Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes

Part 28

Chapter 283,605 wordsPublic domain

--Il y a, dit à son tour Fricoulet, des astronomes qui se sont fait pour ainsi dire une spécialité des petites planètes. Palisa en a découvert 40, un de vos compatriotes, sir Jonathan--Peters--en a découvert 34, nous en devons 14 à Prosper Henry, de l'Observatoire de Paris; 14 également à un peintre allemand, Goldschmidt...

Et l'ingénieur eût continué longtemps de la sorte, si Ossipoff, persuadé comme toujours, que le jeune homme faisait, par vanité, étalage d'une science superficielle, ne lui eut coupé la parole avec un mouvement d'impatience:

--Puisque la conversation est sur ce sujet, dit-il en s'adressant à Gontran, je vous serais bien reconnaissant de me donner votre avis.

--Mon avis!... sur quoi? demanda M. de Flammermont.

Et, _in petto_, il ajouta:

--Voilà l'assaut!

--Mais votre avis sur la formation de ces planètes, répliqua le vieillard.

Pour le coup, Gontran était acculé à son ignorance; nerveusement, il étirait sa moustache tout en poussant des hem! hem! pleins d'aveu, et ses regards désespérés s'attachaient sur Séléna, lorsque soudain, il vit la jeune fille prendre sa montre et la laisser tomber.

Ossipoff poussa un cri et se précipita: mais sa fille l'avait devancé et, ramassant les morceaux, les montrait, avec un sourire singulier, à M. de Flammermont.

Ce geste fit luire, dans son cerveau, une lumière subite:

--Parbleu! dit-il avec assurance, toutes ces petites planètes ne peuvent être que les fragments d'un monde qui, pour une raison inconnue encore, mais que la science découvrira, aura éclaté.

Ossipoff hocha la tête.

--Oui, dit-il, je sais que cette opinion a de fervents adeptes; seulement, ce n'est pas la mienne.

--Et pourquoi cela? demanda, avec assurance, l'infortuné Gontran.

--Parce que, pour un seul monde d'une masse égalant à peine le tiers de la masse terrestre, il était absolument inutile d'une zone aussi étendue que celle occupée par les petites planètes.

Et il regardait le jeune comte, épiant la réponse qu'il allait faire pour réfuter cet argument.

Ce fut Fricoulet qui répondit, avant que le vieillard eût pu l'arrêter.

--Ce que vous dites là serait logique si la fragmentation n'avait pas été successive et si Jupiter n'était pas là pour expliquer comment ont pu être disloquées toutes les orbites de ces fragments.

Et voyant Ossipoff frapper du pied avec impatience, il s'empressa d'ajouter:

--Moi, je n'ai aucune idée à ce sujet; je ne fais que vous répéter, mot pour mot, ce que me disait Gontran tout à l'heure...

L'irritation du vieillard s'apaisa; néanmoins, il répliqua d'un ton un peu sec:

--Toutes les opinions sont libres; quant à moi, j'estime, au contraire de vous, que, loin d'être les fragments d'une planète, ces astéroïdes en sont les éléments constitutifs, détachés de l'équateur solaire par la puissante attraction de Jupiter et empêchés, par cette même attraction, de se réunir jamais pour former un tout.

Gontran hochait la tête d'un air capable.

--Cette théorie est tout au moins aussi vraisemblable que la vôtre, fit Ossipoff avec un accent un peu amer.

--Sans doute... sans doute...

Fricoulet, qui avait remarqué combien son intervention irritait le vieillard et qui se faisait un malin plaisir de l'exaspérer, demanda alors d'un air naïf:

--Comment expliquez-vous, dans votre théorie, cette particularité que les orbites de ces petites planètes se coupent toutes au même point?... n'est-ce point une preuve à l'appui de la nôtre, car vous savez qu'une loi mécanique veut...

Ossipoff le foudroya d'un regard.

--Ah! dit-il, vous êtes bien heureux d'avoir appris cela tout à l'heure pour en faire parade maintenant.

Fricoulet fronça légèrement les sourcils.

--Alcide! murmura Gontran sur un ton de prière...

--Monsieur Alcide! implora Séléna qui redoutait de voir le jeune ingénieur, exaspéré par le langage acerbe du vieillard, laisser échapper quelque parole imprudente.

Mais Fricoulet, aussitôt rasséréné, leur fit signe de la main de n'avoir crainte.

--D'un autre côté, poursuivit Ossipoff en s'adressant cette fois directement à M. de Flammermont, les plus gros parmi ces mondes sont sphériques; Cérès, Fallos, Junon, Hebé, Psyché, Calliope...

Encore cette fois, Fricoulet intervint.

--Et Camille, Sylva, Zeha, Lumen, Gallia, dit-il, que pensez-vous de leur forme...

Le vieux savant eut un sourire méprisant.

--Mon cher monsieur, répondit-il, quand on se mêle de parler d'une chose, il faut tout au moins connaître cette chose... or, vous vous imaginez posséder des notions astronomiques, parce que M. de Flammermont veut bien vous en dire quelques mots, de temps en temps--malheureusement, cette couche de vernis scientifique s'écaille d'elle-même... pour les astres que vous venez de nommer, Gontran a peut-être négligé de vous dire ou plus vraisemblablement vous avez négligé de retenir qu'ils étaient si petits que dans les plus puissants télescopes, ils n'apparaissent que comme des points lumineux.

--C'est précisément ce sur quoi nous nous basons, déclara Fricoulet en prenant un air comiquement important, pour prétendre que ces mondes sont de petits éclats de forme polyédrique, fragments d'un monde détruit!

Ossipoff éclata de rire.

--Du moment que vous raisonnez ainsi, toute discussion est inutile entre nous, grommela-t-il.

Séléna, pour faire diversion, demanda:

--Si ces mondes sont aussi petits, il n'y a guère de chance pour qu'ils soient habités?

Gontran, à la mémoire duquel revinrent tout à coup les théories philosophiques de son illustre homonyme, répliqua avec une autorité qui impressionna Ossipoff.

--Et pourquoi cela, ma chère Séléna? sur quoi vous basez-vous pour proclamer ces mondes inhabités? sur leur exiguïté, mais je ne vois point en quoi cela peut les empêcher de prendre part au concert de vie universelle... n'avons-nous pas sur la Terre même des preuves de ce que j'avance... La Grèce, ce pays au territoire infime, n'a-t-il pas été, pendant de longs siècles, le flambeau de l'Antiquité?

--Seulement, objecta Fricoulet malicieusement, sur le sol grec, les conditions de pesanteur étaient tout autres qu'à la surface de ces globules auxquels tu parais t'intéresser énormément, je ne sais pas trop pourquoi.

--Rien ne prouve que l'humanité ne soit pas colossale; tout, au contraire, porte à le penser,... la taille des habitants étant en raison inverse de l'intensité de la pesanteur.

Et, satisfait de cette formule qui venait de germer dans sa tête, Gontran se pencha vers Séléna avec un gracieux sourire aux lèvres.

--Savez-vous à quoi vous arrivez avec un raisonnement semblable, dit alors Ossipoff: à avoir des habitants plus grands que les mondes sur lesquels ils sont appelés à vivre!

Gontran tressaillit et regarda l'ingénieur qui lui fit signe que le vieillard avait raison.

Heureusement, un vol de Martiens vint s'abattre dans l'observatoire, suivi bientôt d'un autre, puis d'un autre encore qui, se mettant les uns à la suite des autres formèrent en quelques instants, une longue théorie, semblables au ruban humain qui se déroule, le soir, à la porte de nos théâtres.

Chose singulière que Séléna fut la première à remarquer, les enfants étaient en grande majorité.

--Sans doute y a-t-il matinée à un _Robert-Houdin_ ou à un _Cirque d'Hiver_ quelconque, dit plaisamment M. de Flammermont.

--Le meilleur moyen de savoir à quoi vous en tenir, proposa Fricoulet, est de suivre ces gens-là... du moment que nous sommes sur un monde ou la curiosité est le mobile de toutes les actions, ils ne peuvent pas nous en vouloir d'être curieux.

Ce conseil fut jugé bon et, sans tarder, les Terriens prirent la file.

Après une attente qui ne fut pas longue--les Martiens mettant à toutes leurs actions une rapidité inouïe,--nos voyageurs arrivèrent à une porte qu'ils franchirent à la suite de ceux qui les précédaient et ils se trouvèrent aussitôt enveloppés d'ombres épaisses, tellement épaisses qu'ils ne purent distinguer non seulement en quel endroit ils se trouvaient, mais encore s'ils étaient seuls ou non.

Tout à coup, sans qu'ils eussent bougé de place, il leur sembla qu'ils étaient transportés dans l'espace, sous le dôme céleste constellé de mille étoiles parmi lesquelles étincelaient des constellations et des planètes parfaitement reconnaissables.

Puis, un de ces astres qui n'avait paru jusqu'alors que comme un point lumineux, grossit, accourant au devant des spectateurs avec une rapidité vertigineuse, pour se transformer comme par miracle en une sphère énorme, gigantesque qui bientôt eut envahi le ciel tout entier.

Maintenant, les Terriens, muets de stupeur et la poitrine comprimée par une singulière angoisse, distinguaient aussi parfaitement qu'ils eussent pu le faire à l'aide d'un puissant télescope, la topographie bizarre de ce monde inconnu: c'était un enchevêtrement inextricable de terre et d'océans, de terres qui semblaient des brasiers ardents et d'océans où semblaient s'agiter des vagues de feu liquide; c'étaient aussi des trous sombres, ainsi que des cratères de volcans et des pics étincelants comme des sommets de montagnes neigeuses: des nuages verdâtres allongés en bandes parallèles à l'équateur, formaient comme un écran à ce paysage.

Gontran sentit qu'on lui poussait le coude et une voix, celle d'Ossipoff, murmura à son oreille:

--Je ne m'y reconnais plus du tout, mon cher ami,--et vous? aucune carte céleste ne mentionne une planète semblable--à votre avis?...

Sa phrase s'acheva dans une exclamation de surprise et de frayeur tout à la fois.

Au moment où il semblait aux Terriens que cette sphère colossale, s'avançant toujours sur eux, allait les écraser de sa masse, elle éclata, comme éclatent dans l'espace ces belles fusées multicolores par lesquelles se terminent ordinairement les feux d'artifice.

Seulement, au lieu de se dissoudre, comme font les parties infinitésimales des fusées, et de devenir invisibles, les fragments de ce monde repoussés par une force intérieure à la sphère, s'enfuirent de tous côtés dans l'espace assombri.

Bientôt, il ne resta plus qu'un ardent petit soleil qui continua lentement sa marche dans l'infini.

Puis les astres parurent rentrer dans la nuit; tout disparut et l'ombre s'épaissit de nouveau autour des Terriens.

--_By God!_ grommela Farenheit, voilà un truc fort intéressant et qui aurait un succès fou à New-York.

--Peuh! répliqua le sceptique Fricoulet; ce n'est pas autre chose que de la lanterne magique compliquée de fantasmagorie et de vues fondantes... Gontran avait raison de dire tout à l'heure que les Martiens allaient à une matinée; on se serait cru chez Robert-Houdin.

--Mais qu'ont-ils voulu nous montrer là? demanda Ossipoff.

--La planète numéro 28, sans doute, répondit Fricoulet.

--Vous êtes fou...

Tout en parlant, les Terriens étaient revenus sur leurs pas; en rentrant dans l'observatoire, ils retrouvèrent Aotahâ.

Comme bien on pense, le premier mouvement de Fricoulet fut de lui demander des explications.

Après avoir écouté les paroles brèves et rapides du Martien, l'ingénieur se tourna vers ses compagnons:

--Parbleu! mon cher Gontran, fit-il; on a bien raison de dire: Aux innocents les mains pleines?

--Qu'entends-tu par là?

--Tout simplement que ce que nous venons de voir est la confirmation de la théorie des _Petites planètes_.

Ossipoff fit un bond formidable.

--Qu'en savez-vous?

--C'est Aotahâ qui vient de me le dire.

--Qu'en sait-il lui-même?

À cette question, Fricoulet ne répondit qu'en haussant les épaules et s'adressant à Gontran:

--Les Martiens ont, depuis des milliers d'années, trouvé le moyen d'enregistrer la lumière comme nous avons trouvé, par le phonographe, le moyen d'enregistrer le son... le spectacle saisissant auquel nous venons d'assister a été photographié d'après nature et le brisement de cette planète a été pour nous tel qu'il a été, il y a des siècles, pour les Martiens.

--Ce n'est pas croyable! grommela Farenheit.

--Ces sortes de tableaux, pour ainsi dire vivants, servent à l'instruction de la jeunesse; c'est ce qui vous explique pourquoi la foule que nous avons suivie était presque exclusivement composée d'enfants.

Ossipoff, tout rêveur et quelque peu humilié au fond, se taisait.

--Monsieur Fricoulet, dit alors Séléna, vous qui savez tant de choses, expliquez-moi donc comment on peut arriver à un semblable résultat.

--Ma foi, mademoiselle, en ce qui concerne le système martien, je ne puis vous répondre, ne l'ayant pas étudié; quant à celui dont se sert maître Robert-Houdin, il est des plus simples: en éloignant rapidement de l'écran tendu entre le spectateur et l'appareil le système optique, on donne l'illusion du rapprochement de l'apparition, par l'ouverture d'une seconde lanterne qui s'allume graduellement en même temps que la première s'éteint, on change la projection et le sujet en vue.

--C'est ce que nous appelons «_the dissolving views_,» dit Farenheit.

--Ou «vues fondantes,» ajouta Gontran.

--Monsieur Fricoulet, je voudrais encore vous demander autre chose.

--Parlez, mademoiselle.

--Ces gens ont photographié une planète qui n'existe plus; peut-être s'intéressent-ils assez à la Terre pour en avoir pris des vues également.

L'ingénieur se tourna vers Aotahâ et lui traduisit la question de la jeune fille.

Le Martien inclina légèrement la tête et fit signe aux voyageurs de le suivre.

Comme précédemment, les Terriens s'arrêtèrent dans une pièce obscure; puis soudain un voile se déchira, découvrant l'immensité des cieux au fond desquels un mince croissant, brillant d'une lueur très douce et très faible apparut.

Insensiblement ce croissant augmenta, étendant ses deux cornes immenses sur l'horizon entier; puis la dimension devint telle que les cornes elles-mêmes disparurent et qu'ils n'eurent plus sous les yeux, encadrés dans les rayons visuels qu'une partie seule de la planète.

--_By God!_ grommela Farenheit,... mais c'est Londres que nous apercevons là,... tenez, voyez la Tamise sur la gauche... et toutes ces cheminées,... tous ces mâts de bateaux...

--C'est fort singulier, dit à son tour Fricoulet, on jurerait qu'on plane en ballon à quelques kilomètres au-dessus du sol.

Une exclamation émue éclata presque aussitôt.

--La France!... la France!... oh! comme cela file!... c'est Paris qui sort là du brouillard... Paris!...

Et un formidable soupir s'échappa de la poitrine de Gontran: en même temps que la vision de sa ville natale, le jeune comte venait de voir se dérouler devant ses yeux la silhouette de tous ceux qu'il avait laissés là-bas, parents, amis, camarades et il se demandait si tous ceux-là il les reverrait jamais.

--Parbleu! ricana Fricoulet, je gage que tu cherches la rue d'Anjou?

--Pourquoi la rue d'Anjou?

--N'est-ce point là que se trouve la mairie du huitième arrondissement, le plus chic arrondissement de Paris?

M. de Flammermont serra avec énergie le bras de son voisin.

--Tais-toi, fit-il, tes plaisanteries ne sont pas de saison.

Successivement, avait passé sous les yeux des Terriens muets d'émerveillement, le panorama de l'Europe centrale, la Suisse avait exhibé ses glaciers, ses ravins et ses pics neigeux, l'Allemagne ses vieux burgs démantelés et ses forêts mystérieuses, l'Italie, ses campagnes dorées et ses côtes bleues; puis apparurent les immensités blanches de la Russie, les coupoles dorées de Moscou, les glaçons de la Neva à Pétersbourg, les minarets de Constantinople;... ensuite, ce furent les steppes sibériens, les jungles indiennes, les rizières chinoises et les villes du Céleste-Empire, avec leurs monuments bizarrement découpés, ensuite encore une nappe d'eau qui paraissait s'étendre à perte de vue et dont les limites apparurent cependant en quelques minutes.

Alors un _by God_ formidable éclata tout à coup; c'était Farenheit qui témoignait de sa joie à la vue de New-York et de son port tout fourmillant de steamers.

--Ah! fit-il en soupirant formidablement, que les Martiens, ces gens de progrès et de civilisation, n'ont-ils un moyen de me faire rejoindre la cinquième avenue?

--Mais ils viennent de le faire, sir Jonathan, répliqua Séléna; notre rayon visuel ne vous a-t-il pas transporté dans votre ville natale.

--Regardez, mais ne touchez pas, ajouta plaisamment M. de Flammermont.

--C'est le supplice de Tantale, conclut Fricoulet.

CHAPITRE XVII

COUPS DE CANON ET COUPS DE FOUDRE

JUSQUES à quand, demanda tout à coup Farenheit, vous proposez-vous de me traîner ainsi à votre remorque, monsieur Ossipoff?

À cette question, ainsi posée à brûle-pourpoint, le vieillard ferma le carnet qu'il noircissait de chiffres et, relevant la tête, regarda fixement l'Américain:

--Mon cher sir Jonathan, répondit-il après quelques instants de silence, vous me demandez là un renseignement qu'il m'est assez difficile de vous donner.

--_By God!_ exclama Farenheit, qui donc me le donnera, sinon vous?

--Moi, parbleu! dit Fricoulet.

L'Américain se précipita vers l'ingénieur.

--Oh! vous, dit-il, je savais bien que vous étiez un vrai savant.

--Moi! non, répliqua le jeune homme d'un air modeste, mais lui.

Et, de la main, il désignait Gontran qui causait à quelques pas de là avec Séléna.

Farenheit hocha la tête d'un air admiratif.

--Oh! Monsieur de Flammermont, murmura-t-il, il y a longtemps que j'ai mon opinion faite sur lui... alors, quel est son avis?

--Son avis est qu'il ne faut pas songer à revenir sur terre, avant d'avoir poussé notre voyage jusqu'aux confins de l'univers solaire.

--C'est-à-dire?...

--Jusqu'à Neptune,... onze cents millions de lieues du Soleil.

Les yeux de l'Américain s'agrandirent et ses regards s'effarèrent.

--Onze cents millions,... balbutia-t-il en agitant désespérément dans l'espace ses grands bras décharnés... mais aurons-nous seulement le moyen d'y arriver?

Ossipoff répondit avec un calme imperturbable:

--Le moyen n'est rien,... c'est le temps qui nous manquera peut-être.

L'effarement de Farenheit augmenta.

--Que veut-il dire? souffla-t-il à l'oreille de l'ingénieur.

--Il veut dire tout simplement qu'il nous faudra, au bas mot, pour cette petite excursion, une cinquantaine d'années.

--Mais nous serons morts! gémit-il.

--Vous peut-être,... M. Ossipoff, à coup sûr,... quant à ces deux amoureux et moi,... nous serons sans doute encore de ce monde,... seulement, je me demande si le peu d'années qu'il nous restera à vivre, vaudront la peine du retour.

--Du retour! exclama Ossipoff,... vous avez un moyen de retour?

--Moi! pas,... mais Gontran...

--Et ce moyen?

--C'est tout simplement la comète de Halley qui atteint son aphélie dans cinquante-deux ans d'ici, au delà de Neptune et qui, en reprenant le chemin du périhélie, pourra nous cueillir pour nous ramener sur Mercure,... une fois là, nous suivrons, mais en sens contraire, l'itinéraire que nous avons suivi pour venir ici,... ensuite, de la Lune à la Terre, c'est une bagatelle.

Ossipoff se prit à ricaner.

--N'est-ce point juste? demanda Fricoulet.

--Parfaitement juste,... seulement, vous avez oublié un détail... oh! un tout petit détail,... c'est que s'il vous faut une cinquantaine d'années pour atteindre Neptune, il vous en faudra un peu plus pour retourner sur la Lune; cela nous fait cent ans en nombre rond,... or, en admettant que vous donniez une preuve de longévité rare chez les Terriens, vous ne rejoindrez votre pays natal que pour vous y faire enterrer.--Cela en vaut-il bien la peine?

Fricoulet secoua les épaules.

--Assurément non, et s'il ne s'agissait que de moi, croyez bien que je ne m'inquiéterais guère du retour,... mais ces deux enfants-là, ne faudra-t-il pas leur donner, avant de mourir, la satisfaction suprême de s'épouser?... entre nous, près de cent ans de fiançailles mériteront bien un mariage _in extremis!_ Ne trouvez-vous pas, monsieur Ossipoff?

Le savant comprit le reproche que contenaient ces paroles et baissa la tête.

Quant à Farenheit, il était dans un état de stupeur difficile à décrire; le menton sur la poitrine, les yeux grands ouverts et fixés droit devant lui, les lèvres pincées, les bras ballants le long du corps, et comme brisés, il était atterré.

Enfin, secouant la tête dans un geste superbe de défi:

--C'est bien, grommela-t-il, j'aviserai.

--Vous aviserez à quoi, mon pauvre sir Jonathan? demanda Fricoulet avec une pointe de raillerie.

--Au moyen de regagner la cinquième avenue, Monsieur, répliqua l'Américain d'une voix furieuse.

Et il se dirigeait vers la porte de l'observatoire lorsque, dans l'air bruit un battement d'ailes et Aotahâ, s'abattant auprès des Terriens, adressa à Fricoulet quelques monosyllabes rapides.

--Mes amis, dit l'ingénieur à ses compagnons, notre guide m'informe que si nous voulons assister à la grande hécatombe martienne dont il nous a parlé, il faut partir dès à présent.

--Comment! sitôt! exclama Séléna dont cette nouvelle interrompait le doux entretien qu'elle avait avec Gontran.

--Songez, mademoiselle, répliqua Fricoulet, que le point où nous allons se trouve à 90° de longitude ouest de la Ville-Lumière.

--Et quel moyen de locomotion allons-nous employer? demanda Ossipoff qui s'était levé, aux premiers mots, prêt à partir.

Sans doute, le Martien devina-t-il ce que venait de dire le vieillard, car il étendit ses ailes pour indiquer l'espace.

--Il ne suppose pas que nous allons nous envoler, bougonna Farenheit.

Personne ne fit attention à cette boutade, d'autant plus que, très grave, Gontran dit à Ossipoff:

--Ne craignez-vous pas d'emmener Mlle Séléna avec nous; si quelque accident lui survenait...

Le front du vieillard devint soucieux.

--J'avais la même pensée que vous, mon cher enfant, répondit-il, mais comment faire?... je connais Séléna; jamais elle ne consentira à rester seule ici,... moi-même, je répugnerais à m'en séparer.

--Et moi de même, ajouta M. de Flammermont.

Après un moment, il murmura:

--Si les convenances ne s'y opposaient, je vous proposerais bien de demeurer avec elle.

--Ce qui ne te serait nullement désagréable mon gaillard, ricana Fricoulet,... malheureusement les convenances sont...

--Alcide, dit alors M. de Flammermont, tu es mon ami...

L'ingénieur eut un haut-le-corps.

--Tu n'en as jamais douté, je suppose! exclama-t-il.

--Moi douter de ton amitié!... ah! Alcide.

--Tu n'en doutes pas et cependant, tu vas m'en demander une preuve.

--C'est vrai...

--Mais illogique,... enfin,... parle.

--Veux-tu veiller sur Séléna?

L'ingénieur fit tous ses efforts pour dissimuler la grimace que cette demande provoqua sur sa face.

--Tu manques d'enthousiasme, déclara Gontran.

--Dame!... en toute autre circonstance, je serais à ta disposition; mais venir sur Mars et ne pas assister au combat qui se prépare,... ne pas juger de l'effet que va produire le canon à air,... c'est dur!

Gontran lui tourna le dos, grommelant d'un ton sec:

--Merci quand même, mon cher.

Et il demeura pensif, les yeux fixés au sol, cherchant une idée. Tout à coup, il poussa une exclamation joyeuse.

--J'ai trouvé, dit-il.

Et se tournant vers Farenheit:

--Sir Jonathan, dit-il en pressant la main de l'Américain, j'ai un grand service à vous demander.

--Parlez, fit Farenheit étonné de l'intonation grave avec laquelle le jeune homme avait prononcé ces mots.

--Voulez-vous veiller sur ma fiancée? c'est une mission de confiance dont je vous charge,... vous convient-elle?

--_By God!_ Monsieur de Flammermont, vous me flattez énormément--moi vivant, je vous jure qu'il n'arrivera rien à Mlle Séléna.

Puis, se penchant à l'oreille de Gontran.

--Seulement, ajouta-t-il, je tiens à vous dire ceci, monsieur de Flammermont, c'est sur votre fiancée que je veillerai, mais non sur la fille de ce vieux misérable.

Et il désignait Ossipoff.

--Que vous a-t-il donc fait?

--Ce qu'il m'a fait! gronda l'Américain.

Et, en quelques mots, il mit le jeune comte au courant de la conversation qui venait d'avoir lieu entre lui, Fricoulet et le vieux savant.