Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les
Chapter 26
D'énormes machines fonctionnaient silencieusement, mises en action par des sortes de piles thermo-électriques, transformant en énergie électrique les rayons solaires.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait le même fourmillement occupé à creuser, dans le continent martien, une tranchée de plusieurs kilomètres de large.
--Singulière idée que de découper ainsi leur planète, grommela Farenheit.
Cependant Fricoulet écoutait avec une stupéfaction grandissant à chaque seconde, les explications que lui donnait Aotahâ, dans son laconique langage.
--Il paraît que c'est en vue d'une guerre prochaine qu'ils accomplissent ces gigantesques travaux, dit l'ingénieur en répondant à l'exclamation de l'Américain.
--Une guerre? s'écria Ossipoff... Une guerre! avez-vous dit!--Quoi! ce fléau que je considérais comme la conséquence fatale de l'état de barbarie dans lequel nous sommes encore plongés, ce fléau terrible, hideux, abominable, existe dans ces contrées que je croyais arrivées au _summum_ du progrès et de la civilisation!
Et, en proie à un découragement étrange, le vieillard laissa tomber sa tête entre ses mains.
En sa qualité d'ingénieur, Fricoulet était prodigieusement intéressé par les travaux qui s'accomplissaient devant lui, pour ainsi dire à vue d'oeil, et soudain, une question qu'il formula aussitôt, se posa devant son esprit.
--Tous ces déblais, demanda-t-il au Martien, qu'en faites-vous?
--Vous voyez ces ballons, répondit Aotahâ; sitôt chargés, ils partent pour Phobos... Phobos faisait autrefois partie d'un de ces astéroïdes qui existaient entre Mars et Jupiter; c'était un rocher ne mesurant pas plus d'une demi-lieue de diamètre. Lorsqu'il eût été saisi par notre attraction, on songea à l'utiliser en y établissant le dépôt des déblais causés par le creusement des canaux.
--Quelque chose comme une «décharge» des boues et immondices d'une grande ville, murmura Gontran, auquel son ami venait de traduire la réponse du Martien.
Puis, aussitôt:
--Mais, si l'on continue longtemps comme cela, la planète finira par être transportée tout entière sur son satellite.
Fricoulet se prit à rire.
--Heureusement, dit-il, que l'apogée de ces grands travaux est passée.
--Qu'en sais-tu? demanda M. de Flammermont d'un ton narquois.
--Schiaparelli le sait pour moi, répliqua l'ingénieur,... ses études, pendant la dernière apparition de Mars, lui ont révélé que le nombre des canaux demeurait stationnaire et que...
Sa phrase fut coupée en deux par une exclamation d'Ossipoff.
--Je regrette vivement, dit le vieillard en se frottant les mains, que Fédor Sharp ne soit pas ici!--Quand je pense qu'un jour, à l'Institut des Sciences, il nous a embêtés pendant plusieurs heures, pour nous prouver que ces canaux martiens n'étaient autre chose qu'une sorte de cadastre de cultures collectives sur un globe «arrivé à la période d'harmonie!»
Il se tut, se frotta les mains avec énergie et ajouta:
--Quel nez il ferait s'il connaissait la destination belliqueuse de ces travaux de nature si pacifique--selon lui!
Puis, après un moment, ressaisi par ses pensées humanitaires:
--Ainsi, murmura-t-il avec amertume, on se bat encore sur Mars!
Fricoulet, auquel Aotahâ venait de fournir une longue explication, se tourna vers le vieillard.
--Ce n'est point, lui dit-il, un reste de barbarie, comme vous pourriez le croire, mais un produit fatal, inévitable, de la civilisation exagérée à laquelle est parvenu le monde sur lequel nous vivons.
--C'est du paradoxe, ou je ne m'y connais pas! s'écria Gontran.
--Je suis assez de l'avis de M. de Flammermont, dit à son tour Farenheit.
--Avant de se prononcer, fit Ossipoff d'une voix sentencieuse, il faut connaître les faits.
Alors, répétant ce qu'avait dit leur guide, l'ingénieur raconta que la guerre, sur le monde de Mars, était une guerre nécessaire, indispensable, se faisant d'un commun accord, entre les peuples de la planète.
Plusieurs siècles auparavant, dans un congrès tenu par des délégués de toutes les nations martiennes, la suppression de la guerre avait été décidée; un tribunal international avait été nommé, chargé de juger en dernier ressort, tous les différends qui pourraient s'élever, à l'avenir, entre les peuples frères.
Pendant une longue suite de siècles, les décisions de ce tribunal eurent force de lois, le monde de Mars vécut dans un état de paix inaltérable et porta tous ses efforts vers le perfectionnement des arts et des sciences, des sciences surtout, les seules capables de permettre à l'humanité de surprendre les secrets de la nature.
Malheureusement, grâce au progrès accompli en toutes choses, la médecine devint tellement puissante, que toutes les maladies, tous les fléaux qui exerçaient autrefois, à la surface de la planète, des ravages terribles, mais nécessaires, devinrent impuissants; on n'avait même plus besoin de les combattre, on les prévenait: de là, un excès terrible de population.
Les continents qui avaient commencé par devenir trop petits, pour nourrir tous les habitants, finirent par avoir une surface insuffisante à les contenir même.
On créa des villes maritimes, des agglomérations aériennes; on inventa des aliments factices en extrayant de l'air, de l'eau, des minéraux eux-mêmes, les principes nutritifs et indispensables au renouvellement des forces martiennes.
Bientôt, tous ces expédients devinrent insuffisants, et les désastres que produisait autrefois la guerre ne furent rien auprès de ceux que la famine engendra.
Alors, comme cela avait eu lieu plusieurs siècles auparavant, toutes les nations du globe martien envoyèrent à la Ville-Lumière des délégués qui, réunis en congrès, décidèrent, à l'unanimité, le rétablissement de la guerre.
Mais comme, depuis longtemps, les peuples étaient habitués à se considérer comme frères et que, d'un autre côté, la civilisation avait chassé de l'âme des souverains tous les sentiments qui les faisaient jadis s'armer les uns contre les autres, le congrès décida de réglementer la guerre.
Il fut en conséquence établi que, quatre fois par siècle, deux nations, désignées à l'avance par un aréopage international, se mesureraient l'une contre l'autre, de manière à ramener la population martienne à un chiffre en rapport avec la superficie des continents.
--Voilà pourquoi, dit Fricoulet en terminant son récit, tous les cinquante ans, après avoir, par un dénombrement, fixé le chiffre des victimes, on met, dans un champ clos destiné à cet usage, les deux nations que le sort a désignées et qui s'égorgent pour le bien de l'Humanité.
--C'est horrible! fit Séléna.
--Je ne suis pas de votre avis, répliqua l'ingénieur; dans ces luttes humanitaires, il n'y a ni vainqueurs, ni vaincus... l'appât de la gloire n'y entre pour rien, mais seulement le désir de vivre, et le chiffre des victimes une fois atteint, on vit en paix, cultivant les arts et les sciences jusqu'à ce que la décision du congrès vous remette de nouveau en présence.
--Au moins, de cette façon, dit à son tour Gontran, ceux qui luttent meurent sans arrière-pensée, sans redouter de laisser leur famille et leur foyer à la merci d'un vainqueur impitoyable.
--Fort juste, grommela Farenheit... seulement, dans toute cette histoire, je n'ai point vu qu'il fût question de canal.
--Ce canal est tout simplement destiné à transporter sur le lieu de la lutte les combattants désignés par le tribunal suprême.
Un éclair brilla dans la prunelle de M. de Flammermont.
--Va-t-il donc y avoir prochainement une guerre? demanda-t-il.
--Le mois qui vient; à ce que m'a dit notre guide.
--Nous en serons, hein! sir Jonathan! s'écria le jeune comte.
--_By God!_ grommela l'Américain en serrant les poings, cela me rappellera la guerre de Sécession!...
Tout en parlant, les Terriens s'étaient mis en marche dans la direction de Holion, ville importante où, au dire de leur guide, ils trouveraient un moyen de locomotion pour les transporter dans la Ville-Lumière.
--Voyez-vous, dit tout à coup Ossipoff à Gontran en lui montrant la carte qu'il tenait à la main, le canal qui nous a amenés jusqu'ici est l'_Oréus_; à quelques degrés plus vers la gauche se trouve le _Pyriphlégéton_, et nous coupons la ligne équatoriale pour descendre vers la terre des Amazones.
--Je ne sais si nous coupons la ligne équatoriale, gronda Farenheit entre ses dents... mais ce que je sais, c'est que nous coupons à travers champs et que j'ai les jambes rompues...
On traversait alors une plaine immense, non pas verdoyante, mais couleur de rouille; de ci, de là, se dressaient des bouquets d'arbrisseaux aux feuilles orangées, supportant des grappes de fruits roses ou d'un rouge écarlate. Les plantes, qui couvraient le sol d'un moelleux tapis, étaient toutes rougeâtres, et leurs larges feuilles s'étalaient en panaches d'une grâce merveilleuse.
--Hein! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran en lui désignant cette singulière végétation... comprends-tu maintenant pourquoi l'atmosphère de Mars semble rouge aux astronomes terrestres?
Puis, se tournant vers l'Américain qui ne cessait de geindre:
--Eh! qu'avez-vous donc, mon cher sir Jonathan? fit-il.
--J'ai... j'ai... que je demande une route, mes pieds n'en peuvent plus.
Fricoulet se mit à rire.
--Une route, dit-il; nous pourrions, je crois, parcourir Mars dans tous les sens sans en trouver une seule, attendu que, pour des gens voyageant par eau et par air, le sol n'est d'aucune utilité, au point de vue de la locomotion.
--Ma foi, déclara l'Américain en s'arrêtant au bord d'un large fossé qu'il s'agissait de franchir d'un bond, dussé-je coucher à la belle étoile, je m'arrête ici.
Ossipoff regarda Séléna qui, bien que ne se plaignant pas, donnait tous les signes d'une grande fatigue.
--Demandez donc au guide, dit-il à Fricoulet, s'il y aurait inconvénient à ce que nous passions la nuit ici... nous nous remettrions en marche demain matin.
Aotahâ, auquel l'ingénieur traduisit la question du vieillard, fit entendre quelques sons gutturaux et, déployant ses ailes, s'envola dans l'espace que le crépuscule assombrissait déjà.
--Eh bien! s'écria Farenheit, il nous abandonne?
--Non, il va s'enquérir d'un moyen de locomotion et sera de retour au lever de l'aurore.
En prononçant ces mots, l'ingénieur tira de sa poche le flacon de liquide nutritif dont il s'était muni, en homme de précaution qu'il était, et, le passant à Séléna:
--Mademoiselle, dit-il, à vous l'honneur.
Au moment où le soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs aperçurent...
CHAPITRE XVI
LA VÉRITÉ SUR LA SÉRIE: 4, 7, 10, ETC.
Les premiers rayons du soleil doraient déjà les hautes nuées martiennes, lorsque nos voyageurs s'éveillèrent.
À une dizaine de mètres au-dessus de leurs têtes, un appareil étrange était suspendu, immobile, comme s'il eût été rattaché au sol par quelque invisible lien.
C'était une sorte de mât paraissant avoir près de quinze mètres de haut et portant, à sa partie supérieure, une hélice à huit branches, dont chacune avait, pour le moins, la dimension des ailes d'un moulin à vent.
Au-dessus, sur le même prolongement, mais autour d'un axe concentrique au premier, deux petites hélices superposées, ayant quatre ailes seulement, tournaient dans un sens opposé à celui de la plus grande.
À cinquante centimètres plus bas, ces deux axes pénétraient dans un manchon sur lequel étaient fixés des arcs métalliques soutenant une espèce de tente repliée.
Au-dessous encore, supportés par des arceaux, se trouvaient dix sièges assez semblables à des selles de vélocipèdes, avec cette différence qu'ils étaient munis d'un dossier.
Enfin, la partie inférieure de l'appareil se terminait par deux cylindres contenant, sans aucun doute, les moteurs des hélices, ces moteurs devaient également actionner un arbre de couche, placé horizontalement, et à chacune des extrémités duquel était fixée une petite roue à pales gauches, servant de propulseur.
--Ou je me trompe fort, ou voilà bien un hélicoptère! s'écria Fricoulet qui, depuis quelques instants, demeurait le nez en l'air, considérant attentivement cette étrange machine.
--Hélicoptère! murmura Gontran... je connais cela... attends donc...
Puis, après un moment, élevant la voix afin d'être entendu d'Ossipoff:
--Eh! parbleu! c'est l'appareil de Ponton d'Amécourt.
Le vieux savant se retourna.
--Vous voulez dire celui de Philips.
--Pardon, répliqua le jeune comte, j'ai dit de Ponton d'Amécourt; je me rappelle même que celui dont il m'a été donné de voir le modèle... dans je ne sais plus quelle musée... était en aluminium.
Ossipoff riposta:
--Si vous n'avez vu que le modèle... moi, j'ai vu l'appareil lui-même. Je me souviens d'avoir assisté à l'essai d'un hélicoptère à vapeur dont l'inventeur se nommait Philips; c'était en 1845, à Varsovie...
--Allons, allons, déclara Fricoulet, je vais vous mettre d'accord; moi aussi j'ai vu un appareil à peu près semblable à celui-ci, mais il n'était dû ni au génie inventif de Ponton d'Amécourt, ni à celui de Philips; l'inventeur était l'Italien Forlanini.
Ce disant, l'ingénieur ploya légèrement les jarrets et s'enleva d'un bond jusqu'à l'appareil, où il prit place.
--Charmant pays! s'écria-t-il en se penchant sur son siège... enfoncés les escaliers et les échelles!
Gontran et Ossipoff le rejoignirent aussitôt et furent bientôt suivis par Séléna, à laquelle le Martien avait galamment offert la main et qui, sans aucun effort, avait été transportée jusqu'à son siège, par son guide, les ailes déployées.
Restait Farenheit qui, les pieds rivés au sol, considérait d'un oeil méfiant cet étrange véhicule.
--Eh bien! lui cria M. de Flammermont, vous ne montez pas?
--Ces perchoirs sont tout au plus bons pour des singes ou des perroquets, riposta l'Américain.
Le jeune comte fronça les sourcils.
--Dites donc, sir Jonathan, gronda-t-il,... il me semble que vous n'êtes guère poli... en outre, pensez-vous que les États-Unis seront plus déshonorés en votre personne que la France et la Russie ne le sont en la nôtre?
--Au surplus, ajouta Fricoulet, chacun de nous est libre de choisir le moyen de locomotion qui lui convient... nous avons choisi l'air... vous préférez le plancher des vaches; libre à vous... seulement, je vous conseille de jouer des jambes si vous voulez arriver en même temps que nous à la Ville-Lumière...
Sur ce, il fit un signe à Aotahâ qui, pesant sur un levier, mit l'hélicoptère en mouvement.
--Si vous êtes embarrassé pour le chemin, cria plaisamment l'ingénieur au Yankee, vous le demanderez au premier sergent de ville que vous rencontrerez...
Cette boutade provoqua un éclat de rire général qui se perdit dans l'espace, car l'appareil s'élevait rapidement.
On était déjà à trois ou quatre cents mètres du sol, lorsque l'on vit soudain Farenheit prendre son élan, filer comme une flèche et, d'un bond prodigieux, tenter de rejoindre ses compagnons.
--Le malheureux! fit Séléna en joignant les mains, il n'arrivera jamais jusqu'à nous!
Elle avait à peine poussé cette exclamation que le Martien touchait un ressort qui immobilisa l'appareil; tandis que lui-même, ouvrant ses ailes, piquait--ainsi que l'on dit vulgairement--une tête dans l'élément éthéré.
Quelques secondes après, il était auprès de l'Américain que ses jarrets avaient été impuissants à lancer jusqu'à l'hélicoptère et qui, lentement redescendait vers le sol, jurant, vociférant, agitant désespérément ses bras et ses jambes.
Aotahâ le saisit par l'un des favoris et, dirigeant son vol vers l'appareil, l'eut bientôt rejoint traînant à sa remorque Farenheit qui paraissait flotter dans l'air, ainsi qu'un bonhomme en baudruche.
--_By God!_ grommela-t-il en prenant place sur un siège, entre Fricoulet et Ossipoff, j'ai cru que vous m'abandonniez...
--Je ne sais, riposta l'ingénieur, si perchés comme nous le sommes, nous vous paraissions fort malins; mais je dois convenir sincèrement que, vu d'en haut et quoique sur la terre ferme, vous donniez une piètre idée de la dignité américaine.
Sir Jonathan grommela quelques mots dont Fricoulet ne put saisir le sens, puis tournant brusquement le dos à l'ingénieur, il s'adressa à son voisin de gauche.
--Pendant combien de temps allons-nous demeurer sur cette machine-là? demanda-t-il.
Ossipoff transmit cette question à Fricoulet qui, lui-même la traduisit au Martien.
Celui-ci, après quelques secondes de réflexion, répondit:
--Si le vent continue à être favorable, nous arriverons vers minuit.
Le vieillard déroula sa carte et mesura les distances soigneusement.
--Peste! pensa-t-il; ce sera rondement marcher, car il nous reste encore près de cinq cents lieues à faire.
--Ce que je ne comprends pas, dit alors Gontran à Fricoulet, c'est pourquoi nous ne nous sommes pas arrangés de manière à venir de Phobos en droite ligne jusqu'au but de notre voyage; en atterrissant comme nous l'avons fait, nous nous sommes imposé, bien gratuitement ce me semble, une étape de dix-huit cents lieues.
L'ingénieur jeta un coup d'oeil du côté d'Ossipoff; le vieillard était tellement absorbé dans l'étude de sa carte qu'il n'avait point entendu un seul mot de l'observation de son futur gendre.
Baissant néanmoins la voix, par prudence, il répondit:
--Si tu réfléchissais un instant, avant de parler, tu te rendrais compte immédiatement qu'il était impossible, par suite du mouvement de Phobos autour de la planète, d'atterrir autre part.
--Ah! fit Gontran.
Ce ah! avait une intonation telle qu'il était facile de comprendre que les paroles de l'ingénieur n'avaient, pour le jeune comte, qu'un sens assez obscur.
--Pendant notre trajet, Mars a tourné sur son axe, si bien que le point visé s'est éloigné... Pour arriver directement sur la Ville-Lumière, il eut fallu calculer la rapidité de rotation de la planète et la vitesse de notre ballon et diriger notre course trois ou quatre cents kilomètres avant l'endroit où nous voulions arriver.
Gontran secoua les épaules.
--Peuh! fit-il,... je connais cela,... c'est l'A B C du manuel du parfait chasseur;... quand on tire la perdrix, il faut la viser en tête, pour atteindre l'aile ou la cuisse.
--C'est cela même,... or le plus pressé, n'est-ce pas, était de vous sauver... sans compter que par ce voyage à vol d'oiseau, tu peux te rendre compte de l'aréographie.
--Oh! répondit M. de Flammermont, les _Continents célestes_ me suffisaient...
Et désignant de la main le panorama immense qui se déroulait au-dessous de l'appareil avec une rapidité vertigineuse:
--C'est toujours la même chose, dit-il; le paysage est d'une uniformité désespérante.
--Absolument comme sur la Lune, dit à son tour Farenheit, seulement là-bas, c'étaient des volcans, ici ce sont des canaux.
--Cet animal-là n'est jamais content, bougonna l'ingénieur.
L'Américain riposta:
--_By God!_ je voudrais vous voir à ma place... Qu'est-ce que je fais ici, moi? rien, absolument rien... Croyez-vous qu'au lieu de traîner mes guêtres à travers les mondes célestes, en votre compagnie, je ne serais pas mieux à New-York...
--Eh! qu'y feriez-vous donc, à New-York? demanda Fricoulet; croyez-vous que les États-Unis marcheront moins droit dans la voie du progrès parce qu'un de leurs citoyens leur manque?
--Non, sans doute,... mais mes actionnaires, que diront-ils, lorsqu'à leur assemblée générale du mois de juin, ils ne me verront pas à mon poste... et puis, les élections de l'_excentric Club_ ont lieu en juillet... où serai-je en juillet? ah! _by God!... by God!..._
Et l'Américain se tut, les poings fermés, les lèvres serrées dans une colère impuissante...
--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna qui accoudée sur le dossier de sa sellette observait, avec une curiosité intense, le paysage qui s'étendait à ses pieds, tous ces _canaux_, comme vous appelez ces mers qui sillonnent en tous sens la planète, sont-ils connus des astronomes terrestres?
L'ingénieur eut un sourire énigmatique.
--Votre question, mademoiselle, répondit-il, prouve que vous connaissez peu et mal nos savants,... oui, tous ces canaux sont connus, catalogués, baptisés... ils ont même, sur un grand nombre de chrétiens, cet avantage d'avoir été baptisés plusieurs fois.
--Comment cela?
--Par cette raison toute simple, c'est qu'il est fatalement arrivé que le même canal a été découvert en même temps par des astronomes de différentes nationalités, lesquels se sont empressés de lui donner un nom en rapport, soit avec leur amour-propre personnel ou national, soit avec leur propre imagination.
--Comment fait-on pour s'y reconnaître, en ce cas? demanda ingénument la jeune fille.
--On ne s'y reconnaît pas, mademoiselle, répliqua l'Américain avec une gravité comique.
--Sir Jonathan va trop loin, déclara Fricoulet; mais il est certain que l'empressement mis par certains astronomes à baptiser leurs découvertes ne contribue pas peu à rendre obscures pour le _vulgum pecus_ les cartes sidérales.
Durant toute la journée, l'hélicoptère courut du nord au sud, suivant une ligne à peu près rigoureusement parallèle au tracé de l'_Oréus_, planant tantôt au-dessus de campagnes rougeoyantes, émaillées de ci de là de taches grisâtres que Aotahâ déclarait être des villes et des villages, tantôt au-dessus de filets argentés, miroitant sous les rayons du soleil, qui s'enfuyaient de droite et de gauche et qui n'étaient autre que des canaux coupant perpendiculairement l'_Oréus_.
La caractéristique du paysage, comme le nota d'ailleurs Fricoulet sur son carnet d'observations, était une platitude désespérante de monotonie; pas la moindre montagne, pas même la plus petite colline; partout des terres basses, émergeant à peine des flots qui les baignaient.
Comme Séléna s'étonnait, l'ingénieur expliqua ce manque de relief dans la topographie par l'usure résultant du frottement de la surface martienne contre les molécules composant l'atmosphère ambiante.
Vers six heures du soir, au moment où le Soleil allait disparaître à l'horizon, les voyageurs aperçurent au-dessous d'eux et s'étendant à perte de vue une immense nappe liquide dans laquelle se réfléchissaient les derniers rayons de l'astre du jour.
--Voilà le _Trivium Charontis_, déclara Ossipoff qui suivait, sur sa carte, la marche de l'appareil. C'est une sorte de lac ou plutôt de Méditerranée dans lequel se déversent plusieurs canaux découverts par Schiaparelli, parmi lesquels l'_Oréus_, le _Laestrygons_, le _Cerberus_, le _Styx_, le _Hadès_, l'_Erebus_...
En quelques instants, l'hélicoptère se fut engagé sur cet océan et les côtes du continent disparurent aux yeux des Terriens.
Tout à coup, sans transition aucune, ainsi que cela se produit dans nos régions équatoriales, la nuit succéda au jour et nos voyageurs se trouvèrent enveloppés d'une ombre vague dans laquelle la surface de la planète se noya, indécise et confuse.
Le soleil venait de disparaître au-dessous de l'horizon, après avoir, durant quelques secondes, empourpré l'atmosphère de ses derniers rayons; mais aussitôt, précisément à l'endroit où il venait de s'enfoncer dans l'espace, un astre se leva, brillant d'une clarté douce qui jetait sur le paysage une mélancolie singulière.
--La Lune! s'écria Gontran.
Ossipoff fit un tel bond que, sans Fricoulet qui l'avait saisi par le bras, il abandonnait sa sellette.
--Vous dites! exclama le vieillard d'une voix étranglée.
Cette attitude stupéfaite et indignée de son futur beau-père d'une part, et surtout un coup de pied envoyé par l'ingénieur en guise d'avertissement, prévinrent le jeune comte de l'hérésie qu'il venait de commettre.
--Eh oui! fit-il avec un sang-froid merveilleux, la lune de Mars ou plutôt l'une de ses Lunes,... n'est-ce point le rôle que joue Phobos?
Ossipoff inclina la tête affirmativement.
--À la bonne heure,... murmura-t-il, j'avais cru...