Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes

Part 22

Chapter 223,652 wordsPublic domain

Et, avant qu'on n'eût le temps de s'y opposer, il avait ouvert son couteau et tranché, d'un seul coup, le câble qui retenait captive la sphère de sélénium.

Le ballon s'éleva rapidement dans les airs, pendant que Fédor Sharp, perdant l'équilibre, roulait comme une balle, jusqu'au bas de la colline mercurienne.

Un cri d'horreur s'était échappé de la poitrine des voyageurs; même Ossipoff se jeta sur Farenheit, les bras levés dans une attitude menaçante.

--Malheureux! exclama-t-il.

L'Américain, les bras croisés et la lèvre souriante, le toisa d'un regard railleur:

--Voilà, dit-il, ce qui s'appelle faire d'une pierre deux coups: je répare la brèche faite à ma fortune et je satisfais ma vengeance.

--Mais, misérable! hurla le vieillard, j'avais engagé ma parole que le passé était oublié.

--Preuve que vous avez une mémoire d'humeur fort commode... au surplus, vous n'y avez pas manqué, à votre parole; au besoin, je suis prêt à attester, par écrit, que moi seul ai médité et accompli cet exécrable forfait.

Mickhaïl Ossipoff, penché sur le rebord de la nacelle, sondait l'espace au-dessous de lui, cherchant, dans l'infini étincelant, le noyau cométaire, maintenant à peine perceptible.

Fricoulet regarda Gontran et un sourire sceptique plissa ses lèvres:

--Le pauvre diable! dit-il, et nous qui nous étions engagés à lui conserver la vie sauve.

--Preuve que nous nous étions engagés à la légère, répondit le jeune comte, puisque la Providence n'a pas voulu ratifier notre engagement.

En moins d'une demi-heure, on avait franchi près de cent kilomètres; perdue dans l'irradiation solaire, la comète était invisible à l'oeil nu, l'air raréfié de plus en plus avait contraint les voyageurs à revêtir leur _respirol_ et l'intensité de la pesanteur allait diminuant rapidement.

Lorsque l'horaire d'Ossipoff marqua minuit, on avait franchi environ quatre mille kilomètres et la pesanteur était à peu près nulle, si bien que les Terriens durent s'attacher à la nacelle pour éviter d'être précipités par dessus bord, à leur moindre mouvement.

Soudain, l'appareil sembla pirouetter sur lui-même et, subitement, l'aspect du ciel changea.

--Nous venons de pénétrer dans la zone d'attraction martienne! cria Ossipoff à Gontran par l'intermédiaire de son parleur.

--Et c'est Phobos, sans doute, que nous apercevons-là, au-dessous de nous, répliqua, par le même moyen, M. de Flammermont en désignant, à quelques centaines de kilomètres dans l'espace, une petite boule qui paraissait enveloppée d'un rayonnement rougeâtre.

Le vieux savant fit de la tête un signe affirmatif et, se suspendant au filin métallique qui commandait la soupape, il ouvrit celle-ci toute grande, permettant ainsi à une certaine quantité de gaz de s'échapper.

Aussitôt, le ballon alourdi commença à descendre et, avec une rapidité vertigineuse, l'astre qu'il s'agissait d'atteindre grandit aux yeux émerveillés des Terriens; il semblait qu'ils fussent eux-mêmes immobiles dans l'espace et que Phobos se précipitât à leur rencontre.

--Combien de temps pensez-vous que va durer cette descente? demanda M. de Flammermont.

Ossipoff jeta un coup d'oeil rapide à ses instruments.

--Une heure environ, répliqua-t-il.

Quelque temps encore, il laissa la soupape entr'ouverte; puis la fermant, il fit passer par dessus bord le câble métallique auquel avait été fixée, en guise d'ancre, une barre de sélénium contournée en forme d'hameçon.

Tout à coup, la nacelle reçut un choc: elle venait de toucher le sol; puis, se relevant, le ballon alla retomber à quelques centaines de mètres plus loin, pour s'élever de nouveau et retomber une fois encore; après quoi, il se mit à glisser sur le flanc, traînant à sa suite la nacelle, après laquelle les voyageurs, rudement secoués, se cramponnaient de toutes leurs forces.

Enfin, un arrêt brusque et net eut lieu; l'ancre, sans doute, venait de mordre et immobilisait la sphère qui, retenue par son câble, se balançait à quelques mètres du sol.

Penchés sur le bordage, les Terriens examinaient, avec une curiosité anxieuse, la configuration étrange du monde nouveau sur lequel ils venaient d'aborder.

Par une singulière illusion d'optique, il leur semblait que le sol fût couvert d'une sorte de résille, aux mailles régulières, assez étroites et qui s'étendaient à perte de vue.

--Oh! oh! dit aussitôt Ossipoff à Gontran, nous n'allons pas tarder à être renseignés sur un des points les plus intéressants de l'astronomie.

Et, aux regards interrogateurs du jeune homme, il répondit:

--Ce sont des canaux de Mars que je veux parler... peut-être ce que nous apercevons là, à nos pieds, va-t-il nous servir d'indice pour résoudre, dès à présent, ce curieux problème.

Cependant Fricoulet, aidé de Farenheit, avait lancé au dehors de la nacelle l'échelle de corde qui devait servir aux voyageurs à abandonner leur véhicule.

L'Américain descendit le premier; puis ce fut le tour de Séléna; après quoi, Ossipoff et Gontran enjambèrent eux aussi le bordage pour rejoindre leurs compagnons.

Fricoulet s'apprêtait à les suivre, lorsque tout à coup, la sphère que le vieux savant n'avait qu'incomplètement débarrassée d'hydrogène et qui brusquement venait d'être allégée de la partie la plus considérable de son poids, exerça sur son câble une si formidable tension que, l'ancre se rompant, elle reprit sa liberté.

Avant que les Terriens eussent eu le temps de se reconnaître, le ballon métallique n'était déjà plus qu'un point dans l'espace.

--Fricoulet! Fricoulet! s'écria M. de Flammermont en agitant désespérément ses bras dans la direction où venait de disparaître son ami.

Mais la voix du jeune homme ne dépassa pas l'enveloppe de son _respirol_.

--Ne craignez rien, dit Ossipoff en lui mettant la main sur l'épaule, ce jeune homme, s'il n'est pas très savant, est très courageux; en outre, il connaît mieux les ballons que l'astronomie... j'ai idée qu'il s'en tirera.

Ensuite, attirant par un geste l'attention de Gontran sur le sol, il lui demanda:

--Que pensez-vous de ceci?

Il lui montrait un véritable filet métallique sur lequel ils avaient pris pied et dans l'une des mailles duquel le crochet du ballon avait mordu.

Que recouvrait ce filet? il était impossible de s'en faire une idée, en raison de l'obscurité relative qui régnait sur Phobos; il semblait toutefois qu'un brouillard opaque cachât aux yeux des Terriens l'aspect du petit monde sur lequel ils venaient d'aborder.

Ossipoff, ne recevant pas de réponse, répéta la même question.

Gontran demeura muet, plongé qu'il était dans de profondes réflexions; outre, en effet, que l'accident survenu à Fricoulet le peinait beaucoup, il n'était pas sans inquiétude au sujet de la modification qu'allait apporter, dans ses relations avec le vieux savant, la disparition subite de son inspirateur.

Sans compter que la nacelle avait emporté, avec tous les bagages, le bienheureux exemplaire des _Continents célestes_, qui lui avait déjà rendu tant de services.

Privé à la fois, et de son souffleur et de son _vade mecum_, M. de Flammermont se trouvait dans l'absolue impossibilité de continuer à jouer le rôle qu'il avait si intelligemment soutenu depuis plusieurs mois.

Lui fallait-il donc, après tant d'épreuves, renoncer à l'espoir de devenir jamais le mari de Séléna?

Non, cela ne pouvait être, cela ne serait pas! et il supplia les divinités martiennes de lui envoyer une inspiration.

Stupéfait de ce mutisme, Ossipoff lui cria à pleins poumons:

--Êtes-vous sourd?

Gontran secoua la tête négativement et posa l'index sur le point de son _respirol_ qui correspondait à sa bouche.

--Muet! s'exclama le vieillard, vous êtes muet?

Et, se retournant vers sa fille:

--Le pauvre garçon! dit-il, quelle exquise sensibilité que la sienne! La perte de son ami vient de lui produire un bouleversement tel qu'il en a perdu subitement la parole.

La jeune fille se jeta dans les bras de son père; son masque de caoutchouc empêchait de voir les larmes qui ruisselaient le long de ses joues; mais à sa poitrine, que soulevaient de violents hoquets, il était facile de deviner qu'elle sanglotait.

--Va, va, fillette, déclara Ossipoff attendri par cette grande douleur, c'est l'émotion du premier moment... avec le temps, cela se remettra.

Soudain, Farenheit qui, jusqu'à présent était demeuré muet et silencieux, positivement abasourdi par la perte de son précieux roc de diamant, se prit à gesticuler, en agitant les bras d'une façon désordonnée.

Ses compagnons coururent à lui et poussèrent des cris d'horreur en remarquant que l'Américain avait l'un de ses pieds retenu par des sortes de griffes sortant de l'intérieur du filet.

Ces griffes étaient fixées à l'extrémité de longues ailes membraneuses, lesquelles appartenaient, elles-mêmes, à un corps velu, le long duquel elles s'étendaient, rattachées à des membres antérieurs et postérieurs, ayant, à peu de chose près, la forme des bras et des jambes de l'espèce humaine. À un cou assez long, une tête proportionnée était attachée, une tête sans poils aucuns et qu'animaient deux yeux glauques, brillants entre des paupières sans cils; le nez était long et mobile comme une trompe de tapir, la bouche, toute ronde, était ourlée de lèvres fortes s'entr'ouvrant sur des mâchoires formidables.

Accroché par ses griffes au filet métallique, cet être étrange et horrible avait saisi l'Américain par le bas de la jambe.

Enfin, d'un violent effort, Farenheit se dégagea et, bondissant à vingt pieds en l'air, s'en alla retomber à cinquante mètres de là.

--Singulier monde et singuliers habitants, grommela Ossipoff en entraînant sa fille, à moitié morte de peur, et suivi de Gontran qui n'était qu'à moitié rassuré... ce filet n'est peut-être pas destiné à autre chose qu'à transformer Phobos en une immense volière...

Et il ajouta avec un profond soupir:

--Ô imperfection et inanité de la science humaine! que diraient donc ces messieurs de l'observatoire de Paris, s'ils pouvaient apercevoir avec leurs télescopes le satellite martien entouré d'une résille comme un vulgaire chignon de femme.

--Si vous m'en croyez, déclara Farenheit au vieillard, nous chercherons à quitter cette sorte de cage; outre que ces êtres immondes m'inspirent un profond dégoût, la marche n'est rien moins que facile et, pour se maintenir en équilibre, il faut se livrer à des exercices acrobatiques qui n'ont jamais été mon fort.

--Bast! répondit le vieux savant, en ce qui concerne les habitants de ce monde, qu'avez-vous à craindre? en raison de notre pesanteur, cent fois plus faible qu'à la surface de la Terre, notre force se trouve être six cents fois plus grande... d'une chiquenaude vous fracasseriez, comme d'un coup de massue, le crâne d'un de ces individus... quant à la marche, si vous voulez en faire l'essai, vous verrez qu'un simple appel de pied vous transportera comme un oiseau, à quatre kilomètres d'ici... tenez, essayez, si vous n'êtes pas convaincu.

L'Américain secoua la tête.

--J'aurais trop peur de vous perdre, répondit-il.

--À un autre point de vue, poursuivit Ossipoff, je ne demande pas mieux que de marcher un peu... d'abord, cela nous dégourdira les jambes, et puis, je ne serais pas fâché de me faire une idée de ce monde microscopique...

--Microscopique! répéta Farenheit.

--Eh! oui; quel autre nom voulez-vous donner à un mondicule qu'il nous suffira de dix heures pour connaître dans son entier?

Pendant cinq heures, les Terriens marchèrent avec une vitesse égale, ou plutôt avancèrent, par une suite de bonds successifs d'égale hauteur.

Mais soudain, sans transition aucune, la nuit se fit et des ténèbres épaisses envahirent Phobos; en même temps, à l'horizon, se leva un astre énorme, étincelant, semblable à une lune gigantesque.

--Mars! déclara Ossipoff.

--Phobos a tourné, dit Séléna.

--Non, fillette, répliqua le vieillard, comme tous les satellites, Phobos présente toujours la même face à sa planète; c'est nous qui avons tourné et qui venons de passer de la face solaire à la face martienne.

--C'est effrayant à voir, s'écria la jeune fille en se voilant la figure de ses mains,--on dirait que cette masse va tomber sur nous et nous réduire en miettes.

Le vieux savant sourit doucement et hochant la tête:

--L'impression que tu ressens ne me surprend point, dit-il, et elle serait la même pour les habitants de notre planète s'ils voyaient soudain le diamètre apparent de la Lune devenir quatre-vingts fois plus grand et son volume devenir 6,400 fois plus énorme.

--6,400 fois!

--Oui, c'est là la proportion exacte de Mars par rapport à la Lune... c'est pour le coup que sir Jonathan craindrait pour ses chers États-Unis.

Enfin, après une heure de route faite au _clair_ de Mars, les voyageurs parvinrent en un endroit où le filet métallique semblait se terminer; c'était le sommet d'une colline qu'Ossipoff déclara aussitôt avoir une centaine de mètres d'élévation et sur laquelle on déclara, à l'unanimité, que l'on allait prendre un peu de repos.

--Demain, déclara Ossipoff à Gontran, toujours frappé de mutisme, nous continuerons notre chemin, et peut-être aurons-nous des nouvelles de M. Fricoulet.

Quelques instants après, en dépit de son inquiétude, M. de Flammermont dormait à poings fermés, ce en quoi il était imité par sa chère Séléna et par Farenheit.

Quant à Ossipoff, prenant doucement la lunette marine que l'Américain portait en sautoir, il la braqua sur le paysage que Mars étalait à ses yeux ravis.

CHAPITRE XIV

SIX MILLE KILOMÈTRES EN HUIT HEURES

UNE des choses les plus singulières du système céleste et, en même temps, des plus remarquables, est la différence qui existe dans la marche des deux satellites de Mars autour de leur planète.

Tandis que l'un, _Deimos_, le satellite extérieur, tourne en trente heures dix-sept minutes, cinquante-quatre secondes, la planète tourne sur elle-même en vingt-quatre heures, trente-sept minutes, vingt-trois secondes; il s'ensuit que ce satellite paraît marcher très lentement de l'est à l'ouest dans le ciel de Mars. Si la durée de sa révolution était égale à la durée de rotation de Mars, il serait constamment visible pour les habitants du même hémisphère, et inconnu des habitants de l'hémisphère opposé.

La différence entre cette révolution et cette rotation étant de cinq heures quarante-une minutes, il en résulte que _Deimos_ semble accomplir en cent trente-une heures, soit cinq jours martiens, son circuit autour du ciel de Mars; si donc, les habitants de cette planète ont, à l'instar de leurs frères terrestres, un calendrier réglé d'après la période d'évolution de leur satellite, les mois n'ont pas plus de cinq jours, ce qui, pour une année de 668 jours martiens, fait un total de 133 mois.

Dans de toutes autres conditions s'opère la révolution de _Phobos_, le satellite le plus proche qui, tournant de l'ouest à l'est, accomplit son cycle entier dans l'espace de sept heures trente-neuf minutes; de la différence de ce mouvement avec celui dont Mars est animé pour tourner sur lui-même, dans le même sens en 24 heures 37 minutes, il résulte que ce satellite se lève à l'occident et se couche à l'orient après avoir traversé le ciel martien avec une vitesse correspondant à la différence des deux mouvements, c'est-à-dire en onze heures environ. C'est là un exemple unique dans le système du monde.

Cette condition spéciale de révolution était particulièrement favorable à l'examen que Mickhaïl Ossipoff voulait faire de Mars; emporté par Phobos comme par un coursier céleste lancé au galop, il courait tout autour de ce monde nouveau pour lui, dont les faces défilaient peu à peu à ses yeux ravis.

Le jour se levait sur la partie du continent Huygens que baigne la mer Huggins et le satellite, devançant, dans sa course rapide, la planète plus lente en sa rotation, suivait l'astre du jour.

Comme s'il eut été en ballon, le vieux savant planait au-dessus des océans bizarrement découpés au milieu de continents jaunâtres, zébrés en tous sens par de nombreux courants se coupant dans toutes les directions. Vers la partie équatoriale, les continents Herschell et Copernic lui apparurent nettement; puis au nord, les Terres de Fontana, de Laplace et de Le Verrier; au sud les îles de Green, Jacob, Cassini, de Rosse, de Secchi et l'isthme de Niester rattachant la terre de Hall à celle de Green.

Sombres, au milieu des continents plus clairs, baignant les côtes équatoriales, s'étendaient l'océan Newton et les mers Maraldi et Flammarion.

Ensuite, ce fut l'étrange mer du Sablier qui, après avoir circulé par de bizarres contours entre les continents Herschell et Copernic, se reliait aux mers Delambre et Beer.

Enfin, brillant sous le soleil, d'un admirable éclat, la tache blanche des neiges polaires s'étendait du cinquantième degré, presque de la pointe de la terre Le Verrier, jusqu'au pôle austral.

Et, durant de longues heures, le savant demeura immobile, la poitrine étrangement angoissée, les regards fixés dans une sorte d'hypnotisme, sur ce monde aperçu par lui, de l'observatoire de Poulkowa, à une distance de 19 millions de lieues et dont maintenant quelques milliers de kilomètres à peine le séparaient.

Il vit successivement apparaître et disparaître à l'occident oriental, l'océan Kepler avec le golfe de Kaiser et la curieuse baie du Méridien si bizarrement découpée par les eaux; puis ce furent les continents de Galilée et de Huygens, baignés au sud par la mer Schiaparelli, et au nord par la mer Oudemans.

À ce moment, Phobos, entraîné par sa rotation, présenta au Soleil la face sur laquelle les Terriens s'étaient arrêtés, et brusquement, sans transition, le jour se fit.

Mickhaïl Ossipoff poussa un soupir de regret d'être ainsi arraché à ses études contemplatives; puis il se redressa et seulement alors, le souvenir de ses compagnons lui revint.

Il tourna les regards vers eux; étendus à terre dans la même position où le sommeil les avait surpris quelques heures auparavant, ils dormaient toujours.

Un moment, il hésita à les éveiller; eux n'avaient pas, comme lui, pour oublier leurs fatigues, la passion scientifique qui dévorait tout son être, ils étaient brisés.

Mais il songea à Fricoulet, à Fricoulet qui, peut-être, avec sa connaissance de la navigation aérienne, avait réussi à atterrir sur le monde qui les portait, et à la recherche duquel il fallait se lancer au plus tôt.

Il s'approcha de Farenheit qui se trouvait être le plus près de lui et, appliquant son parleur à l'ouverture du casque du dormeur:

--Ohé! cria-t-il, debout.

Cet appel résonna dans le casque de sélénium avec un bruit terrible, si terrible même que l'Américain, épouvanté, se dressa d'un bond, mais ce même bond, en vertu du peu de pesanteur de son individu, le lança à un millier de mètres dans l'espace.

--_By God!_ grommela le citoyen des États-Unis en apercevant au-dessous de lui ses compagnons qui lui semblaient réduits de moitié, je suis un homme perdu ou tout au moins bien endommagé.

Et, instinctivement, il ferma les yeux pour ne point assister à sa chute.

Mais, à sa grande surprise, plusieurs secondes se passèrent, puis une... deux... trois... quatre minutes, et aucun point de contact n'avait encore eu lieu entre Phobos et lui.

Alors, il se risqua à ouvrir les yeux.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction, son ahurissement, en constatant qu'il était encore distant du sol d'une dizaine de mètres au moins, et qu'il descendait avec la même rapidité qu'une plume abandonnée dans l'espace.

Au-dessous de lui, Mickhaïl Ossipoff, Séléna et Gontran agitaient désespérément les bras.

Enfin, avec une lenteur qui ne manquait pas de majesté, l'Américain arriva à leur portée et fut aussitôt happé au pied par le comte de Flammermont, impatient de reprendre possession de son compagnon de voyage.

Aussitôt, Ossipoff lui fit signe qu'il voulait se mettre en communication avec lui.

Quand les deux parleurs furent ajustés:

--Hein! s'écria victorieusement le vieillard, sir Jonathan vient de nous donner la preuve que Proctor avait pronostiqué juste en ce qui concerne les satellites de Mars.

Gontran sentit un léger frisson lui courir le long de l'épine dorsale, à la pensée qu'il allait peut-être prendre fantaisie à Ossipoff d'engager une discussion astronomique, et il ouvrait déjà la bouche pour répondre par un «Ah!» non compromettant, lorsqu'il se souvint tout à coup du mutisme dont sa prudence lui avait suggéré, la veille, l'idée de se déclarer affligé.

Il retint donc l'interjection prête à s'échapper de ses lèvres et se contenta d'esquisser, avec la tête, un geste vague, qui pouvait passer pour une affirmation aussi bien que pour une dénégation.

Mais, Ossipoff, qui avait la science expansive, continua:

--Se basant sur ce que le diamètre de Phobos pourrait être, au maximum, de 32 kilomètres, c'est-à-dire atteindre le centième du diamètre lunaire, l'astronome anglais a établi que la surface de Phobos devait être à celle de la Lune comme un est à dix mille, et que son volume, comparativement à celui du satellite de la Terre, devait être dans la proportion de 1/1,000,000.

Grandeurs comparées de la Terre, Mars, Mercure et la Lune

Il se tut un moment, puis ajouta:

--Vous voyez tout de suite les conséquences, n'est-ce pas; l'intensité de la pesanteur à la surface d'un monde étant proportionnelle à sa masse et à sa densité, comme Proctor prend la Lune pour terme de comparaison, en ce qui concerne le volume de Phobos, il ne nous est pas interdit de l'imiter pour la masse et pour la densité... il s'ensuit donc que l'intensité de la pesanteur est ici cent fois plus faible qu'à la surface de la Lune, ou six cents fois plus faible qu'à la surface de la Terre... avez-vous saisi?

Gontran inclina affirmativement la tête à plusieurs reprises.

--Voilà pourquoi, dit Ossipoff en terminant, sir Jonathan, dont le poids terrestre est de 74 kilos, ne pèse plus ici que 115 grammes, ce qui lui a permis de s'élever, ainsi qu'il vient de le faire, d'un simple appel du pied...

Sans doute, le vieillard, prenant ce fait pour point de départ, allait-il se lancer dans une de ces dissertations philosophico-astronomiques dont il était coutumier, lorsqu'une main, se posant sur son épaule, le fit se retourner.

Il se trouva nez à nez avec Farenheit qui, se mettant aussitôt en communication avec lui, demanda d'un ton bougon:

--Et maintenant, qu'allons-nous faire?

--Continuer notre exploration; nous ne pouvons songer à abandonner Phobos avant d'avoir fait tout ce qui est en notre pouvoir pour retrouver M. Fricoulet,... ne pensez-vous pas comme moi, sir Jonathan?

--Pouvez-vous me poser une semblable question? répliqua l'Américain; non seulement l'humanité nous fait un devoir de cette recherche, mais encore notre intérêt propre.

Se méprenant au sens de ces paroles, Ossipoff haussa les épaules, et, d'un ton méprisant, répondit:

--À ce point de vue-là, vous n'avez rien à craindre et, pour notre intérêt personnel, il est cent fois préférable que la Providence nous ait séparés de M. Fricoulet et nous ait laissé Gontran, dont la science et l'ingéniosité nous ont plusieurs fois tirés d'embarras... Charmant garçon, peut-être, M. Fricoulet; mais c'est la cinquième roue d'un carrosse...

Farenheit secoua la tête.

--Vous ne m'avez pas compris; je voulais dire qu'en retrouvant l'ingénieur, nous retrouverons en même temps le garde-manger. Or, je ne sais si votre estomac est muet, mais le mien réclame ses droits avec une énergie sans pareille, _By God!_ seize heures sans manger!

Le vieillard se frappa le front avec désespoir.

--Ma pauvre Séléna! murmura-t-il...

Puis, à l'Américain: