Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 17

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--J'en veux venir au monde qui nous porte, répliqua la jeune fille, et je me demande comment il se fait que deux hommes remplis de savoir, comme vous, mon cher papa, et vous, monsieur de Flammermont, vous n'ayez pas pu prévoir la singulière façon dont nous avons passé de Mercure sur cette comète.

--Par cette seule raison, riposta Ossipoff un peu piqué, c'est que les comètes étant des étrangères à notre monde, qu'elles ne font, du moins la plupart d'entre elles que traverser, arrivant de l'infini pour y retourner, il est absolument impossible de prédire leur apparition.

--Leur apparition... sans doute, mais leur retour, dit Fricoulet, qui ne négligeait aucune occasion de faire enrager le vieux savant; sur les quarante comètes qui ont été reconnues, il y en a, je crois, dix dont la périodicité a été constatée et vérifiée et, si vos suppositions sont justes, celle qui nous porte se trouve précisément faire partie de celles-là... donc...

--Donc, ajouta Farenheit, il devait être facile à vous, dont c'est le métier, de prévoir ce qui nous est arrivé.

--Eh! vous en parlez fort à votre aise, riposta Ossipoff, on voit bien que vous n'entendez rien à tout cela... et puis, j'avais la tête à autre chose qu'aux comètes.

--Très bien! déclara Fricoulet, donnez cette raison-là, soit; mais ne venez pas nous dire qu'il n'était pas possible de savoir qu'à date précise, la comète de Tuttle couperait l'orbite de Mercure; son dernier passage a été signalé en 1871, et comme sa période est de treize ans quatre-vingt-un jours, il suffisait de compter sur ses doigts pour savoir que sa réapparition devait avoir lieu en 1884.

--Mon Dieu! balbutia admirativement Séléna, comment est-on arrivé à pouvoir prédire à coup sûr des choses semblables?

Gontran sourit.

--Il y a quelques dix-huit siècles, dit-il, Sénèque déclarait que «les comètes se meuvent régulièrement dans des routes prescrites par la nature» et il affirmait que la postérité s'étonnerait que son âge eût méconnu une si incontestable vérité... mais ce ne fut qu'en 1758 que les comètes, après avoir épouvanté le monde par leurs brusques et soudaines apparitions, devinrent, grâce à Newton et Halley, des phénomènes célestes d'un ordre purement naturel.

--Je me rappelle avoir vu des dessins tout à fait primitifs, et comme art et comme esprit, représentant des comètes dont la chevelure contenait des épées et des poignards teints de sang, dit à son tour Séléna.

Farenheit haussa les épaules:

--Quels sauvages! grommela-t-il.

--Non pas, déclara Fricoulet, l'année 1557 n'est pas si loin de nous et Ambroise Paré n'était pas un âne... et cependant les comètes avaient encore, à cette époque et aux yeux des gens instruits eux-mêmes, une allure mystérieuse et terrifiante, comme en témoigne la description du chirurgien de Charles IX.

M. de Flammermont, à la mémoire duquel étaient soudainement revenues quelques bribes de _l'Astronomie du Peuple_, déclara doctoralement:

--C'est en 1558[5] seulement que, grâce aux études de Halley, se trouva vérifiée la prophétie de Sénèque: Halley ayant compris que, d'après les lois de l'attraction universelle, la marche des comètes devait décrire une courbe très allongée, calcula le retour de la grande comète de 1680: l'événement lui donna raison et, le 12 mars 1859, date indiquée par l'astronome, l'astre reparut dans le ciel... à partir de ce moment, il fut bien établi que les comètes tournaient autour du Soleil...

--Ni plus ni moins que de vulgaires planètes... mais en suivant un orbe plus allongé.

--N'avez-vous cependant pas dit tout à l'heure, objecta Séléna, qu'il y en avait qui arrivaient de l'infini et qui y retournaient?

--Vous avez parfaitement raison, mademoiselle; mais pour vous faire comprendre cela, il me faudrait vous donner, sur la théorie de la parabole, des explications qui vous ennuieraient certainement beaucoup et, qu'à vrai dire, mon bagage scientifique ne me permettrait peut-être de vous fournir qu'imparfaitement.

--Au point de vue de leur composition même, poursuivit Séléna, est-ce que toutes les comètes ressemblent à celle sur laquelle nous nous trouvons?

--Non, la plus grande partie d'entre elles n'est qu'une simple masse nébuleuse, un amas de matière cosmique sans consistance. C'est une trace vaporeuse, un nuage gazeux...

--Peut-être même n'est-ce qu'une illusion d'optique, murmura M. de Flammermont.

Fricoulet lui marcha fortement sur le pied, et sans donner au vieillard le temps de relever la réflexion, il répliqua:

--Vous oubliez, monsieur Ossipoff, que la grande comète de 1811 avait un noyau solide ne mesurant pas moins de 1089 lieues de diamètres; celle de 1858 en possédait également un de 9000 kilomètres.

--Et celle de 1769 dont le noyau avait 4000 lieues de diamètre! s'écria Gontran.

Farenheit, qui écoutait en bâillant cette conversation, demanda tout à coup:

--Je croyais que le signe distinctif de la comète, c'était la queue... comment donc se fait-il que celle qui nous porte soit privée de cet appendice?

--D'abord, déclara Ossipoff, c'est une erreur de croire que toutes les comètes aient une queue; il en est qui n'en ont pas, comme il en est qui en possèdent plusieurs.

--Pour faire compensation, sans doute, murmura plaisamment M. de Flammermont.

--Ensuite, poursuivit le vieillard, rien n'est moins prouvé que cet ornement caudal manque au monde sur lequel nous chevauchons...

L'Américain laissa échapper un violent éclat de rire.

--En vérité, dit-il, vous plaisantez... ou bien vous voulez me faire croire que je suis myope... À vous entendre, la queue des comètes atteindrait des milliers et des milliers de lieues de longueur... or, vous avouerez que, s'il en était ainsi, nous serions à la première place pour mesurer celle de notre comète... mais il n'y en a aucune trace.

Et se tournant vers l'Orient, il étendait la main pour désigner l'espace infini qu'éclairait seule la lueur douce des étoiles.

Ossipoff ricana d'un air moqueur:

--Parbleu! dit-il, si c'est de ce côté là que vous, la cherchez, je comprends que vous ne la trouviez pas...

L'Américain ouvrit démesurément les yeux.

--_By God!_ grommela-t-il, quelle est cette nouvelle plaisanterie, et de quel côté voulez-vous que je cherche la queue de la comète, sinon du côté opposé à celui vers lequel elle se dirige?

Peu à peu, la colère le gagnait et il s'écria en agitant les bras avec des mouvements désordonnés:

--Nous allons de l'Occident à l'Orient, donc...

Ossipoff eut un sourire de pitié, et regardant M. de Flammermont en lui désignant, d'un coup d'oeil, Jonathan Farenheit:

--_Vulgum pecus!_ murmura-t-il.

Gontran haussa les épaules d'un air de railleuse commisération.

--Ah çà! gronda le Yankee, m'expliquerez-vous?...

--Avec le plus grand plaisir, sir Jonathan; tout comme un grand nombre de vos pareils auxquels jamais ne prend fantaisie d'élever leurs regards vers l'immensité sidérale, vous croyez que la queue des comètes les _suivent_ dans leur cours... c'est là une erreur profonde; cet appendice caudal est toujours opposé au Soleil, comme s'il était l'ombre lumineuse de la comète.

--En sorte, ajouta Fricoulet, que si la queue suit, ou à peu près, la comète lorsqu'elle est avant son périhélie, elle la précède, au contraire, après cette époque.

--En sorte, ajouta Gontran, que dans la situation occupée actuellement par la comète, par rapport au Soleil, c'est sur notre droite qu'il nous faut chercher la traînée lumineuse.

L'Américain se croisa les bras d'un air furieux.

--_By God!_ hurla-t-il, suis-je donc aveugle que je n'aperçois rien, absolument rien?

--Non, mon cher sir Jonathan; vous n'êtes point aveugle; mais il se peut parfaitement que la comète qui nous sert de monture n'ait pas de queue... il y en a comme cela.

--Et de quoi est faite cette queue, cher père? demanda Séléna.

Le vieillard hocha la tête.

--Tu me poses là, ma chère enfant, répondit-il, une question fort embarrassante, attendu que, jusqu'à présent, l'on en est réduit là-dessus à de simples conjectures.

--Mais enfin, vous-même avez bien une opinion?

--Pour moi, je pense que l'on a affaire là à une simple apparence, à un mode spécial des vibrations de l'éther, impressionné par la comète, quelque chose comme un nuage qui se formerait et s'évaporerait sans cesse dans la trace de la comète.

--C'est l'opinion de l'auteur de _l'Astronomie du Peuple_ que vous donnez-la, fit Gontran avec un sang-froid imperturbable.

--En vérité! répliqua Ossipoff... ce n'est pas la première fois que je me rencontre avec ce grand esprit, et ce m'est un inimaginable bonheur.

Il eut un mouvement d'épaules et ajouta:

--D'ailleurs, comme je viens de le dire, jusqu'à présent on ne sait que fort peu de choses de ces mondes étranges qui circulent à travers les Univers, les mettant en rapport les uns avec les autres, comme autant de messagers célestes; voici un siècle et demi à peine que l'on a commencé l'étude des comètes, et que peut-on apprendre en cent cinquante ans?

Sur ces mots, il se dirigea vers l'intérieur de la sphère et gravit pesamment l'escalier qui conduisait à son observatoire.

--Le voilà qui va retomber dans sa contemplation vulcanesque, murmura plaisamment Fricoulet.

Gontran tressaillit, et le tirant à part:

--Dis-donc, fit-il à voix basse, penses-tu qu'une planète puisse affecter une autre forme que la forme sphérique?

L'ingénieur regarda son ami avec étonnement.

--Pourquoi me demandes-tu cela? dit-il.

--À cause de Vulcain, je ne te cacherai pas que ce monde a un aspect bizarre qui m'inquiète.

--Eh! eh! ricana Fricoulet, tu n'es plus aussi convaincu que tout à l'heure de l'existence de la planète intramercurielle.

--_Errare humanum est_, disait notre proviseur du lycée Henri IV.

--Mais il ajoutait: _Perseverare autem diabolicum[6]_, tu t'en souviens?

--Aussi, comme je n'ai rien de _diabolicum_ dans ma nature...

--Tu ne persévères pas dans ton opinion.

--Je ne dis pas cela, seulement...

--Seulement, tu es fort tenté de lâcher Le Verrier et le docteur Lescarbault, n'est-ce pas?

--Je voudrais que tu me donnes ton opinion... car, vois-tu, si ce que j'ai aperçu n'était pas Vulcain...

--C'en serait fait de ton mariage avec Mlle Séléna, ça, c'est certain... Ossipoff t'enverrait promener et il aurait raison; tu l'as assez humilié avec ta découverte.

--Eh! c'est surtout cet imbécile de Farenheit avec son observatoire... enfin, je voudrais te demander un service.

--Lequel?

--Ce serait de monter là-haut et de regarder dans la lunette.

--À quoi cela t'avancera-t-il?

--À être de suite renseigné sur mon sort... cette incertitude me torture...

--Volontiers... attends-moi un moment.

M. de Flammermont accompagna son ami jusqu'au bas de l'escalier et, anxieux, s'assit sur la première marche.

Dans l'intérieur de la sphère, Farenheit, roulé dans sa couverture, dormait déjà à poings fermés; derrière la toile de tente qui faisait à Séléna une sorte de chambrette séparée, la respiration calme et douce de la jeune fille se faisait entendre, semblable au bruissement d'ailes d'un papillon.

--Oh! mon bonheur! murmura Gontran, que de peine j'aurai eu pour te conquérir.

Un appel, chuchoté à voix basse, lui fit relever la tête et dans le carré clair de ciel que découpait dans l'ombre de la sphère l'ouverture supérieure de l'escalier, il aperçut la silhouette de Fricoulet qui se penchait vers lui.

--Pstt!... Pstt!... fit l'ingénieur.

M. de Flammermont se redressa:

--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.

--Monte vite, sans faire de bruit... M. Ossipoff s'est endormi.

Léger comme un sylphe, le jeune comte gravit les marches et se trouva bientôt sur la plate-forme, aux côtés de Fricoulet qui, d'un signe de tête, lui indiquait Mickhaïl Ossipoff, accroupi près de la lunette, les mains croisées sur les genoux, le menton appuyé sur la poitrine; par ses lèvres entr'ouvertes, un souffle puissant passait, troublant le silence d'un bourdonnement sonore.

--Chut! dit l'ingénieur en mettant son doigt sur sa bouche, surveille-le pendant que je vais examiner Vulcain.

Il s'approcha de la lunette, enjamba le corps du vieillard endormi, et braqua l'instrument dans la direction où avait été signalée la planète.

Longtemps il demeura en observation, puis, tout à coup, il tressaillit et il grommela d'une voix sourde:

--Crédié! ce n'est pas possible!

--Quoi? qu'est-ce qui n'est pas possible? demanda Gontran pris d'inquiétude.

L'ingénieur ne répondit pas tout de suite; cramponné à la lunette, il regardait de toutes les forces de son rayon visuel.

--Parle, mais parle donc! supplia le jeune comte.

Fricoulet s'écarta, prit son ami par le bras, et, l'entraînant vers l'escalier, lui dit ce seul mot, impérativement:

--Viens.

En quelques secondes, ils furent en bas.

--Malheureux! dit alors l'ingénieur, sais-tu ce que c'est que cette prétendue planète que tu as découverte?... c'est le boulet que Sharp nous a volé!

Gontran fit un saut formidable.

--Tu es bien sûr? murmura-t-il d'une voix étranglée.

--Aussi sûr que je te vois là... c'est notre boulet qui tombe avec une rapidité vertigineuse et--qui plus est,--qui tombe sur notre comète.

--Grand Dieu!... que faire?... je suis perdu! jamais Ossipoff ne me pardonnera.

Fricoulet se frottait les mains.

--Tant mieux! tant mieux, grommela-t-il, en perdant l'amitié du père tu perds en même temps l'affection de la fille, et tu évites les chaînes dont tu te préparais à te charger.

Et, dans son enthousiasme, il lança son chapeau en l'air, criant:

--Vive la liberté!

Gontran le saisit par le bras, et le secouant rudement:

--Tais-toi, malheureux! gronda-t-il, tais-toi... et si tu ne veux pas que je me tue devant toi, trouve un moyen de me tirer de là.

--Eh! bougonna l'ingénieur, impressionné malgré lui par l'énergie sombre avec laquelle M. de Flammermont avait prononcé ces mots; eh! tu me prends décidément pour ton terre-neuve; depuis que nous avons entrepris cette excursion céleste, voilà déjà plusieurs fois que je me jette à l'eau pour te sauver, cela devient fatigant, à la fin... surtout qu'il s'agit de faciliter une chose contraire à mes principes: ton mariage.

Gontran lui prit les mains.

--Je t'en supplie... dit-il, voyons, tu es mon ami, presque mon frère.

--C'est précisément pour cela...

--Me préfères-tu donc mort que marié?... demanda M. de Flammermont.

--Mort!

--Je te jure que si, lorsque l'aube se lèvera, tu n'as pas trouvé un moyen de me sauver, je me tuerai.

Fricoulet semblait en proie à une indécision profonde.

--Écoute, dit-il enfin; cette fois-ci encore, je vais faire l'impossible... car c'est l'impossible vraiment, que de faire prendre au vieil Ossipoff des vessies pour des lanternes.

--Oh! tu es bon! balbutia le jeune comte.

--Dis que je suis bête! répliqua l'ingénieur d'un ton bourru.

--Mettons que tu es bête, car je ne veux pas te contrarier, et dis-moi comment tu vas t'y prendre?

--Je vais commencer par mettre le vieux dans l'impossibilité de constater la transformation du soi-disant Vulcain en obus de Sharp.

--Et pour cela?

--Pour cela, il me faut remonter là-haut; si le bonheur veut qu'Ossipoff continue son petit somme, tout ira bien...

Il revint au bout de cinq minutes, tenant à la main un petit objet qu'il montra, en souriant, à M. de Flammermont.

--Qu'est-ce que cette machine-là? demanda celui-ci en écarquillant les yeux.

--Tout simplement l'objectif de la lunette.

--Que va-t-il dire, quand il s'apercevra de cela?

--Il dira ce qu'il voudra; l'important, c'est qu'il ne puisse suivre l'obus dans sa chute.

Et, faisant disparaître la lentille dans sa poche:

--Maintenant, ajouta-t-il, il faut nous préparer au départ.

--Comment! au départ! s'écria Gontran en sursautant.

--Oui, nous allons au devant de Sharp.

M. de Flammermont serra les poings avec fureur.

--Ah! le gredin! grommela-t-il, nous allons donc enfin mettre la main dessus.

--Oh! oh! répliqua l'ingénieur, si tu veux arriver à un résultat, il faut mettre une sourdine à ta rancune... Sharp peut être tout ce que tu voudras: un voleur, un assassin, un être indigne de toute pitié, mais comme c'est lui qui tient ton bonheur entre ses mains, il faut le traiter avec douceur.

Gontran écoutait parler Fricoulet, doutant de ce que ses oreilles entendaient.

--Je t'avouerai, dit-il, que je ne comprends pas un mot à tout ce que tu me racontes.

--Nous causerons de cela en voyageant, répondit l'ingénieur; le plus urgent est de nous mettre en route.

Quelques instants après, les deux amis quittaient sans bruit le campement; tous deux avaient revêtu leur respirol; Gontran emportait la lunette marine de l'Américain; Fricoulet tenait à la main sa lampe électrique portative, dont le réflecteur projetait, à cinquante mètres en avant, un faisceau lumineux grâce auquel ils se dirigeaient comme en plein jour.

Quand les premières flèches solaires s'élancèrent par delà l'horizon, Gontran et son compagnon avaient franchi environ une soixantaine de kilomètres; devant eux, une vaste étendue d'un liquide grisâtre, étincelante comme un miroir d'argent bruni, leur barrait la route.

Gontran poussa un cri de désappointement.

--Comment faire? murmura-t-il.

Fricoulet, qui fouillait l'horizon à l'aide de sa jumelle marine, fit un brusque mouvement, demeura quelques minutes encore, immobile, penché en avant comme attiré par un spectacle du plus puissant intérêt; puis passant l'instrument à son compagnon:

--Regarde, dit-il simplement.

Au loin, sur cet océan bizarre, une masse apparaissait, flottant à la surface, et tranchant, par son aspect blanchâtre, sur le liquide sombre qui l'entourait.

On eût dit une bouée marine gigantesque sur laquelle les rayons du soleil se réfléchissaient comme en un miroir métallique.

--Sharp! s'exclama M. de Flammermont...

--Oui, répondit l'ingénieur en appliquant son tube parleur sur l'ouverture pratiquée à la partie supérieure du casque de Gontran, oui, c'est le boulet de Sharp qui, suivant mes prévisions, est venu tomber dans cet océan cométaire.

Le jeune comte se livra à une mimique désordonnée.

Fricoulet fit signe de la tête qu'il avait compris.

--Comment allons-nous faire, te demandes-tu, pour nous emparer du véhicule et de son contenu? Ça va être la chose la plus simple du monde: ou bien, cette nappe d'eau que nous avons en face de nous et que j'ai baptisée, peut-être bien à tort, du nom d'océan, n'est qu'un marais sans profondeur; en ce cas nous rejoindrons l'obus à pied, _pedibus cum jambis_; ou bien, nous enfoncerons et alors nous aviserons à nous construire une sorte de radeau.

--Un radeau! riposta M. de Flammermont, mais pour cela il nous faudrait revenir au campement, couper les arbres de la forêt mercurielle et les transporter ici, outre que ce serait là une besogne formidable, Ossipoff nous mettrait la main dessus.

--Allons, allons, fit l'ingénieur, ne te désole pas par avance, il sera temps de le faire si nous ne pouvons employer le moyen le plus simple et le plus naturel qui est de nous servir de nos jambes.

Ce dialogue avait lieu au sommet de falaises assez élevées qui, de leurs crêtes noircies et poudreuses, surplombaient le liquide miroitant.

S'accrochant des pieds et des mains aux anfractuosités de ces roches bizarres, les deux compagnons eurent tôt fait d'arriver au pied que venaient battre lourdement et sans bruit des vagues toutes petites et grisâtres.

Fricoulet se baissa, prit dans le creux de sa main quelques gouttes de ce liquide étrange qu'il considéra durant quelques minutes avec attention.

--Ce n'est pas de l'eau, murmura-t-il dans le casque de Gontran.

Celui-ci eut un mouvement d'épaules indiquant que la composition chimique de ce liquide lui importait peu.

--Imprudent, répondit Fricoulet, puisque l'occasion se présente à toi de préparer ta réponse à une des questions que peut te poser Ossipoff, profite donc de cette occasion et retiens que ce que tu as la sous les yeux est une combinaison d'hydrogène, de carbone et d'oxygène. Cette espèce de brouillard très léger que tu vois flotter à la surface est du gaz acide carbonique,... bref, une sorte d'eau de seltz en ébullition.

Fricoulet eût parlé longtemps encore, mais il eût parlé dans le vide; Gontran, que ces questions scientifiques intéressaient médiocrement, avait fait en avant quelques enjambées qui l'avaient aussitôt porté à une centaine de mètres du rivage.

C'est à peine si, à cette distance, le liquide dans lequel il marchait lui montait aux chevilles, aussi agitait-il triomphalement ses bras en l'air, faisant signe à l'ingénieur de le rejoindre.

Fricoulet allongea ses petites jambes et rapidement fut aux côtés de son ami qui reprit la marche en avant.

À mesure qu'ils avançaient la profondeur de cette nappe mobile et étincelante comme une nappe de mercure, augmentait, mais pour ainsi dire insensiblement, descendant en pente douce, peut-être d'un demi-millimètre par mètre, en sorte qu'après avoir parcouru environ deux lieues, le liquide leur arrivait au milieu de la poitrine.

Il est vrai que plus ils avançaient, plus leur marche devenait difficile, en raison de la masse liquide fort lourde au travers de laquelle il fallait se mouvoir et qui, par moments, en raison de leur légèreté, les soulevait comme des bouchons, leur faisant perdre pied, en même temps que leur centre de gravité, ce qui leur faisait exécuter des culbutes fort désagréables.

Il est vrai aussi que, maintenant, l'obus leur apparaissait nettement, dans tous ses détails, masse énorme, toute étincelante sous les rayons ardents du soleil, flottant à la surface avec une légèreté surprenante.

Fricoulet fit signe à son ami de s'arrêter; puis, ajustant son _parleur_ sur son casque:

--Si tu m'en crois, dit-il, tu demeureras ici pendant que moi je continuerai la route; il est inutile que nous nous fatiguions tous les deux, alors qu'un seul peut faire la besogne, d'autant plus qu'il se peut parfaitement que là-bas on perde pied et qu'il faille se mettre à la nage... or, je crois me rappeler que tu n'es pas fort sur l'article natation...

--Au lycée, répondit M. de Flammermont, on ne nous menait au bain froid qu'une fois par semaine, en sorte que je n'ai pu faire de sensibles progrès, mais, enfin, j'en sais suffisamment pour me tirer d'affaire.

--Du moment que cela est absolument inutile, reste ici, repose-toi, car tout à l'heure nous aurons besoin de toute notre force musculaire.

--As-tu ton revolver? demanda Gontran.

--Oui, je l'ai. Mais pourquoi cette question?

--Parce que ce misérable est capable de sauter sur toi.

--À ce sujet là tu peux être tranquille... D'après ce que m'a dit de lui le vieil Ossipoff, Fédor Sharp possède un bagage scientifique assez complet pour savoir que s'il mettait seulement le bout du nez à l'un des hublots, c'en serait fait de lui... Donc, quelles que soient ses mauvaises intentions à mon égard, il sera dans l'impossibilité absolue de les manifester. Sur ce, je pars, attends-moi, prêt à me rejoindre au premier signal.

Il s'éloigna et, le plus rapidement qu'il lui fut possible, reprit son chemin vers l'obus.

Après une heure de pénibles efforts, tantôt marchant, tantôt nageant, il y atteignit enfin harassé, rompu, près de défaillir et d'un suprême effort, s'accrocha à l'un des écrous extérieurs de l'engin, au moment ou ses forces l'abandonnaient.

Quand il eut repris haleine, il se hissa jusqu'à l'un des hublots pour jeter un regard à l'intérieur du boulet et se trouva nez à nez avec Sharp, séparé seulement de son ennemi par la vitre épaisse contre laquelle l'autre s'aplatissait le visage, examinant avec une curiosité anxieuse cet être auquel son casque de sélénium donnait un aspect fantastique, terrifiant.

--Eh! eh! fit à part lui Fricoulet, ce bon Fédor me paraît être rien moins que rassuré... tant mieux, nous en viendrons plus facilement à bout.