Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 8

Chapter 83,231 wordsPublic domain

--Nous n'avons point l'esprit à deviner des énigmes, répliqua l'ingénieur... parle... où sommes-nous?

--Au fond de l'eau, riposta le jeune comte.

--Au fond de l'eau! s'écria Fricoulet... tu te moques de nous!... d'abord, à quoi as-tu reconnu...

--Que nous étions dans l'eau?... parbleu! aux poissons et aux plantes marines...

Comme Fricoulet haussait les épaules, Ossipoff dit à son tour:

--Je ne vois rien d'impossible à ce que nous soyons à fond de cale sur un bâtiment vénusien...

--Vous m'avez mal compris, monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec assurance... en disant que nous étions au fond de l'eau, j'ai bien voulu vous faire entendre que nous nous trouvions à une distance considérable au-dessous du niveau de l'Océan.

--Alors, ce n'est point un bateau, conclut aussitôt Fricoulet.

Le savant se croisa les bras:

--Et pourquoi donc, demanda-t-il avec un peu d'amertume, ne serait-ce point un bateau?

--Parce que, répliqua l'ingénieur avec un petit ricanement, parce que messieurs les Vénusiens n'en sont point encore arrivés à un tel degré de civilisation que la navigation sous-marine puisse leur être connue.

Ossipoff haussa les épaules.

--Pour moi, grommela Gontran... que nous soyons où l'on voudra, c'est un point secondaire en ce moment; pour moi, ce qu'il y a de plus clair, c'est que je meurs de faim!

L'ingénieur ouvrit et referma les mâchoires à plusieurs reprises, en murmurant:

--Il me semble, à moi aussi, que je mangerais avec le plus grand plaisir.

--En tout cas, ajouta M. de Flammermont, je fais des voeux pour que nous nous trouvions effectivement dans un bateau sous-marin.

Et comme Fricoulet fixait sur lui des regards interrogateurs:

--Parce que, poursuivit le jeune homme d'un ton plaisant, des gens qui connaissent la navigation sous-marine doivent connaître également l'élevage des moutons et des boeufs.

Cette boutade fit sourire le vieux savant.

--Que voulez-vous, riposta Gontran, j'ai la nostalgie de la côtelette.

Il achevait à peine ces mots que la porte s'ouvrit, donnant passage au Vénusien qui avait déjà engagé la conversation avec les voyageurs.

Derrière lui venaient d'autres indigènes portant des plats qu'ils déposèrent sur le banc en désignant alternativement avec le doigt le plat et leur bouche.

--Pour tous les peuples de l'Univers, déclara Fricoulet, voilà un geste sur la signification duquel il n'y a pas à se tromper... donc, à table...

Il s'accroupit à côté du plat, un plat de bois large et profond, rempli jusqu'aux bords d'une sorte de ragoût à sauce brune duquel s'exhalait un parfum pimenté nullement désagréable.

Hardiment, il y plongea les doigts, à la façon des orientaux, et portant à sa bouche un petit morceau, goûta longuement, méthodiquement, analysant les différentes substances contenues dans cette combinaison culinaire...

Enfin, sa langue claqua bruyamment contre son palais et il déclara d'une voix grave:

--Végétal de la nature du céleri... sauce contenant une matière grasse qui, si elle n'est tirée d'une plante quelconque, indique la présence, dans ce monde, d'un quadrupède similaire au mouton.

Et sans en dire plus long, il se mit à manger tant bien que mal avec ses doigts, la «fourchette du père Adam» comme il disait plaisamment.

Gontran, après avoir inutilement cherché dans ses poches un petit nécessaire de voyage contenant tous les menus instruments nécessaires au repas, fut contraint d'imiter son ami, son appétit étant plus grand que son dégoût.

Quant à Ossipoff, il avait pris à part le Vénusien et s'efforçait, à force de gestes expressifs, d'obtenir les renseignements qu'il désirait connaître.

Tout d'abord, l'indigène regarda le savant sans l'interrompre, étudiant ses moindres gestes, faisant tous ses efforts pour en surprendre le sens.

Il semblait avoir compris et s'apprêtait à répondre au moyen du même langage muet, lorsque, s'approchant de lui, un de ses compagnons lui adressa la parole.

Vivement, le Vénusien alla vers la cage qui avait intrigué Fricoulet et prononça quelques sons gutturaux: aussitôt tout bruit cessa et il sembla à Ossipoff que le mouvement d'oscillation qu'il avait déjà remarqué s'arrêtait également.

Le Vénusien le prit par la main et l'entraîna dans une pièce voisine, beaucoup plus petite que l'autre, où une dizaine d'individus faisaient fonctionner avec acharnement des instruments qu'Ossipoff reconnut aussitôt pour des pompes d'un modèle primitif.

Tout à coup, un commandement bref retentit, les pompes s'arrêtèrent et ceux qui les manoeuvraient s'attelèrent à des chaînes sur lesquelles ils halèrent avec force; lentement, comme insensiblement, les plaques métalliques qui formaient le plafond glissèrent les unes sur les autres et, peu à peu, une lumière étincelante, filtrant par les fentes, vint illuminer la pièce où se trouvaient les voyageurs.

Bientôt ils poussèrent un cri de surprise en apercevant, au-dessus de leur tête, un ciel radieux duquel, comme une pluie de feu, tombaient les rayons ardents du soleil; tout autour d'eux, à perte de vue, l'Océan étendait ses flots bleus, apaisés, berçant doucement le bateau qui les portait.

En même temps que cet étrange bâtiment émergeait à la surface, l'énorme pilier en métal, qui avait déjà attiré l'attention d'Ossipoff et de ses compagnons, s'allongeait et se dédoublait à la façon d'un tube de longue vue; chaque élément cylindrique s'emboîtait dans celui qui le précédait, et une voile, enroulée tout autour de ce mât singulier, se déployait aussitôt, orientée par une partie de l'équipage.

Gontran écarquillait les yeux comme s'il eût assisté à quelque truc ingénieux de féerie.

--Eh! mais, eh! mais, murmura-t-il en adressant à Fricoulet un regard narquois, pas si sots que cela les Vénusiens.

--À cela près, bougonna l'ingénieur un peu dépité, que leurs bateaux doivent être de piètres marcheurs... as-tu remarqué cette forme arrondie de l'avant?... ces bateaux sont de véritables sabots.

--Encore bien heureux que ce sabot vous ait recueilli, monsieur Fricoulet, ricana Ossipoff.

L'ingénieur ne l'entendit pas; penché sur le bordage, à l'arrière du bâtiment, il examinait avec attention une sorte de tambour ouvert sur les trois huitièmes de sa circonférence et dans lequel se trouvait enfermée une roue à palettes d'environ un mètre de diamètre.

--Eh! j'y suis! s'exclama-t-il enfin.

--Qu'arrive-t-il donc? demanda Gontran qui était venu le rejoindre.

--Cette cage que nous avons vue dans l'intérieur du bateau...

--Eh bien?...

--Les formes, que nous y avons distinguées vaguement attelées après une roue, devaient certainement mettre en mouvement ce propulseur rudimentaire... en vérité, c'est fort ingénieux...

M. de Flammermont demeura pensif quelques instants; puis, enfin:

--À ton avis, dit-il, dans quel but ces gens ont-ils ainsi un double moyen de navigation?

--Sans doute, répliqua Fricoulet, afin d'éviter les effets désastreux des tempêtes si fréquentes et si terribles dont nous avons eu un échantillon il y a quelques heures à peine; comment veux-tu que de semblables embarcations puissent lutter contre des éléments déchaînés à ce point? je ne sais même pas si, dans notre monde, nos grands transatlantiques seraient capables de résister. Quand il fait beau, ils naviguent à ciel ouvert, en se servant de la voile, comme en ce moment; un orage survient-il, ils plongent pour chercher au-dessous des flots agités, à une faible profondeur, un élément tranquille au milieu duquel ils continuent paisiblement leur voyage, à l'aide de leur propulseur.

--Ils s'enfoncent... ils s'enfoncent, grommela Gontran, c'est fort joli à dire mais par quel moyen?

--Je ne puis rien affirmer, mais le système le plus simple serait, assurément, de remplir d'eau des réservoirs.

Gontran eut un hochement de tête.

--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet surpris.

--J'ai que les _Continents célestes_ m'ont induit en erreur, car, du diable si je m'attendais à rencontrer sur Vénus une humanité plus avancée que la nôtre.

L'ingénieur interrogea son ami d'un haussement de sourcils.

--Dame! répliqua le jeune comte, sur Terre, les bateaux sous-marins ne sont pas chose commune!

--Assurément, mais tu serais dans la plus complète erreur si tu en concluais quoi que ce fût relativement au degré de civilisation de Vénus!... Quant à moi, je suppose que les habitants de ce monde-ci, en dépit des bateaux sous-marins qui te surprennent tant, sont à peine à l'âge de bronze; toutes leurs constructions sont métalliques et s'ils sont bons fondeurs, ils sont mauvais navigateurs et mauvais mécaniciens, leur propulseur ne vaut pas l'hélice, quant à leur moteur--ce moteur humain--il est de la dernière insuffisance.

Pendant que Fricoulet et Gontran causaient ainsi, adossés au bordage, humant avec délice la brise marine, Mickhaïl Ossipoff et le Vénusien faisaient tous leurs efforts pour parvenir à se comprendre.

Tout d'abord, l'indigène avait étalé, devant lui, une carte dessinée en traits rouges sur un carré d'étoffe jaunâtre, et le vieux savant n'avait pas tardé à identifier les taches aperçues télescopiquement par l'astronome Bianchini avec celles que lui mettait sous les yeux cette représentation grossière de la mappemonde vénusienne. Soudain, il ne put retenir une exclamation joyeuse, et mettant son doigt sur certains caractères bizarres tracés sur la carte:

--Vellina! dit-il en examinant curieusement le visage du Vénusien.

Celui-ci parut surpris tout d'abord, regarda son interlocuteur, puis, frappant ses mains l'une contre l'autre:

--Vellina! répéta-t-il.

Ossipoff appela ses compagnons.

--Hurrah! dit-il, j'ai trouvé la clé de leur langue.

Les deux jeunes gens n'en croyaient pas leurs oreilles.

--Alors, fit Gontran, vous pouvez le comprendre, vous pouvez lui parler... lui avez-vous demandé si Séléna?...

Le vieillard hocha la tête:

--Vous allez un peu vite en besogne, mon cher enfant, répondit-il, je viens de découvrir une chose très importante: à savoir que l'écriture de ces gens-là se compose, tout comme celle des Égyptiens, d'hiéroglyphes; mon amour des langues a heureusement fait de moi un disciple de Champollion; c'est ce qui vous explique pourquoi j'ai pu lire tout de suite ce qui était écrit sur cette carte.

Un désappointement profond se peignit sur le visage de M. de Flammermont.

--Mais rassurez-vous, ajouta le vieillard; j'ai déjà deux éléments précieux; je puis lire leur écriture, et leur langue a beaucoup d'analogie avec le grec ancien; en voilà plus qu'il ne me faut pour, avec un peu de persévérance, pouvoir, d'ici quelques jours, m'entendre avez eux.

Le soleil s'était couché cinq fois déjà depuis que nos voyageurs naviguaient sur l'océan vénusien, n'ayant d'autre horizon que la plaine liquide, immense et déserte, lorsqu'un après-midi, que Gontran et Fricoulet rêvaient tristement sur le pont, Ossipoff s'avança vivement vers eux.

À son visage radieux, ils devinèrent qu'il avait une nouvelle importante à leur annoncer et ils allèrent à sa rencontre.

--J'ai du nouveau, leur cria-t-il de loin.

Et lorsqu'ils l'eurent rejoint:

--Je suis parvenu à m'entendre avec Brahmès.

--Qui cela, Brahmès?

--Le capitaine de ce bâtiment.

--Et Séléna? demanda anxieusement Gontran.

Le vieillard secoua tristement la tête.

--De ce côté-là dit-il, je n'ai rien pu apprendre, malheureusement... mais il ne faut pas nous désespérer... d'après ce que j'ai pu comprendre, Brahmès revient d'un long voyage et un événement tel que celui que j'ai tenté de lui expliquer a parfaitement pu se produire sans qu'il en ait eu connaissance.

--Mais, s'écria Gontran bouillant d'impatience... attendre qui? attendre quoi?... avec toutes ces attentes, nous perdons notre temps.

--Du calme, mon cher enfant, et laissez-moi achever; le but terminus de ce bateau est Tahorti, une ville importante où nous pourrons sans doute avoir des nouvelles.

--Quand y arrivera-t-on?

--Dans cinq jours, si le temps se maintient au beau; mais, avant, il faut nous arrêter à Vellina.

Il déploya la carte et montra aux jeunes gens un point marqué au milieu même de l'océan.

--Vellina! c'est une ville? demanda Fricoulet.

--Une ville dans une île, alors, fit Gontran; et cependant je ne vois aucune indication de terre ferme.

--C'est peut-être une ville sous-marine, répliqua Fricoulet en plaisantant.

Ossipoff lui lança un regard furieux.

--Écoutez donc, ricana l'ingénieur, dans un monde où la navigation sous-marine est tellement développée...

Il s'interrompit en voyant le Vénusien qui s'avançait vers eux avec rapidité.

Il adressa quelques mots à Ossipoff qui parut tout étonné.

--Brahmès nous prie de descendre dans la cabine, car le bateau va plonger.

--Comment! plonger? s'écria M. de Flammermont en jetant autour de lui un regard surpris, mais il n'y a pas de mauvais temps à craindre... la mer est comme de l'huile et le ciel est superbe.

Le Vénusien devina sans doute ce que venait de dire le jeune homme, car il prononça laconiquement:

--Vellina!

--Parbleu! s'écria à son tour Fricoulet, vous allez voir que j'avais raison tout à l'heure et que Vellina est une ville sous-marine.

Ossipoff haussa les épaules et tous les trois descendirent les quelques marches conduisant à la pièce où ils s'étaient trouvés pour la première fois après leur naufrage.

Puis, sur un commandement de Brahmès, la voile se replia, le mât rentra dans son tube, les panneaux se refermèrent et les Terriens entendirent l'eau qui se précipitait dans les réservoirs.

--Nous descendons, fit Gontran.

Le bateau, en effet, s'était immergé et tombait comme une masse au fond de l'océan.

--Mais nous n'avançons pas, dit à son tour l'ingénieur.

--À quoi voyez-vous cela? demanda aigrement Ossipoff.

--Tout simplement à ce que le moteur humain ne fonctionne pas, répliqua l'ingénieur en désignant la cage placée à l'arrière et d'où nul bruit ne s'échappait.

Comme il achevait ces mots, la roue qui mettait en action le propulseur à palettes, se mit à grincer.

--J'ai parlé trop tôt, dit Fricoulet, car voilà que nous allons de l'avant.

Très intrigués, les trois voyageurs attendirent en silence l'issue de cette aventure; Fricoulet avait son chronomètre à la main et comptait les minutes.

Un quart d'heure se passa; puis un choc se fit sentir et le propulseur s'arrêta.

--Nous venons de toucher le fond, déclara Gontran.

Brahmès entra au même moment et fit signe à Ossipoff de le suivre.

Aussitôt le vieillard se troubla et, s'adressant à ses compagnons:

--On vient d'annoncer à Brahmès qu'un individu, en tous points semblable à nous, avait été recueilli par un bateau et amené ici.

--Sharp! s'écria Gontran tout tremblant, c'est Sharp!

--À moins que ce ne soit Farenheit, ajouta Fricoulet.

--Oh! monsieur Ossipoff, poursuivit M. de Flammermont en saisissant le vieillard par le bras, je vous en supplie, ne tardons pas, courons...

Brahmès s'offrit très obligeamment au vieux savant pour l'accompagner dans ses recherches, et prenant comme guide un des êtres étranges qui lui avaient annoncé la nouvelle, il laissa ses compagnons veiller seuls au déchargement du bateau.

Tout en marchant, il donnait à Ossipoff, qui les transmettait à ses amis, des explications sur les habitants de cet étrange pays sous-marin.

Bien qu'ils fussent d'une nature et d'une intelligence inférieure à celles des autres peuples de Vénus, on ne craignait pas de faire le commerce avec eux, car leur sol possédait des richesses minérales de toutes sortes; leur étrange conformation leur permettait de vivre et de respirer dans l'eau au moyen de branchies, tout comme les poissons; mais ils pouvaient également vivre à la surface de la planète, et Brahmès apprit même aux Terriens que certains peuples venaient recruter leurs esclaves parmi ces tribus aquatiques.

Les maisons ressemblaient, pour la forme, à d'immenses ruches d'abeilles; elles étaient, comme celles-ci, percées à leur partie inférieure, d'un trou qui servait d'entrée et de sortie aux habitants.

--Sans doute, expliqua Fricoulet à Gontran qui s'étonnait, ils procèdent à la façon des argyronètes[2] sur Terre; ils se laissent emporter jusqu'à la surface de la mer par leur légèreté spécifique; là, ils font leur provision d'air et redescendent, en nageant, jusqu'à leurs habitations.

--Mais, dit Gontran, une chose que je ne m'explique pas bien, que je ne m'explique même pas du tout, c'est l'absence totale d'eau dans cette partie de l'océan.

--C'est tout simplement parce que cette anfractuosité de rochers est remplie d'air que l'eau n'y peut pénétrer, répliqua l'ingénieur.

L'axolote s'était arrêté devant une habitation dans laquelle il pénétra en rampant.

Bientôt les Terriens entendirent, dans l'intérieur, comme un bruit de lutte accompagné de jurons énergiques et une voix s'écria, en anglais:

--_By God!_ ne peut-on donc reposer en paix, dans ce pays maudit!

--Farenheit! s'écria Mickhaïl Ossipoff, Jonathan Farenheit!

Il n'avait pas achevé ces mots, que l'Américain sortait à quatre pattes par l'étroite ouverture et, se redressant d'un bond, se précipita, les mains tendues, vers ses compagnons de voyage.

--Vous! vous! s'exclama-t-il d'une voix dans laquelle une émotion sincère mettait un tremblement... _By God!_ je ne m'attendais pas à vous revoir, jamais... _By God!_

Et le digne Yankee, malgré d'inimaginables efforts pour dissimuler son trouble, avait une larme qui brillait au bord de sa paupière.

Gontran s'en aperçut, mais, connaissant les principes de l'Américain en matière de sang-froid, il craignit de le froisser et, sans rien dire, se contenta de lui serrer la main énergiquement.

Après qu'ils se furent réciproquement raconté, en quelques mots, comment ils avaient été sauvés, Ossipoff demanda:

--Avez-vous entendu parler de Sharp?

L'Américain haussa furieusement les épaules:

--J'aurais bien pu en entendre parler, grommela-t-il, que cela ne m'eût pas avancé davantage... ces animaux-là ne parlent ni anglais ni français, et comme mes parents ont totalement oublié de m'apprendre le patois usité ici...

Quand ils revinrent au bateau, celui-ci avait opéré son chargement, il n'attendait plus que ses passagers pour partir.

Brahmès proposa bien à Ossipoff de retarder son départ de vingt-quatre heures pour leur permettre de se rendre compte, par leurs propres yeux, des richesses minières de ce pays sous-marin, mais tous, ils étaient trop anxieux de savoir à quoi s'en tenir sur Sharp, pour retarder, fut-ce de cinq minutes, le moment où ils arriveraient à Tahorti.

Malheureusement, cette ville, celle-là même où, au dire de Brahmès se trouvait installé le poste de téléphonie optique qui mettait en relations Vénus avec la Lune, cette ville se trouvait à l'autre extrémité de l'Océan équatorial, c'est-à-dire à près de huit cents lieues de Vellina.

Fricoulet, qui estimait que le bateau sous-marin ne faisait pas plus de quatre lieues à l'heure, calcula que le voyage durerait huit jours.

Ossipoff en profita pour avoir, avec Brahmès, de longs entretiens sur la planète et sa civilisation, il acquit la conviction qu'en général la race vénusienne était bien moins instruite en toutes choses et inférieure, sous certains points, à la race humaine.

--Voyez-vous, disait le savant pour résumer ses impressions, ces gens-là peuvent être comparés aux premiers peuples de la Terre: les Chaldéens, les Égyptiens et les Grecs.

Sur certains points, cependant, ils étaient assez avancés; mais, en général, les sciences n'étaient qu'à leur début, la seule force motrice qu'ils connussent était celle de l'homme et des animaux, ils se servaient aussi du vent et de l'eau, forces naturelles qu'ils avaient à leur disposition, mais si l'électricité et ses phénomènes leur étaient connus, ils ignoraient la vapeur, les ballons et un grand nombre d'autres applications de la science.

En astronomie, ils étaient parvenus à se rendre un compte exact de leur situation dans l'univers, ils savaient que le Soleil est le centre du système céleste, ils connaissaient la Terre. Mercure, Mars, Jupiter.

Enfin, après neuf jours de navigation, le bâtiment qui portait nos voyageurs arriva en vue de Tahorti.

Encore quelques heures, et ils allaient savoir s'ils avaient vainement franchi les douze millions de lieues qui séparent Vénus de la Lune.

CHAPITRE VI

EXCURSIONS VÉNUSIENNES

COMME bien on pense, ces quelques heures parurent aux Terriens aussi longues que des siècles.

Vainement, Fricoulet cherchait à les tirer du mutisme dans lequel chacun d'eux se renfermait, on lui répondait par des monosyllabes; puis, de nouveau, le silence régnait parmi les voyageurs.

Quelquefois même, on ne lui répondait pas du tout, se contentant d'un simple hochement de tête ou d'un haussement d'épaules.

Ossipoff, installé à l'avant du bateau avait posé sur le bordage sa lunette à l'oculaire de laquelle son oeil demeurait vissé, cherchant à surprendre à l'horizon le premier indice de la côte à laquelle ils allaient aborder.

Gontran, immobile dans un coin, considérait d'un air morne la marche--trop lente à son gré--des aiguilles sur le cadran de son chronomètre qu'il tenait à la main.

Quant à Farenheit, pour tromper son impatience, il arpentait à grandes enjambées le pont de l'embarcation, assez semblable à un ours rôdant à travers sa cage.

Enfin, Ossipoff signala une côte basse qui barrait l'horizon d'une grande ligne bleuâtre, laquelle devint rapidement plus apparente, pour s'arrondir enfin en un golfe profond tout rempli de bateaux semblables à celui qui les portait.