Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 19

Chapter 193,659 wordsPublic domain

_Jeudi, 2 avril_.--C'est décidé, je marche de l'avant! ce point bien établi, et l'esprit à peu près dégagé de la pensée de Séléna, je reprends mes études sur le soleil... les taches que j'ai observées à la surface du disque, dès mon départ de Mercure, ont changé de place...

Je constate l'exactitude du rapprochement fait par un astronome français entre la pesanteur terrestre qui varie d'intensité de l'équateur aux pôles et la rotation des taches solaires dont la vitesse est proportionnelle à la latitude.

Il m'a suffi, pour arriver à cette certitude, de suivre, pendant toute cette journée, dans leur marche sur le disque du soleil, trois taches situées, l'une à l'Équateur, l'autre au 15° de latitude, et l'autre au 38° degré de latitude: la première me donne, pour l'évolution complète autour de l'astre, une période de 24 jours et demi; la seconde une période de 25 jours et deux heures; la troisième une période de 27 jours.

Il m'a été impossible, de la position que j'occupe dans l'espace, de suivre la tache au delà du 38°; mais il est à présumer que la rapidité de rotation va diminuant, progressivement de latitude en latitude jusqu'au pôle.

Je ne puis guère mieux comparer cette rotation de surface qu'à celle d'un Océan enveloppant un globe et qui tournerait plus lentement que lui, et de moins en moins vite, de l'Équateur aux pôles.

Le génie sublime, qui se nomme Galilée, avait, dès l'an 1611, déterminé cette rotation que ses prédécesseurs avaient seulement constatée; Fabricius, Kepler, Jordano Bruno, brûlé à Rome pour ses opinions astronomiques!

Nous qui nous enorgueillissons tant de notre amour pour la science, serions-nous, comme nos ancêtres, prêts à confesser notre foi sur le bûcher? j'en doute.

Et pourtant, moi!...

Oh! souffrir mille morts, revoir ma planète natale et y vivre quelques minutes seulement pour mourir en emportant la persuasion que mon nom passera à la postérité!

Grâce à mon télescope, dont j'ai eu soin d'obscurcir fortement les oculaires, je puis me livrer à des études intéressantes sur l'astre central: à cette courte distance, la _photosphère_ m'apparaît nettement en tous ses détails, résille sombre qu'illuminent de ci de là, irrégulièrement, mais en quantité considérable, des points lumineux.

Ce sont ces points lumineux,--dont la totalité, d'après l'Américain Langley, représente à peine la cinquième partie de la surface solaire,--qui produisent la lumière et la chaleur: qu'arriverait-il si leur nombre venait à augmenter ou à décroître? la mort pour les planètes que ses rayons vivifient, la mort par la calcination ou le froid!

Constaté en même temps l'inégalité de chaleur et de lumière projetée par ses grains lumineux, lesquels, suivant leur distance au centre du disque solaire, varient comme intensité de l'unité au cinquième... de cela faut-il conclure, comme le P. Secchi, à l'existence, autour du Soleil, d'une couche atmosphérique mince et absorbante? je me réserve d'étudier cette question.

_Vendredi, 3 avril_.--En m'éveillant, je me sens la tête lourde comme du plomb; c'est à peine si je puis ouvrir les yeux; j'ai les paupières enflammées, la pupille de l'oeil me cuit horriblement: conséquences fatales de mes études d'hier.

Vais-je donc tomber malade, au moment même où je suis près de soulever le voile qui enveloppe l'inconnu?

Si je me reposais! demain, peut-être...

Non, demain, peut-être serai-je mort... ou bien une cause quelconque peut me ramener en arrière... j'ai soif de savoir... travaillons, arrachons à la nature ces secrets qui m'attirent.

Grand Dieu! quel spectacle merveilleux... là, sous mes yeux, rapprochée de moi, grâce au télescope, à une distance de quelques milliers de kilomètres à peine, la masse solaire m'apparaît, bouleversée, tordue dans des convulsions titanesques; ici, la photosphère se crève, s'arrache, semble s'envoler dans l'espace en effilochures étincelantes... là, elle se creuse en gouffres insondables, remplis de vertigineux tourbillons, au fond desquels apparaît, tache plus sombre, le sol lumineux, en combustion, à travers des nuages de vapeurs qu'éclaire une lueur d'incendie formidable.

C'est à peine si ma stupeur me laisse la lucidité d'esprit suffisante pour faire quelques constatations scientifiques; mesuré au micromètre, l'un de ces gouffres accuse huit cent mille kilomètres de diamètre!

Et pendant des heures, je reste là, immobilisé dans ma stupéfaction, les yeux rivés sur cette lave gazeuse qui s'élève de ce trou formidable comme du fond d'un volcan, déborde sur la surface photosphérique, formant, tout autour, comme un bourrelet incandescent, et s'écoule vers son point d'origine en filets lumineux.

Nul doute, j'assiste à la formation de ces taches que, depuis des siècles, les astronomes ont prises successivement pour des nuages, des montagnes, des éruptions volcaniques, d'immenses scories.

Wilson seul a eu raison: les taches solaires sont des cavités dont le fond, quoique étincelant, paraît sombre à côté de la photosphère.

Je n'en puis plus, je suis brisé; c'est à peine si j'ai la force de gagner mon hamac, à tâtons, car mes paupières sont tellement gonflées que je ne puis ouvrir les yeux...

_Lundi, 6 avril_.--Hier et avant-hier, je suis resté couché, dans l'impossibilité absolue de faire un mouvement et dans un état de cécité presque absolu; un moment, j'ai craint d'être aveugle pour le restant de mes jours.

Le restant de mes jours! amère dérision!... la mort est là qui me guette; j'étouffe, mes poumons fonctionnent de plus en plus difficilement, c'est du feu que je respire, et quinze millions de lieues me séparent encore du Soleil.

La perspective de la mort prochaine me rend mon énergie et, ce matin, bien que n'y voyant presque pas, je me lève et me traîne jusqu'à ma lunette.

La perturbation solaire constatée les jours précédents s'est un peu apaisée; la curiosité me prend de compter les taches; leur nombre a augmenté dans une proportion notable; là encore, je trouve la confirmation des lois établies par nos astronomes terrestres et d'après lesquelles la surface solaire est animée d'un mouvement de flux et de reflux d'une régularité certaine: tous les onze ans, le nombre des taches, des éruptions et des tempêtes solaires arrive à son maximum puis décroît, pendant sept ans et demi, jusqu'à ce qu'ayant atteint son minimum, il remonte à son maximum auquel il arrive dans une période de trois ans et demi... l'époque à laquelle je me trouve est bien celle indiquée pour le maximum de la marée solaire; de là les phénomènes constatés avant-hier.

Dieu! que je souffre! l'objectif échauffé me brûle douloureusement, il m'est impossible de manoeuvrer la lunette, dont le métal emmagasine la chaleur que dégage l'air surchauffé contenu dans le tube... il me faut renoncer à mes études ou tout au moins, j'abandonne mon télescope et me livre à quelques observations spectroscopiques sur la _couronne_.

Je constate la présence de ce nuage de corpuscules solides, qui forme autour du Soleil une ceinture dont l'étendue va jusqu'à la Terre, certainement; sans cesse lancés dans l'espace par les éruptions solaires et sans cesse retombant sur l'astre qui les produit, ces corpuscules, éclairés par les rayons lumineux, produisent ce que l'on appelle sur Terre la _lumière zodiacale_.

Est-ce également à eux, qu'il faut attribuer les perturbations observées dans la marche de Mercure? Question intéressante entre toutes, et que je me réserve de résoudre, car du même coup se trouvera résolue aussi la question de la planète intramercurielle découverte par Le Verrier.

Je me rappelle maintenant une longue dissertation dont Mickhaïl Ossipoff nous a bercés à l'Institut des Sciences, il y a de cela plusieurs années, au sujet des projections des matières solaires, s'élevant, avec une vitesse de 267 kilomètres par seconde, jusqu'à des hauteurs dépassant parfois 80,000 kilomètres, disait-il...

Ce pauvre collègue a fait une profonde erreur; ces projections ont une vitesse bien moindre; seulement la matière disséminée dans l'espace,--et un moment invisible,--reparaît, comme une vapeur qui se refroidit et devient, en quelques instants, visible sur toute sa longueur.

_Mardi, 5 avril_.--Quoique à demi-suffoqué par la température du wagon, je continue mes études spectroscopiques et mes calculs.

La _couronne_ est très dense jusqu'à cinq cent mille kilomètres à l'entour du globe solaire.

De la _chromosphère_ où se produisent les immenses tourbillons, baptisés du nom de taches, je ne puis rien apercevoir qu'un formidable océan de feu, formant la seconde enveloppe du Soleil.

Quant à la _photosphère_, elle ne paraît ni solide, ni liquide, ni gazeuse, mais semble composée, comme les nuages terrestres, de particules mobiles, et danse sur un océan de gaz d'un poids et d'une cohésion formidables.

Bien que souffrant épouvantablement, je parviens à analyser la composition de la masse solaire elle-même, et j'identifie au spectroscope les 450 lignes noires caractérisant le fer en combustion et à l'état gazeux, les 118 du titane, les 75 du calcium, les 57 du manganèse et les 33 du nickel.

Je reconnais en outre les traces du cobalt, du chrome, du sodium, du barium, du magnésium, du cuivre, du potassium, enfin de l'hydrogène et de l'oxygène à une très haute température.

Mon chronomètre marque quatre heures de l'après-midi... je ne puis plus continuer... les instruments s'échappent de mes mains, ma tête résonne d'un bourdonnement infernal...--tout danse autour de moi... je perds la notion du réel...--ma vue s'obscurcit... ma poitrine ne se soulève plus... il me semble que mon coeur cesse de battre... Est-ce la mort?

_Jeudi, 9 avril_.--Je mets cette date au hasard, ne sachant au juste combien de temps je suis resté dans l'état comateux duquel je viens de sortir.

J'ai été éveillé tout à l'heure par un sentiment de fraîcheur relative; il m'a semblé que c'était une résurrection; j'étais étendu sur le plancher; au milieu de mes instruments.

Quoique faible, je me suis traîné jusqu'au thermomètre: il marque 65 degrés...; le jour où m'est arrivé l'accident dont je parle à la page précédente, il marquait près de 80 degrés.

J'éprouve un sentiment de bien-être incroyable, mais purement physique; ma tête est encore lourde, il est vrai; mais le sang paraît circuler librement et je respire avec facilité.

Le meuble est à ma portée, j'étends la main, je prends sur une tablette un carafon d'eau-de-vie et je le vide à moitié.

Réconforté, je me dresse sur mes pieds et, me cramponnant des mains aux parois, je marche à ma lunette!

Malédiction! le micromètre m'accuse dans le diamètre du disque solaire une diminution sensible.

Au lieu d'avancer, je recule... ou plutôt, je tombe!

Que s'est-il passé? par suite de quel phénomène ai-je été arraché à la puissance attractive de la lumière pour rouler dans l'espace?

Question peu intéressante, d'ailleurs; le pourquoi importe peu, je constate le fait, cela suffit.

Toute la journée je demeure immobile, les yeux rivés à la lunette; l'astre du jour s'éloigne dans l'infini, son diamètre décroît, en même temps, le thermomètre baisse... baisse...

Si près de toucher au but... et puis, plus rien! c'est épouvantable! j'ai peur de devenir fou de rage!

Cette constatation de mon impuissance me retombe sur le crâne comme une masse de plomb.

Je me couche et je m'endors.

_Dimanche, 12 avril_.--Voici deux jours que je n'ai pas eu le courage de tracer une ligne.

Idiotisé, je suis demeuré étendu sur mon hamac, insouciant du sort qui m'attend, ne pensant qu'à une chose: à ce réveil qui me désespère.

Oh! approcher de la fournaise, y tomber même et être dévoré par les océans de feu!... mais auparavant, voir, contempler, avoir, ne fût-ce que pendant quelques secondes, conscience des secrets de cette merveille!

Mais non, le rêve est terminé... l'infini m'a tenté et l'infini m'absorbe... pour l'éternité, je vais rouler ainsi, masse inerte et sans cause, à travers les espaces étoilés.

Puisse Dieu avoir pitié de moi et me faire mourir vite!...

_Mardi, 14 avril_.--C'est la fin... la chute se précipite... et de nouveau, la vision de Séléna me hante.

Va-t-elle donc se dresser devant moi jusqu'à ce que mes paupières soient closes par le doigt de la mort.

Séléna... Séléna... pardon!

Ici se terminait le carnet de notes prises par Sharp au cours de son voyage et que, suivant sa promesse, il avait remis à Mickhaïl Ossipoff.

Quand celui-ci, tout rêveur et l'esprit obsédé par les révélations scientifiques qu'il venait de parcourir, eut refermé le carnet, la jeune fille se leva et marchant droit, la main tendue, vers l'ancien ennemi de son père:

--Monsieur Sharp, dit-elle avec un sourire adorable, alors que vous croyiez mourir, votre dernière pensée a été pour regretter le mal que vous m'aviez fait... j'ai donc tout lieu de croire que ce regret est sincère... voici ma main, je vous pardonne.

Et, enveloppant d'un regard enchanteur Gontran qui, les sourcils froncés, l'écoutait parler:

--Je compte que tous ceux qui ont pour moi quelque sympathie, quelque affection, feront comme moi.

L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg fit une grimace qui ressemblait à un sourire et, après avoir balbutié, en guise de remerciements, quelques paroles inintelligibles, il retomba dans une rêverie sombre.

Farenheit avait écouté, immobile et silencieux, la lecture faite à haute voix par Ossipoff.

Il semblait que le récit des transes épouvantables par lesquelles avait passé son ennemi, n'eût en rien affaibli la haine qu'il lui avait vouée.

Les yeux fixés à terre, étirant avec rage sa grande barbe, mordillant nerveusement ses lèvres, indice, chez lui, d'une irritation à grand peine contenue, il demeura dans cette posture durant de longs moments, indifférent aussi bien à la causerie amicale de Gontran et de Séléna qu'aux moqueries railleuses de Fricoulet.

Soudain, comme prenant une détermination subite, il se redressa, s'approcha de M. de Flammermont et lui touchant l'épaule du bout de son doigt osseux:

--Cher monsieur, dit-il, je désirerais vous parler.

--Je vous écoute, sir Jonathan.

L'Américain secoua la tête.

--C'est en particulier que doit avoir lieu notre entretien.

Gontran se leva, passa son bras sous celui de l'Américain, et descendant avec lui la colline, s'arrêta sous les premiers arbres de la forêt mercurienne.

--Voyons, dit-il, de quoi s'agit-il?

--Je voudrais vous demander un grand service!

--Je suis tout à votre disposition et, si cela est en mon pouvoir, considérez le service demandé comme déjà rendu.

Ces paroles valurent au jeune homme une de ces poignées de main dont les habitants du Nouveau-Monde sont coutumiers, et qui manqua de lui désarticuler l'épaule.

--Voici ce dont il s'agit, dit Farenheit; par suite de la priorité que M. Ossipoff prétend avoir sur moi, je suis obligé de renoncer à ma vengeance sur ce misérable Sharp... d'un autre côté, la vie en commun avec ce gredin qui m'a ruiné et qui a tenté de m'assassiner est impossible...

--Cependant, mon pauvre sir Jonathan, que voulez-vous faire?

--Ce que je veux faire, grommela le Yankee... je veux m'en aller.

Gontran ouvrit des yeux démesurés.

--Serait-il devenu fou? songea-t-il.

Mais, comme s'il eût deviné la pensée du jeune homme, Farenheit répliqua:

--Vous vous demandez si j'ai bien toute ma raison; rassurez-vous, jamais de ma vie je n'ai eu si pleinement la tête à moi; donc, je vous le répète... je veux m'en aller... je veux regagner la Terre, et le service que j'avais à vous demander était de m'aider à accomplir ce projet.

Pour le coup, le jeune comte poussa une bruyante exclamation, tout en agitant, dans un geste désordonné, ses bras en l'air.

--Moi! dit-il enfin, lorsque sa suffocation première fut passée, vous avez compté sur moi pour...

Il s'arrêta, étranglé par une irrésistible envie de rire.

--Mais ce que vous me demandez là est impossible! reprit-il au bout de quelques instants.

--Impossible! et pourquoi?

M. de Flammermont allait répondre la vérité: à savoir qu'il était le dernier homme auquel on pût demander un service semblable.

Mais, heureusement, il réfléchit à l'imprudence d'un semblable aveu et, transformant soudainement sa physionomie:

--Parce que, répliqua-t-il, nous sommes à une distance telle de la Terre, que, pour le moment du moins, il est inutile de songer à nous rapatrier...

--Ah! bah! fit railleusement une voix derrière eux.

Du même mouvement, les deux hommes se retournèrent et aperçurent Fricoulet. Celui-ci s'avança vers eux:

--Je commence, dit-il, par vous adresser mille excuses d'avoir entendu une partie de votre conversation; mais vous éleviez si fort la voix, qu'elle est venue jusqu'à mon oreille... heureusement pour vous, sir Jonathan.

Tandis que M. de Flammermont avait un haut-le-corps de surprise, en entendant son ami parler de la sorte, l'Américain se précipita vers l'ingénieur, et, lui serrant les mains à les briser:

--Alors, vous croyez... balbutia-t-il.

--Je crois que Gontran n'a point suffisamment étudié la question, ce en quoi il a suivi, d'ailleurs, l'exemple de M. Ossipoff et du citoyen Sharp.

--Que veux-tu dire?

--Qu'aucun de vous trois, en calculant la route que va suivre la comète, n'avez tenu compte des perturbations planétaires.

--Eh! riposta le jeune comte avec un mouvement d'épaules fort accentué, que nous importent les perturbations?...

--Énormément; et si tu veux m'écouter quelques instants, tu te rangeras à mon avis; la comète qui nous emporte étant beaucoup plus légère que les différents mondes dont elle va couper l'orbite, se trouvera forcément influencée par eux; si bien que la courbe suivie par elle ne sera plus régulière, mais formera une succession de sinuosités infléchies vers les planètes à proximité desquelles elle passera... Or, si mes calculs sont justes, une de ces sinuosités les plus accentuées sera celle que provoquera l'attraction terrestre.

M. de Flammermont hochait la tête.

--À quelle distance comptes-tu donc que nous passerons de notre monde natal?

--Peuh! à deux millions de lieues à peine... c'est-à-dire que la queue de notre comète enveloppera la Terre tout entière.

--Mais, n'en peut-il résulter rien de fâcheux pour nos compatriotes? demanda Farenheit un peu inquiet.

--Ce sont là des choses qu'on ne peut savoir... si, par hasard, c'est le carbone qui se trouve dominer dans l'appendice caudal du monde que nous chevauchons, il pourra résulter un empoisonnement partiel ou même une asphyxie générale de la race humaine.

Le Yankee poussa une exclamation épouvantée.

--Ce serait plus grave encore, poursuivit Fricoulet, si c'était le noyau lui-même qui heurtât la Terre; un continent défoncé!... un royaume écrasé... Paris ou New-York pulvérisés... voilà quelles seraient certainement les moindres conséquences d'une semblable rencontre.

Sir Jonathan s'était redressé, tout pâle.

--_By God!_ gronda-t-il d'une voix étranglée, les États-Unis détruits! mais ce serait la fin du monde!

Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de sourire de ce formidable orgueil national.

--La fin du Nouveau-Monde, tout au moins, ajouta Gontran.

--Rassurez-vous, sir Jonathan, poursuivit Fricoulet; chose semblable n'arrivera pas... du moins, cette fois. D'ailleurs, le grand Arago a calculé qu'il y avait 280 millions de chances contre une, pour qu'une comète ne heurtât pas la Terre, dans son vol à travers l'espace... déjà, à deux reprises différentes, notre planète natale a traversé la queue de la comète de Biéla sans en recevoir aucun autre dommage qu'une pluie d'aérolithes et d'étoiles filantes.

L'Américain respira bruyamment, le coeur délivré d'une lourde angoisse.

--Alors, dit M. de Flammermont, tu penses qu'il ne serait pas déraisonnable de songer à rejoindre la Terre?

--Mon cher ami, répondit gravement l'ingénieur, lorsque des gens ont été assez fous pour entreprendre la vertigineuse folie que nous avons entreprise, plus ils déraisonnent et plus, à mon avis, ils sont près de la vérité.

--Cependant, deux millions de lieues?...

--Nous en avons bien fait trente millions...

--C'est vrai, mais les conditions n'étaient pas les mêmes.

--Qu'importent les conditions à des hommes comme nous.

--Serais-tu donc prêt à tenter l'aventure?

--Absolument, je commence à avoir la nostalgie du boulevard Montparnasse... et puis, à te dire vrai, la conversation du vieil Ossipoff n'a rien de distrayant... Fédor Sharp me répugne; quant à Mlle Séléna, elle est bien charmante, cela, je suis obligé de le reconnaître... malheureusement, elle est ta fiancée et cette situation de bourreau futur...

--Alcide! grommela Gontran en fronçant les sourcils...

--Que veux-tu, mon cher, c'est plus fort que moi; je déteste cette institution qu'on nomme le mariage et j'ai la femme en suprême horreur; donc, je le répète, Mlle Séléna qui, en toute autre circonstance, me serait peut-être sympathique, me porte épouvantablement sur les nerfs, du moment que tu dois l'épouser un jour ou l'autre... Ma conclusion est que je suis tout disposé à accompagner sir Jonathan et à tenter de rejoindre mon gîte.

--Mais je suis perdu! s'exclama involontairement M. de Flammermont, tu sais bien que, sans toi...

Par prudence, il n'acheva pas sa phrase.

--En ce cas, viens avec nous, répliqua l'ingénieur.

--Abandonner Séléna!... Y songes-tu?

--Décide le vieil Ossipoff à nous accompagner.

--Tu le connais, et tu sais bien qu'il n'y consentira jamais avant d'avoir accompli le voyage circulaire qu'il s'est proposé.

--En ce cas, lâche le père et enlève la fille.

Gontran eut un haut-le-corps magnifique.

--Je suis un honnête homme, répondit-il avec dignité.

Fricoulet eut un geste d'impatience.

--Eh! grommela-t-il, tu ne peux pourtant pas nous contraindre à un exil éternel... Il te plaît de courir le monde céleste, à ton aise; mais ne nous empêche pas de profiter de cette occasion qui ne se représentera peut-être jamais plus, de revoir la mère-patrie...

Une perplexité terrible était peinte sur le visage de M. de Flammermont.

--Songe, poursuivit l'ingénieur, qu'il n'y a pas de raison pour que cette course au clocher prenne jamais fin... Quand il aura visité les mondes connus, Ossipoff voudra passer aux mondes inconnus... Tout cela prendra du temps, et, lorsqu'enfin il te sera loisible, en ce qui concerne Séléna, de passer du futur au présent, vous serez tous deux tellement vieux, tellement fatigués, que vous n'aspirerez plus qu'à une chose: l'éternel sommeil.

Et, se croisant les bras comiquement:

--Entre nous, ton rôle de perpétuel fiancé commence à devenir ridicule, et il serait grand temps que M. le Maire arrangeât cette situation-là.

--Tu as raison, répondit Gontran, la mine toute déconfite, parfaitement raison... mais comment faire?

--Prendre toutes nos dispositions en vue du départ... et, au dernier moment, nous agirons.

--De quelle façon?

--Cela, on ne peut encore le savoir... tout dépendra des circonstances;... pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, mais du moyen à employer pour nous en aller d'ici.

--Et ce moyen, est-ce que tu l'as?

--Presque.

Le jeune comte et Farenheit s'approchèrent curieusement de l'ingénieur.

--Quel est-il? demandèrent-ils simultanément.

--Un ballon.

Un double cri de surprise répondit à ces deux mots.

--Vous n'y pensez pas, dit aussitôt l'Américain; partir d'ici en ballon!... Franchir, en ballon, deux millions de lieues à travers l'espace, c'est insensé!

L'ingénieur les considérait tous les deux avec calme.

--Pourquoi, insensé! répliqua-t-il; comme je vous l'ai dit tout à l'heure, la queue de la comète qui nous porte va, à un moment donné, s'étendre jusqu'à la Terre... une fois dans l'atmosphère terrestre, il nous suffira d'ouvrir la soupape pour mettre le pied sur notre planète natale.