Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 23

Chapter 233,713 wordsPublic domain

--En route! dit-il, il nous faut marcher jusqu'à ce que notre provision d'air soit épuisée... la Providence, qui, jusqu'à présent, ne nous a point abandonnés, veillera encore sur nous, espérons-le, et nous fera retrouver M. Fricoulet avant qu'il soit trop tard.

Sur ces mots, il assujettit son _respirol_ et donna le signal du départ.

En quelques bonds, ils descendirent le flanc de la colline sur le sommet de laquelle ils avaient passé la nuit, et se trouvèrent dans une plaine d'aspect étrange.

Aussi loin que portait la vue, s'étendaient des champs immenses, fouillés et retournés de fond en comble, formant de ci de là des monticules de douze à quinze mètres de hauteur; on eût dit, mais dans de gigantesques proportions, de ces terrains vagues où, dans la banlieue des grandes villes, viennent se déverser les détritus de toutes sortes.

Mais tout était désert, stérile, inculte; ni végétaux ni animaux; un silence profond, sinistre, implacable, couvrait de son aile lourde et terrifiante ces plaines bouleversées.

Pendant plusieurs heures, les Terriens se débattirent au milieu de ce chaos inextricable; leurs forces, cependant, s'épuisèrent, en même temps que la faim, la soif surtout, les torturaient épouvantablement, et que, dans leurs poumons essoufflés, un air rare et vicié apportait, non plus la vie, mais l'asphyxie.

Suspendue au bras de Gontran, Séléna se traînait avec peine à la suite de son père qui semblait ne se ressentir aucunement des souffrances endurées par ses compagnons, et marchait en avant d'un pas allègre; fermant la marche, trébuchant à chaque pas, et ne cessant de maugréer, s'avançait Jonathan Farenheit.

Enfin, on sortit de ce pays dévasté et désolant, et la marche devint moins pénible.

Soudain, Gontran poussa un cri de terreur et s'arrêta; la main de Séléna venait d'abandonner le bras auquel elle se soutenait, et la jeune fille, glissant à terre, demeurait étendue, sans mouvements.

Affolé, M. de Flammermont tomba à genoux et, dévissant en toute hâte l'appareil de sélénium qui l'emprisonnait, aperçut alors son visage pâle et décoloré, ses paupières closes dont les longs cils mettaient une ombre sur la joue, ses lèvres blêmies et ses fines narines, immobiles maintenant et aux contours légèrement noircis par un commencement d'asphyxie.

--Séléna! gémit-il, Séléna!!

Mais ce tendre appel se brisa contre les parois de son casque de sélénium; en même temps, un voile épais lui passa devant les yeux et, dans un incroyable effort, pour aspirer les dernières bouffées d'air respirable, ses poumons se dilatèrent, mais en vain.

La provision était épuisée; le soufflet respiratoire se tendit, se referma, se tendit de nouveau; son visage se contracta, ses doigts se crispèrent sur le sol, dans un geste d'agonie, puis il se renversa en arrière, ayant encore, même aux approches de la mort, la pensée suprême de saisir les mains de sa fiancée et de les serrer sur sa poitrine.

--_By God!_ grommela Farenheit qui s'était attardé à l'arrière de la petite troupe et qui, en quelques bonds, arriva près des deux jeunes gens, morts! ils sont morts!

Et, sans songer à son _respirol_ qui étouffait le son de sa voix, il se remit à appeler à pleins poumons, Mickhaïl Ossipoff qui, tranquillement, insouciant de ce qui se passait derrière son dos, continuait son chemin.

Partagé entre le désir de prévenir le vieillard et une répugnance bien compréhensible à laisser seuls Gontran et Séléna, l'Américain demeurait là, hésitant, auprès des deux corps étendus à ses pieds, lorsque soudain il vit Mickhaïl Ossipoff s'arrêter, chanceler en portant ses mains à son front, puis battre l'air de ses bras et tournoyer plusieurs fois sur lui-même pour, finalement, tomber à la renverse.

Farenheit crut qu'il allait devenir fou, saisi brusquement par le sentiment de l'épouvantable solitude en laquelle il se trouvait, sur ce monde inconnu, entre les cadavres de ses compagnons; dans un mouvement de désespoir, il leva les yeux vers l'espace pour implorer la miséricorde divine et, comme une réponse à sa prière, un point noir apparut à l'Orient, grossissant à vue d'oeil et semblant se diriger vers Phobos.

--Mon Dieu! murmura l'Américain, le coeur serré par une inexprimable angoisse, serait-ce un secours que votre générosité et votre bonté nous envoient!...

Comme il achevait ces mots, il éprouva à respirer une incroyable difficulté et une sorte de sifflement se produisit dans ses poumons qui se dilataient à vide.

--_By God!_ pensa-t-il, voilà de quoi ces malheureux sont morts; voilà de quoi je vais mourir moi-même... faute d'air.

Il reporta ses regards vers le point noir et ses yeux, qu'un léger brouillard obscurcissait déjà, crurent distinguer, au milieu de l'irradiation solaire, un appareil étrange se mouvant dans l'espace avec une rapidité magique.

--Pourvu qu'on nous aperçoive! murmura-t-il... de quelques minutes de retard peut dépendre notre vie à tous les quatre.

Et alors, une idée lui vint, à lui qui n'en avait guère d'habitude, mais l'instinct de la conservation fit la lumière dans son épaisse cervelle de marchand de suif.

Rapidement, il déboutonna son vêtement et déroula une large et longue ceinture de flanelle qui lui entourait le corps, à la manière de nos zouaves; seulement, par une originalité qui ne pouvait venir qu'à un homme rempli, comme Farenheit, du sentiment patriotique poussé à outrance, cette ceinture était de couleur bleue, toute parsemée d'étoiles, ainsi que le pavillon des États-Unis.

Il agita désespérément, à bout de bras, cette manière de drapeau, épuisant, dans ce dernier effort, les quelques forces que lui laissait l'asphyxie.

Puis, comme par un éclair, son esprit fut illuminé; il venait de se souvenir soudain de l'aventure qui lui était survenue, quelques heures auparavant, en vertu de son incroyable légèreté; il ploya les jarrets, et mettant à les détendre tout ce qui lui restait d'énergie et de courage, il s'élança dans l'espace, semblable à une flèche, traînant après lui sa longue ceinture.

Dans le peu de lucidité que lui laissait son épouvantable agonie, il avait pensé de la sorte, non pas à atteindre le point sauveur qui s'avançait vers Phobos... mais tout au moins se faire apercevoir plus facilement de lui.

Avait-il calculé juste? C'est ce dont il ne put se rendre compte; car, tout à coup, vaincu dans sa lutte contre l'asphyxie, ayant épuisé jusqu'à la dernière parcelle d'air contenue dans son _respirol_, il ferma les yeux, ouvrit la bouche toute grande, dans une aspiration suprême; puis ses membres convulsés se raidirent dans une immobilité de mort.

Et le corps de Jonathan Farenheit, roulé dans les plis de la ceinture étoilée, comme en un linceul, commença sa chute lente et presque insensible sur Phobos.

--_By God!_ grommela l'Américain en se dressant sur son séant et en se frottant énergiquement les yeux, quel mauvais rêve je viens de faire!

--Un mauvais rêve!... pas le moins du monde, mon cher sir Jonathan, vous avez bel et bien manqué de passer l'arme à gauche.

Au son de cette voix, Farenheit tressaillit et se frotta les yeux de plus belle.

--Alors! exclama-t-il, c'est maintenant que je rêve... car, du diable! si ce n'est pas la voix de M. Fricoulet que je crois entendre.

--Ne croyez pas, ne croyez pas... mais soyez certain, mon cher sir Jonathan... car c'est bien M. Fricoulet en chair et en os qui vous parle.

Ce disant, l'ingénieur souriant gouailleusement, suivant son habitude, serrait énergiquement les mains de Farenheit.

Celui-ci sauta à bas du siège sur lequel il était étendu, et considérant le jeune homme avec des yeux pleins d'ahurissement:

--C'est ma foi vrai! murmura-t-il comme s'il avait besoin du témoignage de ses yeux pour croire aux paroles de l'ingénieur.

Puis, après un moment de stupeur, hébété, l'Américain promena ses regards autour de lui et son visage refléta l'étonnement le plus profond.

--Mais où suis-je donc? fit-il.

--Dans un appareil appartenant à MM. les Martiens.

--Mais alors, le point noir que j'avais aperçu dans l'espace...

--Le point noir, c'était moi qui accourais à votre secours et qui, grâce à votre ingénieuse idée, n'ai point eu besoin de me livrer à des recherches longues et dangereuses pour vous retrouver.

Les traits de Farenheit s'assombrirent, et avec un soucieux froncement de sourcils il demanda:

--Mais les autres!... que sont-ils devenus?... Êtes-vous arrivé, comme pour moi, à les rappeler à la vie?

En posant cette question, la voix de l'Américain avait un léger tremblement.

--Me verriez-vous de si joyeuse humeur, sir Jonathan, répondit Fricoulet d'un ton un peu sec, s'il était arrivé quoi que ce fût à nos amis...

Étendant la main vers un coin sombre qui avait échappé aux investigations de l'Américain:

--Voici déjà M. de Flammermont, dit-il; il se repose en ce moment, car il a, plus que les autres, souffert de cette crise, et même j'ai eu bien peur de ne pouvoir le rappeler à la vie... Heureusement, grâce à son énergique constitution, je l'ai arraché au sombre royaume de Pluton.

--M. Ossipoff et sa fille?...

--Ils sont dans une pièce voisine où il faut même que j'aille leur rendre visite.

--Je vous accompagne, si vous le permettez.

--Malheureusement, je ne vous le permets pas... vous êtes très fatigué d'abord et un petit somme vous fera grand bien; ensuite, forcé de m'absenter, je ne veux pas laisser Gontran tout seul...

L'Américain étouffa un bâillement formidable.

--_By God!_ murmura-t-il, j'ai une faim de tous les diables!

Fricoulet alla à une tablette sur laquelle était posé un petit flacon qu'il prit et qu'il déboucha.

--Tenez, fit-il en le tendant ensuite à Farenheit, buvez une gorgée de ceci, mais une gorgée seulement, autrement, vous pourriez vous donner une indigestion.

L'Américain crut que l'ingénieur voulait rire; mais l'ingénieur parlait fort sérieusement et il ajouta:

--C'est sous la forme liquide que les Martiens absorbent la substance nécessaire à l'entretien de leurs forces musculaires... Ceci est le produit quintessencié, élevé à la dernière puissance, d'un des aliments en usage sur la Planète.

Farenheit considérait d'un oeil méfiant le flacon qu'il tenait à la main.

--Ces gens-là ne sont donc pas gourmands? demanda-t-il; car, par ce système, ils se privent d'un des plus grands plaisirs qui soient à la surface de notre monde, le plaisir de la table.

Fricoulet secoua la tête:

--Ces gens-là n'ont qu'une passion, mais une passion folle, désordonnée, poussée jusqu'à ses dernières limites: la curiosité. Arracher à la Nature le plus grand nombre possible de secrets, voilà le but vers lequel, de génération en génération, depuis des siècles, tendent leurs efforts.

Il eut un petit rire moqueur et poursuivit:

--Ah! sir Jonathan, combien, malgré tout votre sens pratique de la vie, vous vous trouvez distancé par ces gens-là et comme votre fameuse devise: _Time is money_ est rococo à côté de la leur! c'est-à-dire que, comparativement aux Martiens, le Yankee le plus agile, le plus travailleur, le plus remuant, n'est qu'un loir... un escargot.

--Permettez! permettez!

--Pour eux, le temps est si précieux que c'est à peine s'ils se reposent; quant aux repas, ils les suppriment, les remplaçant par ce que vous tenez à la main: le temps de déboucher le flacon, de lever le coude et tout est dit... Même, pour aller plus vite, ils ont quintessencié le liquide... jugez un peu.

L'Américain ne disait plus rien; il était convaincu et, au fond, un peu humilié; l'activité des citoyens des États-Unis était dépassée.

Il porta le flacon à ses lèvres, avala, en faisant la grimace, une gorgée de son contenu et le rendit à Fricoulet.

--Je le mets ici, dit l'ingénieur en le replaçant sur la tablette; si Gontran se réveillait avant mon retour, vous lui feriez avaler de cela, car lui aussi doit avoir de prodigieux tiraillements d'estomac.

Sur ce, le jeune homme se dirigea vers l'extrémité de la pièce, souleva la tenture et se trouva nez à nez avec Mickhaïl Ossipoff.

Le vieillard lui demanda aussitôt avec inquiétude:

--Et M. de Flammermont?

--N'ayez aucune crainte, il se repose; mais, je ne vois pas Mlle Séléna?

--Me voici, dit la jeune fille en apparaissant.

Puis, portant ses mains à sa poitrine, avec une contraction douloureuse du visage:

--Mon Dieu! gémit-elle, mon Dieu! que j'ai faim!

L'ingénieur hocha la tête d'un air entendu et, comme il avait fait pour Farenheit, fit boire à Séléna et à son père une gorgée du contenu d'un flacon qu'il tira de sa poche.

--Maintenant que vous voici sustentés, dit-il...

Ossipoff ne le laissa pas continuer.

--Avant toutes choses, fit-il, apprenez-moi où nous sommes.

--Sur le ballon national qui fait le service entre Mars et ses satellites.

Le vieillard eut un haut-le-corps de stupéfaction.

--Ça! dit-il, ça! un ballon... mais je ne vois rien qui y ressemble.

L'ingénieur sourit et, tirant son carnet, crayonna rapidement, sur une page blanche, un croquis qu'il mit sous les yeux d'Ossipoff.

Le visage du vieux savant reflétait l'ébahissement le plus profond.

--Certes, déclara Fricoulet, voilà un appareil qui vous produit le même effet qu'il m'a produit tout d'abord: cette espèce de grand cylindre détruit toutes les idées de navigation aérienne que nous avons sur terre... et cependant rappelez-vous ces nombreux modèles affectant la forme d'un cigare, que vous avez pu voir aux différentes expositions; il y avait entre eux et l'appareil qui nous emporte quelque analogie.

--C'est bien possible, murmura Ossipoff.

--Je reprends mon explication, dit l'ingénieur: ce cylindre que vous voyez là et qui m'a paru être fait d'une sorte d'étoffe métallique, ne mesure pas moins de cent soixante mètres de long sur douze mètres de diamètre; il est traversé, de part en part, dans le sens de la longueur, par un tube dans lequel se trouve un axe autour duquel l'appareil, actionné par un moteur électrique placé dans la nacelle, tourne à raison de quatre à cinq tours par seconde: ce que vous voyez là, à la surface extérieure de l'appareil, est une hélice de vingt-cinq mètres de diamètre, faisant trois tours complets, ce qui lui donne un pas de cinquante mètres. Il s'ensuit que l'appareil avance de deux cents mètres à la seconde, soit, en moyenne, de sept cents kilomètres à l'heure.

Mickhaïl Ossipoff était littéralement abasourdi et comme hypnotisé par le dessin de Fricoulet.

Séléna, que son ignorance mettait à l'abri des trop grands étonnements et qui, du reste, était blasée sur l'extraordinaire, demanda à l'ingénieur:

--Alors, nous avons quitté Phobos?

--Oui, mademoiselle, depuis trois heures environ; en sorte que, dans cinq heures, nous arriverons à Mars.

La jeune fille frappa des mains.

--Nous avons quitté Phobos!... quelle chance!... nous ne risquons plus de voir ces êtres épouvantables.

Puis, s'interrompant brusquement:

--C'est vrai, dit-elle à Fricoulet, vous ne pouvez comprendre, vous n'avez pas vu... Figurez-vous que nous avons abordé, non sur le sol même du satellite, mais sur une sorte de cage gigantesque dans laquelle des monstres hideux étaient enfermés.

L'ingénieur se mit à rire.

--Oui, oui, répondit-il; je sais ce que c'est, ou du moins, je le crois; si j'ai bien compris ce qui m'a été expliqué, Phobos ne serait autre chose qu'une colonie pénitentiaire, sorte de bagne céleste, où les Martiens relèguent ceux d'entre eux que leurs vices rendent d'une société dangereuse.

--Mais, ce filet, quelle est son utilité?

--D'empêcher les prisonniers de s'envoler jusqu'à la planète. Étant munis d'ailes, cela ne leur serait peut-être pas impossible.

--Alors! s'écria Séléna dont les mains se croisèrent dans un geste d'épouvante, ces monstres ailés, à l'aspect sinistre, ce sont les Martiens?

--Oui, et en dépit du dégoût et de la terreur qu'ils paraissent vous inspirer, mademoiselle, ces monstres me paraissent arrivés à un degré de perfection bien supérieur à celui de notre monde. Vous ne tarderez pas, d'ailleurs, à en avoir la preuve. Maintenant, il est probable que les types aperçus par vous, à travers le grillage, sont le résumé de toutes les laideurs morales et physiques de ce globe.

--Mais comment peuvent-ils vivre dans un air aussi raréfié, poursuivit la jeune fille? sans votre arrivée miraculeuse, c'en était fait de nous.

--Votre raisonnement pourrait être faux, mademoiselle; en ce sens que les poumons de ces gens-là n'ont sans doute pas les mêmes exigences que les nôtres; d'un autre côté, il se peut parfaitement qu'on les relègue à Phobos, précisément à cause de la raréfaction de l'air, afin de leur enlever, insensiblement et sans souffrances, toute force musculaire. C'est un supplice comme un autre que cette asphyxie qui rend les forçats apathiques et sans énergie.

--Mon cher monsieur Fricoulet, dit en ce moment Ossipoff, serait-il possible de visiter ce véhicule?

--Assurément! mais, pour cela, munissez-vous de vos _respirols_.

--Eh! quoi! fit Séléna, il faut nous emprisonner de nouveau dans ce casque?

--Sans doute; mais, cette fois, il n'y a plus aucune crainte à avoir, car nous avons ici notre provision d'oxygène solidifié; et puis, en quelques minutes, la curiosité de votre père sera satisfaite...

Ils allaient visser leur appareil; l'ingénieur ajouta:

--Une dernière recommandation: soyez le plus sobre possible de mouvements, car le moindre geste un peu exagéré vous jetterait par dessus bord et, cette fois, vous seriez irrémissiblement perdus.

Sur ces mots, il gravit une petite échelle, suivi d'Ossipoff et de Séléna et, quelques instants après, tous les trois se trouvaient debout sur une sorte de pont servant de toiture au logement dont ils sortaient et autour duquel courait un bordage en métal.

Au-dessus de leur tête, tournant avec une rapidité vertigineuse, le gigantesque cylindre étendait sa masse énorme et mouvante qu'entourait l'hélice que l'on n'apercevait que sous l'aspect d'un linéament diaphane.

À l'avant, la nacelle s'effilait, ainsi que la proue d'un navire, et le ballon s'allongeait en pointe, fendant l'espace presque sans bruit; ce fut par là que, grâce à une petite échelle, haute de trente mètres environ, les Terriens pénétrèrent dans le tube au milieu duquel se mouvait l'axe central; puis, après l'avoir parcouru dans toute sa longueur, ils ressortirent par l'arrière, près du gouvernail, vaste surface circulaire qui s'inclinait à volonté, dans tous les sens.

Une fois là, Ossipoff se mit en communication avec Fricoulet:

--Mais cet appareil ne se meut ni ne se dirige seul... il doit y avoir un équipage?

L'ingénieur fit à ses compagnons signe de le suivre et, s'engageant dans une étroite ouverture percée à la poupe de la nacelle et qu'une sorte de couvercle fermait hermétiquement, il pénétra à l'intérieur.

Une fois là, tous les trois se débarrassèrent de leur _respirol_ et Fricoulet fit alors admirer à Ossipoff la salle des machines où d'incompréhensibles appareils, n'ayant aucun rapport avec ce que le vieillard avait pu voir sur la Terre, fabriquaient, sans chaleur et sans bruit, l'électricité qui agissait sur les moteurs pour faire tourner sur son axe le gigantesque ballon cylindrique et sa voilure hélicoïdale.

Une demi-douzaine d'êtres étranges allaient et venaient autour des appareils, indifférents, en apparence du moins, à la présence des Terriens.

Comme l'avait dit l'ingénieur, il y avait une différence considérable entre les forçats de Phobos, ces êtres immondes, demi-reptiles et demi-oiseaux qu'ils avaient aperçus à travers les mailles du filet protecteur et ceux qu'ils avaient là, devant eux, avec leur tenue pleine de fierté, leur démarche noble, et la remarquable intelligence qui se lisait dans leurs regards.

Ils avaient un peu plus de deux mètres de haut: la tête ronde se rattachait à un cou puissant; les yeux, remarquablement grands, brillaient d'un vif éclat qui, à la longue, devenait fatigant; les mâchoires, dépourvues de dents, avançaient en forme de bec; les oreilles, courtes et profondes, étaient velues, comme les joues et le crâne.

Les membres étaient longs et paraissaient robustes, quoique grêles, et une membrane, semblable à celles des chauves-souris, les réunissait; comme l'expliqua Fricoulet, cette membrane leur servait à la fois d'ailes et de parachute.

Au repos, comme ils étaient en ce moment, cette membrane remplaçait pour eux tout vêtement, semblable à une sorte de toge dans laquelle ils se drapaient, non sans noblesse; l'ingénieur ajouta que certains d'entre eux, ceux appartenant aux hautes sphères intellectuelles, enduisaient cette membrane de couleurs fort artistiques.

--Et vous osiez dire, tout à l'heure, que ces gens-là ne sont pas laids! fit Séléna...

--À votre point de vue, sans doute, sont-ils affreux, répliqua l'ingénieur; mais la beauté n'est pas tout, non seulement en ce monde, mais encore dans l'Univers entier... Or, ce que j'ai vu de leur planète me suffit pour affirmer que ces gens ont atteint un degré de civilisation auquel nous n'arriverons, nous, que dans plusieurs siècles.

Tout en causant, les Terriens étaient rentrés dans l'intérieur de la nacelle et s'acheminaient vers la cabine où Gontran était demeuré sous la garde de Farenheit.

Fricoulet, qui devançait le vieillard et Séléna, allait franchir le seuil, lorsque des éclats de voix, parvenant jusqu'à lui, l'immobilisèrent; de la main il fit signe à ses compagnons de demeurer silencieux et tous les trois prêtèrent l'oreille.

--_By God!_ hurlait Farenheit, je vous, dis, moi, que c'est un Américain qui a découvert ces satellites... ou bien M. Ossipoff ne sait pas ce qu'il dit.

--D'accord, répliquait M. de Flammermont... qui songe à contester à Hall le mérite de cette découverte?... je dis seulement que si lui, favorisé par le rapprochement maximum de la Terre et de Mars, a aperçu les deux satellites de cette dernière planète, d'autres, avant lui, les avaient pressentis.

--Allons donc! grogna l'Américain.

--Il n'y a pas de «allons donc» et ces lignes que je trouve citées dans les _Continents célestes_, de mon illustre homonyme, n'ont certes pas été écrites par Hall... elles sont dues à la plume de Voltaire, qui les écrivait dans son roman de _Micromégas_, en l'an 1750.

«En sortant de Jupiter, nos voyageurs traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues et côtoyèrent la planète Mars. Ils virent deux lunes qui servent à cette planète et qui ont échappé aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le P. Castel écrira contre l'existence de ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosophes savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du Soleil, se passât à moins de deux lunes...»

Gontran ferma bruyamment le volume et demanda ironiquement:

--Que pensez-vous de cela, sir Jonathan.

--Je pense que votre Voltaire, n'étant pas astronome, a dit cela par pur hasard et qu'une chance inespérée lui a fait prédire la vérité.

--Il faut avouer, en tout cas, riposta Gontran, que c'était là une vérité dans l'air--sans jeu de mot--car Swift, le célèbre auteur des _Voyages de Gulliver_, non seulement parle de deux «étoiles inférieures ou satellites qui tournent autour de Mars», mais donne encore sur ces satellites des renseignements précis; c'est ainsi que, d'après lui, le satellite le plus proche de la planète «tourne autour d'elle en dix heures, tandis que le plus éloigné tourne en vingt et une heures.»

--Je vous répondrai la même chose que pour Voltaire, Swift a dit cela au hasard.

--Non pas, déclara M. de Flammermont, ils ont procédé tous les deux par analogie.

--Qu'entendez-vous par là? bougonna Farenheit.

--J'entends que du moment que la Terre a un satellite, Jupiter quatre et Saturne huit, il était présumable que Mars, situé entre la Terre et Jupiter, en eût deux... cela était mathématique.