Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Iii Les Planetes Ge

Chapter 18

Chapter 183,602 wordsPublic domain

Il prit les longs tuyaux qui avaient fait communiquer entre eux, pour la fabrication du gaz, les énormes tonneaux construits par Gontran et par Farenheit, et les conduisit à la couche d'oxygène pur qui flottait à une vingtaine de mètres au-dessous du wagon; leur extrémité aboutissait à la soute inférieure, dans laquelle il avait résolu d'emmagasiner cet oxygène en aussi grande quantité que possible.

À l'aide de la pompe, il poussa la compression aussi loin que la prudence le lui permettait; du reste, il ne s'arrêta que lorsque ses forces musculaires devinrent insuffisantes pour vaincre la résistance de l'air comprimé. Tout ce qu'il avait pu obtenir était une pression d'environ vingt atmosphères et il jugea qu'il avait dû emmagasiner une centaine de mètres cubes: c'était une provision d'air qui pouvait, étant économisée très parcimonieusement, durer plusieurs mois.

Cette réserve constituée pour parer aux éventualités les plus improbables, il établit, communiquant avec la partie ogivale de l'obus, un conduit qui, plongeant dans la couche d'oxygène pur, fournissait, grâce à un système de ventilation des plus simples, l'air respirable nécessaire à son existence.

Mais ce n'était pas suffisant que d'assurer le bon fonctionnement des poumons au moyen de cet air pur, il fallait encore se débarrasser des résidus méphitiques de la respiration et de la combustion pulmonaire; or, le wagon était pauvre en soude caustique; c'est à peine si, dans le laboratoire, il en restait un demi-sac. Force fut donc à Sharp de s'en contenter et, pour cela, il dut se résoudre à n'épurer son air de l'acide carbonique qu'il contenait, que lorsque la dose devenant trop forte en constituait un toxique véritablement mortel.

Peu à peu, il s'habitua à respirer impunément un mélange de 90 parties d'oxygène pour 10 d'acide carbonique, au lieu d'un air composé, comme sur Terre, de 79 parties d'azote pour 21 d'oxygène.

À ce singulier régime, lorsqu'il s'y fut acclimaté, Fédor Sharp constata, non sans un certain étonnement, que sa santé s'améliorait, loin de se détraquer, comme il l'avait craint tout d'abord.

Il engraissa rapidement, il devint même bouffi, gonflé d'une graisse jaunâtre et molle, lui dont les os crevaient les pommettes et dont on eut pu compter les côtes. Chose singulière, par exemple, son visage et son buste seuls subirent cette transformation; les bras et les jambes conservaient la sécheresse de squelette qui leur était naturelle.

Sans s'expliquer cette différence de transformation entre les parties de son corps, Sharp attribua la transformation graisseuse de son visage et de son buste à son mode de respiration.

Pendant que l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences de Pétersbourg se livrait à ces travaux d'installation, la comète qui le portait poursuivait invariablement, mais avec une vitesse décroissante, son chemin vers l'aphélie.

Mars s'était perdu au fond des cieux et n'était plus, pour l'unique habitant du noyau cométaire, qu'une belle étoile du soir et du matin; la Terre, Vénus, Mercure n'existaient plus pour lui, noyés qu'ils étaient dans l'irradiation solaire; quant à l'astre central, l'arc sous-tendu par son disque allait diminuant de jour en jour.

Au moment même où Ossipoff et ses compagnons étaient emportés vers le pôle austral de Mars, par l'épouvantable tempête qui ravageait la planète rouge, Fédor Sharp traversait la zone des petites planètes et se dirigeait sur Jupiter dont la masse titanesque perturbait la marche de la comète de Tuttle.

Et, loin de s'épouvanter de la déviation formidable exercée sur l'ellipse de Tuttle par l'attraction de la planète géante, Sharp en conçut, au contraire, une satisfaction intense.

--Eh! eh! dit-il en se frottant les mains, un soir que son micromètre accusait une augmentation prodigieuse du disque jovien, encore quelques jours et je saurai à quoi m'en tenir sur les mystères du titan de notre univers.

Et son contentement se doublait de cette pensée qu'Ossipoff et ses compagnons, si toutefois ils avaient pu atteindre le but de leur voyage, étaient enchaînés sur le sol de Mars, sans aucun espoir de retour vers leur planète natale.

Lui, au contraire, allait, dans peu de temps, arriver à l'aphélie de la comète, contourner, à quelques millions de lieues à peine, Saturne, et reprendre, avec une vitesse croissante, le chemin du Soleil... et de la Terre.

La Terre!... atteindre la Terre!... voilà quel était l'objet de toutes ses pensées, le sujet de tous les rêves qui, durant ses longues nuits, troublaient son sommeil.

Quel moyen emploierait-il pour quitter le noyau cométaire qui lui servait de monture?

Cela, il ne le savait pas, il ne pouvait le savoir; tout dépendrait des circonstances dans lesquelles sa planète natale passerait à proximité; mais il était, dès à présent, résolu à tout tenter pour aller jouir, ne fût-ce que quelques mois, quelques heures même, de la grande auréole de gloire dont devait l'entourer le merveilleux voyage qu'il avait entrepris.

Une seule chose l'inquiétait, c'était le temps que mettrait la comète à parcourir dans l'espace les millions de lieues qui la séparaient de l'orbite terrestre.

Près de dix ans, Sharp devait demeurer sur le noyau de Tuttle, avant d'arriver en vue de la Terre!

Dix ans! Trouverait-il le moyen de prolonger son existence pendant aussi longtemps? Aurait-il la patience d'attendre?

Un moment, un projet insensé lui avait traversé la cervelle: augmenter la rapidité de sa course en diminuant le volume du corps qui le portait.

C'était risquer le tout pour le tout.

Mais ce moyen, admissible en théorie, était impraticable, vu que Sharp n'avait, à sa disposition, aucun explosif capable de disloquer le noyau cométaire.

Ah! s'il avait eu à sa disposition son laboratoire de Pétersbourg, il n'eût pas été embarrassé pour fabriquer, en quelques jours, une centaine de kilogr. de cette poudre dont il avait dérobé la formule à Ossipoff et qui lui avait permis d'exécuter son voyage céleste!

En désespoir de cause, il avait abandonné cette idée, remettant à une époque ultérieure le soin de chercher quelque autre combinaison.

Pendant qu'il se creusait ainsi la tête, il ne se doutait pas que Jupiter se chargeait de mettre à exécution ce projet que lui-même taxait d'impossibilité.

Desséché par l'intense chaleur qu'il avait reçue lors de son passage à l'aphélie, pierreux jusqu'à son centre, le noyau cométaire de Tuttle n'était plus qu'un sphéroïde composé d'éléments simplement juxtaposés et reliés les uns aux autres par la simple attraction du centre.

Peu à peu, par une attraction continue, augmentant lentement, au fur et à mesure que la comète de Tuttle se rapprochait d'elle, la planète géante exerçait sur ces éléments une action de dissociation; c'était comme un craquellement général dont Sharp se fût certainement aperçu s'il n'eut passé son temps enfermé dans la partie ogivale de l'obus qui lui servait de cabinet de travail: là, il rédigeait ses notes, il observait les astres.

Bientôt l'attraction de Jupiter fut telle que les différents éléments constitutifs de Tuttle ne furent plus reliés entre eux que par un miracle d'équilibre, équilibre que devait détruire un rapprochement, si petit fut-il, de la planète géante.

Ce fut un soir, pendant que Sharp reposait tranquillement dans son hamac, que se produisit une catastrophe, semblable à celle qui amena, il y a quelques années, la dislocation de la comète de Biéla.

Tout à coup il se fit un déchirement épouvantable dans l'enveloppe extérieure, et des craquements stridents ébranlèrent les lourdes couches atmosphériques.

Le noyau cométaire, semblable à l'enveloppe métallique d'une bombe qui éclate sous la poussée violente de l'explosif qu'elle renferme, fendu, disloqué, se disséminait dans toutes les directions et, tandis qu'une partie de ses débris tombait avec une rapidité vertigineuse sur le disque jovien, le fragment qui portait Sharp était repoussé, avec une force inimaginable vers les noires profondeurs de l'espace.

Fédor Sharp, à la première secousse de ce tremblement de comète, avait été jeté hors de son hamac sur le plancher du laboratoire; une fois là, il roula, pendant quelques secondes, de droite et de gauche, sous l'impulsion d'un roulis semblable à celui d'un navire que battent les flots furieux.

Il réussit enfin à s'accrocher à une paroi et, durant près d'un quart d'heure il demeura dans la même position, à genoux sur le plancher, la tête courbée, meurtri par le choc des meubles et des instruments qui roulaient sur lui, l'âme remplie d'un indicible effroi, ayant à peine assez de présence d'esprit pour se recommander à saint Serge, son patron.

Enfin, tout redevint calme, les convulsions qui agitaient le sol cessèrent en même temps que les sifflements qui remplissaient l'espace, et, peu à peu, Sharp reprit son sang-froid.

Avec mille précautions, il se mit sur ses jambes et, d'un pas prudent se dirigea vers l'un des hublots; malheureusement, au dehors, il faisait noir comme dans un four et il lui fut impossible de se faire aucune idée de ce qui avait pu se produire.

Il tira sa montre: elle marquait trois heures.

--Dans cinq minutes il fera jour, murmura-t-il, attendons.

Tout à coup, en effet, les rayons du soleil pénétrèrent dans le wagon et, de nouveau, Sharp se précipita au hublot.

Rien n'avait changé autour de lui; l'obus se dressait toujours au sommet de la colline mercurienne dont la croupe boisée descendait, en pente inclinée, jusqu'au sol même de la comète.

Alors, pris de curiosité, il endossa son respirole et sortit, décidé à aller à la découverte.

Il n'avait pas atteint le bas de la colline, sur la rive du petit ruisseau qui roulait ses eaux noires et charbonneuses, qu'il s'arrêta stupéfait, terrifié, une sueur froide au front et les cheveux hérissés sur la tête.

La lisière de la forêt mercurienne avait disparu: là, où la veille encore se dressaient des arbres géants, un ravin profond se creusait; Sharp se pencha sur le bord et se rejeta en arrière, frappé de vertige; son regard aigu, pénétrant, n'avait pu sonder la profondeur de l'abîme; il semblait qu'une hache de géant eut entamé le sol cométaire, si complètement, que le fragment sur lequel il se trouvait, fut prêt à se détacher du noyau lui-même.

Bien que cette crevasse mesurât près de quinze mètres, Sharp la traversa d'un bond, d'un simple appel de pied, aussi légèrement qu'un oiseau.

Cette légèreté même lui sembla surprenante et il y trouva l'indice d'une transformation radicale du monde qui le portait.

En effet, lorsqu'il eut marché pendant une heure à peine, constatant à chaque pas les changements produits sur la surface de la planète par le cataclysme de la nuit, il s'arrêta de nouveau et poussa un cri de terreur.

Là-bas, miroitant au soleil, un point brillant lui apparut, et bien qu'il fût trop loin pour le distinguer nettement, il eut cependant le pressentiment que c'était l'obus qu'il voyait.

L'obus qu'il avait quitté depuis une heure et qu'il retrouvait déjà! il avait donc mis, à parcourir le noyau cométaire, une heure, alors que, précédemment, ses compagnons et lui avaient mis plus de deux jours à en faire le tour!

Qu'est-ce que cela signifiait?

Il revint toujours courant au wagon, monta quatre à quatre l'escalier du laboratoire et se jeta sur la lunette qu'il braqua sur Jupiter: le micromètre accusait une diminution sensible du disque jovien.

Donc, la comète s'éloignait: Sharp était de plus en plus perplexe.

Pendant qu'il examinait l'espace, voilà qu'il aperçut comme une pluie de corpuscules qui tombait sur Jupiter et tout de suite il songea que c'étaient peut-être des fragments cométaires qu'attirait la planète.

Il se livra alors, sur plusieurs de ces astéroïdes, à des observations spectrales qui le convainquirent de la justesse de ses pressentiments.

Oui, ces atomes infinis qu'il avait là devant les yeux étaient bien des fragments de la comète de Tuttle.

Mais alors, la comète elle-même, qu'était-elle devenue?

Brisée, pulvérisée, anéantie sans doute.

Et l'épave qui le portait, cette épave d'une lieue de tour, sans force attractive sensible et qui pirouettait sur elle-même avec une extraordinaire rapidité, quel allait être son sort?

Elle s'éloignait de Jupiter, ainsi que le démontrait le micromètre; mais où allait-elle être jetée, quel chemin allait-elle suivre?

Plusieurs jours se passèrent,--et pour l'habitant de l'obus, le jour comptait seulement deux heures--pendant lesquels Sharp vécut en proie à une angoisse terrible.

S'il n'eût été d'une nature lâche et pusillanime, il eût renoncé à cette existence, pleine d'incertitudes et de périls, où la mort, une mort effroyable, le menaçait à tous moments.

Mais il avait trop peur de la mort, pour se la donner lui-même.

Il attendit.

Un soir, comme il scrutait la profondeur noire de l'espace, un rayonnement passa soudain dans le champ de sa lunette et, à sa grande surprise, ce rayonnement lui parut être celui de la comète.

Tout d'abord, il n'en crut pas ses yeux; dans sa pensée, l'épave qui le portait était tout ce qui restait du noyau cométaire de Tuttle; force lui fut cependant de se rendre à l'évidence, lorsqu'un examen attentif lui eut fait reconnaître que cette tête empanachée suivie d'une queue lumineuse qui zébrait l'espace, occupait bien, à angle droit avec le Soleil, la place que devait occuper la comète de Tuttle.

Plusieurs jours et plusieurs nuits, il demeura l'oeil soudé à sa lunette, étudiant l'astre errant avec une attention profonde, relevant minutieusement sa marche dans le ciel, et bientôt il acquit la persuation que le bloc qui le portait, lancé en avant de la comète avec une vertigineuse rapidité, suivait avec une précision mathématique l'orbite tracé par elle au milieu des espaces célestes.

Quand il eut constaté, puis contrôlé à diverses reprises cette circonstance, Sharp fut pris d'une fièvre délirante, folle, il se mit à danser au milieu de son laboratoire, criant, chantant, pleurant, adressant à saint Serge, son patron, les remerciements les plus chaleureux, les plus extravagants.

Songez donc: ce plan que son imagination affolée par le désir qu'il avait de revoir la Terre, ce plan, Jupiter venait de le mettre à exécution: le fragment cométaire qui le portait filait dans l'espace à raison de mille lieues à la seconde, ce qui ajournait à six mois seulement, l'époque à laquelle il couperait l'orbite terrestre. Six mois! mais c'était la vie assurée, c'était la perspective, à brève échéance, de récolter cette moisson glorieuse que lui promettaient ses extraordinaires aventures.

Oh! oui, Sharp était bien en délire.

Et pour donner à sa joie une manifestation en rapport avec certaine passion qu'il n'avait pu satisfaire depuis longtemps, il alla chercher, dans la soute aux provisions, une bouteille de rhum, avec laquelle il confectionna un punch gigantesque, qu'il absorba.

Lorsque, après plusieurs jours employés à cuver son ivresse, Sharp revint à lui, son premier soin fut de chercher la comète.

Elle avait disparu.

Alors il se frotta les mains avec énergie: cette disparition était la meilleure preuve qu'il pût avoir de la rapidité avec laquelle roulait, dans l'espace, l'épave qui le portait.

En quelques semaines, cette épave parvint à l'orbite de Saturne; alors Sharp s'apprêta à examiner avec soin et dans tous ses détails, ce monde que l'on a pu, sans exagération, qualifier de merveille céleste.

Malheureusement, il avait sans doute oublié de donner rendez-vous à Saturne, qui se trouvait précisément à 30 millions de lieues de celui qui le voulait observer, si bien que celui-ci, même à l'aide de son télescope, n'en pût distinguer autre chose que ce que les astronomes terrestres en peuvent voir, sans quitter leurs observatoires.

Une chose vint faire diversion à la mauvaise humeur du savant: la route suivie par l'épave cométaire s'arrondissait autour d'un foyer invisible, tout en se rapprochant d'Uranus qui apparaissait, maintenant, comme un disque bleuâtre, d'une minute de diamètre environ.

Le froid était devenu très vif; au dehors, le thermomètre à déversement de Walferdin indiquait dix degrés centigrades au-dessous de glace au soleil, et 75 degrés à l'ombre. L'atmosphère semblait se condenser, se solidifier et se troublait, comme envahie par des vapeurs laiteuses se dégageant des fissures du sol.

Sharp, en dépit de la rigueur excessive de la température, se contraignait à faire, tous les jours, le tour entier du monde qui le portait; un peu d'exercice lui paraissait indispensable à maintenir sa santé dans un état à peu près satisfaisant, il endossait par dessus son respirol, toutes les fourrures qu'il avait trouvées dans la garde-robe du véhicule et marchant lentement, pas à pas, il donnait à ses membres l'élasticité suffisante à les empêcher de s'ankyloser.

De même, pris de la crainte terrible de devenir muet, à force de vivre dans la solitude, il s'astreignait, chaque jour, à une lecture à haute voix.

Triste existence, en somme, que celle de ce malheureux.

Dans son laboratoire, il lui était impossible de se chauffer, l'atmosphère torrifiéene contenait plus que de l'acide carbonique impropre à entretenir la combustion.

Bientôt même, il dut renoncer à ses promenades quotidiennes, qui avaient le grave inconvénient de donner trop de jeu à ses poumons, et, par suite, épuisaient plus rapidement sa provision d'oxygène.

Pendant trois semaines il demeura donc étendu sur son hamac, tapis sous ses fourrures, dans un état comateux assez semblable à celui des Lapons pendant les longues nuits boréales, aspirant au moment où l'astéroïde qui le portait reprendrait le chemin du périhélie.

Enfin, ce moment arriva, et Sharp, oubliant dans sa joie, et l'intensité du froid et la raréfaction de l'air, sauta à bas de son hamac pour suivre, dans l'espace, le changement de direction du fragment cométaire.

En moins de cent heures, le bolide s'inclina, décrivit une courbe accentuée et reprit le chemin du Soleil.

Pour la seconde fois, depuis qu'il avait été abandonné par ses compagnons, Fédor Sharp tira de la soute aux vivres un flacon d'eau-de-vie à l'aide duquel il se livra à de copieuses libations; il but au Soleil, source de vie et de lumière, à la Terre, sa planète natale, que bientôt il reverrait sans doute, à la gloire qui l'attendait et,... ivre-mort, il roula sur le plancher.

CHAPITRE XIV

LE ROBINSON COMÉTAIRE

Quelle que fut sa joie de reprendre enfin le chemin du bercail, c'est-à-dire de sa planète natale, Fédor Sharp était inconsolable de n'avoir pu se livrer, sur le monde de Saturne, à l'étude approfondie qu'il méditait; c'était là une lacune profonde dans la série d'observations qu'il rapportait de son voyage intersidéral et il sentait, par avance, la rougeur lui monter au front en pensant que dans l'ouvrage qu'il se proposait de publier, il lui faudrait mettre, à la place du chapitre relatif à la merveille céleste, Saturne, ces simples mots:

_«L'auteur ayant passé à trente millions de lieues, n'a rien pu distinguer.»_

Quelle honte!

Et ces regrets, le poursuivant dans son sommeil, lui occasionnaient d'épouvantables cauchemars, toujours les mêmes, dans lesquels il se voyait, revenu sur la Terre, reçu triomphalement par un Congrès de toutes les gloires scientifiques du globe; il parlait, et chacune de ses phrases soulevait des tonnerres d'applaudissements.

Tout à coup, devant lui, se dressait une sorte de spectre, aux formes d'abord indécises mais s'accusant peu à peu pour devenir bientôt Mickhaïl Ossipoff.

Et son ennemi lui disait ces simples mots:

--Fédor Sharp, parle-nous de Saturne?

Alors, il balbutiait, se troublait, demeurait muet et quittait le Congrès couvert de honte, accompagné jusqu'à la porte par les huées des assistants.

Invariablement, c'est à ce moment de son cauchemar que l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences s'éveillait, les membres tremblants et couverts d'une sueur glacée. Il se dressait sur son séant, regardait autour de lui d'un air vague, l'oreille encore bourdonnante des rires satiriques et des sifflets moqueurs; puis, il reconnaissait son wagon et poussait un profond soupir de satisfaction, souriant à chacun des objets qui lui étaient familiers, heureux de ce grand silence qui l'enveloppait.

Bientôt à cette hallucination vint s'en ajouter une autre; après le regret de n'avoir pu étudier Saturne, la terreur le prit de ne pouvoir étudier Uranus.

Alors, bien que plusieurs jours dussent s'écouler avant que le bolide qui le portait pût couper l'orbite de la planète, Sharp se livra à de fantastiques calculs pour savoir, par avance, à quelle distance il passerait d'Uranus.

Cette distance il parvint à l'évaluer à trois cents millions de lieues environ et, comme son télescope grossissait trois cents fois, c'était donc à un million de lieues seulement qu'il se trouverait pour faire ses études.

Ce résultat le combla de joie et, dès lors, ses nuits furent plus calmes. Cependant il se produisait en lui une singulière transformation: lui, jadis si froid, si indifférent, si impassible, il devenait enthousiaste, s'émotionnant au souvenir des grandes découvertes scientifiques dont s'enorgueillissent les siècles passés, vibrant à la pensée des choses sublimes que réservent aux générations qui viendront après nous, les siècles futurs.

Un soir que, pour passer le temps, il feuilletait un des traités philosophiques qui se trouvaient dans la bibliothèque parmi les livres d'astronomie, il ferma violemment le bouquin, l'envoya rouler dans un coin de la salle, en proie à une colère froide.

--Les insensés! s'écria-t-il en haussant furieusement les épaules, prétendre assigner des limites à l'Univers! n'ont-ils donc jamais lu l'histoire de la science pour poser, comme principe, que telle ou telle planète sert de borne au système solaire? Borne mobile alors, et provisoire, puisque chaque année qui s'écoule emporte une partie des errements de la précédente année, étendant plus loin encore le champ des connaissances humaines!

Il eut un ricanement strident, se leva et arpenta à grandes enjambées, l'étroit laboratoire dans lequel il se trouvait; sa fureur, loin de se calmer, allait grandissant; au point que, passant à proximité du malheureux bouquin, il lui envoya un coup de pied qui le fit voltiger jusqu'à plafond.

--Écrire des choses semblables en 1880, à la fin de ce XIXe siècle qui a vu se déchirer un si large pan du voile qui cache la nature à l'esprit humain!... les misérables! mais s'ils eussent vécu au siècle dernier, ils eussent fait brûler Herschell pour avoir reculé de 320 millions de lieues les limites du système solaire.

Il s'arrêta, croisa les bras et s'adressant à un auditoire invisible.

--Oui, messieurs, depuis l'antiquité jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, Saturne était resté, pour le monde des astronomes, ce qu'étaient les colonnes d'Hercule pour les premiers navigateurs, la limite extrême de l'Univers céleste; c'est à peine si au delà de cette distance vertigineuse, déjà dix fois supérieure à celle qui sépare la Terre du Soleil, quelques esprits audacieux osaient placer des étoiles... Tout à coup, cette quiétude au milieu de laquelle vivait le monde savant convaincu de la non-existence d'un _au delà_, est troublée, bouleversée... les routines astronomiques sont démolies... une planète nouvelle vient d'être découverte à 733 millions de lieues du Soleil.