Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les
Chapter 13
--Permettez-moi, cependant, de vous faire observer, monsieur Ossipoff, que, vu de Mercure ou des autres planètes, le ciel étoilé est absolument le même que vu de la Terre. N'apercevons-nous pas ici, presque au Zénith, les sept étoiles de la Grande Ourse? là, sur notre gauche, ne sont-ce pas Orion et Rigel qui brillent non loin des Pléiades? sur notre droite, ne voyez-vous pas Arcturus, Véga, Procyon, Capella? Donc, nous ne pouvons guère nous en rapporter à la voûte étoilée pour nous assurer que nous sommes bien sur le sol mercurien.
Ossipoff accueillit ces paroles par un petit rire moqueur:
--Vous oubliez, dit-il, que pour la planète Mercure seule, Vénus peut briller avec un éclat aussi intense... si cela ne vous paraît pas probant... voici Mars, là-bas... ici, voici Jupiter, et enfin, voici la Terre; dites-moi quel est, dans l'immensité sidérale, le monde duquel on peut apercevoir, dans ces positions et avec ces dimensions, les différentes planètes que je viens de vous nommer?
Et il considérait l'ingénieur d'un air triomphant.
--Notez bien, répliqua Fricoulet, que je n'avais nullement besoin de ce que vous venez de me dire, pour me faire une opinion au sujet du monde sur lequel nous nous trouvons... seulement, je tenais à insister sur ce point que, en raison de l'éloignement prodigieux des étoiles, les perspectives ne changent pas et que...
--Pardon, demanda Gontran en toisant Fricoulet d'un regard dédaigneux, est-ce à moi que s'adressait ce petit cours d'astronomie?
--Nullement, nullement, s'empressa de répondre l'ingénieur; c'était à sir Jonathan.
--_By God!_ grommela celui-ci, qui considérait d'un air piteux ses mollets, que l'eau bouillante du ruisseau avait amenés à l'état écarlate; si c'est pour moi que vous parlez, vous perdez votre temps... car je me soucie de tout cela comme...
Et il acheva sa phrase en faisant claquer, contre ses dents, l'ongle de son pouce.
Décrire l'expression méprisante du visage d'Ossipoff, en entendant l'Américain s'exprimer ainsi, serait impossible.
Il pivota sur ses talons en haussant les épaules.
Mais, quelle ne fut pas sa stupéfaction, en voyant M. de Flammermont s'éloigner en courant, puis, après quelques enjambées, prendre son élan, et, d'un bond prodigieux, s'élancer dans les airs.
--Gontran! Gontran! cria Fricoulet, que fais-tu donc?
--Je le tiens... je le tiens... répliqua le jeune comte, en brandissant, à bout de bras, un objet que l'obscurité ne permettait pas de distinguer, mais qui paraissait s'agiter violemment.
En même temps, des cris perçants, désespérés, se firent entendre, troublant le majestueux silence de la nuit, éveillant au fond de la forêt immense des échos mystérieux.
Cependant, Gontran avait touché le sol, et, prestement, s'en revenait auprès de ses compagnons.
--Voilà, dit-il en riant, de quoi nous restaurer succulemment.
Et il brandit triomphalement, au bout de son poing, un animal étrange, ayant avec l'oiseau une certaine ressemblance, en ce sens qu'il était pourvu d'ailes membraneuses comme les chauves-souris, la tête, qu'un seul oeil éclairait, placé juste au milieu du front, était munie d'un long tube corné, s'évasant, à son extrémité, comme un pavillon de cor de chasse. Point de pattes, mais les ailes garnies de sortes de griffes en forme de crochets, dont l'animal devait certainement se servir pour se suspendre aux arbres, au moment du repos.
Les Terriens, Fricoulet surtout, considéraient avec un intérêt mêlé de stupéfaction cet être bizarre.
--Et vous croyez que cela est bon à manger? demanda Farenheit, aux yeux duquel ce volatile n'était intéressant que par l'adaptation culinaire que l'on en pouvait faire.
--Ma foi! vous me posez là une question à laquelle je ne puis pas plus répondre que vous,... cependant, comme rien, dans la nature, n'a été créé sans but, peut-être est-il permis de penser que cet animal est comestible... donc, si le coeur vous en dit...
--Non, pas le coeur, mais l'estomac, répliqua Gontran, qui, déjà, préparait la bête avec acharnement... car je ne sais si cette nourriture, faite de mastic sur la lune, et d'herbes hachées sur Vénus, convient à vos estomacs, mais cette volaille a réveillé, chez le mien, tous ses appétits carnassiers!
Pendant que le jeune comte parlait, Farenheit avait ramassé des brindilles de bois qu'il avait réunies en tas, puis, battant le briquet, il mit le feu à ce bûcher improvisé, qui, bientôt, se transforma en un véritable brasier; quelques minutes après, le volatile mercurien, enfilé dans une branche de bois vert en guise de broche, grésillait au-dessus des flammes, répandant, dans l'atmosphère, une bonne odeur de graisse chaude, que les narines de nos voyageurs humaient gourmandement.
Tout en surveillant son rôti, Gontran réfléchissait.
--À quoi pensez-vous, mon cher enfant? demanda Mickhaïl Ossipoff.
--Je songe que nous allons éprouver bien des difficultés à parcourir rapidement ce monde inconnu, sans la moindre carte pour nous guider si, au moins, ce coquin de Sharp ne nous avait pas complètement dépouillés.
--Nous n'avons rien à déplorer en ce qui concerne Mercure, répliqua le vieillard, puisque les astronomes terrestres n'ont jamais été à même d'étudier suffisamment la planète pour en pouvoir dresser une carte; au surplus, vous avez, je crois, une crainte vaine! quinze mille kilomètres de tour, qu'est-ce que cela pour des gens comme nous?
--Surtout, ajouta Fricoulet, que, organisés comme nous le sommes, c'est absolument comme si nous étions chaussés de bottes de sept lieues...
--À table!... à table!... cria en ce moment l'Américain.
--Mais votre rôti ne doit pas encore être à point, déclara M. de Flammermont.
--Je vous demande pardon, riposta Farenheit, voici, montre en main, dix minutes qu'il est au feu.
--Eh bien! mais il sera saignant.
--Pardon! ces dix minutes en font quarante, en réalité.
--Je ne vous comprends pas!
--Puisque Mercure accomplit son voyage autour du Soleil en quatre fois moins de temps que n'en met la Terre à accomplir le sien, c'est donc que les minutes, sur cette planète, ont une valeur quadruple de celle des minutes terrestres.
Personne ne répondit, chacun étant trop affamé pour prendre le temps de réfuter cette théorie bizarre.
Tout en rongeant une aile du volatile, Farenheit demanda:
--Alors, si j'ai bien compris ce que vous disiez durant le voyage, Mercure est un monde inhabité.
Fricoulet haussa les épaules.
--Comment pouvez-vous dire des choses semblables, lorsque vous avez en main la preuve du contraire?
L'Américain arrondit les yeux.
--Ce n'est point une preuve que j'ai, répliqua-t-il; c'est un membre de volaille.
--Eh! riposta l'ingénieur, cette volaille est-elle autre chose qu'un habitant de Mercure?...
L'Américain, à cette sortie inattendue, éclata de rire, et son hilarité fut partagée par Gontran.
--En vérité, s'écria le jeune homme, tu voudrais prétendre que cet oiseau à trompe est un représentant de l'humanité mercurienne!
--Pourquoi pas?
--Notez bien, mon cher Gontran, dit à son tour Ossipoff, que Mercure étant une planète toute jeune, son humanité doit correspondre à la période quaternaire terrestre... d'autre part, il se peut que la succession des espèces vivantes se soit faite autrement que sur notre monde, et que l'humanité mercurienne ait une forme toute différente de celle qu'elle affecte sur les autres planètes.
Gontran, pendant cette explication, était demeuré tout interdit; quand le vieillard eut achevé, il fit une moue de dégoût et jeta loin de lui le morceau de carcasse qu'il s'apprêtait à dévorer à belles dents.
--Que te prend-il donc? demanda Fricoulet qui avait la bouche pleine.
--Je me fais l'effet d'un anthropophage!... déclara M. de Flammermont.
--Baste! grommela l'Américain, un habitant de Mercure! cela ne tire pas à conséquence, et puis, il n'avait qu'à prévenir.
Tout à coup, brusquement, sans transition aucune, la nuit fit place au jour.
À peine le soleil avait-il paru à l'horizon, que rapidement, il s'éleva dans le ciel, déversant sur la planète des torrents de lumière et de chaleur.
Pendant que ses compagnons s'épongeaient le front, Ossipoff, insouciant des insolations, avait saisi sa lunette et, la braquant sur l'astre radieux, mesurait son diamètre à l'aide du micromètre.
--C'est bien cela, murmura-t-il d'un ton satisfait--75'.
--Et de la Terre? demanda l'Américain, sous quel diamètre l'aperçoit-on?
--Sous un diamètre une fois moindre... c'est-à-dire mesurant 32 minutes seulement.
--Nous ne pouvons nous mettre en route maintenant, dit Fricoulet, à moins d'être rôtis tout vifs; si vous m'en croyez, nous nous étendrons sous la voûte épaisse et impénétrable que forme le feuillage de ces arbres, et nous dormirons en attendant la nuit.
Lorsque le crépuscule tomba, enveloppant le paysage d'une douce et chaude lumière dorée, les voyageurs se préparèrent au départ; du reste, ils n'emportaient avec eux que leurs armes, indispensables en prévision de la rencontre de Scharp, et quelques tablettes de la pâte nutritive, pour le cas où quelque habitant de Mercure ne passerait pas à leur portée.
Ils laissaient, auprès du ruisseau, leur sphère avec tout ce qu'elle contenait; nulle crainte que quelque filou y vînt mettre la main.
--Comment allons-nous faire pour ne pas nous égarer? demanda M. de Flammermont.
--D'après mes observations, répondit le vieux savant, nous devons nous trouver, actuellement, sur la limite de la zone tropicale; en nous guidant sur les étoiles, rien ne nous sera plus facile que de faire le tour de la planète, en nous dirigeant vers l'Est.
--Mais il doit certainement exister des mers et des océans, dans ce monde inconnu!... comment ferons-nous pour les traverser?
--Nous aviserons.
Tout en causant, on s'était mis en marche et cinq minutes avaient suffi à parcourir un kilomètre; on alla, de cette allure, jusqu'à minuit environ, traversant des plaines arides, franchissant des collines abruptes, se frayant à grand'peine un chemin à travers des forêts aux arbres titanesques, enchevêtrés de lianes énormes, fouillis inextricable dans lequel il leur fallait se débattre, comme des bestioles dans des toiles d'araignée immenses.
Puis, tout à coup, le ciel s'assombrit, l'atmosphère se couvrit de nuages épais derrière lesquels disparurent les étoiles scintillantes et les astres radieux, et des ombres opaques ensevelirent la planète comme dans un suaire de deuil.
Force fut aux voyageurs de faire halte pour attendre le jour.
À l'aube, comme ils se préparaient à repartir, désireux de profiter des quelques instants pendant lesquels la chaleur était supportable, pour faire encore quelques lieues, Mickhaïl Ossipoff, qui marchait en tête, s'arrêta brusquement.
--De l'eau! exclama-t-il, de l'eau!
Étendant la main, il montrait à ses compagnons une nappe liquide qui, non loin de là, miroitait sous les rayons dorés du soleil; sur la rive, des arbres gigantesques penchaient leur frondaison verdoyante qui semblait répandre, tout alentour, une fraîcheur délicieuse.
--Si vous m'en croyez, mes amis, dit le savant, nous pousserons jusque là, puis nous nous arrêterons pour attendre le crépuscule.
--À quelle distance croyez-vous que nous soyons de cette oasis? demanda l'Américain en s'épongeant le front.
--Une quinzaine de kilomètres, tout au plus, répondit Fricoulet.
--C'est l'affaire d'une demi-heure! un peu de courage et nous jouirons, jusqu'au soir, d'un repos délicieux.
Sur ces mots, prononcés d'un ton encourageant par M. de Flammermont, on se remit en marche.
Mais, chose singulière, les voyageurs, tout en avançant, ne paraissaient pas se rapprocher de leur but!
L'eau étincelait toujours et les arbres continuaient à dresser dans l'air, leur chevelure; mais il semblait que le paysage reculât à l'approche d'Ossipoff et de ses compagnons.
L'Américain tira sa montre:
--Voilà déjà cinquante minutes que nous marchons, grommela-t-il, cinquante minutes pour faire quinze kilomètres! c'est inadmissible! vous vous êtes trompé dans l'estimation de la distance, mon cher monsieur Fricoulet!
--C'est bien possible, répliqua celui-ci qui, la main sur les yeux en guise d'abat-jour, examinait pensivement l'horizon.
--Par exemple! dit à son tour Gontran, il y a, dans ce qui se passe, quelque chose d'étrange, d'anormal! remarquez-vous que cette eau, ces arbres, ont la même tonalité que tout à l'heure, or les règles de l'optique...
L'ingénieur frappa ses mains l'une contre l'autre.
--J'y suis, s'écria-t-il... j'ai l'explication du phénomène, c'est un mirage... nous sommes victimes d'une illusion d'optique semblable à celles qui se présentent souvent dans les déserts africains.
--Un mirage, répéta Farenheit d'un ton accablé, alors, cette eau n'existe pas?
--À cela, il n'y aurait pas grand dommage, riposta Gontran, car elle doit être quelque peu brûlante, c'est l'ombre des arbres que je regrette.
--Ne nous désespérons pas, dit vivement Fricoulet, marchons encore un peu, il est fort possible que ce paysage existe réellement.
La constance des voyageurs fut soumise à une rude épreuve; la contrée qu'ils traversaient était une sorte de désert aride, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne voyait qu'un sol jaunâtre et desséché... pas un arbre, pas un brin d'herbe; du sable, du sable, toujours du sable et, au-dessus de la tête, dans le ciel pur, le disque énorme du soleil, versant à torrents ses rayons, qui leur calcinaient les membres et corrodaient leurs entrailles.
Enfin, à bout de forces, ils s'arrêtèrent, une toile de tente fut tendue sur quatre piquets et, dans le carré d'ombre que cet abri primitif projetait sur le sol brûlant, les voyageurs s'étendirent jusqu'au soir.
Lorsque, dans l'immensité sidérale, l'astre du jour eut été remplacé par la clarté plus douce de Vénus, les voyageurs abandonnèrent leur campement, décidés à marcher jusqu'à ce qu'ils fussent sortis de ce pays désolé.
Vers minuit, enfin, après une cinquantaine de kilomètres parcourus, ils entrèrent dans une contrée nouvelle, et la végétation reparut, plus luxuriante encore qu'à l'endroit où ils avaient opéré leur descente; aux sables du désert succédait une plaine fertile et gazonnée; au loin, l'on entendait le murmure d'une eau courante, bruissant sur les cailloux.
--Farenheit! Farenheit! appela Ossipoff en voyant l'Américain prendre les devants, ou courez-vous ainsi?
--Prendre un bain! répondit-il sans s'arrêter.
--Mais le malheureux va s'échauder! fit M. de Flammermont en se précipitant sur les traces de Farenheit.
Celui-ci avait quelques enjambées d'avance, si bien qu'il disparut sous les grands arbres, avant que le jeune homme l'eût rejoint.
Soudain l'Américain poussa un cri de joie; semblable à une nappe d'argent, une immensité liquide s'étendait devant lui, reflétant, à sa surface, les astres étincelants qui fourmillaient au firmament.
--_By God!_ grommela-t-il en précipitant sa course, fût-ce de l'eau à faire cuire des oeufs, le bain me paraîtra frais auprès des rayons du soleil.
En deux bonds, il atteignit la rive, se débarrassa de ses vêtements, et ne conservant que son caleçon, entra dans l'eau.
Bien que chaude, l'eau lui parut, en effet, d'une température moins élevée que l'atmosphère embrasée de la journée, et il s'y plongea avec une volupté inouïe, piquant des têtes, faisant la planche, tirant des coupes savantes, en bon nageur qu'il était.
Sans y prendre garde, il s'était un peu éloigné de la rive et il ne songeait aucunement à mettre un terme à ses exercices aquatiques, lorsque tout à coup, à quelques mètres de lui, l'eau bouillonna fortement, en même temps qu'une masse sombre, émergeant à la surface, se dirigeait vers le bord.
Tout de suite, l'idée des crocodiles vint à Farenheit et, en dépit de la température de l'eau, un frisson glacé lui courut le long de l'échine.
Instinctivement, sa main chercha son revolver à sa place habituelle; mais il était en caleçon.
--_By God!_ gronda-t-il, pourvu que les amis arrivent à temps.
Cependant, la masse inquiétante avait abordé et, lentement, péniblement, se hissait sur la rive en poussant des grognements formidables.
À la clarté de Vénus, l'Américain distinguait, bien qu'assez vaguement, un corps énorme terminé en forme de queue et ne paraissant pas mesurer moins de cinquante à soixante mètres, la partie antérieure de l'animal formait à elle seule la tête, tête monstrueuse, épouvantable, que terminait une trompe rigide en forme de cornet, assez semblable à celle dont était munie la tête de l'habitant mercurien dont les voyageurs s'étaient régalés.
De l'endroit où il se trouvait, Farenheit entendait l'aspiration puissante du monstre qui, déséquilibrant les couches atmosphériques, produisait des courants d'air violents dont le remous arrivait jusqu'au nageur.
Celui-ci était fort mal à son aise et maudissait la malencontreuse idée qu'il avait eue de prendre un bain.
Tout à coup, un cri terrible, n'ayant presque rien d'humain, parvint jusqu'à lui.
Puis aussitôt, une voix angoissée, venant de la rive, appela au secours!
--_By God!_ grommela Farenheit, qu'arrive-t-il?... le monstre aurait-il attaqué les amis?
Et, sans réfléchir que ses mouvements pouvaient attirer l'attention de l'animal, il se mit à nager vigoureusement en faisant un léger détour, afin d'aller aborder au plus près et de prêter main forte à ses compagnons.
--Au secours!... au secours!... répéta la même voix.
L'Américain avançait rapidement.
--Courage! cria-t-il, courage, me voici.
Comme pour lui répondre, le monstre poussa un hurlement qui déchira l'air effroyablement; on eût dit le ronflement d'une sirène à vapeur.
Comme Farenheit sortait de l'eau, il aperçut une forme blanche cramponnée à un arbuste.
--Tenez ferme, cria-t-il, tenez ferme, me voici.
--À moi! monsieur Farenheit, à moi!
--Mademoiselle Séléna! s'exclama l'Américain, tellement stupéfait qu'il s'arrêta dans sa course.
--Vite!... vite!... je ne puis plus.
La forme blanche parut se détacher de l'arbre et, tout en résistant, s'avancer vers le monstre dont la trompe, braquée sur elle, semblait un gouffre prêt à l'engloutir.
En ce moment, un grand bruit se fit entendre sous les arbres; c'était Ossipoff et ses compagnons qui accouraient à la recherche de Farenheit.
--Tirez! tirez! leur cria l'Américain, impuissant à sauver la jeune fille de la mort inévitable qui l'attendait.
Une dizaine de coups de feu éclatèrent, éveillant, dans le lointain, des échos semblables aux roulements du tonnerre.
Épouvanté par ce bruit auquel ses oreilles n'étaient point habituées, atteint peut être par l'un des projectiles, le monstre mercurien poussa un horrible grognement et, plongeant dans le lac, disparut aux yeux des Terriens.
--Séléna! s'écria Gontran éperdu, en bondissant jusqu'à la forme blanche étendue sur le sol.
Presque en même temps que le jeune homme, Ossipoff fut auprès du corps de sa fille:
--Mon enfant! gémit-il, ma fille adorée! c'est toi! c'est bien toi que je revois!
Il l'avait prise sur ses genoux et la berçait comme une enfant.
Fricoulet écarta un peu Gontran et plaça sa main sur la poitrine de la jeune fille.
--Elle n'est qu'évanouie, déclara-t-il, donc rassurez-vous, monsieur Ossipoff, et toi, Gontran, ne te désole pas, ce n'est absolument rien. Si vous le voulez bien, nous allons retourner, à marche forcée, jusqu'à l'endroit ou nous avons laissé notre sphère, là, je trouverai, dans ma caisse de pharmacie, les médicaments nécessaires à Mlle Séléna.
--Mais elle, fit Ossipoff, comment la transporterons-nous?
--D'une manière fort simple, déclara Farenheit qui achevait de s'habiller, vous aller voir.
Il arracha, à l'arbre le plus voisin, deux branches longues et flexibles auxquelles il fixa l'ample redingote du vieillard, comme une toile tendue sur un lit de sangle.
On y déposa la jeune fille, puis lui et Gontran mettant sur leurs épaules les brancards de cette litière improvisée, partirent au pas gymnastique, suivis de Fricoulet et d'Ossipoff.
Tous les vingt kilomètres, les porteurs se relayaient; tous les quarante kilomètres, on s'arrêtait dix minutes pour se reposer.
Quand l'aurore apparut, les voyageurs étaient réunis dans la sphère, autour de Séléna qui, sortie de sa torpeur, grâce aux soins intelligents de Fricoulet, leur souriait doucement.
Des quatre voyageurs, Farenheit était certainement celui qui manifestait la plus grande joie de voir la jeune fille revenue à elle.
--Comme vous êtes bon, sir Jonathan, dit Séléna en lui tendant la main, et comme cela paraît vous faire plaisir de me revoir.
--Dame! répliqua l'Américain, je songe que vous allez pouvoir me donner des nouvelles de ce misérable.
--Moi! répliqua-t-elle d'un air étonné, je ne puis rien vous dire de lui, sinon qu'il est parti voilà bientôt quatre jours.
--Parti! s'écrièrent ensemble Ossipoff et ses compagnons, mais parti pour quelle destination?
--Pour le Soleil.
--Mais, toi?...
--Moi, il m'a abandonnée ici, parce que j'étais, pour le wagon, une surcharge qui pouvait compromettre son voyage.
Gontran serrait ses poings avec fureur.
--Ah! le misérable... le misérable!... il me le paiera cher.
Farenheit, lui, répondit avec un rugissement:
--Pour cela, il faudrait que vous lui mettiez la main dessus; or, comme nous sommes cloués ici pour le restant de nos jours, sans aucun espoir de revoir jamais notre planète natale...
--Qu'importe! murmura Ossipoff tout à la joie de serrer dans ses bras sa fille chérie.
--_By God!_ grommela l'Américain, vous en parlez à votre aise, vous avez retrouvé votre fille; mais Sharp m'échappe encore une fois.
--Et cette fois est la bonne, ricana Fricoulet.
Sir Jonathan haussa les épaules et s'éloigna pour aller à la recherche d'habitants de Mercure sur lesquels il pût passer sa fureur.
En effet, il revint, au bout d'une demi-heure, portant attaché, tout autour de lui, à sa ceinture, un chapelet de volatiles en tous points semblables à celui que Gontran avait tué.
--Belle chasse! dit Fricoulet en se frottant les mains avec un visible contentement.
--Figurez-vous, répliqua l'Américain, qu'il se passe dans le ciel quelque chose de fort singulier; on dirait qu'il y a une étoile qui grandit à vue d'oeil.
L'ingénieur haussa les épaules en riant.
--Illusion d'optique, dit-il.
--Je vous affirme que j'ai vu net, même que cette étoile illumine, de son rayonnement, toute une partie de l'espace.
L'Américain parlait si ferme et d'un ton si convaincu que Fricoulet le suivit au dehors.
À peine eut-il jeté les yeux sur le ciel qu'il rentra précipitamment; muni de la lunette d'Ossipoff, il la braqua sur le point désigné par l'Américain:
--Une comète! une comète! s'écria-t-il.
Tout le monde, même Séléna, vint le rejoindre.
Le vieux savant arracha, des mains de l'ingénieur, l'instrument qu'il dirigea vers l'astre et demeura longtemps en contemplation.
Enfin, il murmura:
--En effet, c'est une comète.
Puis aussitôt, jetant un regard circulaire sur le paysage:
--Si vous m'en croyez, dit-il, nous nous établirons provisoirement au sommet de cette petite colline que vous voyez là-bas; nous y serons admirablement bien pour nous livrer à nos observations astronomiques; en même temps, au point de vue hygiénique, nous aurons moins à souffrir du rayonnement.
En raison du peu de pesanteur à la surface de la planète, les quatre Terriens eurent tôt fait de rouler la sphère jusqu'à l'endroit indiqué par le vieux savant; c'était une petite éminence boisée, élevée d'une cinquantaine de mètres au-dessus du niveau du sol, et descendant, en pente douce, jusqu'au ruisseau où sir Jonathan avait pris, l'avant-veille, un bain de pieds si malencontreux.
Quand il s'éveilla, le lendemain matin, le premier soin d'Ossipoff fut de gravir l'escalier intérieur qui conduisait au sommet de la sphère où il avait installé des instruments d'optique.