Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes
Part 7
--Le résultat est qu'on est certain de l'existence de montagnes très élevées sur Vénus; le relief géographique est considérable et, les mêmes forces en action sur la Terre s'étant également donné jeu sur ce monde, il s'ensuit qu'il existe des volcans, des chaînes de montagnes: mais quant à des mesures précises sur tout cela, on n'en a pas.
--Donc, les _Continents célestes_ ont raison! s'écria triomphalement M. de Flammermont.
--Ai-je donc dit qu'ils eussent tort? répliqua le vieux savant d'un ton piqué.
Pour faire diversion Fricoulet demanda:
--J'ai entendu soutenir quelquefois cette théorie: que Vénus avait un satellite.
Gontran considéra son ami avec stupeur, le croyant devenu fou subitement; mais sa surprise fut bien plus grande encore, lorsqu'il entendit Ossipoff répondre en hochant la tête:
--Beaucoup d'astronomes ont cru voir, en effet, le satellite dont vous parlez; quant à moi, malgré les nombreuses brochures publiées à ce sujet, je persiste à considérer son existence comme problématique... vous me répondrez qu'il est difficile, d'un autre côté, d'admettre que des savants comme Cassini, Horrebow, Short et Montaigne aient mal vu ou aient pu prendre, pour argent comptant, une illusion d'optique.
--Alors comment expliquer?...
--Pour moi, il n'y a que deux explications possibles: ou bien, ils ont pris pour un satellite de Vénus une petite planète passant dans le même champ optique, ou bien ce satellite, très petit, n'est visible de la terre que dans des conditions tout à fait exceptionnelles.
--Il se peut encore, observa Gontran, que, depuis ces observations, ce satellite soit tombé sur la planète.
--Cette supposition n'a rien d'invraisemblable: aucune loi naturelle ne s'opposant à ce qu'un semblable phénomène puisse se produire.
Ils en étaient là de leur conversation, lorsque soudain Fricoulet, qui avait tiré son chronomètre, s'écria:
--Comment diable! se fait-il que nous ne descendions pas plus vite que cela... nous devrions être arrivés depuis longtemps.
--Et il semble que nous ne bougions pas, ajouta Farenheit.
--Pardon, répliqua Gontran, nous bougeons, au contraire; mais pas dans le sens perpendiculaire, dans le sens horizontal.
Il étendit son bras vers l'avant et déclara:
--Nous filons bon train de ce côté.
L'écran nuageux, qui s'était un moment entr'ouvert, venait de se refermer, et les voyageurs se trouvaient plongés de nouveau dans la masse épaisse de l'atmosphère.
Après avoir contrôlé l'affirmation du jeune comte et constaté, en effet, qu'emporté par un courant d'air formidable, l'appareil filait avec une vitesse prodigieuse, le vieux savant s'écria:
--Mais il ne faut pas nous laisser dévier... il nous faut descendre... descendre au plus vite... où que ce soit... mais descendre, sinon...
Il eut un geste tragique.
--Le parachute est trop léger, fit Jonathan Farenheit.
--Ou l'atmosphère trop dense, riposta l'ingénieur.
--Mais que faire? grommela l'Américain.
--Nous alourdir est impossible, murmura Ossipoff.
Ils se regardaient tous, anxieux, ne sachant quelle résolution prendre.
--Coupons les filins qui nous retiennent au parachute, dit tout à coup l'Américain, et laissons-nous tomber à la grâce de Dieu.
Fricoulet haussa les épaules.
--C'est de la folie, murmura-t-il.
--Il y a, dans la vie, des moments où les folies sont les seules choses que l'on puisse faire raisonnablement, grommela Farenheit.
--Mais cette folie vient de me suggérer une idée, dit à son tour M. de Flammermont.
Ossipoff lui prit les mains:
--Ah! mon cher ami, parlez... parlez vite.
--Je pense que si l'on diminuait la force de résistance du parachute nous tomberions plus rapidement...
--Facile à dire, grommela l'Américain humilié du peu de succès de sa proposition, mais à exécuter...
--Si l'on diminuait la surface du parachute, proposa le vieux savant.
--Génial! s'écria l'ingénieur.
Il fouilla dans la boîte à outils, y prit une pince en acier qu'il passa dans sa ceinture et cria:
--Laissez-moi faire, cela me regarde.
D'un bond, il avait sauté sur le bordage et empoignant à deux mains l'un des cordages de sélénium qui reliait la logette au parachute, il s'élevait à la force des bras.
Mais la pesanteur, presque nulle sur la Lune, avait repris son empire, et il semblait au jeune homme qu'il fût devenu lourd comme du plomb.
--Fricoulet! appela M. de Flammermont, Fricoulet!
Mais lui ne répondait pas et continuait à grimper, lentement, il est vrai, et, malgré son énergie, il crut plusieurs fois qu'il allait défaillir.
Enfin ses mains atteignirent les bords du plateau métallique et s'y cramponnèrent désespérément, mais, harassé par cette ascension de dix mètres le long de ce câble gros à peine comme le petit doigt, c'est en vain qu'il tentait de se soulever par ce jeu des muscles, qu'en terme de gymnastique, on nomme un rétablissement, il ne pouvait y parvenir.
Le découragement allait s'emparer de lui lorsque son pied, rencontrant une patte d'oie,--on nomme ainsi la suture de deux filins,--s'y arc-bouta et lui permit de se hisser enfin sur le parachute.
Le plus fort était fait, et après avoir soufflé quelques instants, le courageux ingénieur, s'aidant des genoux et des mains, se traîna sur la surface polie du parachute, arrachant, de distance en distance, avec sa pince, les écrous qui reliaient l'une à l'autre les plaques de sélénium.
--Descendez! descendez! cria soudain Ossipoff, nous tombons!
Fricoulet arracha encore quelques plaques qu'il lança dans l'espace, puis, tranquillement, il remit la pince à sa ceinture et, se laissant glisser le long d'un câble, rejoignit ses compagnons qui l'attendaient avec anxiété.
Ils tombaient, en effet, avec une vertigineuse rapidité, passant au travers des couches nuageuses comme une flèche.
Soudain, une épouvantable détonation retentit, semblable au bruit de dix coups de foudre éclatant simultanément; une lumière intense, aveuglante sembla embraser l'espace, jetant sur le parachute comme des lueurs d'incendie, en même temps que les vents, subitement déchaînés, s'emparaient de l'appareil et l'entraînaient, dans un épouvantable tourbillon, vers le sol.
--Un orage, cria à pleine voix Mickhaïl Ossipoff pour rassurer ses compagnons.
--La mer! la mer! cria à son tour Gontran qui, à demi-penché hors de la nacelle, cherchait à percer les nuages en feu.
Sous l'effort du vent, le voile qui cachait le sol venait de se déchirer, et à un kilomètre au-dessous de l'appareil, s'étendait, à perte de vue, une nappe d'eau élevant, avec un bruit horrible, des vagues monstrueuses couronnées d'aigrettes électriques.
Le parachute, tournoyant sur lui-même, tombait comme une pierre.
--Des bateaux!... j'aperçois des bateaux! hurla Farenheit pour se faire entendre malgré les sifflements de la tempête.
--Nous en serons quittes pour prendre un bain sérieux, riposta Fricoulet, ces bateaux nous sauveront.
Ce furent les dernières paroles prononcées.
La nacelle venait de glisser dans le creux d'une vague; une montagne d'eau s'abattit sur elle, la chavirant, la roulant comme une simple épave.
Puis, entraînée par le poids du parachute qui, lui aussi, s'était abattu dans la mer, elle coula à pic, entraînant, dans les profondeurs mystérieuses de l'Océan vénusien, Ossipoff et ses hardis compagnons.
CHAPITRE V
PLONGEON DANS L'OCÉAN VÉNUSIEN
DEUX minutes s'étaient à peine écoulées, depuis le moment ou la nacelle s'était engloutie dans les flots, qu'à la surface de l'océan une tête apparut.
Cette tête était celle de Jonathan Farenheit.
Tout en coulant à pic, l'Américain avait conservé son sang-froid; il n'en était pas, d'ailleurs, à son premier naufrage; au cours des nombreuses traversées que son commerce de suif l'avait contraint de faire, d'Amérique en Europe, et _vice versa_, sir Jonathan avait--comme on dit vulgairement--bu à la grande tasse plus d'une fois.
Aussi, loin de se cramponner au bordage de la nacelle, ainsi que l'avaient fait ses compagnons, il avait presque aussitôt abandonné l'appareil et d'un vigoureux effort, était remonté à la surface.
Au milieu du péril suprême, il s'était souvenu tout à coup des bateaux signalés par Fricoulet et, confiant dans sa force et dans son habileté de nageur, il avait résolu de tout tenter pour échapper à la mort.
Une vague énorme, l'emportant avec elle, le hissa jusqu'à sa crête, et, de cet observatoire liquide il put jeter un rapide coup d'oeil sur l'immensité qui l'entourait.
--Allons! pensa-t-il, en descendant, avec la vague qui s'effondrait dans un précipice sans fond, il s'agit de se soutenir à la surface... ce sera bien le diable si quelqu'un de ces navires ne passe pas à proximité...
Pour tout autre qu'un hardi nageur tel que lui, un semblable projet eût été de la folie: l'océan démonté jetait au ciel des vagues monstrueuses, fouettées et déchiquetées par la tempête qui hurlait dans l'espace.
Mais l'eau et Farenheit étaient de vieilles connaissances; sans chercher à lutter, il appliquait tous ses efforts à n'être point submergé et il y parvenait.
Tout à coup, comme il était de nouveau élevé sur le sommet d'une vague, il poussa un cri de désappointement et de rage.
Les bateaux en lesquels il avait mis son espoir avaient disparu; avaient-ils sombré, avaient-ils fui devant la tempête?
Toujours est-il qu'aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la mer était déserte, d'énormes masses liquides se ruaient, avec un bruit formidable, à l'assaut les unes des autres; dans l'espace, les nuages, semblables à une horde de chevaux au galop, couraient, poussés par un vent terrible, ensanglantés par moments par la lueur de la foudre, de larges aigrettes lumineuses dansaient au sommet des vagues, jetant, sur les abîmes creusées par le vent, des lueurs livides.
Farenheit se sentit le coeur étreint par une inexprimable angoisse; à l'horizon, rien que la tempête; autour de lui, rien que l'immensité liquide en furie.
À quoi bon lutter? son désir de vivre n'avait eu pour but que de satisfaire sa soif de vengeance contre Sharp; maintenant qu'il n'avait plus aucun espoir imminent d'être sauvé, persister n'eût eu pour résultat que de prolonger inutilement son agonie.
Alors, sans d'autre regret au coeur que de mourir avant d'avoir assouvi sa haine, il croisa les bras, immobilisa ses jambes et, une vague énorme survenant, il se laissa engloutir.
* * *
«L'humanité qui règne sur le monde de Vénus, dit Camille Flammarion, doit offrir les plus grandes ressemblances avec la nôtre et aussi, probablement, les plus grandes ressemblances morales. On peut penser, néanmoins, que Vénus étant née après la Terre, son humanité est plus récente que la nôtre. Ses peuples en sont-ils encore à l'âge de pierre? toutes conjectures, à cet égard, seraient évidemment superflues, les successions paléontologiques ayant pu suivre une autre voie sur cette planète que sur la nôtre. D'un autre côté ce n'est pas sous les plus doux climats que l'humanité est la plus active et Vénus est un monde plus varié et certainement plus passionné que la Terre; En définitive, la meilleure conclusion à tirer des considérations générales de l'état de cette planète c'est que _la vie doit être peu différente de ce quelle est dans notre monde_.»
Le premier de nos voyageurs qui fut à même de constater _de visu_ la vérité des suppositions philosophiques rapportées plus haut, fut M. de Flammermont, lorsque, sous l'impression d'une odeur bizarre, absorbée par ses narines et parvenant jusqu'à son cerveau, il ouvrit les yeux.
Tout d'abord, en proie à un phénomène fort naturel et fort compréhensible, il ne se crut pas vivant, mais transporté déjà dans une autre existence.
--Parbleu! fit-il... quel sot je fais!... mais je suis mort!
Et, en prononçant ces mots, il laissa lourdement retomber sa tête.
Mais aussitôt, il poussa un cri et se redressa; distinctement l'écho de ses paroles avait frappé son oreille en même temps qu'un choc un peu rude avait contusionné son crâne.
--Morbleu! grommela-t-il... on dirait cependant que je suis vivant.
Et, pour se convaincre qu'il ne se trompait pas, il ouvrit et ferma plusieurs fois les paupières, renifla l'air, fit fonctionner ses mâchoires, promena lentement ses mains sur les différentes parties de son corps et, finalement, posa l'une de ses mains sur sa poitrine.
Le coeur battait fortement et le sang circulait librement dans les artères.
Alors, le jeune homme poussa un profond soupir de satisfaction, au fond, il aimait mieux que les choses fussent ainsi; vivant, il conservait l'espoir de revoir Séléna.
Cependant, il doutait encore, lorsque ses regards, en se promenant curieusement autour de lui, tombèrent sur deux corps étendus non loin, rigides et sans apparence de vie.
Ces deux corps étaient ceux de Mickhaïl Ossipoff et d'Alcide Fricoulet.
Ce que voyant, le sens des choses réelles lui revint tout à fait et le voile qui obscurcissait sa mémoire se déchira complètement.
--Sauvés! s'exclama-t-il, nous avons été sauvés!
Il se précipita vers l'ingénieur et colla son oreille contre la poitrine; le coeur battait faiblement, passant ensuite à Ossipoff, il constata que le vieux savant comptait encore au nombre des vivants.
Alors seulement, son esprit dégagé de toutes préoccupations se posa deux questions: où étaient-ils, lui et ses compagnons? et qui les avait arrachés à la mort?
En voulant résoudre la première de ces questions, il résolut en même temps la seconde, car le regard circulaire qu'il jeta autour de lui, lui montra une pièce carrée, toute en bois, munie de sortes de couchettes en planches sur lesquelles lui et ses amis avaient été étendus; du même coup il aperçut, dans une encoignure sombre, un groupe de personnages qui le considéraient avec une défiance pleine de curiosité.
--Des hommes! s'écria-t-il tout joyeux.
Et il s'avança vers eux.
Mais ceux-ci reculèrent et Gontran remarqua alors qu'ils étaient armés et paraissaient tout disposés à faire usage des piques et des javelots qu'ils tenaient à la main.
--Ma parole! murmura-t-il... est-ce que je rêve? ou suis-je bien éveillé?... mais ce sont des Égyptiens que j'ai là devant moi!... ou tout au moins ils y ressemblent terriblement.
Et il ne pouvait détacher ses yeux de ces individus, recouverts d'une courte tunique d'étoffe blanche, découvrant la jambe au-dessous du genou et mettant à nu le cou et les bras; les pieds étaient enfermés dans des chaussures d'étoffe également, mais de couleur rouge, emprisonnant le cou-de-pied dans des cordelettes entrecroisées, à la façon des cothurnes.
La tête se signalait par l'absence totale de cheveux et par une face assez allongée, qu'éclairaient des yeux fendus en amandes, et encadrée dans une barbe noire longue et frisée.
--Ce sont des Vénusiens, sans doute, murmura le jeune comte auquel sa stupéfaction faisait oublier ses amis.
Voyant le Terrien immobile, les indigènes se rassurèrent et firent quelques pas vers lui, les armes dans la main gauche, la main droite tendue.
Gontran fit de même, c'est-à-dire, que tout en demeurant à la même place pour ne pas les effrayer, il avança lui aussi, la main en signe de paix.
Aussitôt, ils se mirent à parler dans un langage sonore, accompagné d'un grand nombre de gestes, vifs et rapides.
--Allons! murmura Gontran désappointé après avoir tendu l'oreille durant quelques secondes, ça va encore être le diable pour causer avec ces gaillards-là...
Et il ajouta, en frisant sa moustache:
--Il devrait en être sur les mondes planétaires comme chez nous; la langue française devrait être la seule adoptée pour les usages internationaux.
Néanmoins, il écoutait avec une tension d'esprit inimaginable, saisissant des lambeaux de phrases, des mots, des syllabes, et il se faisait, dans son esprit, un travail singulier.
--Si je ne craignais de m'abuser, songea-t-il, je parierais qu'il y a, dans cette langue, des réminiscences de Burnouf... serions-nous, par hasard, en présence de compatriotes d'Épaminondas et de Thémistocle?...
Il fut tiré de ses réflexions par l'un des Vénusiens qui s'approcha, lui toucha la main et ensuite, se prosternant à ses pieds, les lui baisa.
Surpris tout d'abord, Gontran se baissa, releva le Vénusien et se rappelant certaines relations de voyage à travers des peuplades sauvages, embrassa, bien que cela lui répugnât fort, l'individu sur la bouche.
Aussitôt le visage de celui-ci s'illumina, il fit un geste à ses compagnons qui, s'approchant de Fricoulet et d'Ossipoff, les déshabillèrent rapidement et les frictionnèrent avec une vigueur prodigieuse.
Pendant ce temps-là, le Vénusien adressait un long discours à M. de Flammermont qui, en dépit de son attention soutenue, et des efforts considérables qu'il faisait pour rappeler à lui ses souvenirs classiques, ne comprenait absolument rien.
Désespérant d'arriver jamais à un meilleur résultat, il finit par secouer la tête en montrant ses oreilles pour indiquer au Vénusien, qu'il dépensait, en pure perte, son éloquence.
L'indigène parut fort mortifié et témoigna son désappointement par une exclamation dont la consonnance frappa étrangement l'oreille de Gontran.
--Au diable! grommela-t-il--mais c'est du grec ça--du reste, nous allons bien voir.
Et gravement, lentement, détachant bien les mots, il dit:
Mênin Aide thea Poleiadeô Achilleos. Oulomenên ê myriachaio, olgê etechê.
C'étaient les deux premiers vers de l'_Iliade_ d'Homère, les deux seuls que sa mémoire eut conservés depuis dix ans qu'il avait franchi le seuil du Lycée Henri IV...
Le Vénusien parut surpris, il saisit brusquement la main de Gontran, appela à lui un de ses compagnons, et désignant la langue du jeune homme puis ses propres oreilles, sembla demander une seconde édition de ce qu'il venait d'entendre.
Complaisamment, M. de Flammermont obtempéra à ce désir, et, plus lentement encore que la première fois, il recommença:
--Mênin Aide thea Pêleiadeô...
Un franc éclat de rire éclata derrière lui.
Brusquement il s'interrompit, et, se retournant, aperçut Fricoulet qui, assis sur le bord de sa couchette, se tenait les côtes.
--Gontran qui parle grec! s'exclama-t-il... En voilà une forte!...
Et dressant vers le ciel ses bras, dans un geste comico-tragique:
--Ô mânes de Burnouf!... Quelle stupéfaction doit être la vôtre!
Puis au jeune comte:
--Mais continue, mon cher, dit-il, je t'en prie, continue; tu paraissais tenir ces messieurs sous le charme de tes réminiscences... je m'en voudrais de rompre ce charme...
Ossipoff, que les énergiques frictions des Vénusiens avaient rappelé lui aussi à la vie, mit un terme aux railleries de l'ingénieur:
--En vérité, monsieur Fricoulet, déclara-t-il d'un ton sec, je ne vous comprends pas; à vous entendre, on croirait que vous ne connaissez pas votre ami!... depuis quand, M. de Flammermont a-t-il jamais dit ou fait quelque chose d'où ne soit résulté un avantage pour nous!...
Pendant que les Terriens causaient entre eux, les Vénusiens se taisaient écoutant curieusement ce langage incompréhensible et se communiquant leurs impressions par une mimique expressive et rapide.
--Voyons, dit Ossipoff, en s'adressant à Gontran, expliquez-moi dans quel but vous récitez à ces gens des vers d'Homère?
--Tout simplement mon cher monsieur, répondit le jeune homme, parce que, dans le long discours qui m'a été adressé tout à l'heure, j'ai cru remarquer quelque analogie avec les vagues réminiscences que j'avais conservées de mes classiques grecs.
Le vieillard hocha la tête.
--Rien n'est impossible, murmura-t-il pensivement.
L'attention des Vénusiens, abandonnant M. de Flammermont, s'était reportée tout entière sur Mickhaïl Ossipoff dont la longue barbe blanche et l'air vénérable semblaient les impressionner vivement.
Il s'aperçut de l'effet qu'il produisait sur les indigènes et, s'adressant à celui qui paraissait être le chef, celui-là même auquel Gontran avait récité de l'Homère, il se mit à lui parler le langage du grand poète de l'antiquité.
Le Vénusien l'écouta attentivement, parut sinon comprendre, du moins deviner ce que lui disait le vieux savant; puis, quand celui-ci eut fini, il parla à son tour.
Ensuite, faisant un signe, il ouvrit une porte percée dans la cloison et disparut suivi de ses compagnons.
--Eh bien! demanda Gontran, où sommes-nous?... comment nous ont-ils sauvés?... ont-ils connaissance du passage de Sharp et de Séléna?
--Mon pauvre ami, riposta Ossipoff, comment voulez-vous que je sache tout cela?
--Ne le lui avez-vous point demandé?
--Parfaitement si... mais il ne m'a pas répondu...
--Ou, du moins, vous n'avez pas compris sa réponse, objecta Fricoulet.
--Avant de s'occuper de cela, répliqua le vieillard, il faudrait d'abord savoir s'il a compris ma question.
--Alors, que vous êtes-vous dit? car vous avez causé longtemps.
--J'ai parlé uniquement pour provoquer une réponse, afin de voir par moi-même si les suppositions de Gontran étaient fondées.
--Et?...
--Et je me suis convaincu que, sans l'être absolument, il y a cependant, entre le langage de ces gens-là et le dialecte ionien, des ressemblances... vagues il est vrai, mais dont je pourrai néanmoins me servir pour arriver, rapidement je pense, à communiquer avec eux.
--En tout cas, grommela Fricoulet, sans être curieux de ma nature, je voudrais bien savoir où nous sommes.
Ce disant, il allait de long en large, furetant, fouillant, examinant scrupuleusement dans tous les coins.
Lui et ses amis se trouvaient dans une sorte de boîte pouvant avoir une dizaine de mètres de long sur quatre mètres de haut et cinq de large: au-dessus de leurs têtes, le plafond s'arrondissait dans le sens de la largeur, le plancher était plat, résonnant sous leurs pas comme du bronze.
Deux sortes de grosses torches en cire rouge, fixées à la paroi, éclairaient cette boîte d'une lueur indécise et sanglante.
À l'une des extrémités s'élevait, du plancher au plafond, un énorme pilier en métal; à l'autre extrémité se trouvait une cage grillée de laquelle sortait un bruit sourd et confus, assez semblable à celui que produit le halètement d'une poitrine oppressée.
--Oh! oh! qu'est ceci? murmura Fricoulet dont les oreilles venaient subitement d'être frappées par ce bruit.
Il s'approcha et colla son visage contre la grille; mais il régnait dans l'intérieur de la cage une obscurité telle qu'il put à peine distinguer deux silhouettes vagues faisant mouvoir dans l'ombre quelque chose qui lui sembla être une roue.
--Tout cela, ajouta-t-il, ne nous dit pas où nous sommes.
--Eh! s'écria Gontran en étendant la main vers des trous lumineux percés dans la cloison, tout contre le plafond, s'il était possible d'atteindre jusque-là, peut-être apercevrait-on, par ces espèces de fenêtres, quelque chose qui pourrait nous renseigner.
--Tu as raison, riposta Fricoulet.
Et il sauta sur le banc circulaire qui courait le long de la cloison.
Mais une fois perché là, il poussa une exclamation désappointée; il s'en fallait d'un mètre qu'il n'arrivât à la hauteur des hublots.
--Ne bouge pas, dit Gontran dont une idée subite venait de traverser l'esprit, tu vas voir...
À son tour, il monta sur le banc, puis, saisissant le buste de Fricoulet, comme il eût fait d'un tronc d'arbre, il se hissa jusqu'à ses épaules sur lesquelles il s'agenouilla.
Mais à peine eut-il approché le visage de l'ouverture percée dans la cloison et jeté un regard au dehors qu'il fit un brusque mouvement, si brusque même que Fricoulet chancela et que lui-même, se sentant peu solide sur cet observatoire mobile, s'empressa de sauter sur le plancher.
Il portait sur ses traits les traces d'une si profonde stupéfaction que Fricoulet et Ossipoff s'écrièrent tous les deux à la fois.
--Qu'y a-t-il?... qu'avez-vous aperçu?...
--Je vous le donne en mille à deviner, répliqua M. de Flammermont.