que nous envoie chaque année l'Ancien continent,... c'est vous dire que mes jambes se sont, depuis longtemps, rompues à un écartement qui ne varie pas d'une ligne... quatre-vingt-quinze centimètres... d'un talon à l'autre, j'en donnerais ma tête à couper.

--Je ne dis pas le contraire, monsieur Farenheit, riposta l'ingénieur, et loin de moi la pensée de vouloir nier la longueur constante de vos enjambées; seulement il peut parfaitement y avoir erreur dans votre compte, étant donné que la différence consiste seulement dans une longueur de deux pieds.

L'Américain désigna ses jambes.

--Savez-vous, monsieur, dit-il d'un air digne, que chacun de mes pieds ne mesure pas moins de trente-sept centimètres, ce qui, en les mettant bout à bout, donne une longueur de soixante-quatorze centimètres. Eh bien! jamais!... vous entendez bien!... jamais, dans ma vie d'arpenteur, je n'ai fait une erreur si considérable,... donc, du moment où je n'admets pas m'être trompé, c'est la surface qui a diminué.

Gontran haussa les épaules.

--C'est très logique, comme raisonnement, dit-il; mais c'est votre infaillibilité que je ne puis admettre.

Farenheit devint rouge de colère.

--Contrôlez mon calcul, dit-il, vous déciderez ensuite; quant à moi, je veux en avoir le coeur net.

Sur ces mots, il tourna les talons et se remit en marche.

Derrière lui, lui emboîtant exactement le pas, s'avança Gontran, puis Fricoulet; et tous les trois, à la queue leu leu, firent lentement le tour de l'île, s'ingéniant à faire les plus régulières possibles leurs enjambées qu'ils comptaient à voix basse.

Une fois arrivés à leur point de départ, ils s'arrêtèrent et l'Américain s'écria triomphalement:

--Quand je vous le disais! je n'en trouve plus que quatre cent quatre-vingt-dix-huit; c'est donc deux enjambées et deux pieds de moins qu'au tour précédent.

--Moi! j'en ai compté cinq cent trente-cinq, dit M. de Flammermont.

--Ah! moi! fit l'ingénieur en montrant ses petites jambes, si grand que j'aie pu ouvrir mon compas naturel, je n'ai pu faire moins de cinq cent soixante-dix enjambées...

Fricoulet avait tiré son carnet et inscrit sur une page blanche les chiffres fournis par ses deux compagnons et par lui-même; puis il dit:

--Maintenant, recommençons.

Et ils repartirent, mais en sens contraire; Gontran ayant affirmé qu'il devait en être de cette preuve comme de la preuve de l'addition qui se fait à rebours.

Au fur et à mesure que les deux amis avançaient dans cette seconde promenade, leur nez s'allongeait sensiblement et leurs traits exprimaient une inquiétude profonde.

Enfin, quand ils furent arrivés et qu'ils se regardèrent, Gontran s'écria:

--Toi aussi, hein!... tu as constaté une diminution.

Fricoulet répondit affirmativement par un signe de tête.

--Oui, dit-il, une diminution sensible; au lieu de cinq cent soixante-dix enjambées que me donnait le premier tour, je n'en trouve plus que cinq cent cinquante-neuf... et je suis certain de les avoir faites aussi longues que les autres.

--C'est comme moi, répondit Gontran, j'en ai compté seulement cinq cent vingt-huit.

--Et moi quatre cent quatre-vingt-dix-sept, dit Farenheit.

Les trois hommes se regardèrent longtemps en silence: leur face était grave et les plis profonds qui sillonnaient leur front prouvaient l'angoisse horrible qui leur étreignait le coeur.

La surface de l'île diminuait d'heure en heure; battu constamment par les vagues, ébranlé, disloqué par les horribles secousses de la tempête, le sol s'effritait peu à peu et il fallait envisager le moment où l'île neigeuse ne présenterait même plus assez de surface pour continuer à jouer ce rôle de radeau sauveur, grâce auquel les Terriens avaient échappé au cataclysme.

--Que faire? murmura Gontran dont, instinctivement, les yeux se dirigèrent vers Séléna pour l'envelopper d'un regard de tendresse.

--Rien, répondit Fricoulet; contre ce qui se passe, nous sommes impuissants; attendons et souhaitons que la rapidité du courant l'emporte sur l'émiettement de l'îlot.

--Mais plus le courant est fort et plus il me semble que les vagues doivent ronger le rivage avec violence.

--C'est parfaitement exact, riposta l'ingénieur; ne souhaitons donc rien et attendons... Mais surtout pas un mot de tout ceci à ce vieillard ni à cette jeune fille; il est inutile de les épouvanter à l'avance; il sera toujours temps de les prévenir lorsque le péril sera imminent.

Gontran et Farenheit indiquèrent, d'un mouvement de tête, qu'ils étaient d'accord sur ce point avec Fricoulet; puis chacun d'eux s'écarta pour se livrer en paix aux réflexions que lui suggérait son propre tempérament.

Fricoulet calculait, Farenheit rageait, Gontran se lamentait.

Et toute la journée se passa ainsi sans que rien vînt troubler la désespérante monotonie de cette navigation étrange; pas un être vivant ni dans l'air, ni dans l'eau; à l'horizon pas une voile, pas un vestige de terre qui pût donner espoir aux malheureux naufragés.

Ces régions paraissaient complètement désertes et, lorsqu'au soir, le soleil se coucha à l'Occident, le radeau semblait immobile, figé au centre d'une circonférence liquide infinie.

Fricoulet, cependant, estima que l'on avait parcouru une cinquantaine de lieues vers le Sud-Est; mais une nouvelle promenade autour de l'îlot lui démontra également que le nombre des enjambées avait diminué de près de cent.

--Fichtre! pensa-t-il, voilà qui devient inquiétant... Si cela continue dans les mêmes proportions, la journée de demain ne s'écoulera pas sans catastrophe.

Et il ajouta avec philosophie:

--Après tout, à quoi bon s'inquiéter? S'il est écrit là-haut que je ne dois point revoir le boulevard Montparnasse et que mes jours doivent se terminer au fond d'un océan martien... j'aurai beau dire et beau faire, il faudra bien que ma destinée s'accomplisse.

Et, sur cette belle pensée, il s'allongea aux côtés de Gontran et de Farenheit qui, accablés de fatigue, ronflaient déjà, insouciants du péril qui les menaçait.

D'ailleurs, n'était-il point sage à eux de mettre en pratique le proverbe d'après lequel «qui dort dîne»; la pénurie du garde-manger leur faisait un devoir de chercher dans le sommeil l'oubli de leurs tiraillements d'estomac.

* * *

Ils furent réveillés par un cri que poussa tout à coup Ossipoff.

--Terre! terre!

En un clin d'oeil, ils furent sur pied et coururent au vieillard qui se tenait immobile, la lunette braquée sur l'horizon.

L'aube se levait et, au loin, à travers la brume légère qui flottait à la surface des eaux, une ligne grisâtre, indécise, barrait l'horizon.

--Sauvés!... nous sommes sauvés! hurla Farenheit en se jetant dans les bras de Fricoulet.

Celui-ci, peu sensible à l'étreinte formidable de l'Américain, le repoussa rudement, en disant d'un ton de mauvaise humeur:

--Vous me semblez vendre la peau de l'ours avant de l'avoir jeté à terre, mon cher sir Jonathan... la contrée que vous apercevez là-bas et qui ne peut être que le continent de Noachis, se trouve encore à une quarantaine de kilomètres d'ici.

--Et avant que nous ne l'ayons atteint, continua Gontran qui arrivait après s'être livré à un nouvel arpentage, l'îlot sera réduit à sa plus simple expression.

--Combien d'enjambées? demanda Fricoulet.

--Cent vingt-quatre, répondit le jeune comte.

--Et il n'est que cinq heures du matin, murmura l'ingénieur d'un ton accablé.

On absorba une dose de liquide nutritif, la dernière, puis on demeura immobile, figé dans une muette contemplation de cette terre vers laquelle on dérivait avec une désespérante lenteur.

Vers midi, on avait fait une vingtaine de kilomètres et déjà, à l'aide de la lunette d'Ossipoff, on distinguait vaguement la côte basse et déchiquetée du continent tant désiré.

--Il me semble que nous avançons plus rapidement, dit Farenheit.

--Preuve que notre îlot diminue de surface, répondit l'ingénieur.

Maintenant, en effet, les Terriens se trouvaient réunis sur une plate-forme rocailleuse qui ne mesurait pas plus de dix mètres de long sur quatre mètres de large.

--N'y aurait-il aucun moyen d'activer notre marche? demanda M. de Flammermont, une voile par exemple?

--Et avec quoi voudrais-tu fabriquer une voile? dit Fricoulet.

--Avec nos habits, notre linge...

--Il faudrait pouvoir les réunir les uns aux autres; et puis, le sol qui nous porte est encore trop lourd pour pouvoir obéir à l'impulsion du vent.

Farenheit frappa du pied avec fureur.

--Alors... quoi? gronda-t-il, il nous faut mourir, sans rien tenter pour nous sauver.

Et il dressait son poing fermé vers cette terre qui représentait la vie et à laquelle il semblait impossible d'aborder.

Fricoulet, tout à coup, se toucha le front du doigt et dit tout bas en s'adressant à Gontran et à Farenheit:

--J'ai une idée.

Ils s'empressèrent autour de lui.

--Une idée!... une idée qui peut nous sauver? demandèrent-ils.

--Qui peut nous sauver, répondit l'ingénieur avec assurance.

--Laquelle?

--Laissez-moi réfléchir encore... attendez et, lorsque le moment sera venu, je vous ferai part de mon projet.

Trois heures s'écoulèrent encore pendant lesquelles l'Américain mesura l'îlot plus de dix fois.

--Vous savez qu'il diminue toujours, revenait-il dire à Fricoulet.

Celui-ci haussait les épaules et répondait avec calme:

--C'est bon, laissez-le diminuer.

Enfin, vers cinq heures du soir, les Terriens finirent par se trouver serrés, coude à coude, sur une sorte de promontoire en roche grise, de deux mètres carrés tout au plus.

Fricoulet alors se décida à parler.

--Mes amis, dit-il, j'ai pensé à un moyen qui, tout en imprimant à notre radeau une vitesse plus grande, l'allégerait en même temps.

Farenheit ouvrit des yeux énormes et Gontran s'écria:

--Songerais-tu à adapter à notre îlot un moteur de ton invention?

--Précisément.

--Est-ce que?...

Et le jeune comte appuya l'extrémité de son index sur le front de son ami.

L'ingénieur secoua la tête en riant.

--Rassure-toi, répliqua-t-il, je ne suis pas fou.

--En ce cas, explique-toi... en quoi consiste ce moteur?

--Dans nos bras et dans nos jambes.

--Tu perds la tête!

--Non pas: Sir Jonathan, ainsi que nous en avons pu juger maintes fois, est un nageur émérite... moi-même, sans avoir la prétention d'égaler lord Byron, le plus fort nageur du siècle, je me tire d'affaire à mon honneur... Si donc, sir Jonathan n'y voit aucun inconvénient, il va se mettre à l'eau avec moi et tous les deux nous pousserons l'îlot.

--Mais c'est de l'insanité! s'écrièrent ensemble tous les Terriens...

--Une insanité qui diminuera de cinquante pour cent le poids du radeau et qui, par cela seul, augmentera sa rapidité dans les mêmes proportions, sans compter la vitesse que nous pourrons lui imprimer...

Les voyageurs se regardaient, ne sachant à quoi se résoudre.

Voyant leur indécision, Fricoulet s'écria:

--Essayons toujours... la tentative ne nous fera courir aucun risque; quant à sir Jonathan, je crois qu'il se soucie autant que moi de prendre un bain.

L'Américain examina d'un regard attristé ses vêtements que toute la journée précédente et toute la nuit avaient à peine suffi à sécher.

--Allons, bougonna-t-il enfin, si vous croyez que cela puisse être de quelque utilité...

Comme il achevait ces mots, un bruit se fit entendre derrière eux et, se retournant, ils constatèrent qu'un pan de l'îlot, miné sourdement par les vagues, venait de tomber à l'eau.

En même temps, le sol sembla s'abaisser sous la surface liquide et les voyageurs se trouvèrent avoir de l'eau jusqu'aux chevilles.

Séléna jeta un cri d'épouvante, Gontran courut à elle pour la rassurer et la prendre dans ses bras; mais, dans le brusque mouvement qu'il fit, il imprima à l'épave un balancement tel qu'elle faillit chavirer.

--Eh bien! demanda Fricoulet narquoisement, il est temps, je crois, de jeter du lest... allons, sir Jonathan...

Sur ces mots, il allongea les bras au-dessus de sa tête et, les mains réunies, piqua une tête dans l'Océan.

L'eau rejaillit en écume argentée; puis, la tête de l'ingénieur reparut presque aussitôt à la surface.

--Eh bien! demanda-t-il, constatez-vous un allégement?

--Nous avons les pieds presque à sec, répondit Ossipoff.

Farenheit hésitait toujours, promenant ses regards de ses vêtements secs à la nappe liquide dans laquelle il lui fallait s'immerger.

Déjà Fricoulet avait passé à l'arrière de l'îlot et, nageant d'un bras, le poussait de l'autre.

Alors, l'Américain eut honte de ses hésitations et, tout en mâchonnant entre ses dents un juron de mauvaise humeur, il fit comme l'ingénieur et se jeta à l'eau.

--Hurrah! s'écria Gontran, nous remontons de deux pieds.

--Parbleu! riposta gaîment Fricoulet, juste le poids de ceux de sir Jonathan... des pieds de trente-huit centimètres!

On navigua ainsi pendant trois heures; les deux nageurs se reposaient alternativement, l'un faisant la planche et se laissant traîner à la remorque, pendant que l'autre faisait fonctionner ses moteurs naturels, ainsi que l'ingénieur appelait ses bras et ses jambes.

La nuit, heureusement, était claire, bien que de légers nuages flottant au ciel empêchassent d'apercevoir les étoiles; Phobos n'avait point encore paru à l'horizon; Deimos seul éclairait Mars.

Perdue dans la brume, à quelques kilomètres à peine, la terre de Noachis apparaissait vaguement.

Mais, maintenant, l'épave semblait ne plus avancer, Fricoulet et son compagnon étaient épuisés de fatigue et mouraient de faim; tout ce qu'ils pouvaient faire était de lutter contre un courant dans lequel ils étaient tombés et qui tendait à les faire dériver vers l'Ouest.

--Je crois bien que nous sommes perdus, murmura l'ingénieur à l'oreille de l'Américain.

--Perdus... grommela celui-ci,... perdus, lorsque la terre est là... si près de nous! C'est sombrer au port, _By God!_

Puis, tout à coup, il poussa un gémissement et balbutia:

--À moi!--Monsieur Fricoulet,--il me semble que je m'évanouis.

Mais avant que l'ingénieur eut pu le saisir par le bras pour le soutenir, la tête de l'Américain avait disparu.

--Fichtre! grommela Fricoulet, est-ce qu'il va tourner de l'oeil ainsi, sans dire gare.

Et il s'apprêtait à plonger, lorsque, de l'autre côté de l'îlot, à l'avant, une voix s'écria, vibrante de joie.

--Sauvés! nous sommes sauvés!

Cette voix était celle de l'Américain.

--On a pied ici, continua-t-il... arrivez donc.

En quelques brasses, l'ingénieur eut rejoint son compagnon et le vit qui se tenait debout, avec de l'eau jusqu'à la poitrine; doucement il se laissa couler et fut fort surpris de sentir le sol sous ses pieds; par exemple, comme il était plus petit que l'Américain, l'eau lui venait jusqu'au menton.

--Victoire!--victoire! s'écria-t-il.

Et s'adressant à Gontran et à Ossipoff.

--Si vous m'en croyez, vous ferez comme nous et vous vous mettrez à l'eau... c'est, je crois, le moyen d'arriver le plus tôt possible à la terre ferme.

Une discussion éclata entre le vieux savant et sa fille.

Séléna voulait faire comme ses compagnons, et quitter, elle aussi, l'épave.

--Je suis honteuse, disait-elle, d'augmenter encore la fatigue de ces braves amis... Je ne suis pas en sucre et je ne fondrai certainement pas en suivant votre exemple.

Ossipoff ne voulait pas entendre de cette oreille-là et exigeait que la jeune fille demeurât sur l'îlot.

--Mon Dieu, monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet, nous perdons là un temps précieux; quant à moi, je trouve que mademoiselle a raison, non pas tant à cause du surcroît de fatigue que nous cause la traction de ce bloc de terre, qu'à cause du retard que cela nous occasionne.

--Vous voyez, cher père, que j'ai raison! fit la jeune fille.

--Possible, gronda le vieillard, mais je ne veux point que tu te mettes à l'eau quand je devrais, à moi tout seul, tirer cette épave.

--Eh! mon cher monsieur, s'exclama Fricoulet, qui vous parle de mettre Mlle Séléna à l'eau.

--Alors, je ne comprends plus.

--Donnez-moi votre redingote.

Bien que continuant à ne pas comprendre, Ossipoff se dépouilla docilement de son vêtement.

Alors, l'ingénieur s'écria:

--Vous, sir Jonathan, empoignez-moi cette redingote par ici, et toi, Gontran, prends-la par là... Eh bien! est-ce que cela ne forme pas un confortable hamac dans lequel Mlle Séléna va pouvoir s'asseoir commodément?

Malgré ses répugnances à augmenter la fatigue de ses compagnons, la jeune fille dut prendre place sur ce brancard improvisé et la petite caravane se mit en marche, précédée de Fricoulet qui sondait prudemment le terrain; Ossipoff suivait, prêt à relayer celui des porteurs qui se sentirait fatigué le premier.

Ils avancèrent ainsi avec rapidité, pendant une demi-heure, le niveau de l'eau s'abaissant progressivement; tout à coup Fricoulet poussa un cri et s'arrêta, les autres, croyant à un accident, le rejoignirent au pas de course.

Ils aperçurent alors, dans l'espace, à quelque distance, noyés un peu dans les brumes de la nuit, une multitude d'astres brillants dont la lueur éclairait le sol.

--C'est à croire que la voie lactée tout entière s'est décrochée du ciel et est tombée sur Mars, ricana Gontran.