Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Iii Les Planetes Ge

Chapter 10

Chapter 103,463 wordsPublic domain

--En tout cas, dit Mlle Ossipoff, les habitants de ces satellites, en admettant qu'il en existe, doivent jouir d'un spectacle féerique. Jupiter doit être, pour eux, un astre bien autrement magnifique que n'est le Soleil pour nous autres Terriens.

--En cela, vos suppositions sont absolument justes, répliqua Fricoulet, songez que cette planète présente un disque dont la grandeur surpasse de 35,000 fois celle du Soleil et qui paraît aux habitants de ces satellites 1,400 fois plus énorme que ne paraît la leur aux Terriens. Mais, en dehors même de ses dimensions véritablement gigantesques, Jupiter offre encore une multiplicité réellement magique de colorations ardentes, depuis l'orange et le rouge jusqu'au violet et à la pourpre, sans compter les variations rapides d'aspect dues à son mouvement de rotation.

Et s'adressant à Gontran:

--L'expression de caméléon s'adresse bien plus exactement à Jupiter qu'à son satellite... qu'en penses-tu?

Le jeune comte ne répondit pas--et pour cause; il s'était endormi.

--Ah! mademoiselle, murmura comiquement l'ingénieur, j'ai bien peur que notre ami ne morde jamais aux choses astronomiques.

Séléna eut un sourire qui semblait indiquer que de cela elle se souciait peu; puis elle s'assit près d'un hublot par lequel elle regarda curieusement l'espace, pendant que Fricoulet reprenait ses calculs.

* * *

--Eh! Gontran!

Le jeune homme sursauta et regarda autour de lui de l'air effaré qu'a tout dormeur brusquement éveillé.

Il parut tout surpris en apercevant ses compagnons de voyage groupés à ses côtés.

Il se redressa vivement, honteux de s'être laissé dompter par la fatigue et demanda:

--Qu'arrive-t-il?

--Que l'instant critique approche, répondit Fricoulet avec une pointe de raillerie dans la voix et que je me serais fait un cas de conscience de te laisser passer sans transition du sommeil à la mort.

M. de Flammermont eut un prodigieux haussement de sourcils.

--À la mort! balbutia-t-il, mais je croyais que tu avais trouvé un moyen...

--Certainement... cependant comme nul n'est infaillible, il faut tout prévoir, aussi ai-je préféré que tu mourusses debout--si tu dois mourir--pour pouvoir serrer la main à tes amis.

--Tu plaisantes, n'est-ce pas? demanda le jeune comte.

--Eh! oui... du moins, je l'espère; je n'ai qu'à rétablir le courant et le propulseur se mettra en marche à toute vitesse... mieux que cela, j'ai déjà choisi le point où nous atterrirons et, si mes nouveaux calculs sont justes, je crois que nous pourrons toucher le sol avec une vitesse de mille mètres à peine dans la dernière seconde.

Gontran étouffa, derrière sa main, un bâillement formidable.

--Ai-je donc dormi aussi longtemps que cela? murmura-t-il à voix basse.

--Regarde, dit simplement Fricoulet.

L'espace s'était assombri; Europe et Ganymède, en quadrature, ne jetaient qu'une faible lueur et sous le véhicule le disque immense de Jupiter avait envahi tout l'horizon, se creusant comme un entonnoir formidable, prêt à engloutir les voyageurs.

--Je crois, dit Ossipoff qui étudiait la planète avec sa lunette, je crois que c'est le moment.

Le vieillard avait prononcé ces paroles d'une voix grave et solennelle, et il ajouta en se tournant vers le jeune comte.

--N'est-ce point votre avis, monsieur de Flammermont?

Celui-ci regarda Fricoulet lequel lui fit, de la tête, un imperceptible signe affirmatif.

--Je pense exactement comme vous, monsieur Ossipoff, répondit-il.

Comme il achevait ces mots, l'ingénieur poussa la tige du commutateur; aussitôt une violente trépidation ébranla l'appareil, prouvant que le propulseur fonctionnait à toute vitesse.

--Pensez-vous que nous soyons déjà dans l'atmosphère jovienne? demanda Fricoulet.

--Nous y pénétrons en cet instant même, répliqua le vieillard, et si vous m'en croyez, nous prendrons nos précautions.

Les hamacs furent dressés côte à côte, par les soins de Fricoulet et de Gontran, et chaque voyageur, s'étendant sur le sien, attendit, immobile et silencieux, que le choc d'atterrissage se produisit.

* * *

--Monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, combien de temps doit durer la chute, d'après vous?

--Une vingtaine de minutes.

--Savez-vous bien que voici une demi-heure que nous avons pénétré dans l'atmosphère de Jupiter...

--En êtes-vous certain? fit brusquement le vieux savant.

--Je n'ai pas quitté de l'oeil mon chronomètre... voici dix minutes que nous devrions être arrivés.

--Ou volatilisés, murmura Séléna.

--Mais, fit observer Gontran, je crois que nous en prenons le chemin, de la volatilisation;... il fait ici une chaleur étouffante, je parie que le thermomètre marque au moins 60 degrés...

--Et même moins, répéta Fricoulet.

--Cela me rappelle la température que nous avons subie aux abords du Soleil, dit à son tour Séléna.

--Je vous réponds, mademoiselle, fit l'ingénieur, que vous et Gontran exagérez beaucoup;... il fait chaud,... même très chaud; mais de là à la chaleur de la zone solaire... d'ailleurs, nous allons en avoir le coeur net...

Et, avant qu'on n'eut pu le retenir, il avait sauté hors de son hamac.

--Imprudent! s'écria Ossipoff, si le choc avait lieu...

Sans écouter le vieillard, l'ingénieur avait couru au thermomètre...

--Quand je vous le disais! s'écria-t-il d'une voix triomphante, 40 degrés seulement!

--Seulement! bougonna Gontran, tu trouves que ce n'est pas suffisant!

Il s'élança par les degrés qui conduisaient à la machinerie: le moteur fonctionnait à merveille et l'hélice tournait à toute vitesse.

Il remonta dans la chambre commune, jeta un coup d'oeil par l'un des hublots et poussa un cri:

--Nous sommes arrêtés! fit-il d'une voix sourde.

Ses compagnons furent debout aussitôt.

--Où cela, demanda Séléna, sur une montagne... dans un fleuve?

--Mais nous aurions ressenti un choc, dit Gontran.

--Et puis, nous ne pouvons être arrêtés, fit à son tour Ossipoff, puisque le moteur fonctionne toujours.

--Je vous affirme que nous sommes immobiles dans le sens perpendiculaire.

Les voyageurs avaient collé leur visage aux hublots, mais ils étaient enveloppés d'un brouillard tellement épais qu'il était impossible de rien distinguer; les instruments qu'avait consulté Fricoulet indiquaient seuls la façon dont se comportait le véhicule.

L'_Éclair_ ne tombait plus; il allait de l'avant avec une surprenante rapidité, comme si, au lieu de peser des milliers de kilogrammes, il eut été rempli de gaz et eut possédé la légèreté d'un ballon; il flottait véritablement dans l'atmosphère.

Ossipoff, immobile devant son hublot, les sourcils contractés et les lèvres froncées dans une moue soucieuse, regardait au dehors avec une persistante attention.

Quant à Gontran et à Séléna, les mains unies, ils attendaient.

Quoi? la catastrophe finale que leur ignorance leur faisait redouter.

--Ah! elle est bien bonne! s'écria tout à coup Fricoulet.

Tous se retournèrent et fixèrent sur l'ingénieur leurs yeux pleins d'interrogations muettes.

--Ce phénomène inexplicable, dit-il, voulez-vous que je vous l'explique? eh bien! comme vous le savez d'ailleurs, l'atmosphère de Jupiter est d'une prodigieuse densité, si prodigieuse même que notre véhicule, malgré son poids, joue en ce moment, le rôle d'un véritable aérostat.

Puis, à Gaston:

--N'as-tu jamais fait, demanda-t-il, une expérience qui consiste à jeter, dans un vase d'eau, un bouchon lesté d'un clou.

--Non, répondit M. de Flammermont, j'avoue, en toute sincérité, n'avoir jamais fait cette expérience.

--Tant pis, parce que tu aurais compris tout de suite ce qui nous arrive... le bouchon, ainsi lesté, descend jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une profondeur qui équilibre son poids; alors il s'arrête et il flotte... Il en est de même pour l'_Éclair_ qui navigue dans une zone de densité égale à la sienne...

--Alors?...

--Alors, il nous sera impossible d'atteindre jamais le sol de Jupiter.

Ossipoff asséna, sur le plancher, un coup de talon violent.

--Que faire, alors? gronda-t-il.

Il vint vers Gontran, lui prit les mains et, d'une voix suppliante:

--Mon cher ami, dit-il, mon cher enfant, il faut que vous trouviez un moyen de nous faire aborder...

--Mon pauvre monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, contre les lois de la nature, le génie de l'homme est impuissant.

Le vieillard s'était laissé tomber sur un siège et, le visage enfoui dans ses mains, il paraissait en proie à un désespoir profond.

--Bien répondu, chuchota Fricoulet à l'oreille de son ami: c'est vrai d'abord, et ensuite, c'est peu compromettant.

En ce moment, en dehors du véhicule, un brusque changement se produisit.

Le voile lourd que faisaient les nuages autour de l'_Éclair_ s'était déchiré soudain, sous l'effort d'une brise titanesque qui en emportait les effilochures par delà l'horizon, et à quelques kilomètres à peine, le sol jovien apparaissait dans toute son horreur et toute sa terrible splendeur.

C'était comme un immense océan de fer en fusion, envoyant, dans l'espace, des lueurs d'incendie et des vapeurs d'une chaleur étouffante; par moments, une poussée se produisait du centre même de la planète; les vagues se gonflaient, montaient, s'élevaient dans l'atmosphère en jets formidables, pour retomber en une pluie d'étincelles.

Puis, comme soufflées par le cratère de quelque invisible volcan, des volutes noirâtres se tordaient, ainsi que d'immenses fumées volcaniques, pour se condenser en stries liquides, qui tantôt s'élevaient dans l'espace, volatilisées par la chaleur, tantôt retombaient en torrents d'eau sous lesquels, durant quelques secondes, l'océan métallique en ignition, bouillonnait formidablement.

Les Terriens, muets de stupeur et d'admiration, assistaient à cette lutte titanesque des forces naturelles.

Puis soudain, les nuées accourant de l'horizon, comme un escadron formidable de chevaux au galop, envahirent de nouveau l'espace et, se réunissant, s'enchevêtrant, se soudant les unes aux autres, s'étendirent comme un impénétrable rideau sur la genèse grandiose de ce monde en formation.

L'_Éclair_, jusque-là bien en équilibre, fut pris dans un vertigineux tourbillon et, pirouettant comme un tonton autour de son axe vertical, fut entraîné par l'ouragan.

--Une tempête! dit Fricoulet avec un calme imperturbable.

Sa voix se perdit au milieu du fracas des éléments déchaînés.

Aussi impassible qu'il l'était sur la plate-forme de son aéroplane, le jeune ingénieur suivait, par un hublot, la marche du cataclysme, la main sur les manettes commandant le moteur et le gouvernail, l'oeil sur la boussole.

Ossipoff étudiait l'espace et prenait des notes.

Gontran et Séléna, assis l'un près de l'autre, se taisaient.

Profitant d'une accalmie, Fricoulet leur jeta ces mots:

--Nous faisons plus de dix mille lieues à l'heure,... dans vingt minutes, nous serons dans la nuit.

--Qu'y a-t-il à faire? demanda le comte.

--Rien; on ne peut lutter contre un ouragan 1,100 fois plus rapide que les plus violents cyclones terrestres... Nous n'avons qu'à obéir, en nous estimant heureux de n'avoir pas à craindre la rencontre de quelque montagne contre laquelle nous nous briserions comme verre.

Ossipoff, en ce moment, quitta sa lunette, et s'adressant à M. de Flammermont.

--Je me rappelle, dit-il, que l'un de vos compatriotes, l'astronome français Trouvelot, a assisté, en 1856, à un bouleversement semblable à celui-ci; depuis l'Équateur jusqu'aux pôles, Jupiter était en proie à une révolution générale: les bandes et les taches que, de la Terre, l'on aperçoit sur son disque, se transportaient de l'Est à l'Ouest, parcourant le diamètre entier en l'espace d'une heure, tandis que la bande équatoriale, dont l'existence est constante, s'étendait vers le Sud, de deux fois sa largeur primitive. En analysant ces mouvements si rapides, Trouvelot arriva à ce résultat, à peine croyable, que ces nuages emportés par l'ouragan couraient avec la vitesse de 178,000 kilomètres par heure.

--Allons! s'écria Gontran, qu'arrive-t-il encore.

Brusquement, l'obscurité s'était faite, et c'est ce qui avait provoqué cette exclamation surprise du jeune comte.

--Ce n'est rien, répondit Fricoulet, nous venons d'entrer sur le côté obscur du disque.

Alors, le spectacle auquel, pendant plusieurs heures, assistèrent les Terriens, emportés par la course vertigineuse de leur véhicule, fut véritablement merveilleux et terrifiant tout à la fois.

Au milieu de l'obscurité, la lueur rougeoyante des continents en formation crevaient les nuages, et l'on apercevait des volcans aux cratères immenses, vomissant des fleuves incandescents, des océans d'eau bouillante et des geysers aux jets brûlants, empanachés de vapeurs sanglantes.

Par moments, des éclairs rayaient l'ombre sur une étendue de plusieurs milliers de kilomètres; puis, tout retombait dans une obscurité plus épouvantable encore, au milieu de laquelle retentissait le fracas non interrompu de la lutte des éléments; parfois lugubre, assourdissante, la foudre éclatait.

À l'intérieur de l'appareil, la chaleur avait encore augmenté, et les voyageurs avaient dû quitter, l'un après l'autre, toutes les pièces de leurs vêtements, ne conservant que le strict nécessaire.

Le thermomètre marquait 58 degrés centigrade et Fricoulet déclarait qu'il ne s'en tiendrait pas là.

À la réverbération de ces foyers, qui rayonnaient leurs flammes de sang à travers l'atmosphère embrasée, les parois de lithium s'étaient échauffées terriblement et une vapeur épaisse emplissait la cabine où les Terriens étaient réunis.

Séléna, étendue sur son hamac, semblait évanouie; assis à son chevet, Gontran, anéanti, les yeux sanglants, la gorge sèche, la poitrine en feu, lui tenait la main pour lui donner du courage.

Ossipoff, auquel son amour de la science, faisait oublier les souffrances physiques comme les douleurs morales, continuait ses études télescopiques, et l'ingénieur surveillait la marche de l'appareil.

Tout à coup, un cri d'horrible souffrance retentit: c'était Farenheit qui, oublié dans la cabine qui lui servait de prison, était en train de rôtir, ni plus ni moins qu'un simple gigot.

Mais chacun était trop préoccupé de lui-même pour songer à porter secours au malheureux Américain, qui continua de hurler pendant toute la nuit.

Enfin, on revit le jour, après avoir fait, en deux heures, les trois quarts du tour de Jupiter, soit 25,000 lieues environ.

Les voyageurs saluèrent par un hurrah! la réapparition du Soleil; comme si les rayons de l'astre central avaient pu apporter un remède à leur situation.

Le thermomètre marquait 70 degrés.

Ossipoff, vaincu lui aussi, avait abandonné ses instruments, et se traînant jusqu'à son hamac, s'était étendu sur ses matelas brûlants.

Fricoulet, le visage en feu, les veines du cou gonflées à éclater, la respiration sifflante, les yeux voilés de sang, ne tenait plus que d'une main vacillante le levier du gouvernail.

Quant à Séléna et à Gontran, ils ne donnaient plus signe de vie.

En quelques minutes, le thermomètre avait encore monté, et marquait 80 degrés.

Quelques degrés encore et c'était la mort.

On sait qu'il est possible à l'organisme humain de résister à des températures qui paraissent excessives; le nombre est grand des personnes qui endurent impunément la chaleur d'un four ordinaire c'est-à-dire plus de 100 degrés, et la chronique a enregistré les hauts faits de plusieurs prétendus hommes incombustibles prenant place dans un four et y demeurant jusqu'à la cuisson complète de la viande placée à côté d'eux.

À ceux de nos lecteurs qui trouveraient surprenant que Ossipoff et ses compagnons eussent pu s'acclimater à la grande variété des températures rencontrées par eux, depuis la banlieue du Soleil jusqu'à près de deux cent mille lieues de cet astre, nous ferons remarquer que l'on a, sur Terre, de continuels exemples de cette élasticité de l'organisme.

Ainsi, en Afrique, les températures maxima observées, sont de 55° centigrades au-dessus de la glace; en Sibérie, le plus grand froid remarqué est de 60° au-dessous de zéro. C'est donc une différence de 115°, et cependant quantité d'individus se plient à ces énormes variations de climats et de température.

C'est ce qui explique comment, en dépit de la proximité de Jupiter, Ossipoff et ses compagnons ne devaient pas encore périr.

Cependant, la position devenait critique, et l'ingénieur prévoyait l'instant où l'intérieur de l'appareil serait à la température de l'eau bouillante... et même la dépasserait.

Tout à coup, rapide comme l'éclair, une pensée lui traversa l'esprit; il se précipita vers les leviers de la machine sur lesquels il pesa de toutes ses forces.

--Au diable! murmura-t-il en même temps, mourir ainsi ou autrement...

Une vibration intense secoua l'appareil par toute sa charpente, les parois intérieures craquèrent, le plancher gémit, il sembla que tout allait voler en éclats.

Une poussée énergique parut se produire.

Plusieurs minutes se passèrent, pendant lesquelles, penché sur le thermomètre, l'ingénieur étudiait, avec angoisse, la marche du mercure dans le tube de verre.

Bientôt, il poussa un cri de joie: le mercure descendait.

--Victoire!... victoire!... nous sommes sauvés!

Ces mots firent sortir Ossipoff et Gontran de la prostration dans laquelle ils étaient tombés.

--Sauvés!!! articula péniblement le vieillard en tournant, vers l'ingénieur, un regard atone.

--Oui, sauvés!... répéta Fricoulet, nous nous éloignons de Jupiter.

À ces mots, le savant secoua entièrement sa torpeur et se précipitant vers le jeune homme.

--Nous nous éloignons de Jupiter! gronda-t-il.

--Nous sommes déjà sortis de son atmosphère.

Ossipoff leva les bras au plafond.

--Sans essayer d'y atterrir.

--Nous y serions arrivés complètement calcinés...

--Mais tout au moins, y aurait-il eu moyen de compléter nos études...

Fricoulet haussa les épaules.

--Quelques minutes de plus, ricana-t-il, et vous n'auriez plus eu besoin de l'_Éclair_ pour vous transporter sur Jupiter--votre âme s'y fût envolée toute seule.

Le vieillard parut accablé.

Ce fut au tour de Gontran d'interroger son ami.

--Nous sommes sortis de l'atmosphère jovienne? as-tu dit tout à l'heure.

--Effectivement.

--Mais nous ne pouvons flotter dans le vide, et nous allons infailliblement retomber.

--Pas le moins du monde! j'ai imprimé à notre véhicule, une vitesse initiale telle que, de ce seul élan, nous pouvons rejoindre l'anneau cosmique et continuer notre voyage.

M. de Flammermont fixait sur l'ingénieur des regards incrédules.

--Tu ne me crois pas, dit Fricoulet, regarde le thermomètre.

Le mercure, en effet, était descendu à 45°.

--Si cela ne te suffit pas, poursuivit l'ingénieur, jette un regard au dehors.

Le disque de la planète diminuait à vue d'oeil.

--Hurrah! pour Fricoulet s'écria Gontran en se jetant sur les mains de son ami.

--Peuh! fit celui-ci avec modestie, je n'ai guère de mérite à ce sauvetage; et si tu n'avais eu la tête toute remplie du danger que courait ta fiancée, tu aurais certainement songé à cela.

--À quoi?...

--Ne sais-tu pas, tout comme moi, répondit l'ingénieur, que la chaleur diminue la résistance intérieure des piles primaires et secondaires, augmentant, par suite, dans une notable proportion, le débit électrique... Le souvenir de cette loi physique m'est revenu soudain à l'esprit, et j'ai songé à utiliser, pour décupler notre force motrice, cette chaleur mortelle... je risquais de faire sauter l'appareil, c'est vrai, mais la mort était là qui nous guettait, alors, j'ai préféré donner à l'_Éclair_ la plus grande vitesse possible et, prenant comme point d'appui l'atmosphère même de la planète, j'ai gouverné droit sur le courant astéroïdal, échappant par la tangente à l'attraction jovienne.

Gontran considérait son ami avec une admiration sincère.

--C'est merveilleux! balbutia-t-il.

--Mais non, c'est de la physique, tout simplement.

CHAPITRE VIII

DANS LEQUEL, GRÂCE À SÉLENA, GONTRAN PEUT AUGMENTER SES CONNAISSANCES ASTRONOMIQUES

Un mois s'était écoulé depuis que l'ingéniosité de Fricoulet avait, une fois encore, sauvé la petite colonie.

Emporté par le courant astéroïdal, l'_Éclair_ avait repris sa vitesse initiale de dix-huit cent mille lieues par jour.

Là-bas, tout là-bas, le Soleil apparaissait avec son disque, dont le diamètre diminuait de plus en plus sensiblement, absorbant dans son rayonnement, très pâle cependant, la Terre, Vénus et Mercure.

On distinguait encore, à l'oeil nu, Mars qui, semblable à une étoile de première grandeur, oscillait de droite à gauche du disque solaire, jouant alternativement le rôle d'étoile du matin et du soir.

À l'avant apparaissait déjà au-dessus de l'horizon, Saturne, lune d'un bleu pâle, auréolée d'argent.

Et dans le noir de l'infini, étincelant comme des diamants sur un écrin de velours, brillaient Orion, la Grande-Ourse, Pégase, Andromède, la Petite-Ourse, les Gémeaux.

Cet aspect du ciel, semblable à celui qu'elle avait eu de la Terre, n'était pas pour peu dans l'étonnement non interrompu de Mlle Ossipoff.

--Cependant, dit-elle un jour à Fricoulet, nous nous trouvons à près de deux cent cinquante millions de lieues de l'observatoire de Poulkowa.

--Ce qui vous prouve, mademoiselle, répondit le jeune ingénieur, que lorsqu'il s'agit d'infini, la distance ne compte pas plus que le temps, lorsqu'il s'agit d'éternité.

--La belle phrase! fit Gontran avec un petit ricanement moqueur.

--Je ne m'en attribue nullement la paternité, répliqua en riant Fricoulet; je l'ai trouvée dans les _Continents célestes_... que,--soit dit entre nous,--tu m'as l'air de joliment négliger.

M. de Flammermont eut un mouvement d'épaules plein de mauvaise humeur.

--Parlons-en des _Continents_, bougonna-t-il.

--Qu'as-tu contre eux?

--J'ai, qu'ils sont cause d'une scène épouvantable entre M. Ossipoff et moi.

--Hier soir, n'est-ce pas? fit l'ingénieur en souriant; je vous ai entendus, la conversation paraissait vive.

--Ce n'était point une conversation,... c'était une discussion.

Fricoulet haussa les épaules.

--Toujours à propos de notre retour, n'est-ce pas?

--Erreur!... il s'agissait de Jupiter.

L'ingénieur regarda son ami avec des yeux pleins d'ébahissement.

--Oui, poursuivit Gontran, je faisais mon _quart_, bien tranquillement, sans songer à mal, lorsque, tout à coup, la porte de la machinerie s'entr'ouvrant, je vis paraître Ossipoff.

--«C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit», déclama narquoisement Fricoulet.

--Si tu m'interromps à chaque instant, grommela Gontran, je n'arriverai jamais à la fin de mon récit; donc, je vis apparaître Ossipoff, il tenait à la main un rouleau de papier, et son visage portait toutes les traces d'une évidente satisfaction.

--Qu'est-ce que c'était que ce rouleau de papier? demanda l'ingénieur,... un projet de contrat de mariage, je parie.

M. de Flammermont frappa du pied avec impatience.

--Alcide, déclara-t-il, tu es assommant,... ce que M. Ossipoff m'apportait, c'était des notes écrites par lui sur la planète Jupiter,... tu vois cela d'ici!

--Que voulait-il que tu fisses de cela?

--Il voulait que je lui donne mon avis.

--Eh bien! tu n'avais qu'à approuver.

--C'est ce que j'aurais fait, s'il avait commencé par me faire connaître son opinion; malheureusement, il a débuté en me demandant la mienne...

--Aïe!... voilà qui était dangereux!