Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 31

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--Elle!... non!... mais je parierais ma tête que j'ai aperçu la ceinture étoilée de sir Jonathan,... or, si l'Américain s'est sauvé, c'est que votre fille est vivante,... autrement, je crois le connaître assez pour affirmer qu'il serait mort avec elle...

La physionomie d'Ossipoff s'était soudain transfigurée.

--Allons! dit-il simplement.

Fricoulet le saisit fortement par le bras et tous deux s'élancèrent.

M. de Flammermont, cependant, nageait avec vigueur; à peine si son corps était immergé et, à proprement parler, il glissait sur la surface des eaux avec une rapidité inconcevable.

Tout autour de lui, emportés par un courant que créait un vent assez rude soufflant du nord, passaient des débris de toutes sortes, plantes détachées, arbres brisés, cadavres de Martiens, et jusqu'à des glaçons énormes arrachés sans doute aux banquises polaires.

Vingt fois, le nageur avait failli être écrasé par ces masses roulantes et tournoyantes desquelles il ne se garait qu'à grand'peine car elles arrivaient sur lui avec une force et une vitesse prodigieuses.

Enfin, il poussa un cri de triomphe et de joie; ses pieds venaient de rencontrer le sol et, à cent mètres à peine, sur le rivage, Farenheit et Séléna se tenaient debout, immobiles et angoissés, sondant l'immensité liquide qui les entourait, se demandant si là, sous leurs yeux, n'allaient point passer les cadavres de leurs amis.

--Séléna!... Séléna!... appela Gontran d'une voix que l'émotion et le bonheur étouffaient.

--Mon Dieu!... mon Dieu!... fit la jeune fille; mais c'est la voix de M. de Flammermont!

--_By God!_ grommela l'Américain, je crois que vous avez raison.

Et tous deux sans même songer à ce qu'ils faisaient, s'aventurèrent dans la direction d'où leur avaient paru venir les appels du jeune comte.

Tout à coup, sans transition, le soleil s'éteignit à l'horizon, embrasant la plaine liquide de ses derniers feux et l'obscurité se fit, enveloppant l'espace et le paysage entier de ses voiles d'ombre que piquaient les étoiles ainsi qu'une multitude de clous d'or.

Les flots semblèrent alors plus noirs encore, avec une petite étincelle allumée à la crête de chaque vague par les reflets des astres.

--Mon Dieu! s'écria Séléna en se cramponnant au bras de Farenheit, je n'entends plus rien...

--N'entendre rien est un détail, répliqua l'Américain; le plus terrible, c'est que nous ne voyons rien et que M. de Flammermont pourrait passer à côté de nous, sans que nous nous en doutions.

Tous les deux, s'étaient arrêtés, ayant déjà de l'eau jusqu'à mi-jambes...

--Nous devrions retourner, fit sir Jonathan, nous risquons, dans cette obscurité, de ne plus rejoindre la terre hospitalière sur laquelle nous nous sommes réfugiés; sans compter que nous n'avons aucune chance de retrouver nos amis.

--Non, non, répondit la jeune fille énergiquement, avançons, avançons,... je vous jure que c'est bien la voix de M. de Flammermont dont l'écho m'est venu aux oreilles tout à l'heure.

Et elle ajouta d'une voix profonde:

--Le coeur ne trompe pas, voyez-vous, sir Jonathan.

L'Américain poussa un petit grognement.

--Le coeur, peut-être pas, répliqua-t-il,... mais l'oreille,... enfin...

Sur ce mot, il assujettit à son bras la main de la jeune fille et reprit la marche en avant.

Soudain, à l'orient, Phobos apparut, éclairant d'une lueur douce, comme celle d'une lampe, la plaine liquide, immense et bouleversée.

--Là!..., là!... s'écria Séléna en désignant à l'Américain un glaçon qui passait à vingt mètres d'eux.

À peine Farenheit eut-il dirigé ses regards de ce côté qu'il gronda un _By God!_ énergique et que, abandonnant sa compagne, il se précipita du côté indiqué par la jeune fille.

En quelques bonds il eut atteint le glaçon qui s'en allait à la dérive et revint rapidement, tenant entre ses bras le corps de M. de Flammermont, raide et inanimé.

--Mort! gémit Séléna.

--Non, rassurez-vous, miss,... le coeur bat encore, donc tout espoir n'est pas perdu, mais gagnons la côte en toute hâte.

Et, suivi de la jeune fille, sir Jonathan revint vers l'île en faisant de gigantesques enjambées.

Comme il déposait son fardeau sur le rivage, le fardeau fit un mouvement, puis poussa un gémissement et enfin, se redressant sur un coude, balbutia d'une voix éteinte ces mots:

--Où suis-je?

--Ciel!... il vit! Et il parle!... oh! Dieu soit loué!

En entendant la voix de Séléna, le jeune homme se redressa tout à fait et apercevant la jeune fille, lui tendit les bras en s'écriant:

--Ah! Dieu est bon!... puisqu'il permet que je vous revoie avant de mourir!...

--Mourir!... exclama joyeusement une ombre qui émergeait de l'eau en ce moment, qui parle de mourir?

C'était Fricoulet qui arrivait juste à temps pour entendre l'exclamation désespérée de son ami.

Il était suivi du digne M. Ossipoff qui, tantôt barbotant tant bien que mal, tantôt traîné à la remorque par l'ingénieur, avait réussi à aborder.

Le vieillard se précipita vers Séléna et la tint longtemps serrée sur sa poitrine.

Puis, se tournant vers l'Américain qui assistait impassible à cette tendre effusion, il lui secoua les mains avec énergie:

--Sir Jonathan, dit-il d'une voix vibrante, entre nous c'est à la vie, à la mort...

--Pas tant de protestations, monsieur Ossipoff, répliqua Farenheit; mais si vous croyez me devoir un peu de reconnaissance,... vous pourrez vous acquitter en me rendant, le plus tôt possible, à mon pays natal.

Le vieillard grommela mais ne répondit rien.

Gontran auquel Fricoulet venait de faire avaler une gorgée de cordial qu'il portait toujours sur lui, se pencha vers Farenheit.

--Sir Jonathan, lui dit-il à l'oreille, vous avez sauvé la vie à ma fiancée et vous venez de me sauver la mienne; c'est moi qui me chargerai d'acquitter la dette de reconnaissance de M. Ossipoff en même temps que la mienne.

L'ingénieur qui avait entendu, dit alors sur le même ton:

--Ami Gontran, tu me parais t'engager à la légère.

--Et pourquoi cela?

--Parce que les événements pourraient bien ne pas te permettre de tenir ta promesse.

--Du moins, je ferai tout ce qui dépendra de moi,... mais pourquoi ce pronostic sinistre?

Comme pour répondre à cette question, un fracas épouvantable, venant du nord, retentit soudain, emplissant l'espace; puis, les nuées se déchirèrent, le ciel lui-même sembla s'ouvrir et une lueur intense, terrifiante, incendia l'horizon, jetant sur la nappe d'eau comme des reflets de sang.

--Qu'est-ce que cela? s'écria Farenheit épouvanté.

--C'est le rideau qui se lève sur le dernier acte du drame, répliqua plaisamment Fricoulet.

Un hurlement sauvage éclata soudain; c'était le vent qui se déchaînait de nouveau, gonflant, sous son souffle formidable, les eaux qui se soulevaient en montagnes gigantesques pour se creuser en d'insondables abîmes.

--À plat ventre!... vite, tous à plat ventre! cria l'ingénieur qui se jeta aussitôt la face contre terre, pour donner l'exemple à ses compagnons.

Ceux-ci l'imitèrent, comprenant que dans cette posture ils donnaient moins de prise à l'ouragan dont l'aile gigantesque les effleurait sans les pouvoir arracher du sol où ils se trouvaient, pour ainsi dire, incrustés.

Tout de suite, Séléna avait saisi la main de Gontran.

Celui-ci enlaça fortement de son bras la taille de la jeune fille et lui murmura à l'oreille:

--Oh! ma chère âme, si nous devons mourir, qu'au moins la mort ne nous sépare pas.

--Gontran! balbutia-t-elle, heureuse malgré la mort qui les menaçait, Gontran, ma dernière pensée sera pour mon père et pour vous.

Il lui pressa la main dans une étreinte passionnée; puis, tous deux se turent, affolés presque par le rugissement de la tempête et le hurlement des flots.

Tout à coup, à un kilomètre de l'île, emportée par l'ouragan, semblable à l'ombre d'un fantôme titanesque, noyée dans l'obscurité sinistre de la nuit, passa la ville martienne avec une rapidité vertigineuse.

Pour la seconde fois, un éclair déchira le ciel et, à sa clarté livide, les Terriens purent apercevoir les tours, les tourelles et les clochetons qui dansaient sur les vagues, semblables à des bouchons, se heurtant, entrecroisant leurs faîtes élevés comme une escadre immense dont les mâts se fussent enchevêtrés sous le souffle de la tempête.

Puis, tout redevint sombre, et la fantastique apparition se fondit, disparut comme par enchantement dans des brouillards sinistres.

Maintenant l'ouragan semblait avoir atteint toute son intensité: une nuée immense, d'un noir d'encre, couvrait le ciel, d'un bout à l'autre de l'horizon, étendant, sur les horreurs du cataclysme, comme un drap funéraire.

Et, dans cette obscurité épouvantable, on entendait les vents déchaînés lutter contre les vagues qui venaient avec rage se briser sur la côte, couvrant d'écume les Terriens à demi évanouis.

Soudain, ils furent tirés de leur torpeur par un épouvantable choc: il semblait que l'île entière eut tressailli, ébranlée jusque dans ses fondations les plus profondes.

Puis, un second choc eut lieu, plus violent, plus terrible, et le sol oscilla; malgré eux, les Terriens se redressèrent, persuadés qu'un tremblement souterrain allait les engloutir dans quelque crevasse et l'épouvante de la mort les saisit.

Gontran, relevé sur un genou, tenait appuyée contre sa poitrine la tête de Séléna évanouie; Farenheit, cramponné à Fricoulet, grondait des _By God!_ non interrompus, enragé de trépasser sans avoir pu rendre des comptes à ses actionnaires; Mickhaïl Ossipoff, bien que sa cervelle fut un peu dérangée, cherchait néanmoins à comprendre la cause de ce déchaînement d'éléments.

Quant à Fricoulet, aux yeux duquel la vie n'avait jamais eu qu'une valeur relative, il ne regrettait qu'une chose: c'était qu'il fît noir; depuis un cauchemar horrible qu'il avait eu dans sa première enfance, il avait conservé l'habitude de dormir avec une veilleuse et il lui répugnait de s'endormir de l'éternel sommeil, sans y voir clair.

--Bast! pensa-t-il, quand on ne peut faire autrement, il faut bien prendre le temps tel qu'il est.

Cette philosophique réflexion achevait à peine de se formuler dans l'esprit de l'ingénieur qu'un troisième choc se fit sentir, plus puissant encore que les deux premiers, arrachant à ses assises séculaires l'île Neigeuse qui, semblable à un radeau immense, se trouva emportée au milieu de la tourmente vers le Pôle Austral.

FIN DU VOYAGE

AU SOLEIL ET AUX PETITES PLANÈTES

NOTES:

[Note 1: Élevons nos coeurs. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 2: Araignée qui tisse sa toile, en forme de cloche, sous l'eau. Elle ramène de la surface des bulles d'air afin de pouvoir manger en toute sécurité les insectes qu'elles chassent sous l'eau. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 3: _O fortunatos nimium, sua si bona norint agricolas._

Ô bienheureux agriculteurs, si seulement ils connaissaient leur bonheur.

Virgile (Georgiques ii, 458). _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 4: Il faut lire _hippogriffe_, monstre fabuleux ailé, moitié cheval et moitié griffon, célébré par l'Arioste qui s'en servit pour conduire Astolphe dans la lune. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 5: Sic. Il faut lire 1758. De même, il faut probablement comprendre 12 mars 1759, et non 12 mars 1859. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 6: L'erreur est humaine, la persévérance est diabolique. _(Note du correcteur--ELG.)_]

[Note 7: Sic. Le Soleil est bien sûr plus gros lorsqu'on le voit de Mercure. _(Note du correcteur--ELG.)_]