Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les
Chapter 21
--Pour qu'il n'en fût pas ainsi, il faudrait que tes calculs fussent faux, répliqua l'ingénieur, et heureusement, ils sont exacts, comme tu peux t'en convaincre.
Par les hublots, en effet, il était facile de constater que l'on s'enfonçait et même que la descente s'opérait rapidement.
Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un léger choc se produisit.
--Nous voici arrivés, déclara Ossipoff.
--Singulière station de bains de mer, ne put s'empêcher de dire Gontran; durant les fortes chaleurs, nos compatriotes s'en vont planter leur tente sur un rivage quelconque, à Trouville, à Dieppe, etc... nous autres, plus raffinés, la brise marine ne nous suffit pas... c'est au fond de l'eau que nous allons chercher la fraîcheur.
Cette boutade ne trouva pas d'écho.
Ossipoff et Fédor Sharp étaient plongés dans une de ces interminables discussions scientifiques qui s'élevait entre eux, au moindre mot, à la moindre allusion.
Farenheit, épuisé par les nombreuses fatigues des jours précédents, somnolait sur le divan en attendant le repas que Séléna s'occupait à préparer.
Quant à Fricoulet, assis dans un coin, il alignait des chiffres.
M. de Flammermont étouffa un bâillement sonore et, n'ayant même pas la ressource d'échanger ses idées avec ses compagnons, il se résigna à suivre l'exemple de l'Américain, c'est-à-dire à s'endormir.
Il fut réveillé par un bruit de voix irritées:
--Je vous dis que si...
--Je vous dis que non...
--Ce que vous prétendez est absurde.
--Ce que vous soutenez n'a pas le sens commun.
--Voyez mes calculs...
--Voyez les miens...
Gontran ouvrit les yeux et aperçut, à deux pas de lui, nez à nez, les yeux étincelants et la face congestionnée, Ossipoff et Sharp qui brandissaient, d'un geste menaçant, leur carnet de notes.
Le jeune homme se leva, et courant à eux:
--Monsieur Sharp, je vous en conjure... mon cher monsieur Ossipoff, je vous en supplie... par respect pour vous-même... votre dispute de savants...
Peu à peu, il les éloignait l'un de l'autre; puis, quand ils furent hors de portée et que son intervention parut les avoir un peu calmés:
--Voyons, dit-il, quel est l'objet de votre discussion?
--La marche de la comète qui nous emporte.
Fricoulet releva la tête.
--Voilà, dit-il, une discussion dont l'objet me paraît bien prématuré... car, si la chaleur solaire venait à volatiliser ladite comète...
Ossipoff secoua la tête, en signe d'énergique dénégation.
--Les faits que j'ai signalés tout à l'heure prouvent surabondamment qu'il faut repousser cette éventualité.
--Fort bien, bougonna l'ingénieur qui reprit ses calculs.
--Donc, poursuivit Ossipoff, mon excellent collègue, M. Sharp, prétend que l'orbite de la comète va couper l'orbe terrestre à une distance d'environ deux millions de lieues de notre planète natale.
Fricoulet tressaillit et, quittant sa place, vint se mettre à côté de Gontran.
--Et vous, demanda-t-il, que présumez-vous donc, monsieur Ossipoff?
--Que l'influence du Soleil sur le noyau cométaire se manifestera par une déviation de l'orbite vers l'Occident, déviation que j'estime environ à six millions de lieues.
Les deux jeunes gens poussèrent une exclamation étouffée, en même temps que derrière eux un juron furieux éclatait.
--_By God!_ hurla Farenheit, ce n'est pas encore pour cette fois?
Le vieux savant regarda l'Américain d'un air étonné.
--De quoi s'agit-il donc? demanda-t-il.
Puis, comme si l'attitude embarrassée et déconfite de Gontran et de Fricoulet lui eût soudain ouvert l'esprit:
--Eh! s'exclama-t-il, j'y suis... votre longue conversation de l'autre soir... la sphère de sélénium que vous avez tenu à conserver, en dépit de son inutilité... parbleu! c'est cela même; vous aviez formé le projet de gagner la terre en ballon, lorsque la comète vous mettrait à proximité...
--Mais nous voulions vous emmener avec nous, monsieur Ossipoff, déclara le jeune comte.
--Je n'en doute pas, mon ami, riposta en souriant le vieillard, et je vous sais gré de vos bonnes intentions qui, heureusement, se trouvent inutiles.
--Heureusement... murmura M. de Flammermont... à votre point de vue peut-être... mais au mien et à celui de Séléna, c'est tout différent.
--Bast! répliqua Ossipoff avec indulgence, vous n'en serez que plus heureux plus tard... sans compter que vous ne m'avez pas laissé achever; car si la perturbation apportée dans la marche de la comète par le Soleil nous éloigne de la Terre, par contre, elle nous rapproche de Mars à moins de vingt mille kilomètres.
--Voilà précisément ce que je conteste, s'écria Fédor Sharp; il est mathématiquement impossible que la distance soit aussi minime... autrement, il faudrait que nous passions entre Mars et ses satellites.
--Pardon, répliqua Ossipoff, ce n'est pas de la planète Mars elle-même que je voulais parler, mais de son système.
L'expression furieuse du visage de Sharp disparut aussitôt.
--En ce cas, dit-il d'une voix radoucie, vous avez raison... du moment que c'est du système de Mars que vous parlez, mes calculs sont d'accord avec les vôtres.
Et, avançant la main, il serra celle que lui tendait Ossipoff.
Celui-ci ajouta:
--Heureuse inspiration que vous avez eue, mon cher Gontran, de conserver la sphère en l'immergeant avec nous; car, elle nous mettra à même de quitter la comète et d'aborder, sinon sur Mars même, du moins sur un de ses satellites.
--Je me proposais, répliqua le jeune homme, de la remplir de gaz hydrogène.
--Excellente idée; grâce à l'enveloppe métallique du ballon, il nous sera possible de conserver indéfiniment notre gaz.
--Mais, cher père, dit alors Séléna, qui écoutait depuis quelques instants, le sélénium n'est-il pas trop lourd pour le rôle que vous voulez lui faire jouer?
Ce fut Fricoulet qui, prévenant le vieillard, répondit:
--Vous n'avez aucune crainte à concevoir, mademoiselle; la densité du métal ne prouve rien, puisque nous sommes sur un monde où la pesanteur est de moitié moins intense qu'à la surface de la Terre; en outre, Gontran m'a raconté que l'on avait fait en France, il y a de cela quelques années, un ballon tout en cuivre.
--Ce n'est pas possible! s'écria la jeune fille.
--Je vous demande pardon, mademoiselle; et même l'aéronaute qui a fait cette expérience à Paris,--en 1845, je crois,--n'était pas le premier venu.
--C'est Dupuis-Delcourt, n'est-ce pas? demanda Ossipoff.
--Vos souvenirs sont exacts, cher monsieur, et c'est ce précédent qui avait donné à Gontran l'idée d'utiliser notre sphère de sélénium, pour nous rapatrier. Malheureusement, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, la comète ne nous porte nullement du côté de la Terre, mais bien du côté de Mars ou plutôt de son premier satellite, _Deimos_.
--Va donc pour _Deimos_, dit M. de Flammermont.
Et le jeune homme ajouta _in petto_:
--Ces Martiens, que l'on suppose arrivés au point culminant de la civilisation, connaissent peut-être l'institution du mariage... alors, oh! Séléna!...
Et, rendu tout joyeux par la perspective d'un prompt dénouement à sa situation de sempiternel fiancé, le jeune homme courut à la jeune fille et lui baisa les mains avec transport.
Au bout de quinze jours de cette réclusion subaquatique, Ossipoff et Fédor Sharp étant tombés d'accord--ce qui ne demanda pas moins de quarante-huit heures de discussion acharnée et aigre-douce--pour déclarer que la comète courait sur le chemin de son aphélie, les Terriens décidèrent de sortir de leur coquille.
Mais cette décision était plus facile à prendre qu'à mettre à exécution; car, pour sortir du véhicule, il fallait que celui-ci fût remonté à la surface, et, pour ce faire, il fallait nécessairement que son poids fût allégé.
--Si vous le voulez bien, dit Farenheit à ses compagnons, c'est moi qui vais délester l'obus... je suis bon nageur, et une cinquantaine de brasses par dessus la tête ne m'inquiètent aucunement... j'arriverai là-haut presqu'en même temps que vous.
Cette proposition fut acceptée; ainsi que l'on avait fait, lorsqu'il s'était agi de couler à pic, grâce à l'introduction de Fricoulet dans le projectile, Ossipoff et Sharp saisirent le hublot, prêts à le dévisser au signal convenu.
Quant à Farenheit, la tête enveloppée de son _respirol_, il se plaça juste au-dessous du hublot, les jarrets ployés pour les détendre lorsque le hublot découvrirait l'ouverture nécessaire à son passage.
Enfin, Gontran donna le signal, et le hublot, à peine ouvert, l'Américain, lancé par une contraction violente des muscles, fila comme une flèche.
Puis l'ouverture fut bouchée hermétiquement.
--Hein! s'écria Fricoulet triomphalement, pas une goutte d'eau! je pense que voilà une belle manoeuvre.
Ossipoff et Sharp se regardaient étonnés.
--Trop belle, à mon avis, murmura le premier des deux savants.
--Trop belle, également au mien, dit à son tour le second; il y a là-dessous quelque mystère.
--D'autant plus, s'écria Séléna, que nous ne bougeons pas du tout, c'est à croire que sir Jonathan ne pesait pas plus qu'un bonhomme de baudruche.
--C'est ma foi vrai! s'exclama Gontran en se précipitant à l'un des hublots percés latéralement dans la cloison du véhicule.
À peine y fut-il, qu'il poussa cette exclamation stupéfaite:
--Plus d'eau!
--Plus d'eau! répétèrent comme autant d'échos les voix des Terriens en apercevant autour de l'obus, aussi loin que pouvait s'étendre la vue, comme un océan de poussière noire qui miroitait à la douce clarté de Vénus.
Puis, du même mouvement, tous firent volte-face et se considérèrent d'un air ahuri.
--Ah çà! qu'est-ce que cela veut dire? demandèrent ensemble Fédor Sharp et Gontran de Flammermont.
--Tout simplement ceci, répliqua Fricoulet, c'est que, suivant nos prévisions, la chaleur solaire, à la distance périhélie, a été telle que la masse liquide, au-dessous de laquelle nous nous étions immergés, s'est volatilisée et que nous reposons actuellement sur le fond même de la mer cométaire dont l'évaporation nous a empêchés d'être rôtis.
--Cette explication me paraît être la seule plausible, dit Ossipoff.
--En tout cas, ajouta Séléna, il est certain que nous pouvons sortir d'ici à pied sec.
Tout à coup, Fricoulet s'écria:
--Et ce pauvre Farenheit que nous oublions... qu'est-il devenu?
En un clin d'oeil, les Terriens eurent endossé leurs _respirols_ et ouvrant le _trou d'homme_, s'élancèrent au dehors.
Gontran, qui marchait en tête, pensa trébucher contre le corps de Farenheit étendu sur le sol, sans mouvement.
Avec l'aide de Fricoulet, il le souleva et le transporta dans l'intérieur de l'obus; là, on lui enleva son casque et on constata au front une profonde entaille par laquelle le sang coulait abondamment.
--Ce n'est rien, déclara l'ingénieur en appliquant sur la blessure une bande de toile imprégnée d'arnica... dans quelques instants, il va certainement revenir à lui.
--Mais comment cela a-t-il pu lui arriver? interrogea Séléna.
--De la manière la plus simple du monde; il s'est élancé, par le hublot, de toute la force de ses jarrets; mais au lieu de rencontrer la masse liquide qui devait le soutenir jusqu'à la surface, il n'a rencontré que le vide et il aura piqué une tête sur le fond même de l'océan cométaire.
--C'est cela même, mon cher Fricoulet, balbutia d'une voix un peu affaiblie, le blessé qui ouvrait les yeux en ce moment.
Puis se frottant les yeux, il ajouta d'un ton plus énergique:
--_By God!_ quel choc!... j'en ai vu, comme vous dites en France, trente-six mille chandelles.
--Allons! fit Gontran en lui tendant un verre de porto, voilà qui va vous remettre tout à fait.
D'un trait, l'Américain lampa le contenu du verre; ensuite sautant sur ses pieds:
--Maintenant, à l'ouvrage! déclara-t-il.
Chacun remit son _respirol_ et l'on commença immédiatement les préparatifs du départ.
On s'en fut chercher, là où on l'avait laissé avant l'immersion, le grossier chariot sur lequel on avait amené la sphère de la colline mercurienne et on le roula jusqu'au point où avait été immergé l'obus de Sharp.
Ensuite, l'obus et la sphère furent chargés sur le chariot, et lentement, péniblement, les Terriens reprirent le chemin de leur premier campement.
Mais à chaque pas, c'étaient des surprises nouvelles, causées par la transformation totale du paysage: là, où quinze jours auparavant ils avaient traversé une plaine, il leur fallait maintenant gravir une colline; à leur gauche où s'élevait, auparavant, une chaîne de montagnes aux pics étincelants, le sol semblait avoir été nivelé comme par la hache d'un géant; à droite, au contraire, où le sol, déprimé, se creusait en entonnoir, se dressait à présent un pic monstrueux; ici, ils avaient dû traverser une sorte de marais fangeux qui, maintenant, complètement desséché, était transformé en une profonde fondrière pleine d'un poussier noirâtre et aveuglant; là, au contraire, où ils avaient précédemment marché à pied sec, avait jailli une source, coulant à pleins bords dans un lit tout nouvellement creusé.
--Pourvu, pensa Fricoulet, que notre colline ne se soit pas, elle aussi, transformée, volatilisée, évaporée... voilà qui pourrait compliquer singulièrement les choses.
Heureusement cette crainte était vaine et lorsqu'ils arrivèrent, après dix jours d'efforts insensés, en vue de leur ancien campement, ils retrouvèrent tout dans l'état où ils l'avaient laissé; le lit du ruisseau, cependant, était à sec et quant aux arbres de la forêt, desséchés, calcinés, ils dressaient dans l'espace leurs rameaux noircis et dépouillés.
--Parbleu! s'écria Gontran en enlevant enfin son _respirol_, voilà encore une farce de son excellence le Soleil... c'est du charbon de bois sur pied que voilà.
Dès le lendemain, on se mit à l'ouvrage à l'effet de préparer la sphère de sélénium au nouveau rôle auquel on la destinait.
Pendant que Gontran et Fédor Sharp transformaient le plancher de l'ancienne logette en soupape destinée à être adaptée à la partie supérieure du ballon métallique, Ossipoff fabriquait, avec une sorte de plante qui croissait sur la colline mercurienne, une nacelle, assez vaste pour les contenir tous et cependant d'une légèreté surprenante.
De son côté, Fricoulet ne demeurait pas inactif; avec l'aide de Farenheit, il construisit un tonneau gigantesque, espèce de foudre d'une contenance de 2,000 litres, lequel fut cerclé au moyen de la plante qui servait à la fabrication de la nacelle; il fut rempli de minerai de fer métallique dont l'ingénieur avait trouvé un gisement non loin de la colline sur laquelle les Terriens étaient réfugiés; deux autres tonneaux, de dimension moindre, furent également fabriqués et réunis au premier par des allonges de toile enduites de gutta-percha; ils devaient servir de laveurs du gaz.
Cela fait, il fallut s'occuper de la fabrication de l'acide sulfurique nécessaire à la décomposition du fer.
Tandis que Gontran et Sharp ayant fini leur tâche transformaient en citerne étanche une excavation propice, Fricoulet, à l'aide d'un insolateur Pifre retrouvé dans l'obus, distillait le liquide étrange existant à la surface de la comète; en peu de temps, la citerne fut remplie d'eau en quantité suffisante pour que l'on pût s'occuper de la fabrication du gaz.
Non loin de là, Fricoulet, toujours fureteur, avait découvert un gisement de schistes pyriteux; il fit griller ces pépites au contact de l'air, ce qui lui donna une certaine quantité de sulfate de fer cristallisé qu'il introduisit dans des cornues de terre placées sur un feu vif et mises en relation avec des ballons de verre...
Sous l'influence de la chaleur, le sulfate de fer se décomposa, l'acide sulfurique se condensa dans les ballons et il ne demeura plus, dans les cornues, que du colcothar ou _rouge d'Angleterre_, résidu de la fabrication.
Un immense baquet de bois, construit de la même façon que le tonneau, fut rempli de cet acide et mélangé de deux fois son poids d'eau distillée. Après quoi, pour obtenir l'hydrogène, il suffit de mettre ce mélange en contact avec le minerai de fer du tonneau.
Tout ces préparatifs avaient demandé près de deux mois, deux mois de travail acharné pendant lesquels, la patience et l'habileté des Terriens, plus que leurs forces, furent mises à une rude épreuve, deux mois, pendant lesquels les études astronomiques furent laissées de côté au point qu'une araignée aurait pu tisser sa toile sur l'objectif de la lunette...
Aussi l'étonnement de Gontran fut-il grand, lorsqu'un soir, braquant l'instrument sur l'espace, il aperçut sa planète natale avec ses continents bizarrement découpés, les taches sombres de ses océans, l'apparence blanchâtre de ses neiges polaires et ses volutes de nuages s'allongeant dans l'atmosphère. Il poussa un profond soupir.
--Qu'as-tu donc? lui demanda Fricoulet qui s'était approché de lui.
Alors, étendant d'un geste tragique sa main dans la direction de la Terre, M. de Flammermont répondit:
--Hélas! n'est-ce point là que se trouve cet officier municipal devant lequel j'aspire à comparaître en compagnie de ma chère Séléna?
L'ingénieur se prit à ricaner.
--Eh! eh! ne trouves-tu pas que l'atmosphère qui entoure la Terre affecte les teintes tricolores de l'écharpe dudit officier municipal!... c'est le supplice de Tantale.
Grandeur comparée du Soleil vu de Mercure et vu de la Terre.[7]
Et il ajouta:
--Nous avions déjà «Mignon aspirant au ciel» voici maintenant «Gontran aspirant au maire».
Sans doute, l'ingénieur aurait-il continué longtemps de la sorte, s'il n'avait été interrompu par la voix d'Ossipoff.
--Monsieur Fricoulet, dit le vieillard, dans quarante-huit heures, il faudra nous préparer au départ, combien croyez-vous qu'il faille de temps pour l'emmagasinage du gaz dans la sphère?
--Quarante-huit heures, précisément, monsieur Ossipoff, répondit le jeune homme, après avoir réfléchi quelques instants.
--Il faudrait alors vous y mettre de suite,... car je vous le répète, le moment approche où il nous faudra partir d'ici.
Deux jours après, la sphère, remplie d'hydrogène à l'aide d'une pompe à double effet, aspirant l'air atmosphérique et le remplaçant ensuite par le gaz, se balançait, au sommet de la colline, contenue dans une sorte de résille à larges mailles formée des filins de sélénium qui rattachaient primitivement la logette au parachute; à l'extrémité de cette résille, la nacelle était fixée, pleine de pierres, pour empêcher l'appareil de s'envoler dans l'espace.
Pendant que ses compagnons s'occupaient à emménager dans l'esquif aérien tout ce qui leur fallait emporter, Ossipoff, l'oeil rivé à sa lunette, sondait l'immensité céleste.
Tout à coup, un clappement de langue impatiente lui échappa, qui attira l'attention de Fricoulet.
--Qu'y a-t-il? demanda l'ingénieur.
--Il y a que Deimos n'est pas là...
--Fichtre, son papa, le professeur Hall, se serait-il donc trompé en croyant le découvrir?... après tout, il se peut parfaitement que Mars n'ait point de satellite.
Le vieillard secoua la tête, puis, en fronçant le sourcil:
--Hall a bien vu, répondit-il, et maintenant j'ai la clé du mystère,... le satellite que nous cherchons est, en ce moment, à l'autre extrémité de son orbite, caché par Mars et éloigné de nous, de plus de 40,000 kilomètres!
--Mais alors, que faire? demanda Gontran.
Ossipoff demeura pensif.
--Il y aurait bien un moyen, dit-il enfin, ce serait de changer notre plan, et au lieu de viser Deimos, de tenter d'aborder Phobos, dont quelques milliers de kilomètres, à peine, nous sépareront dans six heures,... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont?
Dans les circonstances graves, le vieillard renonçait aux appellations familières qu'il avait coutume d'employer vis-à-vis de son futur gendre.
--Mais, mon cher monsieur, répondit le jeune comte, je ne puis qu'approuver cette idée.
--D'autant plus, ajouta Fricoulet, que Phobos n'étant distant de Mars que de 6,000 kilomètres, il nous sera plus facile d'enjamber du satellite sur la planète.
Sans doute, le vieux savant allait-il se lancer dans quelques explications complémentaires, mais le bruit d'une discussion éclatant tout à coup, entre Sharp et Farenheit, détourna son attention et celle des deux jeunes gens.
Il s'agissait d'un volumineux paquet, enveloppé soigneusement dans de la toile, que l'Américain venait d'introduire dans la nacelle et que Sharp voulait rejeter au-dehors, attendu, disait-il, qu'il ne se trouvait pas sur la liste des objets à emporter.
--_By God!_ grommelait Farenheit, n'ai-je pas, tout comme les autres, travaillé à la construction de ce ballon, et n'ai-je pas le droit?...
--Non, interrompit l'ex-secrétaire perpétuel, vous n'avez pas le droit de compromettre le succès de l'expédition par une surcharge inutile.
Le visage de Farenheit devint apoplectique.
--Inutile, répliqua-t-il en grinçant des dents; certes, oui, elle serait inutile, cette surcharge, si vous ne m'aviez pas volé, dépouillé, ruiné, ainsi que vous l'avez fait.
Sharp s'avança vers lui, les poings levés.
L'Américain se mit en défense.
Ossipoff intervint en ce moment.
--Voyons, dit-il, que se passe-t-il?
--Il se passe, rugit Farenheit, que cette canaille, dont les funestes conseils ont dilapidé ma fortune, veut m'empêcher de la reconstituer.
--Comment cela?
--Eh! oui, je viens de mettre dans la nacelle un fragment de carbone cristallisé qui, si j'ai la chance de revoir jamais New-York, me dédommagera un peu des pertes et des fatigues que j'aurai subies; n'est-ce pas équitable?
--Assurément si, mon cher sir Jonathan, répliqua le vieillard, et je ne pense pas que quelques livres de plus ou de moins...
Fricoulet, qui venait de jeter un coup d'oeil sur le bagage de Farenheit, répliqua:
--Mais cela pèse au moins soixante kilos, dit-il.
--En ce cas, reprit Ossipoff, Fédor Sharp à raison; nous ne pouvons emporter un poids supplémentaire aussi considérable.
Chose bizarre, l'Américain parut tout à coup se calmer et il murmura:
--Cependant, vos calculs peuvent ne pas être justes... si, par hasard, la force ascensionnelle de la sphère était plus grande que vous ne vous l'imaginez.
--Tenez, sir Jonathan, dit l'ingénieur, il y a un moyen de tout concilier; laissez provisoirement votre rocaille dans la nacelle, avant le départ nous expérimenterons la force du ballon, si elle est insuffisante, vous sacrifierez vos 60 kilogs... cela vous convient-t-il?
Un sourire singulier plissa les lèvres de l'Américain:
--Cela me convient, grommela-t-il...
Et comme si de rien n'était, il continua le transbordement des bagages.
Bientôt l'emménagement étant fini, il fallut songer à l'embarquement.
Séléna et Gontran s'installèrent les premiers; puis Ossipoff et Fricoulet les rejoignirent; après quoi, Farenheit prit, lui aussi, place dans la nacelle.
Fédor Sharp avait voulu rester le dernier, afin de vérifier lui-même la force du ballon; son inimitié contre l'Américain était telle qu'il éprouvait à l'avance une grande joie à la pensée de lui faire jeter par dessus bord son quartier de diamant, comme un vulgaire sac de lest.
La sphère de sélénium n'était plus rattachée au sol cométaire que par un câble tissé avec la même plante dont avaient été cerclés les tonneaux, et elle se balançait légèrement, semblant, par de petites secousses, témoigner de son désir de prendre sa liberté.
--Vous voyez! vous voyez! s'écria Farenheit triomphant, j'avais raison!... ma surcharge n'empêchera pas le ballon de s'élever.
--Et moi, répliqua narquoisement Fédor Sharp, croyez-vous donc que je pèse une plume?
Ce disant, il s'accrochait au rebord de la nacelle dont le fond vint, aussitôt, heurter rudement le sol.
--Allons, ricana-t-il en abandonnant la nacelle pour saisir le câble à deux mains, il faut sacrifier votre petit milliard--à moins, cependant, que vous ne préfériez lui donner votre place et demeurer ici.
--Il y avait encore ceci à quoi tu n'avais pas pensé! rugit l'Américain.