Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les
Chapter 16
--Pour vivre heureux en famille, répliqua Ossipoff en secouant la tête, il faut être unis, il faut avoir une similitude parfaite d'opinions et d'idées; jusqu'à présent, j'avais pu croire qu'il en serait ainsi entre nous; je m'aperçois, avec douleur, que je me suis trompé. À partir d'aujourd'hui, il y a entre nous un abîme.
Et, sur ces mots prononcés avec une dignité douloureuse, le vieillard tourna les talons et descendant la colline, s'en fut cacher son humeur chagrine sous les grands arbres de la forêt.
Un moment, Gontran et Séléna demeurèrent immobiles, se considérant avec stupeur, se demandant s'il fallait voir, dans les paroles d'Ossipoff, une rupture définitive de leurs beaux projets d'union.
--Gontran! murmura tristement la jeune fille.
--Séléna! répondit-il en lui prenant les mains.
Puis, brusquement:
--Eh! s'écria-t-il, au diable Vulcain et ceux qui l'ont inventé! ne pleurez pas, ma chère âme, je cours trouver votre père, faire amende honorable.
--Oh! Gontran, dit-elle, en enveloppant son fiancé d'un regard admiratif, vous feriez le sacrifice de vos opinions?
--Pour vous, Séléna, que ne ferais-je pas? Attendez-moi un instant, et nous revenons, monsieur Ossipoff et moi, la main dans la main, comme un gendre et un beau-père entre lesquels n'existe aucun nuage.
Déjà il s'élançait, lorsque Fricoulet, qui le guettait, le saisit par le bras.
--Un moment, dit-il.
--Eh! laisse-moi! s'écria Gontran, ne vois-tu pas qu'elle pleure?
--Elle pleurera bien davantage encore, si je te laisse aller.
--Pourquoi?
--Parce que ce que tu vas faire est une bêtise insigne.
--Une bêtise?
--Sans doute.
Et, baissant la voix, à cause de Farenheit qui écoutait:
--Que vas-tu lui dire, à M. Ossipoff? poursuivit-il: que tu t'es trompé, que tu as mal compris ce que tu as lu dans les _Continents célestes_, que Vulcain n'existe pas; bref, tu veux lui donner la preuve que tu n'es pas plus astronome que sir Jonathan...
--Mais, répliqua M. de Flammermont, quand une gloire astronomique telle que Le Verrier se trompe, il me semble que moi...
--Il te semble mal; car cette gloire astronomique ne sollicite pas, comme toi, la main de Mlle Séléna; peu lui importe, en conséquence, son erreur.
Séléna se précipita vers l'ingénieur et, lui souriant à travers ses larmes:
--Monsieur Fricoulet, implora-t-elle, vous qui êtes si bon, aidez-nous de vos conseils... dites-nous ce qu'il faut faire... Gontran, lui, n'est pas astronome; il ne sait pas... guidez-le... et, qu'il le veuille ou non, ce que vous aurez décidé, je me charge de le lui faire faire...
L'ingénieur garda le silence quelques instants, l'air renfrogné comme toutes les fois qu'il s'agissait de donner un coup d'épaule pour remettre en droit chemin le char qui portait les espérances matrimoniales des deux fiancés.
Enfin, d'une voix bougonnante, il répondit:
--Puisque vous voulez bien me demander mon avis, je pense que ce que Gontran a de mieux à faire, c'est de continuer à jouer son rôle comme il l'a commencé... Tous les jours on rencontre, dans les instituts et dans les académies, des savants qui ne sont point d'accord sur tel ou tel point scientifique et qui n'en vivent pas moins en bonne intelligence.
--Pourtant, dit Gontran en secouant la tête, tu as vu comment M. Ossipoff a accueilli mes théories sur l'existence de Vulcain?
Fricoulet eut un brusque haussement d'épaules.
--Eh! répliqua-t-il, ce n'est point une preuve cela... cet homme a été surpris, sur le premier moment, cela se comprend,... mais laissez-lui le temps de s'habituer à cette idée, que son futur gendre peut avoir, lui aussi des opinions personnelles, et vous verrez, tout s'arrangera.
--Vous êtes certain? interrogea Séléna inquiète.
--Parbleu! mais il faut que Gontran ne lâche pas pied et qu'il se tienne prêt à recommencer la bataille dès qu'il le faudra, surtout qu'il ne laisse pas percer le bout de l'oreille... tout serait perdu!
Puis, frappant amicalement sur l'épaule du jeune comte:
--Allons! savant d'eau douce, dit-il, prends-moi tes _Continents célestes_ et viens-t-en sous les arbres préparer des arguments victorieux à l'adresse de M. Ossipoff.
Le soir, lorsqu'arriva le moment du repas, le vieillard vint s'asseoir à sa place habituelle, sombre, silencieux, enveloppé dans une dignité froide et offensée.
En face de lui, Gontran, affectant une attitude semblable, mangeait d'un air soucieux, jetant à la dérobée des regards sur Fricoulet, qui avait toutes les peines du monde pour ne pas éclater de rire.
L'ingénieur attendait avec impatience qu'une occasion se présentât de renouveler la discussion du matin.
Cette occasion, ce fut Farenheit qui la fournit tout naturellement en demandant au vieillard:
--Monsieur Ossipoff, voulez-vous faire un pari avec moi?
--Lequel? grommela le savant qui tenait rancune à l'Américain pour son langage du matin.
--Que mes illustres compatriotes Watson et Swift n'ont point fait erreur en constatant l'existence d'une nouvelle planète dans les environs du Soleil.
Ossipoff poussa un rugissement.
--Ah çà! cria-t-il, avez-vous juré de me mettre hors de moi? j'ai dit, ce matin, ce que je pensais de la question, n'y revenons plus!
Puis, malgré lui, il demanda:
--Sur quoi vous appuyez-vous, pour dire des choses semblables, vous qui ne connaissez pas un traître mot des choses astronomiques?
--Sur ce que les Américains sont des gens froids et méthodiques qui ne s'emballent pas, comme les Russes ou les Français...
Le vieillard ricana grossièrement.
--Si vous n'avez pas d'autre argument à donner à l'appui de l'existence de Vulcain, dit-il...
En ce moment, M. de Flammermont, qui ne quittait pas des yeux Fricoulet, crut deviner, sur le visage de son ami, qu'il était temps d'attaquer.
--Monsieur Ossipoff, dit-il d'un ton froid et glacial, vous me pardonnerez de revenir sur un sujet qui vous est désagréable; mais je ne puis laisser passer, sans protester, les dernières paroles que vous venez de prononcer, elles mettent de nouveau en doute les découvertes de l'illustre Le Verrier, et...
Ossipoff lui coupa la parole d'un geste net et tranchant comme un coup de sabre:
--Je vous dis, je vous répète, que votre Le Verrier n'a rien découvert du tout.
--Il est cependant inadmissible que, pendant vingt ans, des astronomes appartenant à différentes nationalités du globe, aient tous fait les mêmes constatations et que tous se soient trompés.
--Ou ils se sont trompés, ou ils ont pris pour un monde nouveau, quelque tache solaire.
Gontran se croisa les bras et, d'un air de défi:
--En ce cas, déclara-t-il, voulez-vous me dire comment vous expliquez les perturbations constatées dans la marche de la planète Mercure?
--À tout ce que vous voudrez, excepté à la planète Vulcain, qui n'existe pas plus dans le ciel que dans mon oeil.
--Cependant, ne sont-ce pas les irrégularités reconnues dans le mouvement d'Uranus qui ont amené Le Verrier à rechercher et à découvrir la planète Neptune?... Donc...
--Donc, il doit en être de même en ce qui concerne Mercure, n'est-ce pas?... grave erreur.
--Eh! s'écria Gontran en simulant une grande surexcitation, vous ne me répondez pas... Comment expliquez-vous?
--L'accroissement de 31'' que présente l'arc de Mercure dans le mouvement séculaire du périhélie?... tout simplement par le passage d'une nuée de corpuscules gravitant autour du Soleil, mais trop petits pour être distingués de la Terre... mais, quant à une planète... non, non, mille fois non...
--Monsieur Ossipoff, dit à son tour Fricoulet en riant sous cape, avez-vous vu les corpuscules dont vous parlez?
--Non pas... mais pourquoi cette question?
--Parce que je voudrais savoir pourquoi vous admettez, sans l'avoir constatée, l'existence de ces corpuscules alors que vous niez celle d'un monde que certains prétendent avoir aperçu!
Le vieillard ne répondant pas tout de suite, Farenheit prit ce silence pour une défaite et s'écria, en frappant l'une contre l'autre ses mains énormes qui claquèrent, comme des battoirs, dans l'air oxygéné:
--Bravo! monsieur Fricoulet. Bravo! monsieur de Flammermont... Monsieur Ossipoff, je vous renouvelle ma proposition, voulez-vous parier avec moi sur l'existence de Vulcain?... je mets cent dollars...
--C'est ridicule! bougonna le vieux savant.
--Ridicule! tant que vous voudrez... mais si vous êtes aussi certain que vous le paraissez de la non-existence de la planète, vous ne repousserez pas ma proposition... Si vous gagnez, vous achèterez, avec les cent dollars, un petit souvenir pour Mlle Séléna, à l'occasion de son mariage.
Un profond soupir s'échappa de la poitrine de Gontran.
--C'est ridicule, répéta encore une fois Ossipoff.
--Pariez-vous ou ne pariez-vous pas?
--Mais comment saura-t-on qui a gagné? demanda Séléna.
--Rien ne sera plus facile, répliqua le vieillard, étant donné le chemin que nous fait parcourir la comète, nous devons forcément, si elle existe, rencontrer Vulcain.
Puis à Gontran:
--À propos, vous ne m'avez pas dit quelle orbite vous préfériez: celle de Le Verrier, celle de Watson et Swift ou bien celle de l'Allemand Oppolzer?
Sans hésiter, le jeune comte répondit:
--Celle de Le Verrier, qui fait tourner la planète autour du Soleil en trente-trois jours.
Ossipoff eut un petit ricanement.
--Et qui est fort inclinée sur l'écliptique... ce qui explique la rareté des apparitions, c'est fort intelligent de la part de Le Verrier et de la vôtre aussi... eh bien! je vous le répète, si Vulcain existe, nous devons forcément le rencontrer... donc, attendons.
On attendit, en effet; plusieurs jours se passèrent pendant lesquels le ciel fut fouillé en tous sens par Gontran et Farenheit, mais inutilement.
M. de Flammermont, pour jouer son rôle de savant convaincu, devait passer de longues heures l'oeil rivé à la lunette, comme s'il se fût attendu à voir paraître l'astre tant discuté et dont il se souciait, au fond, comme un poisson d'une pomme.
Quant à Farenheit, du moment que des compatriotes, des habitants des États-Unis avaient affirmé l'existence de Vulcain, il y croyait, lui aussi, et il voulait être le premier à annoncer à Ossipoff qu'il avait perdu les cent dollars.
Le vieillard haussait les épaules avec pitié, en voyant les efforts de ses deux compagnons, et Fricoulet lui-même ne pouvait s'empêcher de ricaner.
Quant à Séléna, en elle-même, elle faisait des voeux pour que Gontran eût raison, et, tout bas, elle suppliait Dieu de faire un miracle en sa faveur en créant de toutes pièces la planète à l'existence de laquelle son bonheur était lié désormais.
Et telle était la préoccupation de tous qu'ils en oubliaient la chaleur épouvantable qui allait croissant chaque jour davantage; sans l'épaisse couche atmosphérique qui entourait le noyau cométaire, les Terriens fussent déjà tombés frappés d'insolation sous les intenses flèches solaires.
Maintenant, la comète n'était plus qu'à quinze millions de lieues du centre dévorant du monde et chaque heure l'en rapprochait davantage encore.
Seules, les nuits apportaient un peu de fraîcheur et atténuaient l'accablante température du jour.
Alors, Farenheit et Gontran, l'un armé d'une jumelle marine retrouvée par lui au fond d'un coffre, l'autre avec la lunette d'Ossipoff, prenaient leur poste d'observation et demeuraient jusqu'à l'aurore, inspectant l'espace avec acharnement.
Or, un matin, le chronomètre de Fricoulet marquait trois heures et demie et M. de Flammermont s'assoupissait tout doucement, le nez écrasé sur sa lunette, quand une exclamation de l'Américain le fit tressauter.
--_By God!..._ je la tiens!... je la tiens!
Et aussitôt, pour manifester sa joie, il se mit à danser une gigue échevelée.
--Vous la tenez! s'écria Gontran en courant à lui, qu'est-ce que vous tenez?
--Eh! la planète, parbleu!... la planète Vulcain!
--Ce n'est pas possible! répliqua le jeune homme plein d'incrédulité.
--Comment! pas possible?... vous ne l'avez donc pas vue, comme moi, tout à l'heure!... vous aviez cependant l'oeil collé à votre instrument.
Ne voulant pas avouer qu'il s'était endormi, le jeune comte secoua la tête.
--Non, dit-il... je n'ai rien vu...
--Eh bien! fit l'Américain en lui tendant sa jumelle, regardez avec cela, vous m'en direz des nouvelles.
À peine Gontran eut-il braqué l'instrument dans la direction indiquée par Farenheit, qu'à son tour, il poussa un cri de surprise, et se précipitant vers la sphère où Ossipoff, sa fille et Fricoulet sommeillaient:
--Vulcain!... dit-il... Vulcain!
Et il secoua rudement le vieux savant et l'ingénieur.
Tous deux se dressèrent sur leurs pieds, en proie à l'ahurissement inséparable d'un brusque réveil.
--Vulcain!... Vulcain!... répétait M. de Flammermont d'une voix étranglée par l'émotion.
Et, saisissant Ossipoff par le bras, il l'entraîna au dehors.
--Regardez, dit-il en étendant la main vers l'espace, regardez!
--Mais c'est la constellation de l'_Aigle_ que vous me montrez là, riposta le vieillard; qu'y a-t-il à voir par là?
Fricoulet qui, lui, s'était déjà emparé de la jumelle de Farenheit et l'avait braquée vers la constellation indiquée par Gontran, s'écria:
--Oui, monsieur Ossipoff, c'est, en effet, dans la direction de l'_Aigle_, qu'il faut regarder... non loin de _Wega_.
Hochant la tête dans un mouvement d'incrédulité, le vieux savant mit son oeil à l'oculaire, mais aussitôt ses mains furent saisies d'un frisson convulsif, ses lèvres tremblèrent et il dut s'appuyer sur l'épaule de sa fille, tellement son émotion était grande.
--Mais, Dieu du ciel! s'exclama-t-il après quelques instants; c'est un astre nouveau que je viens d'apercevoir.
--Et un astre qui se trouve exactement dans la position où doit se trouver Vulcain, ainsi que vous-même l'avez dit, répliqua Gontran d'une voix mordante.
--Du reste, ajouta Fricoulet, les yeux toujours à la jumelle, comme nous courons à la rencontre de cet astre, nous pourrons, avant deux jours étudier sa configuration et même sa géographie.
En proie à une émotion extraordinaire, Ossipoff avait de nouveau braqué sa lunette sur l'espace.
--Eh bien! monsieur Ossipoff? demanda M. de Flammermont avec un sourire railleur, que pensez-vous de cette tache solaire?
Le vieillard s'avança vers lui, la tête basse, l'air piteux:
--Ah! mon cher enfant, murmura-t-il en lui tendant la main, combien j'ai d'excuses à vous faire...
--Alors, vous convenez que les honorables sir Watson et Swift n'étaient pas des imbéciles? fit à son tour Farenheit.
Ossipoff enleva la calotte de drap qui lui couvrait le crâne.
--Sir Jonathan, répondit-il, acceptez en votre nom comme au nom de vos illustres compatriotes, toutes mes excuses.
L'Américain prit un air digne et répondit:
--Je les accepte, monsieur Ossipoff, en vous engageant à retenir cet exemple qui vous prouve combien on a tort d'accuser à la légère, sans avoir de preuves entre les mains.
Puis se tournant vers Gontran:
--Je tiens à vous dire devant tous que vous êtes un grand homme, un véritable savant que je suis heureux de connaître et d'apprécier à sa juste valeur.
Il se croisa les bras sur la poitrine et ajouta:
--Savez-vous quel emploi je vais faire des cent dollars perdus par l'honorable M. Ossipoff?... le premier noyau d'une somme que je consacrerai à l'édification d'un observatoire, sur le sommet des Cordillères.
Et comme on le regardait avec curiosité et étonnement:
--Je n'y connais rien, c'est possible; mais je veux être le Bischoffsheim de l'Amérique... et j'espère que M. de Flammermont voudra bien me faire l'honneur d'accepter la direction de ce nouvel établissement.
À cette proposition inattendue, Gontran demeura tout interdit; Fricoulet dut se retourner pour dissimuler le formidable éclat de rire qui lui montait de la gorge aux lèvres.
Quant à Ossipoff, jamais visage humain ne refléta pareil ahurissement.
--Il est bien convenu, ajouta l'Américain avec un geste cavalier, que si M. de Flammermont a besoin d'un préparateur, je ne l'empêcherai nullement de s'entendre avec vous, mon cher Ossipoff.
CHAPITRE XI
OÙ L'HEURE DE LA VENGEANCE SONNE ENFIN
COMME bien on pense, nos voyageurs ne dormirent pas de la nuit.
Sombre, renfrogné, humilié, Mickhaïl Ossipoff s'était emparé de l'observatoire rudimentaire établi à la partie supérieure de la sphère et, l'oeil rivé à la lunette, s'absorbait dans la contemplation de Vulcain.
Par moments, abandonnant son instrument, il saisissait son carnet de notes qu'il couvrait de chiffres et de formules algébriques.
À quelques pas de lui ses compagnons étaient réunis, causant de ce prodigieux événement, le commentant, le discutant avec force gestes et exclamations.
Gontran était radieux et recevait les compliments de l'Américain avec une modestie admirablement jouée, se demandant en lui-même par quel miracle le hasard lui avait fait, si juste à point, adopter une théorie scientifique contraire à celle de M. Ossipoff, il est vrai, mais capable d'augmenter encore son prestige aux yeux du vieillard.
Quant à Séléna, elle exultait: d'abord parce que l'attitude agressive de son père à l'égard de Gontran, durant ces derniers jours, l'avait énormément peinée; ensuite... mon Dieu! ensuite, parce que, dans son esprit, commençaient à naître des doutes sur l'ignorance même de son fiancé en matière astronomique.
Plusieurs fois déjà, des inspirations véritablement géniales lui étaient venues, qui avaient tiré d'embarras Mickhaïl Ossipoff lui-même, plusieurs fois aussi ses théories audacieuses, que le vieux savant qualifiait de folies et Fricoulet d'absurdités, s'étaient trouvées confirmées, et voilà que de nouveau...
--Mon Dieu! pensait-elle avec une légère émotion au coeur, M. de Flammermont serait-il un homme de science!
À la dérobée, elle jetait sur son fiancé un regard admiratif.
Fricoulet, lui, était en proie à un double sentiment: le doute et l'ahurissement.
La découverte faite par son ami, bien qu'il l'eût contrôlée de ses propres yeux, lui semblait, encore maintenant, anormale, illogique, antiscientifique, antinaturelle.
Tout bougonnant, il dirigeait, à chaque instant, la jumelle de Farenheit vers l'immensité sombre, sur laquelle, à peine plus grosse qu'un point, noire et immobile dans sa course vertigineuse, apparaissait la planète.
--Insensé!... insensé! grommela-t-il lorsque, les yeux fatigués de son observation, il passa la lunette à l'Américain désireux, lui aussi, de contempler l'astre nouveau.
--Pourquoi, insensé? répliquait M. de Flammermont, parce qu'il a plu à un tas de savants--plus ou moins de bon aloi--de déclarer que Vulcain n'existait pas... il nous faudrait nier l'évidence! mais, c'est ça qui est insensé.
Et il ajouta, d'une voix vibrante:
--Je voudrais bien savoir comment tu concilies tes principes politiques avec tes principes scientifiques!... tu détestes l'autocratie gouvernementale et tu es partisan de l'absolutisme en matière de science... tu exècres le «tel est notre bon plaisir» de Louis XIV, mais tu l'admets dans la bouche de M. X. ou de M. Z. qui, du fond de son cabinet poussiéreux ou du haut de son observatoire incomplet, décrète gravement les lois de l'Univers...
Le jeune comte souligna sa phrase d'un petit ricanement moqueur.
--Moi, continua-t-il, je suis comme saint Thomas... je me soucie peu de tous vos calculs, et à tous ceux qui pontifient sur ce qui se passe à des millions de lieues de notre terrinsule, je demande «y êtes-vous allé voir?»
Fricoulet était littéralement abasourdi;, un moment, il demeura silencieux; puis, haussant les épaules, il répliqua avec un sérieux imperturbable:
--Cependant, si tu ne crois ni aux calculs ni aux déductions scientifiques, si, pour que tu croies à l'existence d'une planète ou d'une étoile, il faut que tu l'aies dans l'oeil, sur quoi as-tu basé ton opinion relativement à Vulcain? penses-tu que Le Verrier, que le docteur Lescarbault y étaient allés voir, comme tu le dis si bien, quand ils ont affirmé l'existence d'une planète intramercurielle?
Ce disant, il fixait sur Gontran ses petits yeux gris pleins d'une lueur malicieuse.
Jonathan Farenheit, s'adressant à M. de Flammermont, s'écria:
--Ne répondez pas, mon cher, c'est assurément la jalousie qui dicte ces paroles à M. Fricoulet.
Et toisant l'ingénieur d'un regard méprisant:
--Dame! fit-il, il n'est pas à la portée du premier venu de découvrir des planètes!
En ce moment la voix d'Ossipoff se fit entendre.
--Gontran! criait le vieillard, voudriez-vous monter un instant?
Le jeune homme fronça le sourcil.
--Hum! murmura-t-il d'un accent inquiet, que me veut-il?
--Sans doute te demander d'établir les coordonnées de Vulcain, répliqua Fricoulet.
M. de Flammermont jeta à son ami un regard interrogatif:
--Les coordonnées? répéta-t-il.
--C'est-à-dire de dresser à ce monde nouveau une sorte d'état civil: masse, densité, pesanteur, orbite.
Le malheureux comte eut un geste effaré.
--Gontran, répéta le vieillard, Gontran, venez-vous?
--Voilà, voilà, gémit le fiancé de Séléna.
Et il mit le pied sur l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère, semblable à un condamné à mort qui monte à l'échafaud.
L'ingénieur courut à lui, et se penchant à son oreille:
--Monde très petit, dont le diamètre n'excède pas quelques centaines de kilomètres, chuchota-t-il; orbite très inclinée sur le plan de l'écliptique, ce qui explique la rareté de ses passages sur le disque solaire... quant au reste, tu as les yeux trop fatigués par tes longues observations, pour pouvoir donner des renseignements certains... as-tu compris?
--Merci, murmura Gontran avec une amicale pression de main.
Quelques instants après, on entendit une série d'exclamations retentir dans l'observatoire improvisé; puis bientôt, une dégringolade rapide dans l'escalier et le vieil Ossipoff parut, suivi de Gontran stupéfié.
--Vulcain! balbutia le vieillard d'une voix étranglée, Vulcain! eh bien! ce n'est point une planète sphérique... c'est un rocher prismatique, un fragment polyédrique... un bolide irrégulier.
--Permettez, s'écria M. de Flammermont, permettez, je proteste contre l'épithète de bolide.
--Vous aurez beau protester, répliqua Ossipoff, l'évidence est là contre laquelle vous vous débattriez en vain.
--L'évidence me démontre que le corps en question n'est point une sphère, c'est vrai; mais rien ne me prouve qu'il appartienne à la classe des bolides.
Mickhaïl Ossipoff n'aimait point la contradiction, aussi enveloppait-il Gontran d'un regard irrité; M. de Flammermont, de son côté, sentait qu'il s'était trop avancé pour reculer et jouait son rôle le plus consciencieusement possible; il considérait le vieillard d'un air fort mécontent.
Une scène nouvelle était sur le point d'éclater; Fricoulet intervint:
--Messieurs, dit-il d'une voix conciliante, je crois qu'il serait puéril de continuer la discussion à ce sujet; dans quelques heures, le monde qui nous porte aura assez rapidement marché dans l'espace pour que nous soyons à même de nous livrer, sur le corps qui nous occupe, à une étude approfondie... donc, suspendez vos appréciations jusqu'à ce que vous puissiez constater _de visu_ qui de vous deux est dans le vrai.
Séléna s'empressa d'ajouter:
--Voilà qui est bien parlé! monsieur Fricoulet... d'autant plus qu'une planète de plus ou de moins ne vaut pas la peine que deux hommes de votre valeur se boudent un seul instant.
Puis comprenant la nécessité d'une diversion, elle poursuivit:
--Je suis un peu comme saint Thomas, mon cher père, et j'estime qu'il fait bon de toucher du doigt pour être convaincu... d'autant plus que même les plus savants ne peuvent penser à tout... ni tout savoir.
--Où veux-tu en venir? demanda Ossipoff.