Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les
Chapter 6
--La mort tout de suite plutôt que ce supplice infernal! gronda le Yankee en faisant d'inimaginables efforts pour se dégager de l'étreinte de ses deux compagnons.
Fricoulet avait tiré son revolver.
--Si vous ne demeurez en repos, sir Jonathan, dit-il avec un calme effrayant, je vous fais sauter la cervelle.
--Qu'importe! rugit l'Américain qui perdait la tête, je souffre trop.
Soudain, Gontran eut une inspiration.
--Et Sharp? demanda-t-il, renoncez-vous donc à votre vengeance?
Ces mots produisirent dans l'attitude de l'Américain une transformation complète.
De lui-même, il abandonna les leviers et s'en fut dans un coin où, grondant de souffrance, il demeura immobile.
--Dix heures, dit Ossipoff; je vous demande dix heures; alors, nous pourrons abandonner la sphère sans aucun danger, car nous aurons pénétré dans la zone d'attraction de Vénus.
Ce furent dix heures terribles, épouvantables, pendant lesquelles les voyageurs firent preuve d'un courage admirable et d'une énergie surhumaine; ils ne cessèrent d'arroser le plancher que le frottement continuel du pivot avait rendu complètement rouge et qui leur renvoyait une chaleur torride.
Ossipoff, lui, ne quittait son chronomètre que pour mesurer, à l'aide du micromètre, l'arc sous-tendu de Vénus.
Enfin, il cria d'une voix rauque:
--Dans dix minutes nous arrivons au point neutre, préparons-nous.
Il était temps; le thermomètre marquait 42° centigrades et les voyageurs haletaient.
Néanmoins, l'approche de la délivrance leur donna de nouvelles forces; déjà ils avaient amarré solidement, le long des parois, tout ce qu'ils désiraient conserver à bord; en un tour de main ils eurent revêtu leurs scaphandres.
C'étaient des espèces de vêtement en étoffe élastique comme du caoutchouc, dans lesquels les membres entiers et le torse se trouvaient emprisonnés hermétiquement; l'étoffe elle-même était soutenue par un réseau de ressorts métalliques d'une finesse extrême et d'une élasticité remarquable, de manière à résister à l'expansion des gaz contenus dans les tissus vivants des voyageurs.
La tête était protégée par une sorte de casque en sélénium, de forme ovoïdale et ressemblant aux _respirols_ dont Ossipoff et ses compagnons avaient déjà fait usage pour explorer l'hémisphère visible de la Lune.
Dans une sorte de récipient pratiqué à l'intérieur du casque, ils emmagasinèrent à la hâte quelques tablettes d'oxygène solidifié; l'air vicié, ainsi que les produits de la combustion pulmonaire devaient être évacués par une soupape placée au sommet de la tête.
--Êtes-vous prêts? demanda Ossipoff.
Tous répondirent affirmativement, tenant à la main le casque dans lequel leur tête devait s'emprisonner.
--Enlevons les écrous, commanda-t-il.
Chacun d'eux pesa aussitôt sur le levier correspondant à l'un des quatre écrous, et la logette ne se trouva plus retenue à l'appareil que par le pivot central.
--Suivez à la lettre mes recommandations, dit alors le vieillard; dans quelques instants, aussitôt que nous aurons pénétré dans la zone d'attraction de Vénus, et comme nous l'avons fait quand nous sommes arrivés dans la Lune, nous nous retournerons pour avoir les pieds là où nous avons la tête actuellement... imitez exactement tous mes mouvements et tenez-vous solidement aux attaches disposées tout autour de la coupole sur le fond de laquelle nous allons nous trouver debout.
Il se tut et vissa rapidement la collerette de son appareil, pendant que ses compagnons en faisaient autant de leur côté. Puis, quand ils les vit résolus et fermement attachés aux saisines, il courut au volant qui commandait l'écrou central et le saisit énergiquement d'une main, tandis qu'il levait l'autre bras dans un geste qui signifiait:
--Attention!
CHAPITRE IV
TROIS MILLIONS DE LIEUES EN PARACHUTE
BRUSQUEMENT, Mickhaïl Ossipoff avait fait jouer le volant pendant que Fricoulet pesait de toutes ses forces sur les câbles qui arrivaient de l'extérieur en passant à travers des trous à presse étoupes.
Ils n'eurent que le temps de se retenir à une saisine; avec une secousse terrible, la sphère sortit de son alvéole et les voyageurs se trouvèrent pris dans une sorte de tourbillon qui les empêcha d'avoir conscience de la révolution qui s'opérait dans l'appareil; instinctivement, ils avaient fermé les yeux et demeuraient cramponnés aux cordes avec toute l'énergie du désespoir, le coeur angoissé par la perspective de l'épouvantable mort qui les attendait.
Quand ils reprirent possession d'eux-mêmes, ils se trouvèrent accroupis dans le dôme arrondi de la logette qui, maintenant, formait plancher sous leurs pieds; au-dessus de leurs têtes, retenu par ses douze câbles de sélénium, l'immense parachute étendait sa surface métallique.
Mickhaïl Ossipoff se tourna vers Gontran et appliqua son «parleur» sur la soupape d'échappement de son casque; ces «parleurs» avaient été légèrement modifiés pour parer aux incommodités reconnues, lors de l'excursion dans l'hémisphère visible lunaire.
Au lieu d'être tout droits, comme primitivement, ils étaient fortement coudés; une extrémité s'appliquait à une petite soupape percée dans le casque, juste devant la bouche; l'autre extrémité s'ajustait à la soupape d'échappement située, comme nous l'avons dit, au sommet même du casque. En sorte que les voyageurs pouvaient causer entre eux, sans interruption, écoutant et parlant tour à tour, comme à air libre; il leur suffisait, pour cela, d'appliquer cette extrémité du parleur sur la soupape d'échappement de celui avec lequel ils voulaient s'entretenir.
M. de Flammermont, lorsqu'on avait fait l'essai de ces appareils dus au génie inventif de Fricoulet, avait déclaré que l'on ressemblait ainsi à deux éléphants se caressant avec leur trompe.
Et le vieux savant avait dû convenir, tout en souriant, que la comparaison avait quelque chose de juste.
--Eh bien! dit Mickhaïl Ossipoff, nous voici définitivement en route pour Vénus!
--Combien de temps avant d'arriver? demanda Gontran.
--Quarante heures environ.
--Quarante heures!... nous ne pourrons jamais--moi du moins--rester aussi longtemps sans manger...
--Aussi bien, n'est-il nullement question de jeûner jusqu'à notre arrivée; il nous suffira d'introduire dans notre casque une provision du produit nutritif fabriqué par nous à Maoulideck, et l'air artificiel que nous respirons deviendra nutritif à son tour.
--Parfait... je ne vous cacherai pas que j'avais quelque inquiétude à ce sujet, car, je ne sais si vous êtes comme moi, je trouve que les émotions creusent énormément.
Et il ajouta, _in petto_, avec un soupir profond:
--Un beefsteak aux pommes ou une simple côtelette au cresson... oh! boeufs et moutons de mon enfance, vous reverrai-je jamais?
Puis, poursuivi par cette idée d'alimentation plus en rapport avec les goûts et les habitudes de son estomac, il demanda:
--Quarante heures, c'est bien long... n'y aurait-il pas moyen de rendre la chute plus rapide?
--Si vous trouvez un moyen... je ne demande pas mieux que de l'employer.
Il sembla à Gontran qu'en prononçant ces mots la voix d'Ossipoff avait un accent railleur; aussi fut-ce avec quelque hésitation qu'il répondit:
--Si on diminuait la surface du parachute?
Il comprit qu'il avait raison d'hésiter, en voyant le vieillard hausser les épaules.
--Nous tombons dans le vide, grommela-t-il... donc, le parachute n'a aucune action.
Sur ces paroles, prononcés d'un ton bourru, Ossipoff enleva son «parleur» et tourna les talons.
Le pauvre Gontran demeurait tout interloqué de cette brusque interruption de conversation, lorsque Fricoulet, s'approchant, se mit en communication avec lui.
--Encore une gaffe! s'exclama-t-il.
--Parle donc plus bas, riposta le jeune comte.
--Tu oublies qu'il ne peut entendre ce que nous disons,--que s'est-il donc passé?
En quelques mots, M. de Flammermont fit part à son ami de l'idée qu'il avait suggérée au vieux savant pour diminuer la longueur du voyage.
--Bast! répliqua l'ingénieur... tu es bien bon de te préoccuper pour si peu!... après la gymnastique que nous venons de faire, il est bien permis d'avoir la tête à l'envers.
Il ajouta en riant:
--D'autant plus que c'est l'exacte vérité, puisque nous avons maintenant la tête là où, tout à l'heure, nous avions les pieds!
Puis, sérieusement:
--Comment te sens-tu?
--Mais, parfaitement bien... et toi?
--L'absence de toute atmosphère ne te gêne pas?
--Aucunement.
--Allons! tant mieux...
Et l'ingénieur allait interrompre la communication, lorsque son ami, le retenant par le bras, lui demanda:
--Quelle est cette petite boule brillante que l'on aperçoit là-bas?
L'ingénieur tourna ses regards dans la direction indiquée.
--Ne penses-tu pas que ce soit notre sphère vibratoire? poursuivit Gontran.
--Cela peut être, répondit distraitement Fricoulet.
Puis, après un moment:
--Mais non, cela n'est pas... la sphère doit, tout comme nous, tomber sur Vénus.
--Alors, qu'est-ce que c'est que cette machine-là?
--Parbleu! répliqua Fricoulet gouailleur, cette machine-là est tout simplement la Lune, cette bonne Séléné à laquelle nous avons faussé compagnie depuis trois jours... maintenant, vois-tu, un peu plus loin, cette grosse étoile qui brille d'un éclat bleuâtre?...
--Il faudrait être myope pour ne pas la voir... eh bien?
--C'est la Terre.
--Ce n'est pas possible!
Fricoulet lui frappa sur l'épaule.
--Voilà une exclamation, dit-il, qui compromettrait certainement ton mariage, si M. Ossipoff l'entendait... Mon pauvre Gontran, tu n'as pas la moindre idée du monde où tu es né et je m'aperçois combien se sont trompés ceux qui ont prétendu que les voyages ouvrent l'esprit.
--Dis donc, riposta M. de Flammermont, tu n'es guère poli.
--Pour toi, poursuivit imperturbablement l'ingénieur, les sublimités de la création demeurent lettres closes... ce globe qui t'a vu naître est un astre véritable...
--...mesurant 12,000 kilomètres de large, tournant sur lui-même en vingt-quatre heures, et autour du Soleil avec une vitesse de 29 kilomètres et demi, parcourant un orbite de 74 millions de lieues de diamètre en 365 jours.
M. de Flammermont avait prononcé cela sans s'arrêter, tout d'une haleine, de la même voix monotone qu'emploie un écolier pour réciter sa leçon.
Après avoir un peu soufflé, il ajouta:
--Tu vois que j'ai bonne mémoire, mon cher; j'avais douze ans, lorsque j'ai appris cela au lycée Henri IV.
--N'aurais-tu pas plutôt lu cela, ces jours-ci, dans les _Continents célestes_? demanda Fricoulet.
M. de Flammermont haussa les épaules et, sans répondre à la question, demanda:
--Il n'y a aucun danger à s'endormir ainsi harnaché?
--Vois! lui dit l'ingénieur en désignant Farenheit couché au fond de la nacelle, roulé dans sa couverture et dormant à poings fermés.
Mappemonde de Vénus
Dressé pour les _Aventures Extraordinaires d'un Savant Russe_ Par M. H. de GRAFFIGNY.
--Tu m'éveilleras quand nous serons en vue de Vénus, fit Gontran, qui s'étendit à côté de l'Américain.
L'ingénieur s'approcha de Mickhaïl Ossipoff qui, penché sur le bordage l'oeil collé à l'oculaire d'une lunette trouvée dans le véhicule de Sharp sondait l'immensité sidérale.
Fricoulet se mit en communication avec lui.
--Eh bien! monsieur Ossipoff, demanda-t-il, voyez-vous quelque chose?
--Rien encore; mais je guette le moment propice de faire quelques études préliminaires sur le monde que nous allons atteindre.
--Je croyais que l'épaisseur de l'atmosphère vénusienne rendait très difficile, pour ne pas dire impossible, toute observation géographique.
--Pour les astronomes terrestres, peut-être; mais pour nous, qui flottons dans le vide... d'ailleurs, regardez.
L'ingénieur eut beau se pencher par dessus le bordage, il ne distingua rien; le disque de Vénus, fondu dans une sorte de brouillard, ne laissait encore rien apercevoir des détails de sa surface, surtout à l'oeil nu.
--On est bien sûr de l'existence d'une atmosphère, n'est-ce pas? demanda-t-il.
--Parbleu! riposta le vieux savant, il y a beau jour, non seulement que l'on en a des preuves irrécusables, mais encore que l'on en connaît la hauteur, la densité, la composition... déjà, vous pouvez remarquer combien paraissent tronquées, arrondies, les extrémités des _cornes_ du croissant vénusien...
Il eut un petit ricanement méprisant et ajouta:
--Bien que vous ne sachiez pas grand chose en astronomie, vous devez savoir cependant que cet épointement est dû seulement à la présence d'une atmosphère;... d'autre part, des astronomes ont reconnu, en étudiant Vénus spectroscopiquement, des raies d'absorption dues à une atmosphère contenant de la vapeur d'eau et analogue à l'atmosphère terrestre, mais plus dense...
--Ces astronomes ne seraient-ils pas Tacchini et Vogel? fit l'ingénieur.
Le vieux savant ne put retenir une exclamation de surprise:
--Comment savez-vous cela? murmura-t-il.
--En écoutant M. de Flammermont, qui me parlait tout à l'heure de Vénus, répondit imperturbablement Fricoulet.
Ossipoff eut un hochement de tête qui signifiait clairement «Gontran! en voilà un qui sait bien des choses»; puis il poursuivit:
--Il a dû vous dire aussi que, lors du passage de la planète devant le Soleil, tous les observateurs terrestres ont remarqué l'atmosphère de ce monde, semblable à une auréole lumineuse l'entourant extérieurement?
--Il m'a dit aussi, s'empressa d'ajouter Fricoulet, qu'à la suite de mesures très précises, on a calculé que cette atmosphère ne mesure pas moins de 194 kilomètres de hauteur, c'est-à-dire, qu'elle est deux fois plus haute et plus dense que l'atmosphère terrestre.
--Vous voyez donc bien, monsieur l'ingénieur, répliqua le savant, que vous auriez tort de vous inquiéter; allez, vous respirerez sur Vénus, aussi bien que sur Terre;... l'air sera peut-être plus riche en oxygène... mais cela n'est pas un inconvénient.
--Au contraire...
Sur ce mot, Fricoulet tourna les talons, laissant Ossipoff s'écarquiller les yeux pour chercher à surprendre quelques heures plus tôt les mystères du monde vénusien, et il alla prendre place, dans le fond de la nacelle, aux côtés de Gontran.
Combien de temps dormit-il? De longues heures sans doute, car lorsqu'il s'éveilla, secoué par une main énergique, il aperçut, à sa grande stupéfaction, Mickhaïl Ossipoff debout devant lui, débarrassé de son habit de scaphandre.
Tout de suite, il eut conscience du chemin qu'avait parcouru l'appareil, durant son sommeil.
En un tour de main, il enleva le casque de sélénium et s'écria:
--Nous sommes déjà dans l'atmosphère de Vénus.
--Ne vous en déplaise, oui, monsieur l'ingénieur, répondit railleusement le vieillard... en quinze heures, on parcourt bien des centaines de mille lieues...
--Quinze heures! exclama Fricoulet, j'ai dormi quinze heures!...
Et, un peu confus, il ajouta:
--C'est le Soleil, sans doute...
Puis, se penchant vers M. de Flammermont, il appliqua son parleur sur la soupape de son casque:
--Allons! cria-t-il d'une voix tonnante... debout... nous arrivons!
Le jeune homme, réveillé en sursaut, fit un tel bond, que Farenheit se redressa, lui aussi, tiré brusquement de son sommeil.
Rien ne peut peindre l'ahurissement des deux dormeurs en voyant leurs compagnons de voyage débarrassés des scaphandres qui les emprisonnaient.
Sans qu'il fût besoin de le leur dire, ils se déharnachèrent rapidement, avides de respirer librement de l'air véritable.
Et leurs narines se dilataient, leurs bouches s'ouvraient pour aspirer en plus grande quantité cette atmosphère froide et vivifiante qui pénétrait dans leurs poumons et faisait couler, dans leur être, une vie nouvelle.
--On se croirait sur Terre, murmura Gontran en proie à une félicité sans mélange.
Farenheit, lui, humait l'air avec avidité, répétant à tout moment:
--De l'air! du vrai air! de l'air d'Amérique!
Le vieux savant avait déballé ses instruments et les avait suspendus aux filins du parachute.
--Que dit le thermomètre? demanda Fricoulet.
--Il marque 30 degrés centigrades et le baromètre 780 millimètres.
L'ingénieur se frotta les mains.
--Nous ne devons plus être éloignés que d'une vingtaine de kilomètres, n'est-ce pas? fit-il.
--C'est-à-dire, quelques heures de voyage à peine, répondit Ossipoff.
Cependant, Farenheit avait ramassé sa couverture de voyage et l'avait jetée sur ses épaules, à la façon d'un plaid.
--Brrr, grommela t-il, savez-vous bien qu'il ne fait pas chaud, on grillait tout à l'heure, on gèle maintenant, il n'en faut pas plus pour attraper des fluxions de poitrine...
--C'est un avant-coureur de la température qui nous attend dans Vénus, répliqua Gontran, en imitant l'exemple de l'Américain.
--C'est une preuve de la densité de l'atmosphère qui forme, entre la planète et le Soleil, un écran dont l'épaisseur la protège de l'ardeur des rayons solaires.
Ossipoff avait repris sa place au bordage et, sa lunette à la main, examinait avec impatience le monde nouveau qui se profilait dans l'espace.
--Vous vous perdrez les yeux, à ce métier-là, mon cher monsieur, dit Fricoulet en haussant les épaules.
Comme il achevait ces mots, et sans que rien eût fait prévoir un si brusque changement de temps, les brumes se déchirèrent, les nuages grisâtres s'enfuirent dans toutes les directions et, aux yeux émerveillés du Terrien, Vénus apparut, radieusement éclairée par le Soleil.
--Enfin! murmura Ossipoff.
Par un curieux phénomène de perspective que les aéronautes de notre monde n'ont pu décrire, ne s'étant jamais élancés dans l'espace à d'aussi vertigineuses hauteurs, la planète étendait, sous les pieds des voyageurs, son panorama immense dont l'horizon semblait se relever jusqu'à hauteur de l'oeil, formant ainsi un gigantesque entonnoir prêt à recevoir ceux qui arrivaient à lui du fond de l'espace.
--Une chose qui m'étonne, dit soudain Fricoulet, c'est que nous ne soyons pas plus près du sol, une distance d'au moins quinze kilomètres nous en sépare, ce que je trouve anormal, étant donnée l'attraction de ce globe presque aussi gros que la Terre.
Ossipoff, qui avait entendu l'observation de l'ingénieur, se retourna et lui dit:
--Vous comptez sans doute pour rien l'action du parachute qui joue le rôle d'un frein extrêmement puissant et puis, du moment que vous parlez de la Terre, je suis obligé de vous rappeler que l'atmosphère vénusienne a une densité double de l'atmosphère terrestre, du reste, vous voyez que nous respirons parfaitement à 15 kilomètres d'altitude, une lieue et demie plus haut que l'endroit où sont morts Sivel et Crocé-Spinelli, les courageux aéronautes terrestres, vous pouvez juger, par conséquent, de la densité de cet air, au ras du sol.
--Mais, nous allons être noyés et écrasés par la pression! s'écria M. de Flammermont.
Fricoulet secoua la tête:
--Erreur, répliqua t-il, nous nous habituons peu à peu à cette pression et, progressivement aussi, le jeu de nos poumons s'accoutume à la densité de cet air, on vit parfaitement sous une pression de quatre à cinq atmosphères. Sur Terre, les plongeurs et les hydrauliciens qui travaillent dans des caissons, subissent une pression encore plus considérable, et ils n'en meurent pas... Rassure-toi donc, mon cher, nous nous trouverons très bien de notre séjour sur ce monde nouveau.
--Oh! protesta M. de Flammermont, ce n'est pas pour moi que je crains.
--Pour qui donc alors?
--Pour Séléna... sa constitution fragile...
--Ne pourra que puiser des éléments de force et de vigueur dans l'excès d'oxygène que contient l'atmosphère vénusienne.
Gontran parut soulagé d'une vive préoccupation, et son visage soucieux se rasséréna quelque peu.
--Ah! mon cher enfant, lui dit Ossipoff, il est bien fâcheux que vous vous soyez endormi, il y a vingt-quatre heures; vous eussiez certainement éprouvé grand plaisir à étudier avec moi les _phases_ de la planète.
--Vous êtes mille fois aimable d'avoir pensé à moi, répondit le jeune homme avec le plus grand sérieux, mais la fatigue m'a terrassé... j'ai cependant pu, avant de m'endormir, constater que Vénus ressemblait hier au croissant de la Lune à son premier quartier.
--Et c'est bien simple à comprendre, ajouta le vieillard, donnant avec empressement une explication qu'on ne lui demandait pas, l'orbite de Vénus étant intérieur à celui de la Terre, cette planète tourne vers nous, tantôt sa face éclairée, tantôt son hémisphère obscure, tantôt partie de l'une et de l'autre.
--À quel moment Vénus est-elle le plus près de la Terre? demanda Farenheit.
Le vieillard poussa un profond soupir.
--Malheureusement, répondit-il, c'est quand elle est _nouvelle_ et absolument obscure; lorsqu'elle est pleine, elle se trouve de l'autre côté du soleil, c'est-à-dire à plus de soixante millions de lieues au lieu de dix. C'est même là une des causes des difficultés que l'on éprouve à étudier la géographie de ce monde, car lorsqu'il est le plus près de nous, on n'en voit qu'une infime partie.
--Je sais, quant à moi, déclara Gontran sérieusement, que mon illustre homonyme n'a pu, jusqu'à présent, distinguer nettement les taches signalées par certains astronomes sur le disque de Vénus.
--Bravo! lui cria à l'oreille Fricoulet, véritablement émerveillé de l'aplomb de son ami.
--_Continents célestes..._ page 163, lui riposta, sur le même ton, M. de Flammermont.
--Vous dites? demanda, en se retournant brusquement, le vieillard qui avait déjà ressaisi sa lunette.
Ce fut l'ingénieur qui prit la parole.
--Gontran, répondit-il, était en train de me donner de très intéressants détails sur les travaux auxquels se sont déjà livrés Bianchini, Cassini, Denning...
--C'est Bianchini qui a le mieux réussi; car il est parvenu à dresser un rudiment de carte portant trois mers dans la région équatoriale et une dans chaque région polaire; cette carte signale également des continents, des promontoires, des détroits...
--Mais, dit Fricoulet, c'est en 1726 que Bianchini dressa cette carte, et depuis cette époque, on a dû la compléter et la modifier sensiblement.
--Erreur absolue, mon cher monsieur, répliqua le vieux savant, non seulement cette carte n'a pas été modifiée, mais ses indications, malgré les progrès de l'optique, n'ont même pas été vérifiées.
--Mais pour faire à cette époque des études que personne, après lui, n'a pu contrôler, Bianchini avait donc des instruments merveilleux, demanda Farenheit.
--C'est surtout à la pureté du beau ciel d'Italie que Bianchini doit les découvertes qu'il a faites.
--Ou cru faire... observa Gontran.
Le vieillard tressaillit.
--Vous dites?... fit-il d'une voix émue.
--Je dis: ou qu'il a cru faire; car, pour que mon illustre homonyme n'ait pu distinguer nettement ces taches...
--_Errare humanum est_, déclara sentencieusement Ossipoff; toujours est-il que si Bianchini a été le jouet d'une illusion d'optique, Cassini, Webb, Denning et d'autres encore se sont trompés également, car ces taches: océans, continents et promontoires, eux les ont vues aussi.
Il avait prononcé ces paroles d'un ton vibrant, un peu agressif, si bien que M. de Flammermont répliqua sèchement:
--Pour moi, vous me permettrez de m'en tenir à l'opinion de mon illustre homonyme, car, de ces continents, que connaît-on?
--Je vous ai déjà dit, et je répète que, par suite de sa situation dans l'espace, Vénus présente, pour ceux qui ont entrepris de l'étudier, des difficultés considérables et qui s'opposent à ce qu'on ait sur elle des notions aussi exactes que celles que l'on possède sur la Lune ou sur Mars, par exemple. Aussi, en 1833 et 1836, les sélénographes Beer et Madler ont dessiné l'aspect de Vénus; leurs dessins ont été refaits, en 1847, par Gruithuisen et, en 1881, par M. Niester, à l'observatoire de Bruxelles.
--Tout cela est fort joli, s'exclama brusquement Jonathan Farenheit, mais le résultat?