Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes

Part 27

Chapter 273,549 wordsPublic domain

--Qu'aviez-vous donc cru? demanda M. de Flammermont, en affectant une raideur un peu hautaine.

--Rien, rien, s'empressa de répondre le savant,... l'expression dont vous vous étiez servi m'avait fait croire,... mais c'était un lapsus...

Fricoulet riait sous cape, tellement était amusant l'embarras du bon savant.

Heureusement qu'une exclamation de Farenheit vint mettre un terme à cette situation difficile.

--Une autre lune! s'écria-t-il en étendant la main vers l'est.

--Eh bien! riposta Gontran, quoi d'étonnant à cela?... c'est Deimos.

--Mais cette lune là ne va pas dans le même sens que l'autre...

--Vous le voyez bien...

--Elles doivent se rencontrer, en ce cas?

--C'est fatal.

--Qu'arrivera-t-il alors?

--Une éclipse, tout simplement, répondit Fricoulet, éclipse partielle ou totale, suivant la position dans le ciel des deux satellites,... c'est encore là une originalité de ce monde... et vous avouerez que cela vaut bien le voyage.

Trois heures durant, l'appareil sillonna les airs, sous la douce clarté de Phobos et de Deimos qui, ce soir-là, ne donnèrent pas aux Terriens le spectacle d'une éclipse.

Enfin, au loin, perçant le brouillard léger qui flottait à la surface du sol, un faisceau de lumière parvint jusqu'aux voyageurs et, en quelques instants, ils planèrent à huit cents mètres au-dessus de la _Ville-Lumière_, capitale intellectuelle de Mars.

Vu de cette hauteur, le spectacle était féerique, rappelant à chacun des Terriens la capitale de sa propre patrie: Gontran et Fricoulet déclaraient reconnaître le quartier de l'Opéra, tout étincelant de ses mille lumières et son animation extraordinaire; pour Séléna et son père, c'était la Perspective-Newsky dont l'image brillante s'étendait à leurs pieds; quant à Farenheit, il avait proclamé tout de suite que, de la nacelle d'un ballon, New-York devait certainement avoir cet aspect, avec ses avenues rectilignes et brillamment éclairées.

Mais ce qui donnait à la _Ville-Lumière_ un aspect étrange, fantastique, c'étaient moins ces milliers de lumières qui découpaient, dans l'ombre de la nuit, la carcasse même de la cité, avec ses rues et ses monuments, que surtout des centaines d'étincelles qui sillonnaient l'espace dans tous les sens, semblables à des myriades de feux follets voltigeant à la surface du sol.

--Oh! oh! fit M. de Flammermont d'un ton goguenard, messieurs les Martiens se rendent à leurs plaisirs.

--Ou à leurs affaires! reprit Farenheit.

--La nuit n'est généralement pas le moment que l'on choisit pour faire des affaires, reprit le jeune comte.

--_The business!!_ répliqua sentencieusement l'Américain.

Et se tournant vers Fricoulet.

--Ne m'avez-vous point dit, hier même, que ces gens-là, plus que nous encore, se conformaient à la devise: _Time is money!_

--Assurément! mais je ne vous ai point dit que ce temps, si précieux pour eux, ils le consacrassent aux affaires...

Sir Jonathan ouvrit des yeux énormes.

--À quoi donc, en ce cas, peuvent-ils employer leur temps?

--Je vous l'ai dit: les Martiens, doués par la nature d'une somme considérable de curiosité, consacrent leur vie à satisfaire cette curiosité... tout, pour eux est problème... et chaque fois qu'ils sont arrivés à en résoudre un,--si petit fût-il--ils sont persuadés d'avoir fait un pas vers l'absolue perfection,... aussi tous leurs efforts sont-ils dirigés vers la science,... la seule clé qui puisse leur ouvrir la porte de l'éternel mystère.

--Alors, dit Gontran, tu es persuadé que tous ces individus ne sont point à leurs plaisirs?

--Vous croyez qu'ils ne courent point à leurs affaires? poursuivit Farenheit.

L'ingénieur secoua la tête en souriant:

--Vous avez raison tous les deux quant à l'expression même; mais vous avez tort quant au sens que vous lui donnez,... j'entends, moi, par affaires, l'emploi du temps... eh bien! quand on emploie son temps suivant son goût et ses aptitudes, n'éprouve-t-on pas un véritable plaisir?

En ce moment, Aotahâ poussa une exclamation gutturale, désignant de la main, au centre même de la ville, une masse toute étincelante de lumières.

--Qu'est-ce que cela? demanda l'ingénieur.

La réponse du Martien provoqua chez lui une vive surprise.

--Qu'y a-t-il? demanda Ossipoff.

--Si j'ai bien compris, ce monument illuminé serait à la fois une sorte d'Institut et de Palais de gouvernement.

--Quoi! fit Gontran, la politique et la science logent sous le même toit?

--Par la simple raison qu'elles ne sont qu'une seule et même personne... ou plutôt que la première est absorbée par la seconde... dans un monde aussi avancé en civilisation que celui-ci, la race spéciale appelée sur terre, homme politique, a disparu depuis de longs siècles... elle a dû certainement exister, mais à une époque pour ainsi dire préhistorique, correspondant peut-être à la nôtre actuelle.

--Ah! les heureuses nations! soupira comiquement M. de Flammermont.

--Heureuses parce qu'elles sont pratiques; et puis, c'est toujours la conséquence de leur _Time is money_. Le temps, à leurs yeux, a une trop grande valeur pour qu'ils le gaspillent à la politique,... en outre, chez nous, la politique cache toujours un intérêt personnel, et ces gens-là ont l'esprit trop vaste, le coeur trop grand pour que de semblables petitesses y puissent trouver place.

--Ah! s'écria Gontran, n'était mon amour pour Séléna qui me fait souhaiter ardemment de revoir la Terre, puisque là seulement j'y dois trouver l'écharpe municipale, indispensable à mon bonheur, je planterais ma tente ici,... car un pays où l'on ne parle pas politique et surtout où la politique n'existe pas, un pays comme celui-là est le Paradis!

Pendant cette conversation, l'appareil quittant les hauteurs auxquelles il planait, était descendu insensiblement jusqu'à une centaine de mètres au-dessus de la ville.

Aotahâ prononça quelques monosyllabes que Fricoulet comprit sans doute, car il se leva et prit la place du Martien qui venait de déployer ses ailes et de quitter l'appareil.

--Où donc va-t-il? demandèrent les Terriens.

--Il va prévenir les autorités de notre arrivée, répondit l'ingénieur,... dans quelques instants, il va être de retour.

Bientôt, en effet, un bruit d'ailes qui fendaient l'espace se fit entendre et Aotahâ les rejoignait.

Sans mot dire, il saisit le levier conducteur et l'hélicoptère se dirigea sur le monument désigné par Fricoulet comme étant l'Institut; une fois là, la grande hélice supérieure s'immobilisa et, soutenue seulement par les deux plus petites, l'appareil tomba perpendiculairement, comme la balle d'un fil à plomb.

Puis les voyageurs traversèrent une zone étincelante, tellement étincelante que, sous l'impression de la douleur, ils fermèrent les yeux, et sans qu'ils pussent immédiatement se rendre compte du pourquoi, ils entendirent bruire à leurs oreilles un indescriptible tumulte.

Soudain, un choc léger les fit tressauter sur leurs sièges, ils entr'ouvrirent les paupières.

L'appareil, immobile maintenant, était suspendu par sa grande hélice à la voûte d'une vaste salle, voûte transparente car, au travers, on apercevait les cieux étoilés, mais, en même temps, cette voûte réfléchissait, comme un miroir, les milliers de lumières qui étincelaient de toutes parts.

Au-dessous d'eux, une foule grouillante et gesticulante les considérait avec étonnement, poussant de brèves interjections et agitant les ailes dans des battements précipités.

--Fichtre! grommela Fricoulet, il me semble que nous faisons un certain effet.

--Oui, l'effet d'un lustre dans un théâtre, riposta l'Américain d'une voix rogue.

--C'est ma foi vrai! dit à son tour Gontran... il est seulement regrettable que nous ne soyons pas incandescents... nous ressemblerions à un faisceau de lumières Jablochkoff.

Mickhaïl Ossipoff se rengorgeait, persuadé que toute cette multitude était réunie pour l'acclamer, lui et ses compagnons...

--Ce que c'est que la gloire, chuchota-t-il à l'oreille de M. de Flammermont.

Celui-ci eut un haussement d'épaules imperceptible...

--Ne vous illusionnez-vous pas, mon cher monsieur, répliqua-t-il... Si ce que Fricoulet nous a dit de ces gens-là est exact, nous ne devons être pour eux que de bien petits enfants... à côté de ces penseurs qui ont arraché à la nature une si grande partie de ses secrets, nous en sommes à peine, nous, à l'alphabet scientifique...

--Voilà qui est parlé, mon brave Gontran, exclama l'ingénieur... et tu as d'autant plus raison que l'on ne nous attendait pas; tous ces gens-là sont des délégués scientifiques des différents districts de l'Équateur, venus pour assister à d'intéressantes communications concernant la prochaine guerre...

Aotahâ toucha Fricoulet du doigt pour lui imposer silence; puis il s'élança sur une haute colonne surmontée d'une sorte de plate-forme où il replia ses ailes; une fois là, il prononça quelques sons gutturaux qui parurent faire, sur l'assemblée, une profonde impression, et rejoignit les voyageurs.

--Que dit-il donc? demanda Séléna.

--Il fait son métier de _barnum_; il nous présente aux Martiens comme dans les cirques de Paris, on présente au public quelque monstre difforme ou quelque habitant de contrées inconnues... pour lui, d'ailleurs, nous sommes parfaitement laids et représentons l'espèce intelligente de l'Univers sous une forme fort arriérée...

--Mais qu'a-t-il donc dit en terminant qui a paru exciter l'hilarité des auditeurs?

--Faisant allusion à nos membres inférieurs grâce auxquels nous nous traînions, a-t-il dit, si disgracieusement, il a déclaré que bien des canaux seraient creusés à la surface de leur monde, avant qu'il nous soit poussé des ailes.

--Des ailes!... des ailes!... grommela Farenheit... se considèrent-ils donc comme le summum de la perfection?... ils me font l'effet d'énormes volatiles...

L'indignation de l'Américain amusa beaucoup les voyageurs qui partirent d'un grand éclat de rire.

Leur hilarité fut couverte par un brouhaha inimaginable qui accueillit l'apparition, sur la colonne qui jouait le rôle de tribune, d'un Martien auquel son vol appesanti et son duvet tout blanc donnaient l'aspect d'un vieillard.

Fricoulet, prévenu par son guide que c'était, en effet, l'un des plus vieux et des plus renommés savants de l'Équateur, s'apprêta à écouter attentivement.

Bientôt, ses compagnons le virent sourire avec pitié.

--Parbleu! murmura-t-il, voilà une idée assez saugrenue et qui, en tout cas, ne doit pas être fort meurtrière... des canons chargés d'air!...

--En effet, riposta Gontran, comme engins de guerre cela me paraît assez platonique.

--Plus platonique, à coup sûr, que de bonnes pièces de vingt-quatre chargées de bons boulets de vingt-quatre kilogs..., grommela Farenheit.

Fricoulet lui posa la main sur le bras.

--Ça, par exemple, non, répondit-il... ce serait encore moins meurtrier que les canons à air dont parle cet individu.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'en raison de leur peu de pesanteur, vos bons boulets de cinq cents kilogs ne retomberaient jamais et s'enfuiraient pour toujours dans le ciel... à moins qu'une partie des combattants n'aille prendre position soit sur Deimos, soit sur Phobos, et encore...

L'attention des Terriens fut ramenée vers l'orateur dont le discours paraissait faire, sur l'Assemblée, un effet diamétralement opposé à celui qu'il en attendait.

En vain il gesticulait, tenant à la main un tube de verre mesurant près de cinquante centimètres de long sur vingt centimètres de diamètre, en vain il poussait des exclamations qui, par moments, atteignaient l'intensité de cris véritables, l'efficacité du système qu'il proposait ne semblait rien moins que prouvée.

Alors, on le vit soudain braquer son tube sur le point de la salle où l'opposition était la plus acharnée et, sans mot dire, il lança dans le tube un jet enflammé.

Cette démonstration fut concluante; comme par enchantement, tous ceux qui se trouvaient dans cette direction furent renversés, culbutés ainsi que des capucins de cartes.

Ce fut, pendant quelques instants, une confusion indescriptible, un concert de cris, de gémissements, de volettements effarés; dans ce mélange soudain d'individus, les familles disloquées, brouillées, confondues, cherchaient à se reconnaître. Et au fur et à mesure que les maris avaient retrouvé leurs femmes, les pères leurs enfants et les enfants leurs mères, les ailes s'ouvraient et l'on s'enfuyait par les baies ouvertes dont la salle était percée.

Les autres assistants, convaincus par cet exemple frappant, firent entendre un petit clappement de langue en guise d'applaudissement, puis se retirèrent lentement.

Alors, l'obscurité se fit, et les Terriens, accablés de fatigue, s'endormirent d'un profond sommeil sur leur appareil...

Le premier, Fricoulet fut éveillé.

Déjà, le soleil pénétrait de toutes parts dans la salle immense que Farenheit remplissait, à lui seul, du bruit formidable de ses ronflements.

Sitôt l'oeil ouvert, l'ingénieur pensa à se rendre compte du pays dans lequel il se trouvait, aussi courut-il à l'une des ouvertures par lesquelles il avait vu, la veille, s'envoler la foule des Martiens.

Il poussa un cri de surprise qui réveilla ses compagnons et les fit accourir auprès de lui.

--Mais, c'est Venise! s'exclama Séléna.

Les rues, en effet, au lieu d'être faites du sol même, étaient liquides, et les maisons se reflétaient dans l'eau.

--Comment font-ils pour marcher? demanda Farenheit.

--Comme on fait à Venise, parbleu! riposta Gontran... on va en bateau.

--Peine inutile... leurs ailes suffisent.

--C'est vrai... j'oublie toujours que ces gens-là ont la propriété de voler. Mais cela doit singulièrement modifier leur architecture.

--Pas besoin d'escaliers, en effet.

M. de Flammermont croisa les mains dans un geste comique.

--Ah! les heureuses gens! soupira-t-il.

--En quoi les trouves-tu si heureux que cela?

--En ce qu'ils ne connaissent pas l'un des plus grands fléaux inventés par notre civilisation... le concierge!... les maisons n'ayant pas de porte, il n'est aucunement besoin de quelqu'un pour les garder... les locataires entrent, sortent, reçoivent, sans être obligés de passer sous les yeux de cet Argus-Cerbère... Ah! les heureuses gens!

Fricoulet qui, tout en aimant son ami, ne négligeait cependant aucune occasion de le tourmenter, lui murmura à l'oreille:

--Malheureusement, si les Martiens ignorent le cordon du concierge, ils ignorent également l'écharpe tricolore du maire...

Le visage souriant du jeune comte se rembrunit aussitôt.

Aotahâ survint au même moment.

--Un monde aussi avancé que celui-ci dans le progrès et dans la civilisation doit avoir de merveilleux instruments télescopiques?

Ces paroles, prononcées par Ossipoff, s'adressaient à Fricoulet.

--Sans nul doute, répondit celui-ci.

Et il transmit immédiatement au Martien la réflexion du vieillard.

Aotahâ désigna l'énorme colonne du haut de laquelle l'inventeur martien avait fait, la veille, l'expérience de son canon à air, et les Terriens remarquèrent, à leur grande stupéfaction, que cette colonne, longue de quatre-vingts mètres et mesurant près de trois mètres de diamètre, n'était autre chose qu'un gigantesque équatorial.

Ossipoff poussa un cri de joie et d'admiration; en un bond, il fut près de l'instrument.

--Que voulez-vous observer avec une semblable lumière? demanda Fricoulet.

--Je veux résoudre l'un des plus intéressants problèmes de l'astronomie moderne, répliqua le vieillard... d'ici, et avec un équatorial aussi puissant, l'on doit pouvoir soulever le voile qui enveloppe les _Petites Planètes._

Et se frottant les mains d'un air ravi, il ajouta:

--Hein! Gontran... les petites planètes?...

Le jeune homme chercha le regard de Fricoulet; celui-ci riait sous cape.

--Ah! oui, les petites planètes... répéta Gontran... quel régal magnifique!

Et de nouveau, il implora le secours de l'ingénieur.

Celui-ci, pendant qu'Ossipoff manoeuvrait l'équatorial pour le braquer dans la direction voulue, se pencha vers le comte.

--Observation _petites planètes_ impossible en ce moment, chuchota-t-il.

Gontran répéta aussitôt:

--Mais, cher monsieur, vous ne pouvez vous livrer, à présent, à aucune étude à ce sujet.

Le savant se redressa.

--Et pourquoi donc? demanda-t-il.

Gontran regarda Fricoulet qui lui montra le soleil dont les rayons dorés irradiaient l'espace.

--Mais tout simplement parce qu'il fait jour, répondit le jeune homme en affectant un ton légèrement railleur.

Ossipoff se frappa le front.

--C'est, ma foi, vrai! répliqua-t-il... il y a des moments, ma parole, où je n'ai pas la tête à moi.

Puis il ajouta:

--Eh bien! j'attendrai cette nuit... Dieu merci! les sujets d'observation ne manquent pas.

Et, avec un bonheur d'autant plus ineffable qu'il n'en avait joui depuis longtemps, il colla son oeil à l'objectif de l'équatorial.

Quand il vit le vieillard parti dans l'espace à la suite de son rayon visuel, Gontran tira Fricoulet à l'écart.

--De grâce, implora-t-il, parle-moi des _petites planètes_... qu'est-ce que c'est encore que cela?

Et se prenant la tête à deux mains:

--Jamais, gémit-il, ma cervelle ne sera assez forte pour résister à tout le travail que je lui impose.

--Cela la change, répliqua plaisamment l'ingénieur.

--Trop...

--Eh bien! renonce à tes projets de mariage... et redeviens le Gontran d'autrefois.

Le jeune comte eut un geste plein d'énergie.

--Cela! jamais... je préfère avaler les planètes, petites et géantes, après avoir dévoré les moyennes, dussé-je mourir d'indigestion.

--En ce cas, dit en riant Fricoulet, prépare ton estomac... la gaveuse astronomique va fonctionner...

--Je t'écoute... parle.

L'ingénieur tira de sa poche son inévitable carnet qu'il tendit à son ami en disant:

--Écris les nombres suivants: 0, 3, 6, 12, 24, 48, 96.

--C'est fait, et à présent?

--À présent, que remarques-tu?...

Les yeux du jeune homme s'arrondirent à cette question, et sa langue demeura muette.

Séléna, qui était venue le rejoindre et qui regardait par dessus son épaule, murmura:

--Que chaque nombre est le double de celui qui le précède, est-ce cela, monsieur Fricoulet?

--Mademoiselle, répondit l'ingénieur, j'ai rarement vu une personne de votre sexe douée d'un sens d'observation aussi intense que le vôtre.

La jeune fille rougit.

--Ce n'est pas bien difficile, balbutia-t-elle, et si M. Gontran voulait se donner la peine de faire attention...

--Maintenant, poursuivit Fricoulet, à chacun de ces nombres ajoute 4.

Gontran sursauta.

--Mais ce n'est pas de l'astronomie cela, c'est un de ces petits jeux de société auxquels, dans les familles bourgeoises, on consacre les soirées dites: soirées en long... et où l'on...

Un formidable bâillement interrompit sa phrase.

--Allons, dit Fricoulet, as-tu ajouté 4?

--Oui, voilà qui est fait, et maintenant j'ai: 4, 7, 10, 16, 28, 52, 100.

--C'est très bien... maintenant, sais-tu ce que représente, à peu près, chacun de ces nouveaux nombres?

--Mais, tu nous poses des questions abracadabrantes... ces nombres-là peuvent représenter un tas de choses... cela dépend desquelles on parle...

--Je ne sache pas que nous parlions, en ce moment, d'autre chose que d'astronomie... eh bien! puisque tu ne le sais pas, je vais te le dire: chacun de ces nombres représente la distance moyenne d'une ancienne planète au Soleil... écris ceci: Mercure, 3,9--Vénus, 7,2--La Terre, 10--Mars, 15--Jupiter, 52--Saturne, 95.

--En effet, observa Gontran, à peu de chose près, c'est identique...

--Mais en comparant ces nouveaux nombres avec les premiers, tu ne remarques rien?...

Le jeune homme se tut quelques instants:

--Ma foi, non, dit-il; je ne remarque rien.

--Et le nombre 28?...

--Tiens! c'est vrai... il ne correspond à aucune planète.

--C'est précisément cette lacune que Kepler avait signalée dans ses recherches sur les _Harmonies du Monde_ et dont, plus tard, Titius et Bode devaient confirmer l'existence... d'ailleurs, lorsqu'en 1781, Herschell découvrit Uranus, elle se plaça à la distance 196 qui continue la série...

M. de Flammermont l'écoutait parler, sans paraître comprendre grand chose à son explication...

--Alors, fit-il, ce nombre 28...

--Est celui qui représente la distance à laquelle, entre Mars et Jupiter, devait se trouver un autre monde qui, jusqu'alors, avait échappé à l'observation humaine...

--C'est singulier... je n'ai rien vu de semblable dans les _Continents célestes_, murmura M. de Flammermont.

--Ta mémoire te sert mal;... il y est question des petites planètes...

--En effet... j'ai vu un chapitre portant ce titre-là... mais j'ai jugé cela de peu d'importance et j'ai passé à Jupiter.

--Eh bien! tu as eu tort... car ce sont précisément ces petites planètes que représente le nombre 28.

--Les petites planètes! répéta le jeune homme, combien donc y en a-t-il?

Fricoulet allongea les lèvres dans une moue dubitative:

--Peuh! fit-il, quelque chose comme 224, je crois... mais on en découvre tous les jours...

Gontran eut un mouvement d'effroi.

--Tu ne t'imagines pas, grommela-t-il, que je vais me fourrer dans la tête les noms de ces 224 planètes.

--Mais il n'y a pas que leurs noms; il y a aussi leurs coordonnées; c'est-à-dire leur diamètre, leur surface, leur densité, l'orbite décrite par elles autour du Soleil, avec leur aphélie, leur périhélie, etc.

--Et il y a un _et coetera_! gémit Gontran... non, vois-tu, j'en deviendrai fou!

Et il tendit à Fricoulet le carnet qu'il lui avait prêté.

--Cependant, insista l'ingénieur, la prudence exige que tu ne te laisses pas prendre au dépourvu par les questions que M. Ossipoff ne manquera certainement pas de t'adresser ce soir.

Gontran prit un air résigné.

--Allons, va, bourreau... murmura-t-il, assassine-moi avec tes deux cent vingt-quatre planètes... pour peu que chacune d'elles soit seulement aussi grosse que la Terre... tu as de quoi m'assommer.

--Eh bien! regarde comme j'ai eu raison d'insister, répliqua l'ingénieur, tu viens de commettre là une hérésie formidable; d'après la théorie générale du système planétaire, la masse totale de ces deux cent vingt-quatre planètes ne peut dépasser le tiers de la masse terrestre...

--Pourquoi cela?

--Te répondre m'allongerait inutilement... qu'il te suffise de savoir que cela est... plus tard, quand j'aurai un moment, je t'expliquerai...

--Explique-moi donc alors comment cette zone sidérale a été considérée si longtemps comme déserte?

--À cause de l'infinie petitesse de ces astéroïdes, dont les plus importants ont cinq cents kilomètres de diamètre, au maximum, et qui nous apparaissait sous la forme d'étoiles de onzième grandeur... et puis, tu as dû remarquer qu'il y a beaucoup plus de chance de trouver une chose que l'on sait exister, que celle après laquelle on court, à tâtons, sans indications précises, sans certitude.

--C'est la vérité!

--Eh bien! du jour ou le nombre 28 fut déclaré par Titius comme n'ayant aucune représentation céleste, il se forma une association de vingt-quatre astronomes pour fouiller l'espace et trouver ce monde qui se dérobait ainsi à la curiosité humaine.

--Et qu'ont-ils trouvé?

--Eux, rien du tout; mais un astronome de Palerme, qui observait les petites étoiles du Taureau, découvrit par hasard, précisément à cette distance de 28, un monde nouveau qu'il baptisa du nom de _Cérès_.

--Par hasard! s'écria Gontran... c'était bien la peine de constituer une société de vingt-quatre savants?

--Plusieurs des plus grandes découvertes dont l'humanité s'enorgueillit sont dues au hasard, mon cher Gontran, dit Mickhaïl Ossipoff qui était venu rejoindre ses compagnons.

Le jeune comte tressaillit et, se penchant vers Fricoulet:

--Ne m'abandonne pas surtout, lui souffla-t-il à l'oreille.

--Du reste, poursuivit le vieillard, si la première fut découverte fortuitement, il n'en a pas été de même pour les suivantes qui, toutes, sont dues à des études persévérantes, à des recherches opiniâtres.