Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Iii Les Planetes Ge

Chapter 13

Chapter 133,572 wordsPublic domain

--À quoi voulez-vous en venir? demanda Ossipoff, non sans aigreur.

--À ceci: Que votre combinaison, tout en étant inspirée par un bon naturel, n'est cependant pas suffisante.

--Que concluez-vous donc?

--Je conclus qu'il faut aborder sur Saturne, y remplir nos soutes d'électricité, d'air respirable, d'aliments, liquides ou solides, à votre choix, et ensuite de reprendre directement la route de notre patrie terrestre...

À mesure que l'ingénieur parlait, le visage d'Ossipoff s'empourprait sous le coup d'une violente colère; ses lèvres tremblaient, blêmissantes, et, dans ses yeux, brillaient de fulgurants éclairs.

Il marcha droit à Fricoulet, les poings serrés, comme s'il le voulait battre:

--Arrêter mon voyage interplanétaire en son milieu! s'écria-t-il d'une voix rauque, voir les espérances de toute ma vie près de se réaliser, et y renoncer de moi-même, briser en plein essor mon rêve sublime pour revenir sur ce mondicule grotesque que je méprise! Mais vous êtes fou, monsieur Fricoulet, oui, vous êtes fou!... Demandez-moi tout ce que vous voudrez, demandez-moi ma vie,... mais un pareil renoncement!... jamais,... tuez-moi plutôt!

--Vous m'accusez de folie! riposta l'ingénieur; n'est-ce pas plutôt vous qu'il en faut accuser?... La lumière et la chaleur solaires vont sans cesse diminuant, et bientôt nous serons soumis à la température même de l'espace, c'est-à-dire quelque chose comme cent trente ou cent quarante degrés au-dessous de zéro... Poursuivre cette exploration, c'est courir au devant d'une mort aussi certaine qu'épouvantable,... je sais que votre âme de savant est assez vaillante pour tout supporter; aussi, est-ce à votre coeur de père que je fais appel, et je vous demande si vous aurez la cruauté de voir votre fille expirer dans ces terribles souffrances que vous-même aurez provoquées?

Ossipoff ne répondit pas: il avait caché son visage dans ses mains, et, à certains mouvements convulsifs, on pouvait deviner qu'il pleurait.

Fricoulet poursuivit:

--En outre, le fleuve cosmique dans lequel nous naviguons ne s'étend pas jusqu'à Neptune, vous le savez bien; son aphélie correspond seulement à l'orbite d'Uranus, et son appui nous fera défaut bien avant que vous n'ayez atteint le but vers lequel vous tendez... C'est encore une considération--toute matérielle, celle-là--et qui vaut bien les considérations morales.

Nouveau silence de la part d'Ossipoff.

L'ingénieur lança à Gontran un regard qui signifiait:

--Nous le tenons!

Le jeune comte remercia d'un coup d'oeil son ami, pour le fier coup de main qu'il venait de lui donner.

Le vieillard s'écria soudain, montrant aux deux jeunes gens son visage sillonné par les larmes qu'il avait versées, mais animé d'une volonté indomptable:

--Messieurs, vous pouvez avoir raison; aussi, je ne discute pas vos arguments,... mais je crois n'avoir pas tort. Ne me demandez pas sur quoi je base ma croyance, je ne saurais vous répondre,--il s'agit de pressentiments.

Et comme il voyait Gontran hausser légèrement les épaules, tandis qu'il surprenait sur les lèvres de Fricoulet un sourire railleur, il ajouta:

--Des pressentiments!... oui, moi, l'homme des sciences exactes, je crois aux pressentiments... Oh! vous pouvez vous moquer, vous pouvez me traiter de fou, rien n'ébranlera ma résolution; je suis décidé à pousser de l'avant, toujours et quand même.

Sur ces mots, il tourna les talons et quitta la machinerie, en fermant avec violence la porte derrière lui.

Une fois seuls, Gontran et Fricoulet se regardèrent un moment silencieux, littéralement abasourdis.

--Eh bien? fit le premier.

--Eh bien? répéta le second.

--Je trouve qu'il nous traite un peu trop par dessous la jambe.

--Il nous considère absolument comme des zéros.

--Libre à lui, grommela le comte de Flammermont; mais, comme je trouve que, dans le plateau de la balance, ma peau a le même poids que la sienne, nous nous passerons de sa permission pour faire ce que la raison nous commande de faire...

--Si je ne me retenais, ajouta Fricoulet, je l'enfermerais avec ce fou de Farenheit.

Et il ajouta:

--Alors, que décidons-nous?

--Ce que nous avons décidé tout d'abord; aborder sur Saturne, et ensuite mettre le cap sur la Terre.

--Sur Saturne, ce sera bien le diable si je ne trouve pas moyen de tirer parti des forces naturelles qui doivent exister sur cette planète comme sur les autres mondes,... et, une fois ravitaillés...

Gontran paraissait pensif.

--À quoi songes-tu? demanda l'ingénieur.

--Je me demande en ce moment si l'atmosphère de Saturne est de la même composition chimique que l'atmosphère terrestre... Je t'avoue qu'il me serait fort pénible d'être obligé, pour aller et venir sur cette planète, d'endosser nos maudits respirols.

Fricoulet leva les bras au ciel dans un geste de complète ignorance.

--Je ne pourrai te renseigner à ce sujet, répondit-il, que lorsque nous y serons.... tout ce que je puis te dire, c'est que je soupçonne fort ce monde annulaire de nous réserver bien des surprises.

--Le fait est, ajouta M. de Flammermont, qu'avec une densité semblable et une atmosphère aussi épaisse que celle de Jupiter, nous allons encore en voir de grises...

Il haussa les épaules.

--Enfin! murmura-t-il sur un ton rempli de philosophie, à la grâce de Dieu!

Ce fut sur ce mot que se termina la conversation.

Fricoulet retourna à son moteur et Gontran s'en fut sur son hamac où il se mit à feuilleter avec ardeur les _Continents célestes_, cherchant à lire entre les lignes et à deviner ce que le célèbre astronome, son homonyme, pensait du monde nouveau où la nécessité de la situation les contraignait d'aborder.

* * *

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la scène regrettable que nous avons rapportée plus haut.

Saturne, qui grossissait, pour ainsi dire, à vue d'oeil, présentait maintenant un disque énorme.

Gontran l'ayant mesuré au micromètre, lui trouva un diamètre double de celui qu'offre le disque lunaire aux regards des Terriens.

Bien que ce rôle de savant, imposé par les circonstances, lui pesât fort et l'eût dégoûté entièrement du penchant qu'il eût pu avoir pour l'astronomie, il ne pouvait cependant, malgré toutes ses préoccupations, malgré tous ses déboires, se désintéresser tout à fait des merveilles célestes qui l'entouraient.

Et de toutes ces merveilles, Saturne, sur lequel il venait de lire, dans les _Continents_, des détails surprenants, Saturne l'intriguait beaucoup; il lui était possible de distinguer maintenant, avec assez de netteté, les anneaux qui entourent la planète, et à chaque instant il interrogeait Fricoulet.

Celui-ci lui ayant dit, un jour, que ces anneaux présentaient tour à tour l'une et l'autre face aux rayons solaires, le jeune comte, ébahi, demanda:

--Comment entends-tu cela?... je dois t'avouer que je ne comprends pas très bien.

--C'est fort simple, cependant; l'année saturnienne est égale à vingt-neuf années terrestres, il en résulte que chaque face de l'anneau se trouve plongée dans la nuit durant quatorze ans et six mois.

Séléna, qui était occupée à un travail de couture, dit alors:

--Monsieur Fricoulet, ces anneaux ne sont pas transparents, n'est-ce pas?

--Non, mademoiselle; on suppose,--car le monde scientifique n'a jusqu'à présent, à ce sujet, que des données fort vagues--on suppose que ces anneaux sont formés d'une infinité de corpuscules, peu séparés les uns des autres et arrivant, vu leur éloignement, à former, aux yeux des habitants de la planète, une masse compacte.

Et l'ingénieur ajouta avec un sourire:

--Mais cela vous intéresse-t-il beaucoup, mademoiselle?

--Oh! seulement à ce point de vue: du moment que ces anneaux sont compactes, ils doivent intercepter la lumière du soleil aux contrées qui se trouvent au-dessous d'eux.

--Vous avez parfaitement raison, et non seulement ils empêchent les rayons solaires de parvenir jusqu'à ces contrées, mais encore ils projettent derrière eux une ombre portée telle que ces contrées se trouvent plongées dans la nuit.

--Ce doit être une nuit d'une certaine durée? fit Gontran qui réfléchissait.

--Cela dépend des latitudes, car l'ombre projetée sur la planète est d'autant plus large que la latitude est plus élevée; ainsi, les contrées saturniennes dont la latitude correspond à celle de Madrid subissent une éclipse totale de Soleil qui dure plus de sept ans, tandis que celles dont la latitude correspond à celle de Paris, la subissent pendant cinq ans seulement... Pour l'Équateur, cette éclipse est moins longue et ne se renouvelle que tous les quinze ans. Mais il y a, toutes les nuits, des éclipses de lunes les unes par les autres et par les anneaux, si bien que ces étranges pays demeurent plongés dans une obscurité profonde et de laquelle il nous est impossible, à nous autres Terriens, de nous faire la moindre idée.

Pour passer le temps, M. de Flammermont avait entrepris de se livrer à une étude approfondie des huit satellites saturniens qui scintillaient avec une clarté douce et mystérieuse sur le fond obscur du ciel.

Fricoulet, auquel le jeune comte fit part de son projet, sourit imperceptiblement, le regardant d'un air sceptique faire ses préparatifs d'observation; lorsque Gontran eut descendu, de la chambre du haut dans la machinerie, le télescope qui lui était nécessaire, ajusté ce télescope dans l'embrasure de l'un des hublots, apporté un siège, disposé, sur une table, une plume et du papier pour jeter ses impressions, l'ingénieur lui dit d'un ton narquois:

--Te voici bien avancé!

--Que veux-tu dire?

--Que tu agis toujours avant de réfléchir;... il en faudrait de plus malins que toi, pour arriver à débrouiller quelque chose dans l'impénétrable mystère qui enveloppe ces mondes.

--S'ils sont aussi considérables que tu l'as prétendu, qu'ils le veuillent ou non, il faudra bien qu'ils se laissent prendre, de profil ou de face, dans l'objectif.

Fricoulet haussa les épaules.

--Mon pauvre ami, dit-il, tu parles comme un étourneau! ce n'est cependant pas la première fois que pareil cas se présente, et toujours je t'ai donné la même explication: la visibilité d'un corps dépend non pas tant de sa dimension que de la manière plus ou moins vive dont sa face est éclairée; or, les satellites saturniens ne reçoivent, à surface égale, que la quatre-vingt-dixième partie de la lumière solaire reçue par notre lune à nous; il en résulte que tous ces satellites étant aussi voisins que possible de la pleine phase, et tous au-dessus d'un même horizon, ne reçoivent pas la centième partie de la lumière lunaire.

Gontran fit la grimace.

--En effet, murmura-t-il, pour distinguer quoi que ce soit, il faudrait avoir des yeux de lynx.

--Ou suppléer à l'acuité de la vue par la profondeur des connaissances.

--Mon cher, bougonna M. de Flammermont, à chacun son métier; tu es savant, moi je suis diplomate, et permets-moi de croire, sans aucune fatuité d'ailleurs, que si les circonstances s'étaient présentées pour toi comme elles se sont présentées pour moi, tu n'aurais peut-être pas joué ton personnage avec autant de désinvolture que j'ai joué le mien.

--Parbleu! riposta l'ingénieur, avec un souffleur tel que moi!

Il ajouta sur un ton comiquement inspiré:

--Et puis, l'amour est un divin maître, grâce auquel on acquiert rapidement l'omniscience!

Gontran était resté debout, près de son télescope qu'il considérait d'un air indécis.

--Tu aurais bien dû me dire tout cela, fit-il, avant mon aménagement... M. Ossipoff m'a vu, m'a interrogé sur mes intentions...

--Tu lui as répondu que tu voulais étudier les anneaux de Saturne?...

--Et il s'est frotté les mains, ajouta Gontran, en disant: «Bonne affaire... je descendrai, dans la journée, voir où vous en êtes».

Fricoulet frappa impatiemment du pied.

--Tu es toujours le même, gronda-t-il; tu ne sais pas nager, tu te lances à l'aveuglette dans un fleuve que tu ne connais pas, et, lorsque tu perds pied, lorsque tu barbotes, il faut que je fasse le terre-neuve et que je me jette à l'eau pour te tirer de là...

Gontran lui serra énergiquement les mains.

--Cher ami, dit-il.

--Oui,... oui,... je sais bien, dit l'ingénieur en hochant la tête.

Puis, brusquement:

--Allons, retire-toi, fit-il en poussant de côté M. de Flammermont; va rejoindre ton hamac... pendant ce temps-là, j'observerai à ta place.

--Et si Ossipoff arrive?...

--Je lui dirai que tu m'as chargé de quelques études préliminaires sans importance.

Gontran fit la moue.

--Si cela t'es égal, dit-il, je préfère rester ici.

--À ton aise.

Et, pendant que le jeune comte allait s'étendre dans un coin, rêvassant, la paupière baissée, mais l'oreille au guet, afin de ne point se laisser surprendre par le vieux savant, Fricoulet s'apprêtait à jouer en conscience son rôle de sauveteur.

De temps en temps, il abandonnait l'oculaire de la lunette, jetait quelques notes sur le papier et reprenait son poste d'observation, silencieusement, sans prononcer une syllabe.

De temps en temps aussi, Gontran demandait:

--Eh bien?

--Ça marche, répondait laconiquement l'ingénieur.

Cependant l'heure du repos arrivait, et Fricoulet ne faisait pas mine de gagner son hamac.

--Dis donc, demanda M. de Flammermont, est-ce que tu n'as pas l'intention de te coucher?

--Nullement, il faut que j'achève mes observations sur la seconde lune,... j'ai encore deux heures à attendre.

--Deux heures! murmura Gontran avec un formidable bâillement.

--Tu n'es pas obligé d'attendre,... au contraire; puisque je travaille pour toi, le moins que tu puisses faire est d'aller dormir pour moi...

Le jeune comte s'était levé.

--Où en es-tu? demanda-t-il.

--J'ai déjà constaté, d'une façon générale, que les satellites saturniens sont, comme les satellites joviens, animés d'un rapide mouvement de rotation autour de leur planète et présentent, en peu de temps, des phases successives... Comme je te le disais à l'instant, j'ai achevé d'étudier le mouvement de Mimas...

--Mimas, répéta Gontran d'un air profondément étonné, qu'est-ce que c'est que cela?

--La lune la plus rapprochée de Saturne; eh bien! sais-tu combien elle a mis de temps pour passer de l'état de croissant le plus faible à celui de demi-lune?... non, n'est-ce pas?... eh bien! elle a mis cinq heures et demie.

Il ajouta:

--Tu as eu bien tort de me céder ta place, rien n'est curieux comme de suivre cette transformation, aussi visible que la marche de l'aiguille sur un cadran.

--Baste! ce n'est pas mon métier.

--Mais c'est le tien, maintenant, puisque tu as abandonné la diplomatie, répliqua en riant l'ingénieur.

--Abandonné,... abandonné... bougonna M. de Flammermont, ce n'est point l'expression exacte;... j'ai demandé un congé...

--Comptes-tu donc réendosser jamais l'habit brodé des ambassadeurs?

Le jeune comte hocha la tête.

--Qui peut se vanter de connaître l'avenir? murmura-t-il.

Puis, changeant de ton:

--Alors, tu ne viens pas te coucher?

--Non... pas encore; dans deux heures...

--Pourquoi, dans deux heures?

--Parce que, si mes calculs sont exacts, j'aurai achevé mon étude sur la seconde lune, laquelle doit arriver à la quadrature en huit heures...

--Trois heures de plus que la première.

--Du moment que son éloignement de la planète est plus grand, sa rapidité est moindre... comprends-tu?

--Oui, je comprends;... mais, as-tu l'intention d'étudier, successivement, les huit satellites de Saturne?

--Nullement,... les deux premiers me serviront de bases pour établir une proportion entre l'éloignement et la rapidité des six autres, voilà tout...

--Eh bien! je te laisse, murmura Gontran,... à demain.

--À demain, répondit l'ingénieur, en retournant à son télescope.

* * *

En s'éveillant, M. de Flammermont trouva passé, dans une des mailles de son hamac, un petit papier soigneusement roulé, sur lequel il s'empressa de jeter les yeux.

Il haussa les épaules en riant.

--Satané Fricoulet! murmura-t-il.

--Voici ce qu'avait lu le jeune comte:

«_Résultats des études astronomiques de M. de Flammermont sur les satellites de Saturne_.

«Ces satellites, au nombre de huit, arrivent à la pleine lune respectivement, en 5, 8, 22, 32, 53 heures, et 8, 11 et 40 jours terrestres.

«Mais les éclipses ne doivent pas être aussi fréquentes que dans Jupiter, car l'équateur de Saturne s'inclinant sur son orbite de manière à former un angle de 27 degrés, il s'ensuit qu'aux solstices, le Soleil doit paraître s'éloigner de l'Équateur, où est confiné le mouvement des satellites, sauf pour le huitième, et que les Lunes s'éloignent du cône d'ombre projeté par leur planète, au lieu d'y pénétrer et de s'y éclipser.

«S'il existe une humanité saturnienne, ce mouvement des satellites doit engendrer pour elle huit espèces de mois, variant depuis onze heures jusqu'à soixante-dix-neuf jours, c'est-à-dire depuis un jour saturnien environ, jusqu'à 167... C'est assurément ce dernier qui doit être le plus employé comme division du temps, car l'année saturnienne, qui se compose de 25,217 jours, ne compte pas moins de 151 mois de cette longueur.»

Fricoulet ajoutait:

«_Nota bene_.--Ne pas oublier que ces satellites tournent, autour de la planète, de la même façon que la Lune, c'est-à-dire lui présentent toujours la même face.

«_Deuxième nota bene_.--Si M. le comte de Flammermont constatait, un jour, la disparition soudaine des satellites saturniens, qu'il n'en manifeste aucun étonnement, surtout en présence de M. Ossipoff; par suite de la position occupée dans le ciel par notre véhicule, les satellites doivent s'éclipser en perspective.

«_Troisième nota bene_.--Prière à M. de Flammermont de déchirer le présent billet, après en avoir digéré le contenu.»

Est-il utile de dire que Gontran, après avoir, de point en point suivi les recommandations de son ami, transcrivit, de sa propre main, la note ci-dessus, et que cette note augmenta davantage encore, si possible, l'estime scientifique en laquelle Ossipoff tenait son futur gendre.

* * *

Cependant l'_Éclair_ poursuivait impassiblement sa route à travers l'espace, dévorant des milliers de lieues avec une vertigineuse rapidité, déchirant, d'heure en heure, le voile mystérieux qui masquait aux Terriens l'univers merveilleux vers lequel ils couraient.

Un soir,--on se trouvait alors à deux millions de lieues à peine de Saturne--Fricoulet, l'oeil au télescope, s'amusait à regarder tomber, à travers l'atmosphère saturnienne, où ils s'enflammaient, suivant la loi qui veut que le mouvement se transforme en chaleur, les corpuscules composant le courant astéroïdal dans lequel l'_Éclair_ naviguait.

Et c'était d'un merveilleux effet, cette pluie d'étoiles filantes sur cette Lune gigantesque, dont le bleu pâle se distinguait à peine du noir velouté de l'espace.

Tout à coup, l'ingénieur poussa une exclamation de surprise telle, que ses compagnons accoururent.

Ossipoff lui-même abandonna son observatoire et descendit quatre à quatre l'escalier qui conduisait à la machinerie, balbutiant, tout ému:

--Qu'arrive-t-il?

En entrant, il aperçut le visage bouleversé de Fricoulet, et, croyant à un malheur, s'élança vers lui, demandant:

--Par grâce, parlez!... que voyez-vous?

--La face obscure de l'anneau vient de me paraître toute phosphorescente,... répondit l'ingénieur; on dirait un formidable incendie.

Le vieux savant asséna sur le plancher un coup de talon furieux.

--En vérité, mon pauvre monsieur Fricoulet, dit-il, on voit bien que, malgré toutes vos prétentions scientifiques, vous n'entendez pas un traître mot à cette belle science de l'astronomie; autrement vous ne trouveriez nullement extraordinaire un phénomène aussi simple et ne resteriez pas, bouche bée, devant des aérolithes qui rayent l'atmosphère saturnienne.

Et il ajouta, en haussant les épaules avec mépris:

--Il y a beau temps que l'on a vu cette phosphorescence que vous croyez avoir découverte.

L'ingénieur se permit de ricaner.

--En vérité, dit-il... et pourriez-vous me citer le nom de l'astronome à qui est due cette trouvaille?

--Mais, intervint timidement Gontran, n'est-ce point l'avis de l'auteur des _Continents célestes_?

--Précisément, répliqua le vieillard; c'est à votre célèbre homonyme que je faisais allusion.

--Pardon, pardon... fit l'ingénieur, l'auteur des _Continents célestes_ n'est point aussi affirmatif que vous le prétendez... et, quoique vous en puissiez dire, je demeure convaincu que je suis le premier à avoir aperçu, _de visu_, cette phosphorescence.

--Parbleu! bougonna le vieillard, si mon télescope eût été dirigé de ce côté, je l'eusse aperçue tout comme vous.

--D'accord... aussi, je n'en tire pas autrement de vanité, mais seulement cette conséquence que la chaleur qui règne à la surface de Saturne est tout simplement due à l'anneau qui, exposé pendant quinze années consécutives à la chaleur solaire, doit, alors même que ses particules constitutives tourneraient sur elles-mêmes, s'échauffer sensiblement et renvoyer, sur la planète voisine, une partie de cette chaleur emmagasinée.

--Possible,... possible... bougonna le vieux savant;... du reste, à quoi bon pronostiquer, nous le verrons bien quand nous y serons.

Et sur ces mots, prononcés d'une voix rageuse, il quitta la machinerie.

CHAPITRE X

OÙ NOS HÉROS BRÛLENT SATURNE

Chaque jour, la distance qui séparait l'_Éclair_ de la planète saturnienne allait diminuant et les voyageurs, Gontran lui-même, empoignés par la majesté du spectacle qui s'offrait à eux, s'immobilisaient, durant des heures entières, devant les télescopes.

Ossipoff ne pouvait contenir son admiration qui se trahissait par des exclamations brusques lancées d'une voix brève au milieu du silence.

Par prudence et pour tenter d'esquiver les questions dangereuses, M. de Flammermont s'était installé tout à l'autre bout de la pièce, le plus loin possible du vieux savant, à côté de son ami Fricoulet, sur l'aide duquel il comptait pour sortir d'embarras.

Les heures cependant s'écoulaient et Ossipoff, absorbé dans sa contemplation, semblait avoir oublié la présence de ses compagnons lorsque, tout à coup, repoussant son télescope il se leva et jetant ses bras au plafond dans un geste de satisfaction profonde.

--Parbleu! s'écria-t-il, cela, je le savais bien.

Gontran eut un serrement de coeur et baissa la tête; Fricoulet, au contraire, redressa la sienne et demanda:

--Qu'est-ce que vous saviez bien, monsieur Ossipoff?

Celui-ci jeta, sur l'ingénieur, un regard méprisant et répondit, s'adressant à M. de Flammermont:

--Mon cher Gontran, vous rendez-vous compte exactement de la constitution des anneaux?

--Mais ils me semblent être gazeux, répliqua le jeune comte avec une certaine hésitation dans la voix.

Ossipoff tressaillit et ses sourcils eurent un froncement significatif, tandis qu'il prononçait ces deux mots d'un ton agressif:

--Pourquoi, gazeux?

--Parce que le dernier anneau permet d'apercevoir le disque de la planète.

--D'abord, qu'appelez-vous le dernier anneau?

Gontran jeta un regard suppliant sur Fricoulet qui arriva à la rescousse.

--Le dernier anneau, dit-il, est l'anneau intérieur, celui qui est le plus rapproché de la planète et qui a été découvert par l'astronome américain Bond en 1850.

--Je suis fâché de vous donner un démenti sur ce dernier point, repliqua sèchement Ossipoff, l'anneau intérieur de Saturne, obscur et transparent tout à la fois, a été découvert par un astronome allemand, Galle, de Berlin; et ce, en 1838.

--Cela se peut, répondit Fricoulet énervé par cet acharnement du vieillard à le prendre en défaut.

--Comment! cela se peut... je vous dis, moi, que cela est.

L'ingénieur haussa les épaules.