Aventures Extraordinaires D Un Savant Russe Ii Le Soleil Et Les
Chapter 11
--Que voulez-vous, sir Jonathan, dit-il, à l'impossible nul n'est tenu, et j'aurai beau me torturer la cervelle, si je ne trouve, sur Mercure, aucune humanité capable de me donner un coup de main, je crains bien que vous ne soyez condamné à jouir de notre société plus longtemps que vous ne le souhaitez.
Et, prenant un air grave pour s'adresser à Ossipoff:
--Cependant, dit-il, tout en reconnaissant le bien fondé de votre raisonnement, notamment en ce qui concerne l'âge de Mercure, il me semblait que, dans son _Cosmotheoros_, l'illustre astronome Huygens établissait l'existence d'une humanité semblable à la nôtre.
Le vieillard se prit à rire:
--Il en est des théories de Huygens comme de celles de Fontenelle, d'après lesquelles les habitants de Mercure seraient de petits êtres, vifs, agiles, toujours en mouvement, et noirs comme des nègres d'Éthiopie; je ne crois pas plus à cette humanité-là qu'à celle inventée par le baron de Holberg, dans son roman: _Voyage de Nicolas Klimius dans les planètes souterraines_. L'homme-plante et l'homme-guitare imaginés par lui n'ont pas plus raison d'être que les nègres de Fontenelle, les hommes de Huygens et ceux du _Voyage au monde de Mercure_, publié au XVIIIe siècle.
Ses compagnons, Farenheit lui-même, l'écoutaient avec un visible intérêt; alors pour conclure, le vieillard ajouta:
--C'est déjà, pour le savant et le philosophe, un travail considérable que de songer aux humanités existantes sans se préoccuper encore de la forme que pourront affecter les humanités futures... laissons les siècles s'écouler et alors seulement nos petits-neveux pourront s'occuper de résoudre ces problèmes.
Sur ces mots, il retourna à son poste d'observation, laissant l'Américain tout déconfit par ces révélations.
--Que fais-tu donc là? demanda Gontran en voyant Fricoulet examiner avec attention une sorte de cadran fixé à l'extrémité du pivot central de la sphère.
--Tu le vois, je consulte mon «rapidimètre».
Et, à un haussement de sourcils interrogatifs du jeune comte, l'ingénieur ajouta:
--C'est un indicateur de mon invention au moyen duquel je puis, à tous moments, m'assurer que les ondes lumineuses parviennent bien à la sphère et l'actionnent avec la même force.
--Très pratique, approuva Gontran; mais le système?
--Écoute, je vais être aussi clair que possible; à toi de comprendre si tu peux... Qui soutient et pousse dans l'espace notre véhicule? les vibrations lancées par le réflecteur vénusien; de ces vibrations, j'en emploie une partie infinitésimale à actionner un radiomètre tournant dans son ampoule de verre; deux engrenages conduisent l'aiguille qui tourne devant ce cadran. Tant que le radiomètre fonctionne à grande vitesse, l'aiguille est poussée à l'extrémité de sa course; si, pour une raison ou pour une autre, le fonctionnement se ralentissait, un ressort ramènerait plus ou moins l'aiguille vers le zéro... as-tu compris?
--Tellement bien compris, répliqua Gontran dont l'oeil ne quittait plus le «rapidimètre», que j'en ai eu un frisson par tous les membres; alors, lorsque cette aiguille sera à zéro...
--Si elle est à zéro avant que nous n'atteignions la zone attractive de Mercure, nous retomberons sur Vénus.
Et voyant l'effet déplorable produit par cette déclaration sur son ami, l'ingénieur ajouta:
--Mais rassure-toi, il n'y a aucune raison pour qu'un semblable accident survienne... et puis, surviendrait-il, que nous sommes assez accoutumés aux chutes pour n'en pas craindre une de plus.
--Aussi, repartit Gontran, n'est-ce point la crainte de me rompre les os qui me fait trembler... c'est tout le temps que nous perdrions à revenir sur nos pas, alors que Sharp continue à marcher de l'avant.
Ce disant, il considérait l'instrument avec anxiété.
--Dans ce moment, demanda-t-il, comment nous comportons-nous?
--Nous filons à toute vitesse et, si mes calculs sont exacts, avant quarante-huit heures nous aurons franchi le point neutre.
Farenheit se frotta les mains avec énergie.
--Alors, l'accident pourra se produire, grommela-t-il, nous tomberons... mais qu'importe, puisque nous tomberons sur Mercure.
Sa phrase s'acheva dans un formidable bâillement.
--Cette température sénégalienne pousse au sommeil, ne trouvez-vous pas? demanda-t-il en s'étendant sur le divan.
--Eh! eh!... c'est contagieux, fit plaisamment Fricoulet en voyant Gontran s'allonger, lui aussi, à sa place habituelle.
--C'est bien possible! répliqua le jeune homme à haute voix, de façon à être entendu d'Ossipoff.
Et d'un clignement d'yeux appelant son ami près de lui:
--Chut! murmura-t-il, je vais profiter de ce que M. Ossipoff est plongé dans ses contemplations, pour étudier un peu Mercure.
L'ingénieur était ébahi.
--Tu as une singulière façon d'étudier les astres, répondit-il sur le même ton... à moins que tu ne pries Morphée de t'envoyer des rêves astronomiques, je ne vois pas trop comment...
M. de Flammermont sourit finement et, tirant de dessous sa couverture de voyage un volume qu'il ouvrit:
--Et les _Continents célestes!_ les comptes-tu pour rien?...
--Compris, répliqua Fricoulet; eh bien! je te laisse à ta leçon; pioche ferme; moi, je vais aussi travailler un peu...
Et il alla s'installer à un hublot voisin de celui où le vieillard s'était établi avec sa lunette.
Un quart d'heure ne s'était pas écoulé que l'oreille de l'ingénieur fut désagréablement frappée par deux bruits sonores, mais de tonalités différentes qui emplissaient la logette.
Il se retourna et vit Gontran qui s'était assoupi, le nez sur l'ouvrage de son illustre homonyme, et qui mêlait ses ronflements à ceux de l'Américain.
Une quarantaine d'heures s'écoulèrent ainsi dans une monotonie désespérante pour M. de Flammermont et Jonathan Farenheit, le premier soupirant pour Séléna, le second rugissant après Sharp; puis, quand ils avaient suffisamment l'un soupiré, l'autre rugi, ils cherchaient, dans le sommeil l'oubli de leur amour stérile et de leur haine impuissante.
Quant à Ossipoff et à Fricoulet, ils ne quittaient guère leurs hublots d'observation que pour prendre le repos strictement nécessaire au maintien de leurs forces; tout le reste de leur temps, ils le passaient, l'oeil vissé à la lunette ou la main noircissant leurs carnets de calculs interminables.
On touchait à la fin du second jour, lorsque Gontran, impatienté de voir Fricoulet toujours assis à la même place et plongé dans ses calculs algébriques, s'approcha de lui.
--Alors, fit-il, nous serions enfermés, pendant des années, dans cette cage que, pendant des années, tu regarderais et tu calculerais.
--Ce ne sont point des années, répondit l'ingénieur, ce sont des siècles qu'il faudrait pour pouvoir, non pas comprendre, mais commencer à comprendre l'Univers.
--Mais, en ce moment, que fais-tu?
--J'établis, ou plutôt je cherche à établir un point délicat d'astronomie.
Gontran leva les bras au ciel.
--Encore! s'exclama-t-il; mais l'astronomie n'est donc remplie que de points délicats?
--Il y a une étoile connue, classée par Groombridge, sous le numéro 1830, qui plonge les savants dans une perplexité profonde, à cause de sa prodigieuse vitesse de translation.
--Les étoiles «fixes» marchent donc! interrompit le jeune comte.
Fricoulet lui saisit le bras en lui désignant, d'un hochement de tête, Mickhaïl Ossipoff.
Heureusement, le vieillard, plongé dans la contemplation du ciel, n'avait rien entendu.
--Si elles marchent! riposta l'ingénieur, assurément, et même avec une certaine rapidité; ainsi, celle dont je te parle, Groombridge, franchit 320 kilomètres par seconde.
Gontran arrondit ses yeux.
--320 kilomètres par seconde! balbutia-t-il.
--C'est ce qui fait supposer qu'elle n'appartient pas à notre Univers visible; car un corps, attiré par l'ensemble des soleils que nous connaissons, n'atteindrait pas une vitesse supérieure à 40 kilomètres par seconde.
--Et le but de tes recherches?
--Est d'élucider l'origine et la provenance de cette étoile qui arrive du fond de l'incommensurable infini.
Gontran haussa les épaules et murmura avec un sourire railleur:
--Et voilà à quoi les savants passent leur temps et épuisent le génie que leur a donné le Créateur!...
Il ricana et ajouta d'un ton dédaigneux:
--Et tu crois que tu ne serais pas plus utile à tes semblables en cherchant à résoudre les problèmes sociaux sous lesquels se trouve écrasée notre pauvre humanité qu'en t'épuisant en stériles études sur Groombridge, numéro 1830?
Fricoulet allait riposter, son ami ajouta:
--Et quand on pense que cette étoile, dont les destinées te préoccupent, est peut-être éteinte depuis vingt mille ans, que l'astre, duquel est jailli ce rayon lumineux, est peut-être allé, depuis des siècles et des siècles, rejoindre les vieilles lunes!
Ces paroles, qui trahissaient de la part du jeune homme un certain mépris de la science chère à Ossipoff, contenaient cependant une apparence de logique; aussi, tout d'abord, Fricoulet demeura-t-il interdit.
En ce moment, un _by God!_ semblable à un coup de tonnerre éclata derrière eux.
Du même mouvement, tous les trois se retournèrent et aperçurent Jonathan Farenheit, figé dans une immobilité de statue, les cheveux hérissés d'horreur, les traits convulsés, les yeux agrandis, avec, sur tout le visage une expression d'épouvante intraduisible.
Les deux bras étendus, il avait les index de ses deux mains dirigés vers le «rapidimètre.»
Le premier, Fricoulet comprit le sens de cette immobilité tragique; il courut jusqu'à l'instrument et poussa un cri d'effroi:
--Arrêtés!
Ce seul mot fit blêmir Ossipoff et M. de Flammermont qui répétèrent d'une voix atterrée:
--Arrêtés!...
L'aiguille, en effet, marquait zéro.
Farenheit, sorti de sa stupeur, s'arrachait les cheveux.
--Si encore nous étions dans la zone de Mercure, grondait-il.
--Malheureusement, nous sommes toujours dans celle de Vénus, répliqua Fricoulet.
Et il ajouta, en jetant à Ossipoff un regard interrogateur:
--Mais que diable a-t-il pu arriver?
Le vieillard répondit par un haussement d'épaules.
--Peut-être bien, n'est-ce que ton «rapidimètre» qui s'est détraqué, insinua Gontran, se rattachant à ce suprême espoir.
--C'est peu probable, répliqua l'ingénieur; en tout cas, il y a une manière bien simple d'être fixé à ce sujet, c'est d'y aller voir.
Et, sans en dire plus long, il endossa son scaphandre, vissa avec soin le casque métallique, après y avoir introduit une tablette d'oxygène solidifié, et, soulevant la trappe pratiquée dans le plancher de la logette, s'engagea dans l'escalier qui conduisait à l'intérieur de la sphère.
La première chose qu'il constata, grâce à la lanterne de magnésium dont il s'était muni, c'est que l'axe central, autour duquel s'opérait la rotation de la sphère, était immobile; à part cela, tout était en aussi bon état qu'au moment du départ.
Très perplexe, il allait rejoindre la logette, lorsque, poussé par un inexplicable pressentiment, il descendit jusqu'aux derniers échelons aboutissant à l'ouverture inférieure de la sphère et là, se pencha sur l'abîme.
Un cri s'échappa de sa poitrine.
Il s'attendait, en effet, à apercevoir, au-dessous de lui dans l'espace, le point lumineux que devait former sur Vénus le foyer du réflecteur, grâce au rayonnement duquel la sphère se soutenait dans l'infini.
Mais l'espace était sombre, le point lumineux s'était éteint, la planète elle-même avait disparu.
Vivement, l'ingénieur rejoignit ses compagnons, il se débarrassa du scaphandre et, pour la première fois depuis que l'on avait quitté la Terre, sur son visage apparurent les marques d'un abattement profond.
--Mes amis, dit-il d'une voix grave, cette fois-ci nous sommes bien perdus.
Et, en quelques mots, il leur fit part de sa découverte.
--Mais qu'a-t-il pu arriver? gronda Farenheit.
--Une chose toute simple, répondit Ossipoff, une chose que j'avais prévue et dont je n'avais pas voulu vous parler au moment du départ; à la suite d'un de ces cataclysmes météorologiques si fréquents à la surface de Vénus, une couche de nuages se sera interposée entre le Soleil et le réflecteur.
--Alors, nous allons retomber sur Vénus? grommela l'Américain dont la rage convulsait les traits.
--C'est probable, répliqua Ossipoff, nous devons même tomber déjà, c'est, au surplus, une chose facile à vérifier.
Il tira d'une de ses poches un petit appareil formé d'un cadre métallique allongé; deux fils fins, dont l'un mobile, traversaient verticalement ce cadre, en écartant ou en rapprochant ces deux fils, l'un de l'autre, au moyen d'une vis, on mesurait le diamètre d'un objet quelconque.
Le vieillard fixa cet instrument à l'oculaire de la lunette et dit à Fricoulet:
--Tenez, regardez vous-même.
L'ingénieur braqua l'instrument sur le Soleil, tourna insensiblement la vis de rappel pour élargir, à la distance convenable, les deux fils du micromètre.
--Eh bien? demanda Ossipoff après un instant.
--Les deux fils sont tangents aux bords du Soleil.
--Quelle mesure obtenez-vous?
--Soixante-cinq minutes, répondit Fricoulet en abandonnant l'instrument.
--Nous vérifierons dans un quart d'heure.
Est-il utile de dire que ces quinze minutes parurent longues comme quinze siècles à ces malheureux dont l'angoisse étreignait la poitrine?
Mickhaïl Ossipoff, seul, conservait son sang-froid, du moment que l'on n'avançait plus, on tombait, et pouvait-on tomber autre part que sur Vénus?
Sa montre à la main, il considérait, impassible, l'aiguille qui, lentement, se traînait sur le cadran.
--Regardez, dit-il enfin.
De nouveau, Fricoulet mit l'oeil à la lunette.
--Eh bien! fit le vieillard, vous devez constater une diminution sensible du disque solaire.
Puis tout à coup, regardant la vis que l'ingénieur faisait tourner doucement entre ses doigts:
--Mais que faites-vous? s'écria-t-il, vous avez perdu la tête! ne voyez-vous pas que vous éloignez les fils au lieu de les rapprocher?
Fricoulet ne répondait pas; pâle, les lèvres serrées, la poitrine soulevée par une respiration haletante, il étreignait la lunette de la main gauche, tandis que de la main droite il manoeuvrait le micromètre.
Enfin, d'une voix étouffée:
--Monsieur Ossipoff, balbutia-t-il, le disque solaire ne diminue pas.
--Comment, il ne diminue pas! cela est impossible! nous ne sommes pas au point neutre, et, par conséquent, nous ne pouvons être immobiles... l'émotion vous trouble la vue... le disque doit diminuer...
L'ingénieur se redressa et, passant la main sur son front inondé d'une sueur moite et glacée:
--Vous avez raison, murmura-t-il, c'est l'émotion, sans doute, qui me fait mal voir.
--Mais, enfin, que voyez-vous?
--Le disque solaire augmente.
À ces mots, Ossipoff fit un bond prodigieux.
--Vous êtes fou! s'exclama-t-il en haussant les épaules.
Sans façon, il bouscula Fricoulet et prit sa place, mais à peine eut-il appliqué son oeil à l'oculaire, qu'il poussa un cri étouffé et se recula en levant les bras au ciel, dans un geste plein de stupéfaction.
--C'est prodigieux!... incompréhensible... surnaturel... vous avez bien vu... car, à moi aussi, il me semble que le disque solaire a augmenté!... il marque maintenant soixante-cinq minutes, dix-huit secondes!
Un moment, ils se regardèrent tous quatre en silence, atterrés par cet incompréhensible phénomène.
--_By God!_ s'écria tout à coup Farenheit, nous changeons de place, car voici les rayons solaires qui pénètrent par les hublots de côté.
--C'est l'appareil qui se retourne, déclara Fricoulet.
--Mais alors, nous tombons? demanda anxieusement M. de Flammermont.
--Parbleu!
--Mais, ou cela? sur Vénus? sur la Lune? sur la Terre? rugit l'Américain, en proie à une effroyable surexcitation, voyons, répondez quelque chose... vous êtes des savants, et votre métier est de savoir ces choses-là?
Il avait saisi Gontran par le collet de sa jaquette et c'était lui qu'il prenait à partie.
Un cri épouvantable, poussé par Ossipoff, lui fit lâcher prise.
Tous tournèrent leurs regards vers le vieux savant.
Il était horriblement pâle et, appuyé contre la paroi de la logette, il semblait prêt à perdre connaissance.
Soudain il porta les deux mains à son visage et murmura:
--Ah! c'est horrible!... c'est horrible!
--Monsieur Ossipoff, implora Fricoulet, de grâce, dites-nous ce qui en est! Si vous vous rendez compte du phénomène qui se produit, expliquez-le nous, quelles qu'en doivent être les conséquences?
Alors, le vieillard, fixant sur eux des regards dans lesquels brillait comme une lueur de folie, balbutia:
--Nous tombons sur le Soleil!
Farenheit poussa un épouvantable juron, tandis que, dans sa rage impuissante, il menaçait des poings toute l'immensité noire et morne malgré les éclatants rayons du soleil, où la mort... une mort épouvantable... horrible, les attendait.
Gontran de Flammermont, anéanti, s'était laissé tomber sur le divan, et là, sans mouvements, sans pensée, balbutiant machinalement un seul nom: Séléna! il demeura de longues heures comme si la mort l'eut frappé déjà.
Ossipoff était retourné à sa lunette, mesurant le grossissement lent, mais continu du disque solaire.
Quant à Fricoulet, à l'écart dans un coin de la logette, son carnet à la main, il se livrait à des opérations algébriques gigantesques, noircissant le papier de chiffres et de figures trigonométriques, insouciant de l'océan de flammes dans lequel, quelques heures plus tard, ses compagnons et lui allaient être engloutis.
Peu à peu la chaleur s'élevait et, dans l'intérieur de la logette, l'air surchauffé, devenait irrespirable.
L'Américain, qui rôdait comme un ours en cage, s'approcha du thermomètre; il marquait 42 degrés centigrades au-dessus de glace.
--_By God!_ gronda-t-il, serons-nous donc assez lâches pour attendre d'être dans cet épouvantable brasier... en tout cas, quant à moi, je suis bien décidé de ne pas attendre plus longtemps.
Et sa main cherchait son revolver.
--Mes amis, dit alors d'une voix suppliante Ossipoff, en tournant vers eux sa face angoissée, mes amis, me pardonnez-vous de vous avoir entraînés à votre perte?
Les yeux pleins de larmes, les traits convulsés, les cheveux en désordre, le vieillard offrait l'image du désespoir le plus profond.
Sans prononcer une parole, Gontran et l'Américain lui tendirent la main.
--Et vous, monsieur Fricoulet, dit le vieux savant, me pardonnez-vous?
Comme il achevait ces mots, l'ingénieur sauta sur ses pieds et s'écria d'une voix vibrante:
--Je vous pardonne d'autant plus volontiers que vous n'avez rien à vous faire pardonner, par la raison toute simple que ce n'est pas à notre perte que vous nous avez entraînés, mais bien à notre but!...
Ossipoff regarda Gontran en hochant la tête.
--Le pauvre garçon est fou! murmura-t-il.
--Pas si fou que cela, monsieur Ossipoff, pas si fou que cela; pendant que vous vous désespériez, moi j'ai travaillé et j'ai trouvé que notre vitesse, actuellement de vingt mille mètres par seconde, va toujours en augmentant.
--Nous n'en arriverons que plus rapidement au brasier ardent qui doit nous dévorer, grommela l'Américain.
--Non pas, riposta l'ingénieur: étant donnée notre vitesse, nous devons, conformément aux lois de la mécanique céleste, décrire autour du Soleil une courbe quelconque, ouverte ou fermée: parabole, hyperbole, ellipse... Eh bien! cette courbe, je viens de la calculer, et savez-vous une chose? elle se confond avec l'orbite même de Mercure que nous n'allons pas tarder à gagner de vitesse... Avant vingt-quatre heures, nous aurons rencontré Mercure...
Ce disant, il tendait triomphalement ses calculs à Ossipoff.
Mais celui-ci passa la feuille à Gontran en balbutiant:
--Tenez, voyez vous-même... je suis tellement troublé...
Fricoulet eut un haussement d'épaules plein d'ironie; puis, s'approchant du jeune comte, il lui prit les mains.
--Tu sais, lui murmura-t-il à l'oreille, tu es décidément né sous une mauvaise étoile.
Et comme M. de Flammermont le regardait avec étonnement.
--Je commence à croire que ton mariage avec Séléna finira par se faire.
CHAPITRE VIII
GONTRAN RETROUVE SÉLÉNA ET FARENHEIT A DES NOUVELLES DE SHARP
LA planète Mercure fait partie des cinq planètes connues de toute antiquité; mais elle a été sans doute la dernière découverte et identifiée; la plus ancienne mesure astronomique qui soit parvenue jusqu'à nous date de 265 ans avant notre ère, de l'an 294 de l'ère de Nabonassar, soixante ans après la mort d'Alexandre le Conquérant. Nous possédons aussi sur Mercure des observations chinoises, dont la plus ancienne appartient à l'année 118 avant notre ère.
À cause de son rapprochement du Soleil, Mercure n'est visible pour nous que le soir ou le matin, jamais au milieu de la nuit, et toujours dans le crépuscule; c'est pourquoi, au temps des premières observations, comme cela s'était produit pour Vénus, on avait cru à l'existence de deux planètes différentes, l'une du matin, l'autre du soir...
--Gontran! est-ce que vous dormez?
En s'entendant appeler, le jeune homme ferma vivement le volume des _Continents célestes_ qu'il était occupé à parcourir et, le cachant sous sa couverture, se retourna du côté d'Ossipoff:
--Non, cher monsieur, répondit-il, j'étais seulement assoupi... Qu'y a-t-il pour votre service?
--S'il ne vous était pas trop désagréable de vous lever, je vous prierais de venir me rejoindre.
M. de Flammermont dissimula un bâillement; néanmoins, il se leva.
--Tenez, lui dit le vieillard en s'écartant de la lunette, regardez à votre tour... Je ne sais si je dois attribuer cela aux rayons ardents du Soleil, mais j'ai, depuis quelque temps, la vue très faible.
Pendant qu'Ossipoff parlait, le jeune homme avait collé son oeil à l'oculaire.
--Eh bien! demanda-t-il, que désirez-vous savoir?
--Sous quelle forme apercevez-vous la planète?
--Comme vous devez l'avoir aperçue vous-même: sous la forme d'un premier quartier.
--Bien! mais examinez soigneusement, je vous prie, les deux cornes; ne remarquez-vous rien?
Gontran attendit un instant avant de répondre:
--Ma foi, dit-il, non, je ne remarque rien...
Les sourcils d'Ossipoff se contractèrent.
--Alors, murmura-t-il, je me serais donc trompé, et Schroëter, Noble et Burton avec moi... c'est impossible.
Il ajouta tout haut:
--Les deux cornes de Mercure vous semblent-elles d'une identité absolue?
Le jeune homme se tut quelques secondes; puis, tout à coup:
--Non, dit-il, la corne australe est loin d'être aussi aiguë que l'autre... on dirait qu'elle est émoussée.
Ossipoff jeta un cri de triomphe.
--C'est bien cela... c'est bien cela, balbutia-t-il tout ému.
Puis, après un moment:
--Nous sommes quelques-uns, parmi les astronomes terrestres, qui avons cru remarquer cette inégalité entre les deux cornes mercuriennes... et cette remarque a une importance considérable, puisqu'elle établit l'existence, sur la planète, d'un sol accidenté.
--Je serais assez curieux, dit Farenheit en intervenant dans la conversation, de savoir comment vous pouvez déduire cela logiquement.
--Rien de plus simple: il suffit d'admettre que, près de cette corne méridionale, il existe un plateau montagneux très élevé qui arrête la lumière du Soleil et l'empêche d'aller jusqu'au point auquel, sans cette proéminence, la corne s'étendrait.
--Mais cette hypothèse est également celle de Flammermont, s'écria Fricoulet.
--Mon hypothèse, à moi! fit Gontran.
--Non... celle de ton homonyme.
--C'est une preuve, dit gravement le jeune comte, que les grands esprits se rencontrent souvent, lorsqu'il s'agit de résoudre les éternels problèmes de la Nature.
--Et, sans doute, demanda Farenheit d'un ton sceptique, avez-vous pu faire comme sur la Lune, c'est-à-dire mesurer les montagnes mercuriennes?
Ossipoff eut, à l'adresse de l'Américain, un regard dédaigneux: