Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 18

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À ces mots, il attacha solidement à l'une des oreillettes de l'obus l'extrémité du filin métallique qu'il avait eu la précaution d'emporter et revint sur ses pas, déroulant derrière lui le câble, au fur et à mesure qu'il s'éloignait.

Tout à coup, au bout d'une centaine de mètres, il s'arrêta; il venait de sentir le sol sous ses pieds et, en même temps, l'extrémité de l'amarre étant entre ses mains, il se la lia autour du corps et fit signe à Gontran de venir le rejoindre.

Le jeune comte, dont la curiosité décuplait les forces et le courage, l'eut rejoint rapidement, puis, sur les indications de son ami, il s'attela lui aussi au filin et, tous deux, exigeant de leurs muscles toute l'énergie dont ils étaient capables, ils se mirent à gagner le bord, traînant après eux la masse métallique énorme qui, en raison de son peu de pesanteur et de la densité extrême du liquide, glissait à la surface comme un traîneau sur la glace.

Enfin, après deux heures d'efforts acharnés, la poitrine sèche, le corps trempé de sueur et calciné par le soleil, ils tombèrent épuisés sur le rivage où ils demeurèrent inertes, anéantis, pendant quelque temps.

Un bruit léger leur fit dresser l'oreille et les tira de leur torpeur. Fricoulet se dressa sur son coude et écouta, alors, se penchant vers M. de Flammermont:

--Si je ne me trompe, dit-il, le Sharp dévisse ses écrous et se prépare à sortir.

Gontran fit un bond formidable, l'ingénieur le saisit par le bras.

--Si tu aimes Séléna, dit-il avec autorité, tu vas me jurer de ne rien faire, de ne rien dire que je ne t'y aie autorisé, de demeurer vis-à-vis de ce misérable aussi calme, aussi indifférent que si tu ne le connaissais pas, sinon, je te plante là et tu te débrouilleras avec Ossipoff comme tu l'entendras.

Gontran, muettement, étendit la main.

--J'ai ton serment, reprit Fricoulet, cela me suffit; maintenant, écoute moi... Le Sharp va sortir, mais à peine aura-t-il mis le pied dehors, qu'il lui arrivera ce qui vous est arrivé à Farenheit et à toi, il tombera asphyxié... aussitôt, nous nous précipiterons sur lui et nous le réintégrerons dans sa coquille où nous l'accompagnerons. Là, nous le ferons revenir à lui et nous causerons tout à notre aise.

Comme il achevait ces mots, une exclamation retentit, suivie d'un bruit sourd.

C'était Fédor Sharp qui, suivant les prévisions de Fricoulet, venait de tomber à la renverse, le visage déjà noirci et les yeux sanguinolents.

Les deux amis sautèrent sur lui, le saisirent l'un par les épaules, l'autre par les jambes et, sans perdre un instant, le transportèrent sur un des coussins circulaires de l'obus.

Dix minutes après, Gontran et Fricoulet, débarrassés de leur casque, étaient moelleusement enfoncés dans les capitons du divan; dans leur main droite ils tenaient un revolver, dans l'autre, un verre rempli jusqu'au bord d'un excellent porto dont les soutes de l'obus avaient été abondamment pourvues, lors du départ du Cotopaxi.

--Mon Dieu! dit Fricoulet en humectant ses lèvres dans le liquide odorant, que c'est bon de se sentir chez soi!

Et choquant son verre contre celui de M. de Flammermont:

--À la santé de cet excellent M. Sharp, dit-il plaisamment.

Un profond soupir attira leur attention du côté du malade qui manifestait ainsi son retour à la vie, en accentuant cette manifestation par des frémissements des jambes et des bras.

--Attention, fit Gontran, le gredin revient à lui!

--Je t'en supplie, dit Fricoulet, ne te sers pas d'expressions semblables, sinon ma combinaison échouera.

--Mais tu ne m'en as pas parlé de ta combinaison!

--Peu t'importe, du moment qu'elle a pour but de te sauver.

En ce moment, Sharp se redressa sur le coussin, frotta longuement ses paupières de ses poings fermés, comme quelqu'un qui se réveille d'un long sommeil, puis soudain il demeura immobile, frappé de stupeur à la vue des deux hommes qui le regardaient en souriant.

Ensuite, il voulut crier, mais la voix s'étrangla dans sa gorge; il voulut se lever, mais les deux canons de revolver, braqués sur lui, l'immobilisèrent.

--Mon cher Gontran, dit alors Fricoulet en souriant, voudrais-tu me faire le plaisir de me présenter à l'estimable M. Sharp?

Et voyant que M. de Flammermont avait toutes les peines du monde à contenir son indignation, il ajouta:

--Mon ami Gontran éprouve à vous retrouver, après si longtemps, une émotion si profonde que vous le voyez, la joie le rend muet, mais, moi, qui n'ai pas les mêmes raisons que lui d'être ému en vous voyant, je tiens à vous dire qui je suis: je m'appelle Alcide Fricoulet, je suis ingénieur et, si Mickhaïl Ossipoff a pu, quand même, mettre à exécution ce beau voyage intersidéral dont vous lui avez emprunté l'idée, c'est un peu grâce à moi.

Le visage livide déjà de Sharp, pâlit encore davantage et, dans une crispation nerveuse, ses lèvres blêmes se contractèrent.

--Je vous dis cela, poursuivit Fricoulet, non pour me vanter,--mon ami, M. de Flammermont, peut vous affirmer qu'au point de vue de la modestie, la violette n'est rien auprès de moi,--mais afin que nous nous connaissions bien mutuellement... est-ce compris?

L'ex-secrétaire perpétuel de l'Institut des sciences de Pétersbourg ne répondit pas tout de suite; enfin il se décida à demander d'une voix caverneuse:

--Où voulez-vous en venir?

--À ceci: à bien vous persuader que vous êtes dans notre main et qu'il vous faudra en passer par où nous voudrons... vous devez deviner, n'est-ce pas, que si nous n'avions pas eu besoin de vous, les petits joujoux que voici vous auraient déjà fait sauter la cervelle.

Ce disant, il passait sous le nez du misérable, tout tremblant, le canon de son revolver.

--Oui, monsieur Sharp, poursuivit Fricoulet, nous avons besoin de vous: «On a souvent besoin d'un plus gredin que soi» a dit La Fontaine; nous en fournissons la preuve... d'abord, est-il bien nécessaire de vous démontrer qu'une mort certaine vous attend ici et que tous ceux dont vous vous êtes joué se disputeront le sanglant plaisir de vous envoyer rejoindre les vieilles lunes? Non, n'est-ce pas, vous devez, aussi bien que nous, connaître les sentiments professés, à votre égard, par Mickhaïl Ossipoff, Gontran de Flammermont et Jonathan Farenheit.

Fédor Sharp devint verdâtre.

--Moi seul, j'avais quelque sympathie pour vous, du jour où, enlevant Mlle Séléna, vous mettiez mon ami Gontran dans l'impossibilité de l'épouser; mais, grâce à votre lâcheté et votre inhumanité, nous avons retrouvé Mlle Séléna, en sorte que l'abîme où je voulais empêcher M. de Flammermont de rouler, s'est de nouveau creusé sous ses pas... voilà pourquoi j'ai contre vous une dent personnelle, implacable que je consens à ne point enfoncer dans votre vilaine chair... à une condition.

--Laquelle? murmura le malheureux.

--C'est qu'au cours de vos pérégrinations autour du Soleil, vous aurez indubitablement constaté l'existence de la planète Vulcain.

Sharp fit, sur son coussin, un bond formidable.

--Ah çà!... s'écria-t-il, vous êtes fou!

--Fou!... et pourquoi cela?

--Parce que nul, mieux que moi, ne peut nier l'existence de cette planète enfantée par une illusion d'optique de quelques-uns et l'imagination trop ardente de certains autres.

--Cependant, dit Fricoulet toujours souriant, M. de Flammermont que voici, non seulement croit à Vulcain, mais encore, il n'y a pas vingt-quatre heures de cela, en a observé le passage sur le disque solaire.

Sharp demeura un moment bouche bée, ne sachant si l'ingénieur parlait sérieusement ou bien s'il se moquait de lui.

Enfin, il fit entendre un petit ricanement et, s'adressant directement à Gontran:

--Je voudrais, monsieur, que vous m'expliquassiez, commença-t-il...

Fricoulet lui coupa la parole.

--Les explications, dit-il, d'une voix rude, sont inutiles, la situation est celle-ci: avez-vous, oui ou non, constaté l'existence de Vulcain? si oui, M. de Flammermont vous pardonne d'avoir enlevé sa fiancée et de l'avoir abandonnée, au risque de la faire mourir de faim; en outre, nous nous engageons à vous réconcilier avec Ossipoff et Farenheit; sinon, les joujoux que voici vont débarrasser votre vilaine âme de sa vilaine enveloppe.

--Je crois à l'existence de Vulcain, s'empressa de dire Fédor Sharp, et je suis prêt à l'attester à la face de l'Univers entier.

--En ce cas, mon cher monsieur Sharp, Gontran et moi sommes vos amis, tenez votre promesse... nous tiendrons la nôtre.

Le misérable tendit ses mains que les deux jeunes gens serrèrent en signe de réconciliation, mais non sans une grimace de dégoût.

--Maintenant partons, dit Fricoulet en se levant; les autres, là-bas, doivent être dans une inquiétude mortelle, il est temps d'aller les rejoindre.

--Un moment, déclara Gontran, laisse-moi faire un brin de toilette.

Ce disant, il alla vers le placard et poussa un soupir de satisfaction en constatant que ses effets étaient dans l'état ou il les avait laissés.

Vivement, il enfila un pantalon de nankin, endossa un veston de tissu très léger et compléta cette transformation en se coiffant d'un chapeau de paille de genre dit Panama.

--Tu as l'air d'aller pêcher à la ligne, dit Fricoulet en riant.

--Ou d'en revenir, répliqua le jeune comte, car c'est une fameuse proie que nous avons capturée là.

Vivement, l'ingénieur suivit l'exemple de son ami, puis après avoir endossé leur respirol et fait endosser le sien à Sharp, ils sortirent tous trois de l'obus, fermèrent la porte soigneusement et reprirent le chemin du campement.

Le Soleil commençait à disparaître de l'horizon, lorsqu'ils arrivèrent au pied de la colline mercurielle qui leur servait de refuge.

Là, ils retirèrent leur casque et délibérèrent sur la marche à suivre en vue d'une réconciliation entre Sharp et ses ennemis.

Fricoulet proposait de partir en ambassadeur et de négocier la chose, Gontran, au contraire, était d'avis d'y aller carrément, de voir l'effet que produirait la brusque apparition du misérable sur ceux qui avaient à se plaindre de lui et d'agir suivant les circonstances.

Ce fut ce dernier avis qui prévalut et, lentement, la petite troupe se mit à gravir la croupe boisée que surmontait, éclairée par la lueur éclatante de Vénus, la sphère de sélénium.

Séléna, en apercevant Gontran qui marchait en tête, poussa un cri de joie et courant au jeune homme, les mains tendues, lui dit avec des larmes dans la voix:

--Enfin! vous voilà donc, méchant! si vous saviez dans quelle inquiétude vous nous avez mis.

--Pardonnez-moi, ma chère Séléna, répondit M. de Flammermont, je travaillais à notre bonheur.

À l'appel de la jeune fille, Farenheit était accouru.

--_By God!_ dit l'Américain, il était temps que vous revinssiez, je commençais à devenir fou... le vieux m'a fait démonter et remonter sa lunette plus de quatre fois... il paraît qu'il manque l'un des verres, il est dans une fureur épouvantable... du reste, écoutez-le.

Là-haut, dans l'espèce d'observatoire organisé au sommet de la sphère, on entendait des paroles furieuses entrecoupées de jurons et d'exclamations désespérées.

--Monsieur Ossipoff! appela Fricoulet, monsieur Ossipoff! descendez donc un instant... nous avons quelque chose de fort intéressant à vous communiquer.

Quand le vieillard les eut rejoints, l'ingénieur retourna en arrière, vers Sharp qu'il avait laissé tapi dans un coin d'ombre et revint en tenant le misérable par la main.

Quand il apparut dans le cercle de lumière formé par la lampe de sélénium, ce fut une stupeur qui fit reculer de quelques pas Ossipoff et l'Américain.

Puis soudain, sans dire un mot, Farenheit se précipita les bras en avant, les mains ouvertes, formidables tenailles qui allaient enserrer le cou de l'ex-secrétaire perpétuel.

Heureusement Gontran de Flammermont se dressa entre les deux hommes; en même temps, le vieillard, se suspendant aux basques de l'habit de l'Américain, le tirait en arrière.

--Un moment, sir Jonathan, dit-il d'une voix ferme, cet homme m'appartient avant vous... il a été mon ennemi bien avant d'être le vôtre, vous conviendrez donc que ma vengeance doive s'exercer avant tout autre.

--Votre créance est privilégiée, dit Fricoulet en ricanant.

L'Américain écumait.

--Comment! gronda-t-il, cet homme se sera joué de moi, il m'aura ruiné, il aura tenté de m'assassiner, et je devrais me croiser les bras, tranquillement... oh! non, la loi du Lynch n'est pas un vain mot.

Sharp se tourna vers lui.

--Pardon, sir Jonathan, dit-il avec un sang-froid merveilleux, c'est à tort que vous m'accusez de vous avoir ruiné... que vous avais-je promis? des mines de diamant... eh bien! j'ai tenu plus que je n'avais promis, puisque c'est sur un pays entier de diamant que vous êtes en ce moment.

--Si j'y suis, ce n'est pas ta faute, misérable, gronda Farenheit.

--Votre blessure! riposta Sharp. Bast! dans votre pays fait-on attention à ces détails? En Amérique vous vous donnez des coups de revolver comme des coups de chapeau et vous ne vous en voulez pas davantage pour cela.

L'Américain allait répondre, Ossipoff lui coupa la parole.

--Ce misérable m'appartient et je ne permettrai à personne de porter la main sur lui avant que je n'aie déclaré ma vengeance satisfaite.

Un sourire railleur plissa les lèvres minces de l'ex-secrétaire perpétuel:

--Votre vengeance! répéta-t-il d'un ton sardonique; avant que de chercher par quel supplice de cruauté raffinée vous pourriez vous payer sur ma peau de tous mes forfaits, laissez-moi vous demander si les questions astronomiques vous passionnent toujours comme par le passé?

Un peu interloqué par cette question, Ossipoff répondit après un moment de silence:

--Je ne saisis pas bien le motif de votre demande?

--C'est que j'aurais un marché à vous proposer.

--Un marché!... Lequel?

--Pendant les vingt jours qu'a duré le voyage que je viens de faire dans l'espace, à proximité du Soleil, je me suis livré à des études approfondies sur l'astre central de l'Univers; il m'a été donné de connaître et d'expliquer bien des phénomènes qui plongent, depuis des siècles, les astronomes terrestres dans une stupéfaction profonde... ces études, ces observations, je les ai consignées, au jour le jour, sur un carnet; laissez-moi la vie sauve, pardonnez-moi, acceptez-moi comme un collaborateur dans l'excursion que vous avez entreprise et ce carnet est à vous.

--Jamais! hurla Farenheit, jamais! n'acceptez pas, monsieur Ossipoff! c'est un marché de dupe!

Le vieillard, la tête inclinée sur la poitrine, réfléchissait; enfin, il releva son visage contracté par une profonde émotion et répondit simplement:

--Fédor Sharp, au nom de la science, j'accepte!

--Mais ces notes, répliqua l'Américain, nous les trouverions après votre mort.

--Vous ne trouverez que des chiffons de papier couverts de signes absolument incompréhensibles!

--Mon enfant, demanda Ossipoff en se tournant vers Séléna, consens-tu à oublier ce que t'a fait cet homme?

--Mon père, répondit la jeune fille, si vous pardonnez, je pardonnerai!

--Et vous, monsieur de Flammermont?

--Je mets, à mon pardon, une condition, déclara l'ancien diplomate, c'est que M. Sharp nous dira sincèrement ce qu'il pense de la planète Vulcain.

Il se fit un silence et chacun, sauf l'Américain auquel cette question importait peu, attacha anxieusement ses regards sur Fédor Sharp.

Comme celui-ci paraissait hésiter, un petit bruit sec se fit entendre dans l'ombre: c'était Fricoulet qui armait son revolver.

Sharp tressaillit et d'une voix légèrement tremblante:

--J'ai vu, de mes yeux vu, la planète Vulcain et j'ai constaté que, suivant les pronostics de Le Verrier, elle décrit, autour de l'astre central, un orbe de 33 jours; au surplus, c'est plutôt une masse nébuleuse qu'un monde proprement dit.

Ossipoff devint pâle tout à coup et, se penchant à l'oreille de Gontran:

--Pardonnez-moi, dit-il, et oublions nos discussions; en fait d'astronomie, je ne suis qu'un enfant auprès de vous.

CHAPITRE XII

LA BANLIEUE DU SOLEIL

MERCREDI _25 mars_.--Seul, me voici seul maintenant, en me réveillant, cela m'a semble tout singulier de ne pas voir la jeune fille étendue sur son hamac.

Tout d'abord, la mémoire encore engourdie par le sommeil, je l'ai cherchée, puis soudain, je me suis rappelé ce qui s'était passé la veille; mes calculs établissant nettement l'excès de poids du projectile, excès correspondant, à un gramme près, au poids de Séléna, mes hésitations, mes scrupules, et enfin ma brusque décision.

Pouvais-je, pour une simple question d'humanité, renoncer à cette exploration céleste qui va entourer mon nom d'une auréole de gloire inimaginable? Pouvais-je sacrifier à cette jeune fille le pas gigantesque que mon voyage faisait faire à la science?

Et puis, je commençais à m'y attacher, à cette enfant, si douce, si aimable, et à côté de sa pure silhouette de victime, je me faisais trop l'effet d'un bourreau; c'était comme un remords vivant.

Oui, à tous les points de vue, j'aime mieux l'avoir abandonnée, je ne regrette rien.

_Jeudi, 26 mars_.--Ce matin, j'ai éprouvé la même chose qu'hier; à mon réveil, mes yeux ont tout de suite cherché Séléna... cela me fait une singulière impression...

Bast! je m'y habituerai.

Je suis maintenant à quatre millions de lieues de Mercure. Quel chemin parcouru en quarante-huit heures!

Et ma vitesse va croissant!

À l'aide du micromètre je mesure le diamètre du Soleil, et la dimension augmente pour ainsi dire à vue d'oeil; le projectile vole dans l'espace avec une rapidité vertigineuse. Les calculs me donnent près de quarante kilomètres par seconde.

_Vendredi, 27 mars_.--Cette nuit, j'ai été réveillé par une chaleur intolérable, il me semblait que je fusse dans une fournaise ardente.

Bien qu'à peu près nu, j'avais le corps inondé d'une sueur abondante qui se transformait, sans discontinuer, en un épais nuage de vapeur.

L'intérieur du projectile paraissait en feu; tout d'abord, je crus à un incendie; je me levai précipitamment et reconnus que, par les hublots, pénétrait une lueur rouge, éclatante, qui teintait de sang les objets environnants et moi même.

Vite, à ma lunette!

Spectacle merveilleux! dans l'espace, d'un noir velouté, éteignant, dans sa clarté splendide, tous les astres du firmament, un météore brillant, étincelant, filait avec une rapidité inouïe, balayant l'immensité d'une traînée lumineuse dont j'étais moi-même enveloppé et qui dégageait cette chaleur suffocante qui m'avait éveillé.

C'est une comète, celle de Tuttle, sans doute; elle seule peut, à cette époque, traverser le ciel dans cette position; je consulte mon horaire; la comète de Tuttle a été signalée en 1871... sa période est de treize ans... nous sommes en 1884, c'est bien elle.

Je note ici, pour mémoire, son aphélie qui est de 10,483, son périhélie qui est de 1,030, l'excentricité de son orbite 0,821.

L'orbite de Tuttle coupe, dans le plan de l'écliptique, les orbes de toutes les planètes, dépasse Saturne, atteint son aphélie au bout de treize ans et revient dans notre système, après des millions et des millions de lieues parcourues.

Voilà le véhicule qu'il me faudrait pour parcourir l'immensité interplanétaire!... en place de ce misérable morceau de métal qui me porte!

_Samedi, 28 mars_.--La chaleur a diminué, je respire plus facilement; mesuré au micromètre, le diamètre du Soleil a grandi... je cherche la comète... en moins d'un jour, elle s'est perdue dans l'espace; grâce à ma lunette, je la retrouve là-bas, tout là-bas, à l'horizon sidéral... elle va couper l'orbite de Mercure.

* * *

Toute la journée j'ai fait des calculs et j'ai établi que la comète de Tuttle allait presque certainement rencontrer Mercure... Que va-t-il résulter de ce choc? une comète de moins, sans doute, dans le système solaire.

Tout à coup, la pensée de Séléna me revient à l'esprit; pauvre enfant, c'est la mort implacable qui l'attend... pourvu, mon Dieu! qu'elle ne souffre pas trop!... je suis un misérable!

_Dimanche, 29 mars_.--J'ai passé la nuit sans pouvoir dormir; la pensée du cataclysme horrible qui se prépare m'a tenu les yeux grands ouverts pendant de longues heures...

L'angoisse où j'étais m'ôtait toutes forces; je n'avais même pas le courage d'aller jusqu'au hublot, étudier les deux astres marchant à la rencontre l'un de l'autre.

Pauvre Séléna! pourvu que ses malédictions ne me portent pas malheur!

La chaleur augmente terriblement au fur et à mesure que je m'approche du Soleil; pour arracher mon esprit à la pensée de Séléna, j'examine avec calme les éventualités qui m'attendent; ou bien je vais continuer à marcher droit sur le Soleil, et alors, arrivé à dix millions de lieues, je tomberai sur l'astre central, et brûlé, calciné, volatilisé, je disparaîtrai, matière impalpable, dans le grand Tout... ou bien, je n'atteindrai pas la zone attractive, et, sous l'impulsion de ma vitesse, je contournerai le Soleil et je continuerai ma course.

Pour me distraire, pour dompter ma pensée qui, malgré moi, s'envole vers Mercure et vers Séléna, j'entreprends de vérifier les calculs auxquels ont donné lieu les recherches sur le Soleil. En une journée, j'ai achevé ce travail et je constate l'exactitude de tous les chiffres obtenus.

La nuit vient, mais le sommeil me fuit; alors, je cherche à passer le temps, et prenant la Terre pour point de comparaison, j'établis ceci: le Soleil pesant 5,875 sextillions de kilogrammes, il faudrait, pour lui faire contrepoids 324,000 Terres; le diamètre terrestre est la cent huitième partie du diamètre solaire; l'astre central est, en volume, 1,279,000 fois plus immense que ma planète natale, il est, en outre, 324,000 fois plus lourd qu'elle... Quant à la distance, je trouve qu'un train express, parcourant 60 kilomètres à l'heure, mettrait 266 ans pour aller de la Terre au Soleil.

Ces enfantillages me mènent jusqu'au matin... je ne puis plus résister... il est préférable que je sache à quoi m'en tenir... je cours au hublot, je braque ma lunette sur l'infini, dans la direction que doit occuper Mercure si, dans son abordage formidable, la comète ne l'a pas anéantie...

Ô joie! la planète est là, parcourant, comme les jours précédents, son orbite habituelle... je respire plus librement, comme si l'on m'avait enlevé de dessus la poitrine un poids formidable; Dieu, qui vient de faire un miracle, consentira peut-être à protéger Séléna... il me semble que la mort de cette enfant me porterait un coup funeste.

Brisé par l'angoisse et par l'insomnie, je m'étends sur mon hamac et je m'endors.

_Mercredi 1er avril_.--Lundi, non plus qu'hier, rien à signaler; le véhicule continue sa course sur le Soleil, dont le disque énorme envahit maintenant l'horizon... La lumière est tellement éclatante que j'ai dû couvrir les hublots d'une quadruple épaisseur de crêpe noir, afin de n'être pas aveuglé.

Quelle chaleur terrible, épouvantable!... ma peau, desséchée, se soulève et s'écaille, mes poumons, épuisés par cet air de feu que je respire, fonctionnent douloureusement avec un sifflement qui m'épouvante; il me semble, quand ma poitrine se soulève, que tous mes os craquent...

Que va-t-il advenir?

Je le sens, c'est une mort certaine à laquelle je cours... encore quelques centaines de mille kilomètres et je tomberai, étouffé.

Faut-il revenir en arrière, ou tout au moins contourner l'astre central pour me lancer dans l'infini? rien n'est plus simple; j'ai là, à portée de ma main, les cordelettes qui guident le jeu de l'anneau dont l'obus est entouré; d'un seul mouvement, à peine perceptible, je puis me détourner de mon chemin!

Non, la curiosité m'entraîne, le monde merveilleux et inconnu m'attire... plus près!... encore plus près!