Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les

Chapter 12

Chapter 123,665 wordsPublic domain

--Vous êtes comme Saint-Thomas, mon pauvre Sir Jonathan, répliqua-t-il, vous ne croyez aux choses que lorsque vous les touchez du doigt.

Fricoulet eut un hochement de tête significatif.

--Plaise à Dieu qu'il ne les touche pas trop rudement, grommela-t-il... car, avec une chute semblable, Dieu sait ce qu'il va advenir de nos os.

Un léger frémissement courut par les membres de l'Américain; néanmoins, il fit bonne contenance, et s'adressant à Ossipoff:

--Vous ne m'avez toujours pas répondu, dit-il.

--Schroëter, calculant la mesure de la troncature du croissant, a évalué la hauteur de certains pics mercuriens à la deux cent cinquante-troisième partie du diamètre de la planète... ce qui leur donne environ dix-neuf kilomètres...

--Peuh! fit Jonathan, qu'est-ce que cela à côté des montagnes de Vénus.

--Presque rien, en effet, mais cela vous paraîtra une hauteur encore respectable, si vous voulez bien réfléchir que la plus haute montagne du globe, le Gaurisaukar de l'Himalaya, ne mesure pas plus de 8,840 mètres.

--Et les volcans mercuriens! demanda Gontran d'un air capable, qu'en pensez-vous, monsieur Ossipoff?

--Je pense comme votre illustre compatriote, mon cher monsieur de Flammermont, je pense que peut-être il en existe, mais qu'en tout cas, ils ne sont pas visibles pour nous, observateurs terrestres.

--Schroëter et Huggins se seraient donc trompés?...

--Je ne vous cache pas que c'est mon opinion; j'ai eu beau, de l'observatoire de Poulkowa, me livrer aux recherches les plus minutieuses, il m'a été impossible de retrouver cette tache lumineuse que l'un et l'autre ont cru remarquer sur la planète, non loin de son centre.

Farenheit, qui examinait avec attention le thermomètre, s'écria tout à coup:

--Nous n'avons plus que 39°!

--Preuve que nous nous éloignons du Soleil, répliqua Fricoulet.

--Dame! pour nous rapprocher de Mercure, il faut bien qu'il en soit ainsi, dit Gontran en riant.

--En sommes-nous loin encore? demanda l'Américain.

--À peine quelques centaines de mille lieues, répondit l'ingénieur; au surplus, nous devons être maintenant dans sa zone d'attraction, et la rapidité de la chute va augmenter encore.

La planète, maintenant, paraissait avoir envahi tout un côté du ciel, et sa masse noirâtre, semblable à un boulet colossal, se détachait, plus claire cependant, sur le fond assombri de l'espace.

Pendant quelque temps, les voyageurs, le visage collé aux hublots, contemplèrent en silence ce monde nouveau qui allait grossissant, pour ainsi dire, à vue d'oeil, et sur lequel il leur fallait atterrir, Dieu sait comment.

Cette question n'était pas sans tourmenter sérieusement Farenheit et M. de Flammermont.

Ce dernier s'approcha de Fricoulet et lui murmura à l'oreille:

--Dis donc! tu me parais envisager avec beaucoup de sang-froid la perspective de notre chute; nous avons évité le Soleil, mais j'ai bien peur que le sort qui nous attend sur Mercure ne soit pas beaucoup plus enviable.

L'ingénieur eut un haussement d'épaules plein d'insouciance philosophique.

--Qu'y veux-tu faire? répondit-il... nous avons mis le petit doigt dans l'engrenage... il faut que le corps tout entier y passe.

--Si c'est là tout ce que tu as à me dire pour me rassurer...

--Dame!... je ne vois guère autre chose à te dire... nous tombons... cela, tu le sais aussi bien que moi... nous tombons même avec une certaine vitesse... que résultera-t-il de notre rencontre avec le sol mercurien?... voilà ce qu'il est impossible de prévoir...

Le visage de Gontran s'assombrissait visiblement.

Fricoulet s'en aperçut, et avec un ricanement moqueur:

--Je comprends ta situation, dit-il, et si j'étais à ta place, cela m'ennuierait fortement que de risquer de revoir ma fiancée à l'état de chair à pâté... mais il faut prendre le dessus et se dire, qu'après tout, la vie est une vallée de larmes...

M. de Flammermont frappa du pied avec impatience:

--Alcide! grommela-t-il, tu m'énerves considérablement.

--C'est l'effet de la chaleur torride qu'il fait ici.

--Alors, tu n'as aucun espoir? c'est la fin...

L'ingénieur tressauta.

--Est-ce que tu es fou?... s'écria-t-il... pourquoi la fin?... bien qu'il y ait quatre vingt-dix-neuf chances sur cent pour que nous nous brisions, il y a cependant, dans une aventure telle que celle à laquelle nous sommes mêlés, une part d'inconnu dans laquelle on peut mettre son espoir, c'est ce que je fais, et je t'engage à m'imiter!

Gontran secoua la tête; la part d'inconnu à laquelle se raccrochait Fricoulet ne lui inspirait qu'une médiocre confiance.

--Quand nous sommes tombés sur la Lune, dit-il, les ressorts du wagon ont atténué le choc; quand nous avons abordé sur Vénus, c'était en parachute et puis, faire un plongeon dans l'Océan est toujours moins dangereux que d'atterrir sur le sol même... mais, dans les conditions où nous nous trouvons, nous n'avons, dans notre jeu, aucun atout sauveur.

--Tu oublies la façon dont l'aéroplane a atterri sur le mont Boron, riposta Fricoulet; nous sommes, ce jour-là, de même qu'en ce moment, tombés de l'espace, comme une pierre.

--Avec cette différence que nous tombions de quelques cents mètres, tandis qu'aujourd'hui nous tombons de quelques centaines de mille lieues!

Fricoulet sourit.

--Heureusement que, pour contre-balancer cette différence énorme, nous avons, en notre faveur, la pesanteur moitié moindre, à la surface de Mercure, de ce qu'elle est à la surface de la Terre.

Le jeune comte ouvrit de grands yeux.

--Tu te moques de moi, fit-il, je ne suis pas un savant, c'est vrai, mais je ne suis pas un imbécile auquel on puisse faire accroire que des vessies sont des lanternes.

--Loin de moi cette pensée, mon cher, répliqua l'ingénieur, mais, si au lieu de t'endormir sur les _Continents célestes_, comme tu as fait hier, tu piochais un peu plus sérieusement l'ouvrage de ton homonyme, tu saurais que c'est en étudiant l'action perturbatrice produite sur les comètes qui passent près de lui, que l'on est parvenu à déterminer exactement la masse de Mercure...

Gontran se frappa le front.

--J'y suis, fit-il, je me rappelle maintenant, c'est Le Verrier, n'est-ce pas, qui est, le premier, arrive à un résultat en étudiant la comète d'Encke. Et la conclusion?...

--...Est que le globe de Mercure pèse environ quinze fois moins que le globe terrestre, et la pesanteur, à sa surface, est presque la moitié de la pesanteur, à la surface de notre planète natale.

--C'est vrai,... c'est vrai,... j'ai lu tout cela, murmura Gontran un peu humilié de son manque de mémoire... mais alors, nous avons moitié plus de chances de ne pas nous réduire en bouillie que si nous tombions sur la Terre!

--Parfaitement logique, approuva Fricoulet avec un signe de tête.

--C'est donc cinquante chances sur cent que nous avons de nous casser la tête, et non pas quatre-vingt-dix-neuf, comme vous le prétendiez tout à l'heure, dit à son tour Farenheit.

--Scrupuleusement exact, sir Jonathan.

L'Américain témoigna sa joie par un entrechat, mais quelques mots de l'ingénieur suffirent à refroidir son enthousiasme.

--N'oublions pas, néanmoins, que nous tombons d'une hauteur de 500,000 lieues, que nous pesons, l'appareil compris, 1,000 kilogrammes et qu'en multipliant la hauteur par le carré du temps de chute, nous devons toucher le sol mercurien avec une vitesse de 42 kilomètres dans la dernière seconde.

Gontran et Farenheit poussèrent un cri d'effroi:

--Étant donné que la pesanteur sera réduite de moitié, prenons seulement la moitié de cette vitesse, et vous m'accorderez qu'elle est suffisante encore à nous réduire à notre plus simple expression.

M. de Flammermont se croisa les bras sur la poitrine.

--À voir ton calme, s'écria-t-il, on dirait, ma parole, qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu nous racontes là... tu me fais l'effet des nourrices qui terrifient leurs poupons avec l'histoire de Croquemitaine ou de Barbe-Bleue.

--Plût au ciel que ce ne fût pas exact, répliqua l'ingénieur; malheureusement Mercure est là pour nous convaincre de la réalité.

Au-dessous de l'appareil, en effet, la planète étendait sa masse énorme, terrifiante, dont les aspérités titanesques n'apparaissaient encore que vaguement, baignées dans une atmosphère gazeuse fort épaisse.

L'Américain prit entre ses mains celles de Gontran.

--Voyons, monsieur de Flammermont, dit-il d'une voix légèrement angoissée, vous nous avez trop souvent déjà tirés d'affaire, pour que cette fois encore...

Ossipoff avait le dos tourné, ce qui permit au jeune comte de pouvoir, sans se compromettre, lever les bras au ciel dans un geste qui marquait son impuissance.

Mais l'Américain était tenace; il ne lâcha pas sa proie.

--_By God!_ grommela-t-il, vous devez à votre réputation, à votre gloire, à votre amour... et aussi à ma haine, de nous sortir vivants de cette impasse...

Et il ajouta en serrant les poings:

--_By God!_ si, au lieu d'être un simple marchand de porcs, j'étais un savant tel que vous, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'ai laissé ma fiancée entre les mains d'un misérable comme ce Fédor Sharp... voyons, cherchez, cherchez...

Gontran eut un mouvement d'impatience.

--Eh! s'écria-t-il... cherchez... c'est commode à dire... vous croyez qu'il suffit de se mettre la cervelle à la torture pour trouver une idée... Je voudrais bien vous y voir...

Il demeura quelques instants silencieux, immobile, la tête penchée sur la poitrine, dans une attitude méditative.

--Mon Dieu! fit-il tout à coup, en regardant Fricoulet, j'ai bien une idée...

Farenheit poussa une exclamation joyeuse.

--J'en étais certain! s'écria-t-il, il était impossible qu'un homme tel que vous...

Le jeune comte imposa, de la main, silence, au trop exubérant Américain et se tournant vers Fricoulet:

--Pourquoi ne ferions-nous pas comme les marins dont le navire est sur le point de couler?... jetons à la mer tout ce que nous pourrons pour nous alléger.

Sir Jonathan s'était sans doute illusionné sur l'idée géniale de M. de Flammermont, car ses traits s'allongèrent visiblement.

--Peuh! murmura-t-il, quand nous serons débarrassés de nos armes, de nos vêtements, de quelques instruments qui nous restent et des rares provisions que nous avons encore à nous mettre sous la dent, nous nous serons allégés peut-être d'une centaine de kilogs... et après?

--Le fait est, dit à son tour Fricoulet, que ce n'est point la peine de jeter du lest lorsqu'on en jette si peu.

Gontran ébaucha un hochement de tête.

--Vous ne m'avez pas compris, dit-il. Il ne s'agit pas, dans ma pensée, de nous débarrasser de nos armes, de nos vêtements, de nos vivres, toutes choses indispensables à notre existence.

--Alors, bougonna l'Américain, à moins de nous jeter nous-mêmes par dessus bord...

--J'ai compris, moi, s'écria soudain Fricoulet qui examinait attentivement son ami, comme pour lire sur son visage ce qui se passait dans son cerveau...

--Tu as compris?...

--Je le crois, du moins.

--Eh bien?

--C'est hardi, mais ce n'est pas impossible.

Et s'approchant d'Ossipoff, qui, insouciant de la mort à laquelle lui et ses compagnons couraient avec une vertigineuse rapidité, continuait ses études sur l'espace:

--Mon cher monsieur, dit-il, les moments sont trop précieux pour les employer a compter les étoiles, voulez-vous, je vous prie, nous prêter le concours de votre sagesse et de vos lumières?

Le vieux savant abandonna sa lunette en bougonnant.

--La situation est grave, commença Fricoulet, très grave, dans quelques heures nous aborderons sur Mercure, et, Dieu sait ce qu'il restera de nous après cet abordage.

Ossipoff eut un mouvement d'épaules qui signifiait clairement «qu'y pouvons-nous faire?»

L'ingénieur poursuivit:

--Partant de ce principe, que plus nous serons légers et moins notre chute aura de chance d'être mortelle, M. de Flammermont propose de nous alléger de 300 kilos.

Le vieux savant sursauta:

--Mais, dit-il, c'est plus du tiers du poids de l'appareil tout entier!

--C'est, en effet, ce que pèse la logette, dans laquelle nous sommes en ce moment.

Ossipoff ouvrit démesurément les yeux:

--Vous voulez que nous nous séparions de la logette? demanda-t-il à Gontran.

--Mais vous êtes fou! s'écria Farenheit.

Tout interloqué, le jeune homme gardait le silence.

--Pourquoi, dit alors Fricoulet, pourquoi ne nous en séparons-nous pas? L'appareil n'a-t-il pas été construit de manière à ce que les deux parties dont il se compose pussent être séparées l'une de l'autre! comment donc avons-nous abordé sur Vénus s'il vous plaît?

--Les conditions ne sont plus les mêmes, riposta Ossipoff, c'est la sphère et non la logette que nous avons abandonnée et puis, nous avions le parachute, tandis qu'à présent...

--À présent, il s'agit de faire sur Mercure tout le contraire de ce que nous avons fait sur Vénus. D'ailleurs, avez-vous un autre moyen? Si oui, nous sommes prêts à l'examiner et à l'adopter, s'il est préférable au nôtre?

--Non, je n'en ai pas, répondit sèchement le vieux savant.

--_By god!_ grommela l'Américain, vous en auriez peut-être trouvé un, si, au lieu de vous hypnotiser, l'oeil vissé à votre lunette, vous aviez tourmenté un peu votre cervelle.

Ossipoff haussa doucement les épaules et allait, sans doute, retourner à son instrument chéri, mais Fricoulet l'arrêta:

--Non, dit-il, mon cher monsieur, laissez pour plus tard la continuation de vos études... en ce moment, il s'agit de nous mettre tous à la besogne, car le temps presse...

Le vieillard poussa un soupir.

--Voilà ce que nous allons faire, continua l'ingénieur; vous et sir Jonathan, vous allez emballer, empaqueter, le plus soigneusement possible, tous les objets contenus dans la logette et que vous reconnaîtrez nous être indispensables; Gontran et moi nous les amarrerons au fur et à mesure, sur le plancher circulaire qui court le long de la paroi intérieure de la sphère...

Aussitôt dit, aussitôt au travail; en deux heures, la logette fut débarrassée entièrement de tout ce qu'elle contenait.

--Et les filins de sélénium qui nous rattachaient au parachute, demanda Farenheit, les abandonnons-nous?

Fricoulet réfléchit quelques instants et répondit:

--Non pas, ils vont nous servir de suite.

--À quel usage?

--Pour nous attacher solidement; plus tard, peut-être, pourrons-nous en tirer parti.

Il promena autour de lui un regard circulaire et, après avoir constaté que l'on n'oubliait rien:

--Allons, dit-il, en bas tout le monde!

L'un après l'autre, ils descendirent et, sur les indications de l'ingénieur, prirent place sur le plancher auquel Fricoulet les attacha solidement, ainsi qu'il l'avait dit, avec les filins métalliques.

--Et toi? demanda Gontran.

--Ne t'inquiète pas de moi, répliqua-t-il, je remonte en haut pour jeter le lest lorsque le moment sera venu.

Une heure se passa, puis deux heures, pendant lesquelles les voyageurs, réduits à une immobilité presque complète, attendirent, l'angoisse au coeur, que l'ingénieur vint les rejoindre.

Tout à coup, un craquement se fit entendre, une forte secousse ébranla la sphère, et Fricoulet apparut sur la première marche de l'escalier, en criant:

--C'est fait!... maintenant, à la grâce de Dieu!

Il s'assit près de ses compagnons, passa autour de son corps le câble de sélénium qu'il enroula à l'axe central, comme font les pêcheurs qui prévoient une tempête et s'attachent au mât de leur bateau.

Ils tombaient, non pas en tournoyant sur eux-mêmes, ainsi que Farenheit l'avait craint, mais perpendiculairement, comme le plomb d'une sonde; réunis tous les quatre à la partie inférieure de la sphère, ils accumulaient en un point, un poids de plus de deux cents kilog., qui donnait à l'appareil une fixité immuable.

Ils tombaient, et par l'ouverture béante à leurs pieds, ils voyaient, se rapprochant d'eux, avec une vertigineuse rapidité, le panorama mercurien qui, maintenant, avait envahi l'espace tout entier.

À présent, la configuration exacte du sol leur apparaissait nettement, comme s'ils eussent plané en ballon à une hauteur de quelques kilomètres; les montagnes élançaient vers eux leurs pics aigus, projetant, à leur base, des traînées d'ombres gigantesques, et sous les derniers feux du soleil couchant, des immensités d'eau miroitaient avec des reflets d'incendie.

Muets de stupeur, cramponnés aux liens qui les attachaient à la sphère, les voyageurs tenaient leurs regards rivés sur ce monde qui les attirait avec une irrésistible force, se demandant angoisseusement si le moment où un point de contact s'établirait, ne serait pas aussi le moment de la mort.

Ils tombaient... ils tombaient...

Soudain, un choc épouvantable se produisit, accompagné d'un fracas formidable; on eut dit que le véhicule se disloquait de toutes parts, se réduisant en miettes.

Les quatre Terriens poussèrent un cri de terreur.

--Mercure!... cria plaisamment Fricoulet, tout le monde descend!

Il n'avait pas achevé, qu'un nouveau choc, moins violent cependant, faillit briser leurs attaches: puis, aussitôt, coup sur coup, un troisième, un quatrième... et bientôt, tournoyant sur elle-même dans une trépidation folle, la sphère se mit à dévaler, entraînant les voyageurs la tête tantôt en haut, tantôt en bas, aveuglés par une poussière épaisse, assourdis par le bruit de tonnerre que faisait le métal en roulant sur le sol, ahuris de se sentir emportés dans ce tourbillon inexplicable pour eux.

Ce qui se passait était cependant bien simple; la sphère avait, dans sa chute, rencontré à mi-côte, une des montagnes élevées de Mercure; la violence même de son choc l'avait fait rebondir, semblable à un ballon, à quelque cinquante mètres de haut, puis elle était retombée plus loin, avait rebondi de nouveau, jusqu'au moment où, épuisant ses forces par des bonds successifs, elle s'était mise à rouler sur le flanc même de la montagne, renversant les arbres, écornant les rochers, traversant ravins et cours d'eau, comme une avalanche. En moins de dix minutes, elle arriva dans la plaine, après une course de huit kilomètres; alors elle s'arrêta.

--Ouf! soupira Fricoulet, j'ai cru que cela n'en finirait jamais.

Par prudence, il attendit quelques secondes.

--Cependant, ajouta-t-il, cette fois-ci je crois que nous sommes arrivés... qu'en pensez vous?

À cette question personne ne répondit.

--Fichtre! grommela-t-il, ils n'ont pas la tête solide, les amis; pourvu que nous n'en ayons pas perdu un ou deux pendant le voyage!

Rapidement, il se débarrassa du filin qui le reliait au pivot métallique, fouilla dans sa poche, en sortit son petit bougeoir de magnésium qui répandit aussitôt dans la sphère une lumière éclatante.

Ses trois compagnons étaient bien là; il poussa un soupir de soulagement.

Mais presqu'aussitôt il éclata de rire en les voyant; affaissés sur eux-mêmes, la tête penchée sur la poitrine, les bras pendants le long du corps, les jambes molles, le buste plié en deux, ils ressemblaient, à s'y méprendre, à ces marionnettes que l'on fait manoeuvrer dans les «Guignols» des Champs-Élysées, pour la plus grande joie des enfants et des militaires. Coupez les ficelles qui font mouvoir les membres des susdites marionnettes, et vous aurez une idée à peu près exacte de l'aspect des malheureux Terriens...

--Le fait est, murmura l'ingénieur, qu'il faut avoir le coeur bigrement solide dans la poitrine, pour résister à une si singulière façon de voyager.

Tout en parlant, il déliait, l'un après l'autre, ses compagnons et les étendait sur le plancher circulaire.

Après quoi, il s'élança au dehors pour reconnaître le pays.

La nuit était venue et autour du jeune homme tout était sombre et silencieux; il lui sembla cependant percevoir, non loin, un murmure confus assez semblable à celui que produisent les eaux d'un ruisseau courant sur les cailloux.

Comme il demeurait immobile, ne sachant vers quel point il devait diriger ses pas, tout à coup, dans le ciel pur tout étincelant de mille étoiles, un astre apparut, brillant d'un incomparable éclat au milieu des feux nocturnes éclairant l'espace et dont la lueur, douce et indécise, glissa jusqu'à Fricoulet.

En même temps, le paysage d'alentour, sortant de l'ombre, se dessina presque nettement, bien qu'estompé dans les vapeurs du soir.

--Merci, Vénus, dit plaisamment l'ingénieur en inclinant la tête vers l'astre radieux.

Promenant alors ses regards autour de lui, il constata qu'il se trouvait au pied même d'une montagne fort élevée, sur la lisière d'une forêt dont les arbres avaient arrêté la sphère; non loin de là, serpentant sur le flanc de la montagne, un ruisselet chantonnait d'une voix cristalline, reflétant dans ses eaux la lumière discrète de Vénus.

Saisir dans la sphère le premier récipient qui lui tomba sous la main, courir au ruisseau, y remplir le récipient et revenir en jeter le contenu au visage de ses compagnons, tout cela, Fricoulet le fit en cinq minutes.

Mais à peine le liquide eut-il touché leur peau, que Mickhaïl Ossipoff et ses deux compagnons d'infortune se mirent à pousser des cris horribles.

--Au feu!... Au feu!... hurla Farenheit en se redressant d'un bond.

Puis, apercevant Fricoulet qui, debout à l'entrée de la sphère contemplait ses amis d'un air tout ahuri:

--_By God!_ gronda-t-il, quelle est cette mauvaise plaisanterie?

Et il s'avançait vers l'ingénieur, le poing levé, menaçant.

--Dites donc, dites donc, riposta l'ingénieur... c'est comme cela que vous me remerciez des soins que je vous donne?

--Drôles de soins, en vérité, dit à son tour Ossipoff... et singulière façon de faire revenir les gens à eux en les aspergeant d'eau bouillante.

--D'eau bouillante! répéta Fricoulet... Ah çà! devenez-vous fou?

--N'est-ce pas toi, plutôt, qui l'es devenu? s'écria Gontran qui se tamponnait douloureusement le visage avec son mouchoir.

--De l'eau chaude? répéta encore l'ingénieur... mais puisque je viens de l'aller chercher à ce ruisseau... tenez... là-bas!...

Il n'avait pas achevé ces mots, que Farenheit se précipita pour être le premier à constater la chose.

Mais, oublieux des lois spéciales qui régissaient la pesanteur à la surface de ce monde nouveau pour lui, il arriva d'un seul bond, bien qu'une dizaine de mètres l'en séparassent, à l'endroit indiqué par Fricoulet, et tomba dans le ruisseau où il enfonça jusqu'à mi-jambes.

Alors ce furent des cris, des jurons, des lamentations à n'en plus finir; lorsqu'on le sortit de là, le malheureux Yankee avait la peau des jambes presque entièrement enlevée.

--Baste! murmura Fricoulet, tout en procédant à un pansement sommaire; rien ne vaut, pour dégager le cerveau, un bain de pieds un peu chaud.

Gontran, que les grimaces de l'Américain amusaient beaucoup, vint lui serrer les mains avec énergie.

--Merci, sir Jonathan! dit-il avec emphase, merci.

--Merci... de quoi? demanda l'autre étonné.

--De nous avoir, par ce petit accident, donné une preuve certaine que le sol que nous foulons en ce moment est bien le sol de Mercure.

Farenheit regarda son interlocuteur, pour voir s'il ne se moquait pas de lui, mais le grand sérieux de M. de Flammermont lui donna le change et il étouffa, dans un grognement, les paroles de mauvaise humeur qu'il était prêt à prononcer.

--Alors, dit Ossipoff, vous croyez, Gontran, que nous avions besoin de cette preuve pour savoir ou nous étions?

Le jeune homme esquissa un geste vague.

--Mon Dieu! balbutia-t-il, ce n'était peut-être pas tout à fait nécessaire.

--Je dirai plus... c'était inutile.

Et étendant les bras vers les cieux:

--N'avons-nous pas là, au-dessus de notre tête, un indicateur merveilleux qui, mieux que quoi que ce soit, peut nous guider dans notre route et nous renseigner sur notre position?

--Il est vrai, en effet, dit Gontran, que par la situation des étoiles...

Fricoulet intervint: