Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 24

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Comme aveuglé par l'évidence de ce raisonnement, Farenheit se tut durant quelques secondes; puis, enfin, il grommela:

--Il n'empêche que ce soit un Américain qui a découvert les satellites de Mars.

La porte alors s'ouvrit et Ossipoff répliqua:

--Non pas un Américain, sir Jonathan, mais une Américaine; il est avéré, en effet, qu'après avoir passé plusieurs nuits à rechercher infructueusement les satellites présumés de Mars, Hall, désespéré, allait renoncer à continuer ses recherches, lorsque sa femme survenant, insista vivement pour qu'il y consacrât encore «une soirée.»

--Peu importe, répliqua l'Américain, ce qu'il faut établir c'est que l'honneur de cette découverte revient bien aux États-Unis.

--Eh! personne ne songe à vous le contester, mon cher sir Jonathan, dit à son tour Fricoulet.

--La morale de cette histoire, fit Séléna en jetant à l'ingénieur un regard malicieux, c'est que les femmes peuvent quelquefois être bonnes à quelque chose.

Fricoulet allait répondre, sans doute, mais Gontran s'avançant vers lui, le serra dans ses bras.

--Ah! dit-il d'une voix émue, je ne m'attendais plus à te revoir.

--Miracle! miracle! s'écria Ossipoff, vous avez retrouvé votre voix!

--En retrouvant Fricoulet, j'ai retrouvé tout ce que j'avais perdu! répliqua le jeune comte avec un sourire à l'adresse de Séléna.

Puis, après une nouvelle accolade:

--Mais par quel miracle nous as-tu rejoints?

L'ingénieur haussa doucement les épaules et répondit en prenant un petit ton fat qui fit froncer légèrement les sourcils d'Ossipoff:

--Pas besoin de miracles, mon cher ami; un peu d'intelligence et d'habileté ont suffi... À peine le ballon métallique eût-il repris le chemin des airs que je m'aperçus vite de l'impossibilité matérielle où je me trouvais de redescendre près de vous... alors je m'abandonnai à la Providence et me laissai emporter pendant plusieurs heures. Après avoir franchi plusieurs centaines de kilomètres, le ballon fit une évolution à laquelle je reconnus que je venais de pénétrer dans la zone d'attraction de Mars... À partir de ce moment, j'avais quelque chance d'être sauvé.

--Comment, d'être sauvé!... interrompit Farenheit.

--Assurément, car à défaut de Phobos, je pouvais atterrir sur Mars et je manoeuvrai aussitôt dans ce sens: je tirai violemment le câble qui commandait la soupape et celle-ci, ouverte toute grande, laissa s'échapper les trois quarts du gaz. Alors commença une chute effrayante, vertigineuse, formidable; en moins d'une demi-heure, je tombai de cinq mille kilomètres... j'avais dû endosser mon _respirol_ pour n'être point étouffé et, cramponné au bordage, j'étais comme fasciné par ce monde dont la force d'attraction allait croissant à chaque seconde et contre lequel j'allais inévitablement me briser.

--Pauvre monsieur Fricoulet, murmura Séléna; par quelles terribles émotions vous avez dû passer...

--Mon Dieu! mademoiselle, dussé-je vous paraître fanfaron, je vous avouerai en toute sincérité que, pas un moment, la pensée de la mort ne s'est présentée à mon esprit; j'étais très calme, au contraire, et tout en tombant, je calculais la vitesse avec laquelle allait s'établir le contact entre ma pauvre personne et la surface de Mars; je cherchais aussi à pronostiquer ce qui allait résulter de cette rencontre.

--Ah! je te reconnais bien là, s'écria Gontran, tout fier lui-même du courage de son ami.

--Bref, poursuivit l'ingénieur, j'étais à peine à six cents mètres du sol lorsque soudain je m'arrêtai dans cette chute verticale et me trouvai entraîné dans le sens horizontal par une force inconnue et avec une vitesse inouïe; je fis ainsi une quarantaine de kilomètres et, bientôt, apparut au-dessous de moi une nappe d'eau de vaste étendue et miroitant au soleil; c'était l'océan Kepler; si le hasard voulait que ma chute s'opérât dans cet élément liquide, j'avais quelque chance de m'en sortir...

--De l'élément? demanda Gontran.

--Non, de la situation en laquelle je me trouvais... malheureusement, je continuais à filer, toujours dans le sens horizontal et, après avoir franchi cet océan, je recommençai à planer au-dessus du sol ferme... cependant, peu à peu, ma vitesse se ralentit et j'arrivai à une sorte d'appareil métallique où je m'arrêtai.

--Qu'est-ce que c'était que cela? demanda Ossipoff, vivement intéressé.

--J'ai compris, par quelques explications sommaires qui m'ont été fournies ensuite, que les Martiens ont établi à la surface de leur monde un moyen de locomotion de grande rapidité basé sur la formation de courants d'air violents, poussant, de relais en relais, des véhicules; j'avais été pris dans un de ces courants d'air et, mon ballon formant véhicule, j'avais ainsi miraculeusement échappé à la mort qui m'attendait... Comme bien vous pensez, mon premier soin fut d'essayer de vous rejoindre... Ah! ce ne fut pas facile, je vous le jure; enfin, après bien des efforts, je réussis à faire comprendre à ces gens en quelle situation vous vous trouviez; j'obtins alors qu'ils frétassent ce ballon pour me permettre de vous aller chercher... et voilà...

Puis, se laissant tomber sur un siège, tout essoufflé de sa narration, l'ingénieur ajouta:

--Voilà, certes, un récit auprès duquel celui de Théramène est peu de chose, j'en suis tout époumonné.

Farenheit qui avait écouté toutes ces explications avec une grande attention, s'approcha de Fricoulet:

--Mon cher monsieur, dit-il, je voudrais vous poser une question.

--Posez, sir Jonathan, posez.

--Tout à l'heure vous avez parlé d'océan... en existe-t-il donc sur cette nouvelle planète?

--Indubitablement, cher sir Jonathan, depuis longtemps, d'ailleurs, l'aréographie est connue de tous.

--L'aréographie? répéta interrogativement Séléna.

--La géographie de Mars, si vous préférez, mademoiselle, du grec arês, Mars.

Farenheit fit entendre un ricanement moqueur:

--Eh! s'exclama-t-il, depuis longtemps aussi on connaît la géographie de la Lune, la sélénographie, comme vous dites dans cet impossible langage de savant! Sur les cartes qui en ont été dressées, il s'y trouve des _mers_; mais il paraît qu'en astronomie les mots changent de sens, puisque les espaces désignés sur la carte lunaire sous le nom de _mers_, ne sont que d'immenses plaines arides et desséchées, sans la moindre trace d'eau.

--Mais puisque je vous dis que j'ai vu, de mes yeux vu, l'océan Kepler, s'écria Fricoulet.

Mickhaïl Ossipoff riposta d'un ton rogue:

--Vous êtes comme saint Thomas, vous ne croyez qu'aux choses que vous voyez, mais si jamais, dans votre existence terrienne, il vous était arrivé de regarder dans un télescope, vous eussiez été persuadé de l'existence des mers martiennes sans avoir, pour cela, besoin de faire le voyage.

--Un petit voyage qui peut compter, ricana M. de Flammermont, 19 millions de lieues.

--Quatorze seulement, s'il vous plaît, observa le vieux savant, pour étudier un astre, on ne choisit pas le moment où il est le plus éloigné de vous.

--Mettons quatorze millions,... dit Farenheit en se croisant les bras, et vous me ferez croire qu'à une semblable distance il est permis de constater la présence de l'eau sur une planète?

--Vous admettez bien, vous, qu'un de vos compatriotes ait découvert Deimos et Phobos, deux mondicules de quelques kilomètres de largeur, et vous mettez en doute que l'on ait pu étudier Mars dont le diamètre a près de 1700 lieues, soit une circonférence de 5375 lieues, si vous vous donniez la peine de réfléchir un peu, vous vous éviteriez bien des paroles inutiles.

L'Américain frappa du pied avec violence.

--Ne me faites donc pas dire des choses que je n'ai pas dites, grommela-t-il. Autre chose est de reconnaître dans l'espace des corps existants--les lunettes sont faites pour cela--autre chose est de prétendre étudier les détails infiniment petits.

--Mais, mon cher sir Jonathan, dit Gontran malicieusement, les lunettes sont faites pour cela également.

--M. de Flammermont a raison, ajouta Ossipoff, grâce aux instruments merveilleux que le progrès a mis à la disposition de la science moderne, on peut affirmer l'existence de faits se passant à plusieurs millions de lieues de nous avec autant de certitude que si on les touchait du doigt. Ainsi, je vais plus loin encore dans mon affirmation: non seulement il y a de l'eau à la surface de Mars, mais cette eau est de même composition chimique que la nôtre... Non seulement il y a des mers, mais nous connaissons encore leur profondeur et nous savons, par exemple, que les plus profondes avoisinent l'équateur et la zone torride, comme la mer Schiaparelli, la mer Flammarion, les océans Kepler et Newton, tandis qu'aux environs du pôle elles ont moins de profondeur, telles sont les mers Madler, Faye, Beer.

L'ébahissement de Farenheit était profond, indescriptible.

--On dirait, ma parole d'honneur! s'écria Ossipoff, que vous n'êtes jamais allé en ballon!

--Ma foi, non, répliqua Farenheit; mon commerce de suifs n'exigeait pas d'ascensions et mon goût pour la terre ferme m'a toujours empêché de me livrer à d'aussi périlleux exercices.

--Eh bien! mon cher sir Jonathan, si vous étiez allé en ballon, vous ne vous étonneriez pas que l'on puisse, en dépit des quatorze millions de lieues qui nous séparent de Mars, connaître la plus ou moins grande profondeur de ses mers... tout cela dépend de la teinte plus ou moins foncée que présente l'aspect des masses liquides, plus la teinte est sombre et plus la profondeur est grande.

--N'en peut-on pas déduire également, demanda Fricoulet, le degré de salure des différentes mers, car il est prouvé que plus une étendue d'eau est salée et plus elle est sombre, or, comme la salure dépend de l'évaporation, il est tout naturel que les mers les plus sombres, c'est-à-dire les plus salées, se trouvent dans les régions équatoriales.

Ossipoff inclina doucement la tête dans un mouvement plein de condescendance approbatrice.

L'Américain demeura quelques instants silencieux, puis, soudain, faisant claquer ses doigts:

--Au surplus, bougonna-t-il, peu m'importe que les mers soient salées et profondes, ou qu'elles ne le soient pas! Le principal, pour moi, c'est que l'on puisse respirer à son aise, librement, sans être obligé de s'enfermer encore dans cette cage de sélénium.

Et il lançait un mauvais regard du côté des _respirols_ empilés dans un coin.

--À ce point de vue là, répondit Fricoulet en riant, vous pouvez être tranquille, mon cher sir Jonathan; la planète Mars est pourvue d'une atmosphère de composition identique à la nôtre: les études spectrales ne laissent aucun doute à ce sujet... si même vous aimez la pluie et les nuages, vous aurez de quoi vous contenter, car l'atmosphère martienne est riche en vapeur d'eau.

--Mais, objecta Gontran, en vertu du peu d'intensité de la pesanteur à la surface de Mars, la densité de son atmosphère doit être à peu près nulle et il s'ensuit probablement une raréfaction semblable à celle qui existe sur le sommet des hautes montagnes terrestres.

Le visage déjà radieux de l'Américain s'assombrit de nouveau.

--Alors, grommela-t-il, encore les _respirols_!

Fricoulet fit entendre un petit clappement de langue impatienté:

--S'il en était ainsi que tu le dis, répliqua-t-il à M. de Flammermont, les mers martiennes seraient à sec, tout leur contenu s'étant depuis longtemps volatilisé dans l'espace au lieu de se transformer, après leur évaporation, en vapeurs, en nuages, en brouillards, pour retomber ensuite, sous forme de pluie, à la surface de la planète; d'un autre côté, les neiges qui entourent les pôles, au lieu de former une simple calotte dans les régions polaires, enseveliraient la planète tout entière dans un linceul, transformant Mars en un bloc de glace.

Gontran parut fort ennuyé de cette explication fournie devant Ossipoff; quant à Farenheit, son visage se dérida de nouveau.

--Maintenant que vous avez rassuré sir Jonathan, dit à son tour Séléna en souriant, je voudrais bien que vous me rassuriez moi aussi, monsieur Fricoulet.

L'ingénieur s'inclina.

--Tout à votre disposition, mademoiselle, murmura-t-il.

--Vous savez que je suis frileuse, dit la jeune fille.

--Oui, je le sais, et votre séjour cométaire a dû certainement développer en vous cette disposition naturelle... mais pourquoi me dites-vous cela?

--Parce que je suppose qu'il doit faire rien moins que chaud sur votre Mars.

Les yeux de l'ingénieur s'agrandirent.

--Je serai curieux, par exemple, de savoir sur quoi vous basez cette supposition?

--Sur ce que m'a dit Gontran.

À peine l'ingénieur avait-il posé cette question qu'il la regretta, car il eut presque aussitôt le pressentiment de la réponse; aussi étouffa-t-il la fin de la phrase sous une toux bruyante et opiniâtre.

Puis il s'écria:

--Oui, oui, je vous vois venir; vous êtes de ceux qui croient que la température des planètes est déterminée par leur distance du Soleil et, alors, comme Mars est de dix-neuf millions de lieues plus éloignée que la Terre de l'astre central, il s'ensuit que pour vous, on y doit jouir d'une température sibérienne.

D'un signe de tête, la jeune fille indiqua que c'était bien cela.

--Eh bien! c'est là une erreur, poursuivit Fricoulet; la température dépend de la composition de l'atmosphère qui agit comme une serre; au point de vue de la chaleur solaire, elle la laisse arriver jusqu'à la surface du sol et, ensuite, la retient, s'opposant à ce qu'elle se dissipe dans l'espace... Or, l'air proprement dit, c'est-à-dire l'oxygène et l'azote, ne jouent qu'un rôle insignifiant dans le mécanisme que je viens de vous expliquer, la vapeur d'eau seule a une influence sur la chaleur, en raison de son pouvoir absorbant seize mille fois supérieur à l'air sec!

Séléna battit des mains.

--J'y suis, s'écria-t-elle, j'y suis, vous avez dit tout à l'heure que la spectroscopie avait découvert dans l'atmosphère martienne une quantité considérable de vapeur d'eau, donc, la température...

--...Est plus froide ou plus chaude que sur la Terre, ou peut-être même égale, cela dépend,... mais, en tout cas, je crois bien que nous n'aurons pas trop à souffrir.

--D'ailleurs, reprit Farenheit, si ces Martiens sont aussi avancés dans leur civilisation que vous le prétendez, ils doivent certainement avoir des moyens infaillibles de se préserver du froid comme de la chaleur.

--C'est probable.

Cela dit, Fricoulet endossa son _respirol_, vissa son casque de sélénium et monta sur le pont; il y retrouva Ossipoff qui, penché sur la rambarde, dévorait des regards le pays qui s'étendait au-dessous de lui.

--Hein! dit le savant en se mettant aussitôt en communication avec l'ingénieur, comme on se rend bien compte de la topographie martienne.

--Il est bien certain, repartit le jeune homme, qu'à quelques centaines de kilomètres on a des choses une vue plus nette que lorsqu'on les aperçoit à plusieurs millions de lieues.

--Quelle différence avec notre globe!... tandis que les trois quarts de la superficie terrestre sont envahis par les eaux et que nos plus vastes continents ne sont, à proprement parler, que des îles gigantesques; ici, c'est tout le contraire: les eaux et les continents sont dans des proportions à peu près égales... il semble même que la proportion doit pencher en faveur des continents.

--Et puis, regardez donc, poursuivit Fricoulet, c'est fort curieux; toutes ces mers ne sont vraiment que des méditerranées.

Comme il achevait ces mots, une main se posa sur son épaule; il se retourna et vit Gontran qui lui fit signe qu'il voulait lui parler.

Aussitôt, les deux parleurs s'ajustèrent sur les deux casques.

--Qu'y a-t-il?

--Il y a, répondit le jeune comte, que je m'écarquille en vain les yeux pour découvrir cette lueur sanglante qui a fait de Mars la planète guerrière, et que je ne vois absolument rien.

--Ce qui n'a rien d'étonnant, attendu que cette teinte rougeâtre, ou, pour être plus dans la vérité, jaune orangée, est plus appréciable à l'oeil nu que dans une lunette... on a remarqué dans les observatoires que cette teinte diminuait d'intensité à mesure qu'on augmentait le grossissement des instruments, voilà pourquoi tu ne la distingues même pas.

--Cependant, une atmosphère rougeâtre devrait donner à tout ce qui l'entoure un aspect de même teinte.

--Hérésie, mon cher,... hérésie,... car, si cette coloration était due à l'atmosphère, elle serait plus intense sur les bords qu'au centre, en raison de l'épaisseur atmosphérique traversée par les rayons lumineux.

--Faut-il donc l'attribuer au sol lui-même?

--Si le père Ossipoff t'entendait, il en ferait un bond, s'écria l'ingénieur; car cette hypothèse est en contradiction flagrante avec ce que nous savons du monde de Mars... Comment, en effet, admettre que l'action séculaire des quatre éléments qui engendrent la vie: l'eau, l'air, la terre, le feu, soit demeurée nulle, et qu'aucune végétation n'ait revêtu la surface de Mars.

--Ce serait donc cette végétation!... Mais, au fait, tu dois en savoir quelque chose, puisque tu en arrives.

--À ce sujet, je ne puis te donner aucun renseignement... D'abord, j'ai abordé, de nuit, sur Mars... ensuite, eût-il fait grand jour, que j'étais trop ému, trop angoissé, pour faire aucune remarque.

Gontran demeura silencieux un moment.

--Alors, dit-il, jusqu'à nouvel ordre, ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'adopter la théorie de la végétation?... au cas ou Ossipoff m'interrogerait.

--Peuh!... cela n'est d'aucune importance... rappelle-toi seulement que Mars a 5,375 lieues de tour, que, comparativement au globe terrestre, sa surface est des 27 centièmes, son volume des 16 centièmes, son poids du demi-dixième, et sa densité des 69 centièmes, ce qui donne à l'intensité de la pesanteur à sa surface, le tiers de ce qu'elle est à la surface de la terre... Retiendras-tu cela?

--Je le pense... mais est-ce tout?

--Non, rappelle-toi encore ceci: que Mars tourne sur lui-même en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-sept secondes, et autour du soleil en six cents soixante jours, ce qui lui fait une année double de la nôtre.

--Et conséquemment des saisons.

--Je t'arrête... car c'est là une des différences caractéristiques de ce monde avec le nôtre. Non seulement la durée des saisons est plus longue, mais elle est plus inégale, en raison de son orbite très allongée... ainsi, tandis que le printemps et l'été durent cent quatre-vingt-onze et cent quatre-vingt-un jours, l'automne et l'hiver ne durent que cent quarante-neuf et cent quarante-sept jours.

L'ingénieur allait sans doute continuer ses explications, lorsqu'un Martien s'approchant, lui fit signe qu'il fallait descendre dans la cabine.

CHAPITRE XV

LA PLANÈTE GUERRIÈRE

EN abordant sur ce nouveau monde, la première impression ressentie par notre âme n'est pas une impression étrangère à celle que les spectacles de la nature nous imposent. Nous nous trouvons transportés sur un monde singulièrement analogue au nôtre. Les bords de la mer y reçoivent, comme ici, la plainte éternelle des flots qui se brisent en s'éteignant sur le rivage car là, comme ici, le souffle du vent ride la face de l'eau et donne naissance aux vagues qui se succèdent et retombent. Si le ciel est pur et l'atmosphère calme, le miroir des eaux reflète, comme ici, le soleil éblouissant et le ciel lumineux.

«Le villageois européen qui, jeté par le flot de l'émigration sur les rives de l'Australie, se réveille un beau jour au milieu d'un pays inconnu où le sol, les arbres, les animaux, les saisons, le cours du Soleil et de la Lune sont d'un aspect tout différent de ce qu'il a vu jusqu'alors dans son pays natal, n'est pas moins surpris ni moins dépaysé que nous ne le sommes en arrivant sur la planète Mars. Se transporter de la Terre sur Mars, c'est simplement changer de latitude.»

Ainsi s'exprime, à propos de la planète où abordaient nos voyageurs, le célèbre propagateur de la science astronomique, et Gontran, en analysant ses propres sensations, ne pouvait s'empêcher de reconnaître combien elles concordaient avec les pensées contenues dans ce passage des _Continents célestes_ reproduit plus haut.

Il faisait nuit, cependant, lorsqu'un signe du Martien, qui paraissait commander à bord, les invita à sortir de la nacelle et, dans une obscurité profonde, tout le paysage se noyait autour des Terriens: de ci, de là, pourtant, des ombres plus épaisses se dressaient, confuses, intriguant par leur masse ou par leur hauteur, nos voyageurs dont les yeux s'écarquillaient en vain pour percer l'obscurité.

La seule chose dont ils eussent réellement conscience était une nappe d'eau qui s'étendait à leurs pieds, bruissant doucement, comme font les vagues minuscules de notre Méditerranée, poussées par une brise de printemps; dans ces eaux, ainsi que dans un miroir d'argent bruni, le ciel se reflétait avec ses myriades d'astres étincelants.

L'on eût dit d'une étoffe moirée, toute pailletée d'or.

Instinctivement, nos amis relevèrent la tête.

--Mais le ciel n'a pas changé! exclama Gontran; ce sont les mêmes étoiles, les mêmes constellations... telles qu'on les voit de l'observatoire de Paris.

Ossipoff se tourna vivement vers lui en ripostant:

--Les mêmes étoiles, peut-être,... mais les mêmes planètes!...

Au ton dont furent prononcés ces quelques mots, le jeune comte pressentit une embûche et, prudemment, fit entendre une petite toux sèche pour attirer l'attention de Fricoulet.

Mais l'ingénieur était bien trop occupé à examiner la manoeuvre du ballon, pour songer à son ami; aussi l'embarras de celui-ci devenait-il de plus en plus grand.

Le nez en l'air, les regards fixés sur la voûte étoilée, il pivotait lentement sur ses talons, appelant à son aide tous les dieux dont la mythologie s'est plue à peupler l'immensité sidérale. Mais les dieux dormaient sans doute, car aucune inspiration ne venait à l'infortuné Gontran.

Soudain, derrière lui, une voix, légère comme un souffle, chuchota:

--Là bas,... sur votre droite,... Jupiter,... puis Saturne... et puis, de l'autre côté,... la Terre...

Cependant, étonné de ce silence incompréhensible pour lui, Ossipoff fit entendre un «Eh bien?» rempli de soupçons.

Comme tiré d'un rêve, M. de Flammermont tressaillit; il passa la main sur son front, ramena ses regards vers le vieillard et, d'une voix vibrante:

--Excusez-moi, cher monsieur, dit-il... mais la vue de ma planète natale a évoqué en moi des souvenirs qui se sont emparés de mon esprit tout entier.

--Des souvenirs seulement?... demanda Séléna.

--Méchante, répondit-il en lui prenant la main qu'il baisa affectueusement,... non pas seulement des souvenirs, mais des espoirs aussi... puisque c'est là-bas seulement que notre bonheur doit être complet...

Ossipoff toussa légèrement, car il était toujours fort embarrassé lorsque Gontran faisait allusion à son problématique mariage avec Séléna; puis, pour changer la conversation, il étendit la main vers la brillante étoile.

--En vérité! s'exclama-t-il, ne jurerait-on pas voir Vénus?... c'est la même clarté douce,... c'est la même situation...

--Nous jouons probablement pour Mars le même rôle?

--Si par là, vous entendez dire que la Terre soit pour Mars l'étoile du soir, vous aurez raison.

--Du soir, dit Jonathan Farenheit, croyez-vous que cette étoile que vous admirez, soit une étoile du soir?

Et, sans attendre la réponse, il fit sonner son chronomètre.

--Il est une heure et demie à New-York, dit-il, après un moment de silence.

--Six heures à Pétersbourg, ajouta Séléna.

--Cinq heures à Paris, fit à son tour Gontran.

--En sorte qu'il est ici quatre heures du matin, conclut Mickhaïl Ossipoff; vous avez raison, sir Jonathan.

--Ne serait-ce donc pas la Terre? balbutia Gontran.

--Quel empêchement voyez-vous à cela?... Vénus n'est-elle pas pour nous une étoile du soir et du matin tout à la fois? elle précède l'aurore et suit le crépuscule... c'est selon...