Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Iii Les Planetes Ge
Chapter 17
En ce moment Séléna arriva toute défaillante:
--Nous sommes perdus, gémit-elle,... le bolide est sur nous!
Gontran se précipita vers un hublot.
--Tonnerre! gronda-t-il.
En ce moment, par les hublots, la lumière que reflétait l'astéroïde entrait à flots dans la machinerie, jetant des panaches bleuâtres, d'un sublime, mais sinistre effet.
Le rocher semblait se précipiter avec une rapidité vertigineuse sur l'_Éclair_ qui, bien qu'ayant son moteur arrêté, tremblait dans toute son ossature, comme aspiré par un souffle de géant.
Fricoulet ne perdit pas la tête: il bondit vers le moteur et mit les leviers sur la marche en arrière, forçant d'électricité pour que le véhicule pût tenir tête un instant au courant astéroïdal qui l'emportait.
--Si nous pouvons demeurer immobiles pendant deux minutes, cria-t-il, nous sommes sauvés!
Anxieux, immobiles à leur place, se regardant avec des regards pleins de terreur, les Terriens attendaient.
Mais l'élan du véhicule était trop grand pour pouvoir être enrayé par la manoeuvre désespérée de l'ingénieur.
Comme ces papillons qui, pendant les soirées d'été, pénètrent par les fenêtres dans les appartements éclairés et viennent, dans une course folle, se brûler les ailes à la flamme des bougies et des lampes, l'_Éclair_, emporté dans une vitesse vertigineuse, se précipitait à travers l'espace, sur la masse rocheuse qui l'attirait.
--Perdus! dit Fricoulet, qui avait jeté un rapide coup d'oeil au dehors.
Au même instant, un craquement formidable se fit entendre, secouant à le briser, le wagon de lithium: les ferrures des cloisons volèrent en éclats, le moteur et le générateur furent projetés dans toutes les directions et les Terriens, renversés par la violence du choc, demeurèrent étendus sur le plancher métallique, sans mouvements, peut-être bien sans vie.
Pendant une seconde, une lumière étrange, totalement différente de celle rayonnée par le bolide éclaira le wagon; puis, brusquement, sans transition, comme un rideau qui s'abaisse, la nuit se fit, intense, absolue, la nuit de la mort et du néant, en même temps qu'une odeur singulière envahissait la machinerie.
Durant plusieurs minutes, un silence profond régna dans la cabine; puis, un bruit imperceptible se fit entendre: c'était comme le grattement d'une allumette que l'on frotte contre un corps dur; enfin, une faible lueur rompit l'obscurité et Fricoulet apparut, étendu sur le sol, le buste relevé sur une main, l'autre main dressée au-dessus de sa tête et brandissant un bâton de magnésium.
--Ah! ah!... balbutia-t-il d'une voix pâteuse, après avoir jeté autour de lui un regard circulaire, tous ces gens-là paraissent bien malades!
Il fit un effort et réussit à se mettre sur ses pieds.
--Pourvu, ajouta-t-il, en se traînant le long des cloisons, que l'_Éclair_ ait pu résister!... mais, d'abord, où sommes-nous?
Il s'approcha d'un hublot, mais il eut beau écarquiller les yeux, il ne vit que du noir... rien que du noir... le noir le plus prodigieux qu'il eût jamais aperçu...
--Étrange! murmura-t-il laconiquement.
Il porta les mains à son front, chancela, s'appuya contre une paroi.
--On étouffe ici,... balbutia-t-il... l'air ne manque pas,... mais on se croirait dans un four...
Intrigué et poussé par son naturel investigateur, il revint au hublot, fit flamber une nouvelle allumette, l'approcha tout contre la vitre et recula tout surpris en constatant, au dehors, une sorte de scintillement produit par la lumière sur des corps paraissant appartenir au règne minéral ou végétal.
Quelques secondes de réflexions suffirent à l'ingénieur pour approfondir ce mystère.
--Parbleu! fit-il, l'_Éclair_, emporté par sa prodigieuse vitesse, aura donné de l'avant contre le bolide et aura perforé sa masse friable, sans doute, comme une aiguille pénètre dans une motte de beurre, seulement...
Fricoulet n'acheva pas sa phrase: mais il fit entendre un Brrr! singulier qui eut certainement communiqué quelques appréhensions à M. de Flammermont, s'il eût été en mesure d'entendre quoi que ce fût.
L'ingénieur hocha la tête.
--Malheureusement, murmura-t-il, notre force n'a pas été suffisante pour nous faire traverser de part en part le bolide sur lequel chevauche ce coquin de Sharp et nous nous trouvons ensevelis dans sa masse, ni plus ni moins qu'un fossile antédiluvien.
Il eut un ricanement qui n'avait rien d'humain, et ajouta:
--Cette fois, nous sommes bien perdus.
Il se reprit et poursuivit, avec un regard jeté sur ses compagnons:
--Quand je dis nous, j'ai tort, car ceux-là me paraissent avoir déjà accompli le grand voyage... donc, je suis...
Il s'interrompit, se toucha le front du doigt et murmura:
--Mais comment se fait-il que je n'aie pas suivi leur exemple?... un méchant génie m'aurait-il condamné à vivre éternellement ici, en compagnie de ces cadavres?... que je suis bête!... est-ce que ça existe, les génies?... non, il n'y a pas de miracles, il n'y a que les conséquences naturelles de faits...
Il s'interrompit, se traîna jusqu'à Ossipoff qui se trouvait être le plus près de lui, posa la main sur sa poitrine; le coeur du vieux savant battait d'une façon normale.
L'ingénieur examina successivement Gontran, Séléna, Farenheit.
Tous les trois semblaient, comme le vieillard, dormir d'un sommeil calme et paisible.
--Ça, c'est trop fort! s'exclama Fricoulet,... mais comment font-ils pour respirer?
Alors, seulement, il constata la singulière odeur qui régnait dans la machinerie.
--Ah! ah! fit-il, voilà qui est bizarre!
Il frotta une troisième allumette, la dernière, et inspecta minutieusement les parois de la cabine.
L'une de ces parois, celle de la soute où se trouvait emmagasiné le liquide nutritif emporté de la planète Mars, avait, dans sa partie supérieure, une large fissure qui faisait communiquer cette soute avec le réservoir d'air respirable.
L'ingénieur laissa échapper un petit rire.
--Parbleu! fit-il, nous sommes dans une atmosphère nutritive, et nous allons vivre, respirer et manger par la peau, jusqu'à ce que...
Il s'arrêta, se saisit la tête à deux mains et balbutia:
--Eh! eh! que me prend-il donc?... on dirait que j'étouffe!... est-ce que je m'en vais faire comme ces braves amis?... est-ce que...
La voix lui manqua, il tomba sur les genoux, la face légèrement convulsée, les membres agités dans un tremblement nerveux.
Néanmoins, par l'horreur instinctive des moribonds pour les ténèbres, il tenait, dans ses doigts crispés, l'allumette de magnésium, dont la lueur vacillante jetait une clarté sinistre.
Mais, bientôt, Fricoulet n'eut même plus la force de se tenir sur les genoux, il tomba à la renverse et lâcha l'allumette qui continua de brûler sur le plancher, éclairant, comme un cierge funéraire, la machinerie de l'_Éclair_, semblable à un caveau emportant, dans les profondeurs sidérales, les cadavres des hardis explorateurs des contrées planétaires.
CHAPITRE XIII
OÙ FÉDOR SHARP A PLUS DE CHANCE QU'IL NE MÉRITE
À la surface du bolide, dans l'ombre vague qui enveloppe ce mondicule, un être étrange se meut, lentement, péniblement, rampant sur le sol qu'il inspecte minutieusement.
Courbé en deux, difforme, gonflé comme ces bonshommes de baudruche que lâchent les aéronautes, pour la plus grande joie des badauds de fêtes foraines, cet être paraît avoir des formes humaines: ses jambes, longues, sont couvertes de guenilles; les bras, longs également, sont terminés par des mains aux doigts osseux; l'une tient une lampe bizarre--petite ampoule de verre dans laquelle brille une blanche, étincelante lumière, semblable à une étoile--l'autre se crispe sur un levier d'acier, qui paraît servir à assurer la marche de cet être innommable.
Est-ce un homme?... fait-il partie de cette humanité bizarre dont l'imagination des poètes et la philosophie des penseurs se sont plues à peupler ces mondes étincelants qui parsèment l'azur profond des cieux?
Il va, vient, s'arrête, repart, pour s'arrêter plus loin encore, il se meut sans bruit et ses pieds, qui semblent ne pas toucher le sol, n'éveillent aucun écho dans le froid silence de la nuit.
Par moments, il se courbe, penchant vers le sol, comme pour l'examiner plus attentivement, sa tête énorme, monstrueuse, faite d'un cuir rugueux, et dont la face s'éclaire de deux points scintillants à la lueur de la lampe; il brandit le levier métallique qu'il tient à la main, en frappe vigoureusement le sol qui s'écaille sous le choc, s'effrite en impalpable poussière ou jaillit dans l'espace en blocs énormes, qui semblent aussi légers que des flocons de neige.
L'être secoue la tête, et, se traînant, va plus loin faire une nouvelle halte et recommencer le même manège.
L'astéroïde qui lui sert d'habitation est nu, désert, morne, désolé; pas un souffle de vent ne court à travers son atmosphère raréfiée; pas un animal n'anime du bruit de ses pas ou de son vol cette solitude plus sombre, plus désespérante que celle dont sont enveloppées les plaines lunaires.
Par moments, cependant, l'être traverse des contrées couvertes d'une végétation luxuriante, et au milieu de plaines dont le sol, moins aride, se veloute en une mousse d'un vert sombre, des arbres majestueux, d'une essence inconnue et d'un aspect bizarre, dressent vers le ciel noir leur tête chevelue, d'où tombent des rameaux flexibles.
Mais, chose singulière, incompréhensible, cette apparence de vie est plus attristante, plus terrifiante encore que les contrées désolées de tout à l'heure, car elle semble avoir été frappée de mort par la main d'un malfaisant génie.
Ces arbres, dont les troncs paraissent de marbre, répandent sur le sol une ombre glacée, et leur feuillage immobile a une rigidité métallique.
Un ruisseau a tracé son lit à travers la plaine, mais aucun susurrement ne s'élève de ses rives, on dirait que ses eaux ont été soudain pétrifiées au milieu de leur course.
Peu à peu, cependant, le soleil a émergé de l'horizon, dissipant, sous ses rayons empourprés, les ténèbres de la nuit; en quelques minutes, le jour a fait place à l'aube, et, maintenant, le sol entier de l'astéroïde est baigné d'une clarté douce et lumineuse.
L'être a éteint sa lampe; à présent, on distingue à merveille les moindres détails de son costume et de son individu.
Il paraît de haute taille, mais aucune proportion n'existe entre les différentes parties de son corps: le buste, énorme, comme boursouflé, est monté sur des jambes, longues il est vrai, mais sèches et grêles; aux épaules, monstrueuses, sont attachés des bras qui ressemblent, par leur maigreur, aux pattes d'un gigantesque faucheux; ce qui, dans l'ombre, semblait être sa tête, apparaît maintenant comme un casque de peau dans lequel, à la partie faciale, se trouvent encastrées deux plaques transparentes.
Il va toujours, s'arrêtant à chaque protubérance du sol, creusant avec acharnement et reprenant chaque fois sa course, avec des marques évidentes de découragement.
Sa marche est de plus en plus lente, ses haltes de plus en plus fréquentes et de plus en plus longues, il semble ne se traîner qu'avec peine, et, par moments, ses mains s'appuient sur sa poitrine, dans un geste d'indicible souffrance.
Tout à coup, au sommet d'une sorte de colline boisée, apparaît, étincelant sous les rayons du soleil, élevé dans le ciel maintenant, une chose étrange: c'est un cône métallique, haut de plusieurs mètres et brillant comme de l'argent.
C'est le point lumineux dont s'est servi Mickhaïl Ossipoff pour établir les coordonnées du bolide, et sur la présence duquel Fricoulet s'est basé pour affirmer audit bolide une origine cométaire.
Ce point brillant, ce cône métallique, c'est l'obus qui a transporté, de la Terre à la Lune, Ossipoff et ses compagnons, celui-là même que Fédor Sharp leur a volé et dans lequel il a abordé sur la comète de Tuttle, après ses pérégrinations autour du Soleil.
En l'apercevant, l'être a eu comme un mouvement de joie, il a dressé ses bras dans l'espace et sa marche a paru se précipiter.
Il fait cinq cents pas encore, il est à mi-chemin du faîte de la colline; mais il s'arrête brusquement, chancelle et tombe sur les genoux.
Alors, s'aidant des pieds et des mains, il se traîne encore, s'arrêtant, presque à chaque pas, égratignant le sol de ses doigts qui s'écorchent, s'ensanglantent, mais se rapprochant avec une incroyable énergie du but de sa course.
Soudain, il tombe sur le flanc et demeure étendu, sans mouvements.
Dans cette lutte de la vie contre la mort, cette dernière l'a-t-elle donc emporté?
Mais non, l'instinct de la conservation, soutenu par une indomptable énergie, triomphe.
L'être rampe de nouveau--oh! lentement, bien lentement; le soleil, maintenant, a décrit dans l'espace sa course presque entière, son disque touche presque à l'horizon et, dans quelques minutes, la nuit va demeurer seule maîtresse du mondicule.
Dix mètres encore séparent l'être de l'obus dont le rayonnement s'est éteint et dont les contours s'estompent déjà dans les brouillards du soir.
L'être râle, il se tord dans d'épouvantables convulsions, il pousse des gémissements désespérés, mais il avance, il avance toujours--la mort le tient déjà--il avance encore.
Enfin, il touche à l'obus, ses doigts, dans une convulsion suprême, se crispent sur le levier qui commande au «trou d'homme» qui sert d'entrée.
Le trou d'homme s'entr'ouvre, d'un élan désespéré, l'être se précipite à l'intérieur et, d'un coup de pied violent, referme la porte.
Il est là sur le plancher, agonisant, terrassé par l'asphysie; il retrouve, dans son indomptable volonté, la force suffisante pour dévisser, de ses doigts tremblants, le casque de cuir qui emprisonne sa tête.
Le casque roule à terre et la tête de Sharp apparaît, pâle, d'une pâleur mortelle, les yeux sanguinolants et hors de la tête, mais aspirant par ses lèvres violettes déjà, le bienfaisant oxygène dont est plein l'obus.
Cette fois encore, le Terrien l'emporte; la mort est vaincue.
Pour que le lecteur puisse comprendre comment se trouvaient si exactement justes les déductions d'Alcide Fricoulet concernant le bolide cométaire, contre lequel était venu se briser l'_Éclair_, il faut qu'il consente à revenir de quelques mois en arrière, c'est-à-dire au moment où Farenheit, coupant à l'improviste le câble qui retenait le ballon métallique à la comète Tuttle, abandonnait sur cette dernière son ennemi Fédor Sharp.
Le secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences avait roulé comme une boule jusqu'en bas de la colline mercurienne, où un tronc d'arbre avait mis fin à sa dégringolade, un peu rudement, peut-être, car il demeura un bon moment, étendu sur le dos, les paupières closes et la bouche grande ouverte.
Heureusement pour lui, ce Slave mélangé de tudesque, était d'une complexion robuste et, après un évanouissement un peu long, il revint à lui, fort contusionné sans doute, mais les membres intacts et la cervelle bien en équilibre.
Tout d'abord, il fut fort étonné de se trouver là, couché dans la poussière charbonneuse de la comète, il regarda tout autour de lui, cherchant ses compagnons pour leur demander l'explication de cette situation étrange.
Puis, soudain, ses idées, un peu brouillées par la chute qu'il venait de faire, se remirent en ordre et le souvenir de ce qui s'était passé lui revint.
Alors, surexcité par la colère, il se redressa d'un bond et, toujours courant, gravit la pente douce de la colline jusqu'au faîte que couronnait l'obus.
Quatre à quatre, il monta les marches du petit escalier qui conduisait à la partie ogivale du véhicule et, une fois-là, braqua sur l'espace la grande lunette qu'Ossipoff y avait installé.
Le coeur battant à coups précipités, la poitrine écrasée sous une anxiété profonde, il fouilla, d'un oeil ardent, l'immensité radieuse, espérant y découvrir quelque trace de ses compagnons.
Mais rien, absolument rien que le bleu désespérément uniforme des profondeurs célestes dans lequel le soleil mettait un embrasement magique.
Là-bas, cependant, tout là-bas, à des milliers de lieues déjà, un point, un simple point étincelait, tout blanc dans l'irradiation dorée.
--Ce sont eux! gronda Sharp.
Et, fou de rage, il lança, vers le ciel, son poing fermé, menaçant, mais impuissant aussi, heureusement pour nos amis.
Pendant près d'une heure, l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences s'abandonna à sa rage, allant et venant à travers l'obus, montant, descendant, ne cessant de proférer les plus horribles blasphèmes et de faire les plus terribles serments.
Ah! si jamais Ossipoff et ses amis lui tombaient sous la main!
Étrange chose que la nature humaine!
Cet homme abandonné, seul et sans ressources, sur ce monde vagabond, errant dans l'espace, soumis à toutes les perturbations des grosses planètes, ne suivant même pas de route régulière, cet homme, que la mort guettait à chaque minute de son existence, cet homme ne songeait qu'à une seule chose: la vengeance.
Peu lui importaient les millions de lieues qui le séparaient de la Terre; qu'il ne dût jamais revoir sa planète natale, voilà qui ne le préoccupait aucunement.
Ce que son âme mauvaise souhaitait de toutes ses forces, ce à quoi il aspirait, c'était qu'un jour, dans des semaines, dans des mois, dans des années mêmes, en quelque endroit de l'infini que ce fût, il se trouvât face à face avec ces misérables traîtres qui l'avaient indignement joué et abandonné sans pitié.
Et ce malheureux, dont l'existence n'avait été, jusqu'à présent, qu'une suite non interrompue de fourberie et de trahison, trouvait, dans son coeur, des épithètes épouvantables pour qualifier la conduite des autres à son égard.
Cependant, quand il eut bien juré, bien tempêté, bien crié, la nature réclama ses droits et, brisé de fatigue et d'émotion, il s'assit sur le divan circulaire qui courait autour du wagon.
Peu à peu, le calme revint dans son esprit et il comprit la nécessité d'aviser, le plus tôt possible, aux moyens de vivre sur cette parcelle de terre mercurienne où le hasard l'avait jeté.
Son premier soin fut de dresser l'inventaire des ressources sur lesquelles il pouvait compter.
On se rappelle que Gontran et Fricoulet avaient fait un dénombrement très exact de l'humanité comestible qui les avait suivis de la planète Mercure sur la comète; cette humanité était de deux sortes ou, du moins, appartenait à deux espèces: volatiles et léporoïdes.
Il suffit à Sharp de jeter un coup d'oeil sur une sorte de tableau où Séléna enregistrait chaque hécatombe de ces êtres intéressants, pour se savoir à la tête de 53 représentants de la race à poils, et 29 représentants de la race à plumes.
C'était peu... mais cela lui représentait toujours quelques mois de vivres assurés, sans compter les cas de reproduction qui auraient pu se produire et augmenter, à l'insu même des Terriens, la colonie mercurienne.
À cela, il fallait ajouter une bonbonne entière de la pâte nutritive fabriquée par Ossipoff, avant son départ de la Lune, et une soute presque pleine d'eau distillée.
Les voyageurs, comme on le sait, n'avaient emporté avec eux que le strict nécessaire en vêtements, armes, instruments, de peur de surcharger par trop la sphère métallique qui les véhiculait; Sharp trouva donc une garde-robe des plus complètes et des plus variées, un laboratoire de physique et de chimie très bien monté; seuls, tous les objets ayant trait à l'astronomie avaient été emportés par Ossipoff, à l'exception de la grosse lunette de la partie supérieure du wagon, trop lourde et trop embarrassante pour avoir pu pouvoir prendre place dans la nacelle du ballon, une jumelle marine, un sextant, un micromètre; dans la bibliothèque, une collection complète de tous les ouvrages traitant d'astronomie que Mickhaïl Ossipoff connaissait par coeur et qui eussent alourdi inutilement le ballon.
Jusqu'à ce jour, Fédor Sharp avait vécu sans se préoccuper grandement de tous ces détails; maintenant, chaque objet nouveau qu'il découvrait lui arrachait un cri de joie; il le prenait, l'examinait comme s'il ne l'eut jamais vu, s'attendrissait même en le plaçant avec soin en un endroit où il ne pût ni se gâter, ni se détériorer.
--Allons! Allons! murmura-t-il en se frottant les mains avec satisfaction, si aucun incident nouveau ne se produit, je pourrai vivre encore passablement.
Cependant, une vive déception l'attendait au réservoir à air, et il poussa une exclamation presque terrifiée, lorsque, consultant le manomètre indicateur, il constata que le réservoir était à peu près vide.
Il courut aux soutes, espérant y découvrir quelques-uns de ces petits barils d'acier remplis d'oxygène liquide qu'Ossipoff avait emportés de la Terre; il en restait exactement une demi-douzaine.
C'était une quinzaine de jours à vivre et encore fallait-il ne point faire de prodigalités, c'est-à-dire n'exécuter aucun travail fatigant exigeant une respiration plus abondante et, conséquemment, une surabondance d'oxygène.
À la grande rigueur, Sharp eût pu, avec cette provision, vivre pendant un mois, six semaines peut-être, mais à la condition de demeurer étendu sur son hamac et d'employer son temps à des lectures, sorte de travail qui ne fatigue pas les poumons et ne les force pas à une consommation extraordinaire.
Mais l'immobilité ne pouvait convenir à un tempérament comme Sharp dont l'esprit, toujours en mouvement, exigeait une activité corporelle que condamnait la minime réserve d'air sur laquelle il pouvait compter.
Il secoua la tête pour chasser jusqu'à la pensée de cette existence de moine que venaient de lui suggérer les six bidons d'oxygène liquide.
--Il faudra trouver autre chose, murmura-t-il d'une voix ferme,... car je veux vivre...
Oh! oui, il voulait vivre, il le voulait ardemment, et cela pour satisfaire les deux seules passions que se partageassent son âme; la vengeance et la gloire.
Vivre assez pour mettre la main sur Ossipoff!
Vivre assez pour revenir sur Terre et être, ne fût-ce que durant quelques heures, l'objet de l'admiration de ses contemporains.
Il se coucha et s'endormit profondément, l'esprit aussi calme, aussi dispos que s'il eût été dans le petit appartement qu'il occupait sous les combles, à l'institut de Saint-Pétersbourg.
Quand il se réveilla, le lendemain, sa première pensée fut pour cette question d'air qui était, pour lui, une question de vie ou de mort, et qui l'avait tourmenté pendant son sommeil.
Il se munit d'éprouvettes dans lesquelles il avait fait le vide, endossa son respirole, et descendit la colline mercurienne.
Arrivé sur le sol même de la comète, il s'agenouilla, déboucha l'une des éprouvettes et la reboucha aussitôt; puis, se relevant, il fit la même opération, et ainsi cinq fois de suite, en gravissant la croupe de la colline, à différentes hauteurs.
Après quoi, regagnant l'obus, il s'enferma dans le laboratoire et analysa, avec le plus grand soin, les échantillons d'air récoltés par lui; il constata alors, comme l'avait fait Ossipoff, avant lui, qu'il régnait au niveau du sol cométaire, et jusqu'à une hauteur de quatre à cinq mètres, une couche dense de gaz acide carbonique irrespirable; au-dessus de cinq mètres, l'oxygène pur, plus léger, surnageait.
Il s'agissait donc d'emmagasiner cet oxygène pur, de façon à pouvoir s'en faire une réserve et constituer une atmosphère artificielle.
Heureusement, Sharp avait à sa disposition la pompe à compression et tous les ustensiles dont on s'était servi pour remplir de gaz la sphère métallique.