Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes
Part 4
--Nous, poursuivit-il, nous restons où nous sommes, c'est-à-dire dans cette logette de trois mètres de haut sur trois mètres de large enclavée dans la partie supérieure de la sphère.
L'ébahissement de M. de Flammermont allait croissant:
--Mais objecta-t-il, puisque cette logette fait partie de l'appareil!
--En ce moment, oui; mais voici en quoi consiste mon innovation, au lieu de l'unir indissolublement à la sphère par des boulons rivés, ainsi que cela est, je l'y fixe au moyen de boulons à écrou, de façon à pouvoir, au moment voulu, l'en rendre indépendante.
Gontran frappa ses mains l'une contre l'autre.
--Eh! j'y suis, s'écria-t-il; c'est simple comme tout!
--Tu y es, fit narquoisement l'ingénieur.
--Parbleu! arrivé à la limite de la zone d'attraction lunaire, nous abandonnons la sphère devenue inutile, et nous continuons le voyage dans notre chambrette.
Fricoulet ne put s'empêcher de rire.
--Heureusement, dit-il, que M. Ossipoff ne peut t'entendre, car s'il t'entendait, il aurait de toi une triste opinion... Comment! malheureux, tu te laisserais tomber de six millions de lieues, dans ce cube de sélénium...
--Quels inconvénients y vois-tu?
--Une quantité... d'abord..., mais je n'ai pas le temps de t'expliquer cela; j'aime mieux continuer à te développer mon projet: autour de ma sphère, et dans une position équatoriale, j'étends une surface circulaire toute en sélénium et de trente mètres de diamètre; à cette surface, notre logette se trouve rattachée par des câbles métalliques, si bien que, après nous être débarrassés de la sphère encombrante, nous continuerons notre voyage dans notre logette formant nacelle et suspendue à un vaste parachute rigide qui ne mesurera pas moins de trois cents mètres carrés de surface; de cette façon, non seulement l'appareil se trouvera suffisamment allégé pour me permettre de prendre part à votre voyage, mais encore pour nous mettre à même d'emmener des compagnons sélénites, si le coeur leur en dit.
Comme il achevait ces mots, Fricoulet roula sur le sol, à la renverse, entraînant dans sa chute son ami Gontran. Celui-ci, pour marquer à l'ingénieur l'enthousiasme en lequel le jetait son invention, si simple cependant, s'était précipité pour le serrer dans ses bras, sans penser aux conditions spéciales de densité et de pesanteur du monde où il se trouvait; si bien que sa force se trouvant sextuplée, il était venu battre la poitrine de l'infortuné Fricoulet avec la puissance d'une catapulte.
--Fichtre! grommela l'ingénieur en se palpant avec inquiétude, ne pourrais-tu un peu penser à ce que tu fais?
Puis, après s'être convaincu qu'il n'avait rien de cassé:
--À l'avenir, ajouta-t-il, fais-moi grâce de tes manifestations amicales, elles sont trop dangereuses.
Mais en voyant l'attitude penaude de Gontran, il se mit à rire et, lui prenant la main:
--Sans rancune, n'est-ce pas... et maintenant occupons-nous de mettre à exécution le projet que tu viens de me soumettre...
--Quoi! exclama Gontran... tu veux?
--Assurément, je veux qu'aux yeux d'Ossipoff, tu passes pour avoir trouvé cela... du reste, tu l'as dit toi-même, c'est d'une simplicité enfantine... c'est l'oeuf de Christophe Colomb...
C'était cinq jours après cette conversation: l'immense parachute de sélénium entourait la sphère, rattaché par des câbles à la chambrette dans laquelle devaient prendre place les voyageurs, la sphère elle-même, suspendue à deux mâts métalliques, était placée au foyer du réflecteur parabolique, il ne restait plus qu'à _centrer_ les miroirs et le départ avait été fixé au lendemain.
Ossipoff et ses compagnons, après avoir achevé d'emménager tous les objets qu'ils comptaient emporter avec eux, avaient résolu de prendre quelques heures de repos; mais afin de ne point perdre leur temps en allées et venues inutiles, ils s'étaient étendus sur leurs couchettes aménagées dans le nouveau véhicule, en sorte que, dès leur réveil, ils n'auraient qu'à donner le signal du départ.
Harassés par la fatigue accumulée des jours précédents, ils dormaient, comme on dit vulgairement, à poings fermés, remplissant la chambrette de ronflements sonores, lorsque soudain, un bruit épouvantable, formidable, les fit bondir sur leurs pieds.
Pendant une seconde, ils se regardèrent interdits, cherchant réciproquement dans les yeux les uns des autres, l'explication d'un si brusque réveil.
Le premier, Fricoulet s'écria:
--L'ami Telingâ ne nous aurait-il pas joué le mauvais tour de nous envoyer dans l'espace sans nous prévenir?
Gontran secoua la tête.
--Non, fit-il, il m'a semblé plutôt que c'était comme le bruit d'une avalanche s'écroulant sur nous... qui sait, des rocs se sont peut-être détachés du sommet du cratère.
Ossipoff haussa les épaules et grommela laconiquement:
--Aussi invraisemblable l'un que l'autre.
--Du reste, ajouta Fricoulet, il y a un moyen bien simple de savoir ce qui vient de se passer, c'est d'y aller voir.
Ce disant, il gravissait l'échelle donnant accès à l'un des hublots qui servait de porte et allait sortir de la chambrette, lorsque tout à coup Gontran s'écria:
--Mais, Dieu me pardonne, on marche au-dessous de nous!
--Dans la sphère, exclama l'ingénieur, allons donc! tu rêves!...
Néanmoins, il redescendit et, s'agenouillant, colla son oreille au plancher de la chambre.
Quand il se releva, sa physionomie portait l'empreinte d'une profonde stupéfaction.
--Je ne sais si on marche, fit-il à voix basse, en tout cas, il se passe là-dedans quelque chose d'insolite, car j'entends un bruit dont je ne puis définir la nature.
Il achevait à peine ces mots qu'un roulement de tonnerre éclata sous les pieds des voyageurs qui, dans le premier mouvement de frayeur, firent en l'air un bond prodigieux.
--Ah! cria Fricoulet, quelle est cette diablerie?
Un second roulement, puis un troisième, un quatrième, se firent entendre, sourds et continus comme le premier.
--Ma foi, messieurs, fit Gontran, vous me suivrez si vous voulez; quant à moi, je veux savoir à quoi m'en tenir.
Il décrocha de la paroi un revolver qui était pendu parmi plusieurs autres armes, vérifia s'il était chargé et s'avança vers le hublot de sortie...
--Nous allons avec toi, fit l'ingénieur, seulement tu m'amuses avec tes précautions! Tu t'attends donc à trouver là-dedans des Indiens Comanches?
Le jeune comte ne releva pas la plaisanterie, par la bonne raison qu'il ne l'avait point entendue car, sans s'inquiéter de savoir s'il était suivi ou non par ses compagnons, il avait empoigné l'échelle rigide qui, de la chambrette, courait le long de la sphère, jusqu'à la partie inférieure.
Sans hésiter, mettant le revolver au poing, il entra dans le trou d'ombre que formait la sphère métallique et se mit à marcher carrément devant lui, mais tout à coup, une détonation retentit dont les échos, frappant les parois de sélénium et renvoyés par elles, comme un volant par des raquettes, se multipliaient, assourdissants, terrifiants.
Gontran n'était point un savant, mais c'était un homme courageux, cette attaque loin de l'arrêter, ne fit que le surexciter et il se mit à courir du côté d'où elle lui semblait être partie. Une seconde détonation éclata et il entendit siffler une balle à son oreille; alors, au hasard, il lâcha l'un sur l'autre les six coups de son revolver et jetant son arme devenue inutile il se précipita en avant. Soudain, dans l'ombre, des bras l'étreignirent, alors, ses doigts rencontrant une gorge, la serrèrent vigoureusement, et son adversaire inconnu chancela, l'entraînant dans sa chute.
--À moi! à moi! cria M. de Flammermont.
En ce moment, Ossipoff arrivait suivi de Fricoulet qui, homme de précaution, s'était muni de baguettes de magnésium.
Il en fit flamber une, et aussitôt, les ténèbres se dissipant, les nouveaux venus aperçurent Gontran formant une masse confuse avec son adversaire sur l'estomac duquel il se tenait accroupi.
--Grand Dieu! s'écria le jeune homme en bondissant en arrière, grand Dieu! c'est Farenheit.
--Farenheit! répétèrent à la fois Ossipoff et Fricoulet, en se penchant, muets de stupeur, sur le corps immobile à leurs pieds.
C'était, en effet, l'Américain, maigre, décharné, desséché pour ainsi dire, dont le magnésium éclairait le masque livide et parcheminé.
Le premier moment de stupéfaction passé, Ossipoff déclara qu'il importait de transporter au plus tôt le malheureux dans la chambrette, afin de lui donner les soins que réclamait son état.
--Je ne l'ai pas tué, au moins? demandait Gontran. Je crains de l'avoir serré un peu fort.
Sans répondre, Fricoulet jeta l'Américain sur son dos et aussi légèrement qu'une plume, le monta jusqu'à l'habitacle.
--Le pauvre diable meurt de faim, dit-il après l'avoir examiné, tâchons d'abord de lui faire absorber un peu de notre pâte nutritive.
À grand peine on arriva à desserrer les dents de l'Américain et à lui introduire dans la bouche un peu d'aliments, puis on attendit anxieusement l'effet que cela allait produire.
--Comment expliques-tu cette résurrection? demanda M. de Flammermont qui, même encore à ce moment, n'en pouvait croire ses yeux.
--D'une manière fort simple: il faut établir d'abord que la cartouche de ce gredin de Sharp, au lieu de tuer sir Jonathan, n'avait fait que le blesser, lorsque fuyant devant la nuit, nous l'avons abandonné, croyant ne laisser derrière nous qu'un cadavre, le froid l'a saisi, or, tu sais que le froid conserve et que certains animaux, les anguilles, par exemple, ont la faculté de vivre, même après avoir été gelées; c'est probablement un phénomène identique qui s'est produit pour Farenheit.
--Alors, fit en souriant Gontran, c'est le soleil qui l'aurait dégelé?
--Comme tu le dis fort bien.
--Mais comment expliquer sa conduite?
--Ceci n'étant plus du domaine scientifique, je ne puis te donner des éclaircissements mais tu pourras le lui demander à lui-même.
En ce moment, l'Américain commençait à s'agiter sur sa couche, ses lèvres se coloraient et, sur ses joues que les pommettes saillantes semblaient prêtes à crever, un peu de sang paraissait.
Durant quelques secondes, ses mâchoires se choquèrent avec un bruit de castagnettes, dans un mouvement formidable de mastication; puis, sans ouvrir les yeux, il murmura d'une voix caverneuse:
--Manger..., manger..., manger!
Comme si Fricoulet eût prévu cette demande, il avait pris, du bout des doigts une forte boulette de pâte, et profitant d'un moment ou la bouche de l'Américain s'ouvrait toute grande, il l'y introduisit.
L'effet fut, pour ainsi dire, instantané. Farenheit se dressa sur son séant, ses paupières se soulevèrent, les yeux se fixèrent successivement sur ceux qui l'entouraient, puis, leur tendant les mains:
--_By God!_ fit-il... ce n'est donc pas ce gredin de Sharp qui a construit le ballon métallique que je voulais détruire.
Ossipoff ne put retenir un grondement.
--Détruire! s'écria-t-il.
--Que voulez-vous? en revenant à moi, dans ce désert épouvantable, je me suis traîné, comme j'ai pu, pendant quelques kilomètres, puis, tout à coup, j'ai aperçu tous ces préparatifs de départ... j'ai cru que c'était Sharp qui voulait encore m'échapper... la rage s'est emparée de moi et j'ai résolu de mourir, s'il le fallait, mais de mourir en me vengeant.
--Alors c'est contre lui que vous croyiez tirer tout à l'heure? demanda Gontran.
--Parfaitement, et heureusement que ma main tremblait.
Il s'interrompit, et avec une lueur d'envie dans la prunelle:
--Oh! dit-il, je mangerais volontiers un rosbeef arrosé d'un verre de Porto...
Fricoulet et Gontran se regardèrent navrés:
--Le seul moyen de contenter cette envie, dit enfin le jeune ingénieur, c'est de vous endormir en souhaitant que Morphée vous envoie un rêve gastronomique... car, pour nous, notre garde-manger se compose de ceci:
Et il désigna la pâte fabriquée par Ossipoff.
L'Américain fit la grimace, puis, cédant au conseil de Fricoulet, il se tourna sur le flanc et s'endormit.
CHAPITRE III
LE FEU À BORD
EH bien! monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff d'un ton narquois, commencez-vous à être convaincu?
--Je fais plus que de commencer, cher monsieur, je suis convaincu, absolument convaincu; cela ne m'empêche pas d'être stupéfait de la réussite...
L'ingénieur se tourna vers M. de Flammermont.
--Et toi, Gontran? interrogea-t-il.
Le jeune comte haussa légèrement les épaules et répliqua d'un petit ton dégagé:
--Oh! moi, tu sais bien que, pas un instant, je n'ai eu l'ombre d'un doute.
--D'ailleurs, dit à son tour le vieillard, n'est-ce pas à lui qu'appartient l'ingénieuse idée, grâce à laquelle nous pouvons continuer notre voyage?... Il serait donc bien étonnant qu'il eût conçu des inquiétudes à ce sujet.
Fricoulet dissimula, sous un plissement de paupières, la lueur joyeuse que ces mots venaient d'allumer dans ses yeux; mais il eut beaucoup de peine à ne pas éclater de rire, lorsque Gontran lui dit gravement:
--Ce qui me donne une grande confiance en moi-même, c'est la persuasion en laquelle je suis que le mot «impossible» n'est pas français...
Un grognement se fit entendre derrière eux; ils se retournèrent et virent Farenheit assis sur le bord du coussin qui lui servait de couchette.
--Le mot «impossible» n'est pas américain non plus, fit-il d'un ton bourru.
Fricoulet sourit un peu et répondit:
--Vous en êtes une preuve éclatante; car, du diable! si je me serais attendu à vous voir vivant après l'étrange aventure qui vous est survenue...
--Il faut venir sur la Lune pour voir des choses semblables, dit à son tour Gontran.
--Pourquoi cela? n'avons-nous pas sur la terre des procédés de conservation de la viande par le froid? repartit M. Ossipoff.
--Avec cette différence que les boeufs et les moutons conservés de la sorte, ne ressuscitent pas, tandis que sir Jonathan est ressuscité, lui.
--Nous avons même oublié de vous demander comment vous alliez? fit Gontran.
L'Américain s'étira violemment les bras, fit craquer ses jointures avec des bruits de pistolet, et répondit:
--Mais cela ne va pas mal, je vous remercie; je sens seulement, par tout le corps, une grande courbature... c'est sans doute ce sommeil hivernal qui est cause de cela... mais un peu d'exercice va me rendre toute mon élasticité.
Ce disant, il fit mine de se lever, un geste de Fricoulet l'arrêta:
--Un peu d'exercice, répéta l'ingénieur; mais, où diable, voulez-vous en prendre? vous n'avez, pour vous livrer à cette promenade, que la cage dans laquelle nous nous trouvons, et vous avouerez que l'espace manque considérablement.
Un désappointement profond se peignit sur le visage du Yankee.
--_By God!_ gronda-t-il, en effet, c'est peu.
Puis, aussitôt, il ajouta d'un ton de stupeur:
--Ah ça! où sommes-nous?
--Dans notre nouveau véhicule, celui-là même que vous vous acharniez à détériorer, lorsque M. de Flammermont est intervenu, si heureusement pour vous et pour nous.
Farenheit promenait autour de lui des regards peu satisfaits.
--Peuh! murmura-t-il avec une grimace, c'est moins confortable que l'autre wagon.
--Que voulez-vous, répliqua Gontran, à la guerre comme à la guerre, nous devons même nous estimer fort heureux qu'un concours providentiel de circonstances nous ait mis à même de poursuivre notre voyage... autrement, je devais renoncer à l'espoir de retrouver jamais ma chère Séléna, et vous à celui de remettre la main sur votre ami Sharp.
À ce nom, qui avait toujours eu la propriété de le mettre en fureur, l'Américain fit sur sa couche un bond formidable, les dents serrées, les poings fermés, les yeux étincelants.
Mais il se produisit alors un singulier phénomène; projeté par sa force d'impulsion, il alla donner de la tête contre la paroi supérieure du projectile pour retomber sur les épaules d'Ossipoff, fort tranquillement occupé à rédiger ses notes de voyage.
Surpris à l'improviste, le vieillard perdit l'équilibre, tenta de se rattraper à Gontran qu'il entraîna dans sa chute et tous les trois roulèrent sur le plancher, pendant que Fricoulet riait aux larmes.
Ossipoff fut le premier qui se releva.
--Qu'y a-t-il? grommela-t-il tout en bougonnant... quelle est cette commotion?
L'ingénieur se tenait les côtes, incapable de prononcer une parole.
Ce fut Gontran qui répondit en se frottant les genoux:
--Parbleu! cette commotion a été produite par la chute d'un corps.
--Un bolide! exclama M. Ossipoff.
Farenheit, qui s'était relevé lui aussi, s'avança vers le vieillard:
--J'était prêt à vous faire des excuses, gronda-t-il; mais du moment que vous vous servez, à mon égard, d'expressions aussi malsonnantes...
Pour le coup, l'hilarité de Fricoulet redoubla et il fut impossible à Gontran de conserver son sérieux plus longtemps.
Farenheit et Ossipoff se regardaient dans le blanc des yeux, comme deux bouledogues prêts à s'entre-dévorer...
--Mais, mon cher sir Jonathan, réussit à dire le jeune comte, le digne M. Ossipoff n'a aucunement eu l'intention de vous insulter.
--Cependant... grommela l'Américain... bolide... bolide...
--...Est le nom que l'on donne, en astronomie, à certains corps errants dans l'espace... or, vous conviendrez qu'en l'espèce, vous avez joué un peu ce rôle.
Le visage du Yankee se rasséréna; il fit un pas encore et, tendant au vieillard sa main largement ouverte:
--Touchez-là, monsieur Ossipoff, dit-il avec dignité, pour me prouver que vous ne m'en voulez pas de vous être tombé à califourchon sur les épaules.
--Comme à saute-mouton, murmura Gontran.
--J'accepte bien volontiers vos excuses, répondit le vieux savant en touchant la main de Farenheit... seulement, je vous serai très reconnaissant de m'expliquer dans quel but vous vous êtes livré à cette bruyante manifestation.
--Je ne saurais vous le dire, et vous me voyez moi-même tout surpris de ce qui est arrivé.
Fricoulet, qui avait fini par se rendre maître de son hilarité, expliqua alors que l'Américain avait fait un brusque mouvement, sans réfléchir que plus on s'éloignait de la lune, et plus on échappait aux lois de la pesanteur, déjà si faibles à la surface même du satellite.
En entendant ces mots, l'Américain faillit témoigner sa stupéfaction par un bond non moins formidable que le premier; mais, instruit par l'expérience et se défiant de sa nature nerveuse, il se cramponna, des deux mains, aux coussins du divan et s'écria:
--_By God!..._ ai-je bien entendu?... ne venez-vous pas de dire «plus on s'éloigne de la lune»?
--Vous avez parfaitement bien entendu, sir Jonathan.
--Nous ne sommes plus sur la lune?
--Voici bientôt une heure que nous l'avons quittée.
L'effarement du digne Américain était comique à voir.
Il se précipita à l'un des hublots et demeura quelques instants, immobile, le nez collé à la vitre épaisse, sondant l'immensité.
Convaincu de la réalité, il se retourna.
--Ah çà! fit-il, comment vous y êtes-vous pris pour quitter ce sol lunaire sur lequel nous semblions échoués à jamais?
Ossipoff désigna Gontran et répondit:
--C'est encore à M. de Flammermont que nous sommes redevables de cette merveilleuse application des forces électriques.
L'Américain secoua vigoureusement la main du jeune comte.
--Au nom de ma haine, merci, fit-il d'une voix profonde; et je m'engage, si nous réussissons à mettre une seconde fois la main sur ce gredin de Sharp, à ne pas le laisser échapper... d'un seul coup, il paiera pour tous ses méfaits.
--Pardon, répliqua Gontran dont le visage avait légèrement pâli, vous m'accorderez bien que, maintenant, ce Sharp m'appartient un peu... n'ai-je pas à venger ma fiancée, ma Séléna adorée?
Farenheit se tut un moment, puis répondit:
--Ne nous disputons point encore à ce sujet; lorsque le gredin sera à notre disposition, il sera suffisamment temps d'agiter cette question.
--Il y aura un moyen bien simple de la trancher, après l'avoir agitée, dit plaisamment Fricoulet; vous jouerez la peau de Sharp, aux dés ou à la courte paille...
Pendant que les trois hommes causaient ainsi, Ossipoff consultait attentivement les instruments suspendus aux parois de la chambrette.
--Allons, allons, dit-il en se frottant les mains d'un air satisfait, le voyage s'annonce bien... le baromètre ne marquant que 350 millimètres, n'en est pas moins au beau temps; l'hygromètre à cheveu indique une humidité très modérée et les papiers ozonométriques sont intacts.
--Êtes-vous au moins certain de la route que nous suivons? demanda Farenheit.
--J'ai soumis tous mes calculs à M. de Flammermont, répliqua le vieillard, et il les a reconnus exacts.
L'Américain considéra d'un oeil étrange le jeune homme qui gardait un sérieux imperturbable.
--Au surplus, fit le comte, si vous doutez, vous n'avez qu'à consulter la boussole.
M. Ossipoff se redressa et regarda tout surpris M. de Flammermont.
--Allons, bon, pensa celui-ci, j'ai dû dire une bêtise.
Il en fut convaincu en entendant Ossipoff prononcer, d'un ton un peu amer, les paroles suivantes:
--Vous plaisantez, n'est-ce pas... vous savez bien que toutes les indications de la boussole ne se rapportent aucunement au milieu que nous habitons et que, si loin de toute attraction, la boussole ne nous est plus d'aucune utilité.
Gontran, tout confus, se mordait les lèvres; mais, soudain, il eut une inspiration de génie et étendant la main vers les hublots à travers lesquels on apercevait les constellations brillantes qui étincelaient dans l'immensité sidérale:
--Aussi bien, répondit-il d'une voix vibrante, voulais-je parler de ces étoiles qui, toutes, sont autant de boussoles célestes sur lesquelles nous pouvons régler notre marche.
Un sourire entr'ouvrit les lèvres du vieux savant qui répliqua aussitôt:
--Je vous demande pardon, mon cher enfant; je ne vous cacherai pas que, de votre part, une hérésie semblable m'étonnait.
Cela dit, d'un ton tout affectueux, Ossipoff reprit ses occupations, tandis que Gontran s'en allait s'asseoir auprès de Fricoulet.
--Je t'admire, mon ami, je t'admire sincèrement, murmura l'ingénieur... Dieu sait que je suis profondément hostile à ton mariage; mais je dois avouer que, si tu réussis enfin à épouser celle que tu aimes, eh bien! là, vrai, tu ne l'auras pas volé.
--Il semble que l'amour décuple mon imagination, répliqua le jeune comte.
Farenheit, en ce moment, s'approcha d'eux:
--À quelle distance, croyez-vous que nous soyons maintenant de la Lune? demanda-t-il.
--Peuh! répondit Fricoulet en consultant sa montre, sans rien vous affirmer d'exact, je puis cependant vous certifier que nous devons en être à une centaine de mille kilomètres.
L'Américain ouvrit de grands yeux:
--Cent mille kilomètres! répéta-t-il... mais vous venez de dire que nous en sommes partis seulement depuis une heure!...
--Eh bien!... à raison de vingt-huit mille mètres par seconde,--qu'est-ce que cela fait?...
--Cent mille quatre-vingts kilomètres par heure, répondit le Yankee qui, en sa qualité de commerçant, avait le calcul rapide.
--Donc, quand je vous disais cent mille kilomètres, je n'étais pas bien loin de la vérité.
--Mais cela nous fait une marche de cinq cent mille lieues par jour... ou du moins par vingt-quatre heures!
--Rigoureusement exact, dit encore l'ingénieur qui jouissait de l'ébahissement de sir Jonathan.
Et il ajouta:
--Dans dix heures, nous atteindrons le point neutre, c'est-à-dire celui où les deux attractions de la Lune et de Vénus sont contiguës.
L'Américain était rêveur; il se livrait mentalement à des tours de force d'arithmétique.
--Mais, à ce compte-là, murmura-t-il, il ne nous faudrait, sur Terre, qu'une minute et demie pour traverser l'océan Atlantique.
--Je n'ai point fait le calcul, riposta Fricoulet, mais, étant données les proportions, il doit être juste.
Gontran poussa un soupir.
--Qu'as-tu donc? demanda l'ingénieur.