Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes
Part 20
Gontran, bouche bée et les yeux écarquillés, écoutait parler son ami, croyant à une mystification.
--Mais, dit-il après un instant de réflexion, en admettant que la route dont tu nous parles à travers l'espace nous soit ouverte... c'est le ballon qui nous manque.
--Et notre sphère de sélénium, la comptes-tu pour rien?
Cette fois, l'ahurissement de M. de Flammermont fut complet.
--Quoi! s'écria Farenheit, vous pensez à utiliser cette machine de métal?
--Pourquoi pas? Le poids de la sphère, comparativement à son volume, est pour ainsi dire nul, et une fois pleine de gaz, elle sera de force à transporter jusqu'à Paris ou à New-York, tous les voyageurs qui se confieront à elle.
--Du gaz, du gaz... répéta sir Jonathan en hochant la tête, je voudrais bien savoir où vous avez la prétention d'en trouver?
--Je n'ai point cette prétention, mais tout simplement l'intention de le fabriquer.
Tout en parlant, il avait tiré de sa poche son inévitable carnet et, sur l'une des pages, il crayonnait rapidement.
--Voilà, dit-il enfin, le calcul que j'établis en tenant compte de l'intensité de la pesanteur à la surface du monde où nous nous trouvons:
Poids de la sphère de sélénium: 400 kilogrammes
Poids de 6 voyageurs: 300 kilogrammes
Appareillage, corderie, nacelle, etc.: 250 kilogrammes
Bagages, vivres, instruments, etc.: 250 kilogrammes
Total: 1,200 kilogrammes
Notre sphère, poursuivit l'ingénieur, mesure exactement 10 m 50 de diamètre ou 630 mètres cubes de capacité. En la remplissant d'hydrogène pur, qui, par suite de la grande densité de l'atmosphère qui nous entoure, a une force ascensionnelle de 2 kilogrammes et demi, nous disposerons d'une force suffisante pour nous enlever tous avec une rupture d'équilibre plus que suffisante pour nous permettre d'atteindre notre but.
--Quelle sera cette différence d'équilibre? demanda Gontran.
--Celle de la sphère remplie d'hydrogène pur, toute arrivée, et prête à partir avec le poids de l'air déplacé. Elle ne sera pas moins de 300 kilogrammes.
--Allons, tu as réponse à tout, dit M. de Flammermont, il n'y a plus qu'à se mettre à l'ouvrage.
--Et cela le plus tôt possible, car bien que nous ayons trois mois devant nous, nous n'avons, cependant, pas un moment à perdre.
--Trois mois! s'écria Farenheit d'un ton désappointé, il me va falloir supporter, pendant trois mois encore, la triste et répugnante mine de ce Sharp du diable!
--Que voulez-vous, sir Jonathan, il faut vous armer de patience.
--Si vous saviez comme les doigts me démangent d'être à portée de ce misérable et de ne pas les nouer autour de sa gorge!... Sérieusement, vous pensez qu'il n'y aurait pas moyen de sortir d'ici avant l'époque que vous venez de dire?
--J'ai parlé de trois mois, et c'est assurément le minimum du temps que mettra la comète pour atteindre l'orbite terrestre... heureusement pour nous, d'ailleurs, car nous ne serions pas prêts.
--Pas prêts! s'exclama Gontran... mais, en trois mois on fait bien des choses.
--Nous n'avons pas trois mois, reprit Fricoulet, car il faut en déduire tout le temps pendant lequel nous allons être obligés de nous enfouir dans le sol, pour fuir l'incendie solaire,... avant quelques jours, il nous sera impossible de rester où nous sommes... et nous devrons demeurer terrés jusqu'à ce que la comète, ayant passé à son périhélie, ait repris le chemin de l'aphélie. Alors, seulement, nous commencerons nos travaux... est-ce convenu ainsi?
--C'est convenu!
Et en signe d'alliance, les trois hommes se serrèrent la main.
--Surtout, pas un mot de tout ceci à qui que ce soit... même à Mlle Séléna!
Gontran rougit légèrement:
--Je serai muet comme une carpe!
Quand ils remontèrent au campement, la fille d'Ossipoff avait déjà rejoint sa couchette.
En haut, sur la plate-forme de l'observatoire, on entendait le vieux savant qui discutait à haute voix avec Fédor Sharp:
--Soit, mon cher collègue, disait ce dernier d'une voix âpre, je me rends à vos raisons; j'admets que les protubérances solaires sont produites par des masses gazeuses incandescentes; mais quelle force les projette ainsi sur les régions supérieures?... sur ce point, je crois que vous serez d'accord avec moi en attribuant ces phénomènes à la légèreté spécifique!
--Point du tout, point du tout, répliqua Ossipoff, ces phénomènes ne sont autre chose que de véritables éruptions dues à une force propulsive qui prend naissance dans le Soleil lui-même! Comment expliquer autrement les protubérances?... si ces dernières étaient dues seulement à la légèreté des gaz, ceux-ci s'élèveraient en ligne droite, purement et simplement... ce que je dis là vous semble-t-il logique?
Sharp poussa une sorte de grognement qui pouvait, à la grande rigueur, passer pour un acquiescement.
--Quant à l'origine des masses d'hydrogène ainsi projetées, reprit Ossipoff, je ne puis admettre qu'elles proviennent du Soleil lui-même, comme vous l'affirmiez tout à l'heure.
--Et la raison, s'il vous plaît?
--Les raisons, voulez-vous dire, elles sont au nombre de deux: la première, c'est que le volume du Soleil s'en irait diminuant, puisque le nombre des éruptions atteint, par jour, une moyenne de deux cents, la seconde, c'est que l'atmosphère ambiante s'accroîtrait indéfiniment par suite de l'adjonction de ce gaz qui y arrive de toutes parts.
--Alors, quelle est votre opinion, mon cher collègue?
--C'est que, par suite d'un phénomène que nous ne pouvons nous expliquer encore, les masses gazeuses projetées par le Soleil retombent à sa surface pour être projetées de nouveau et retomber encore.
--Et ainsi jusqu'à la consommation des siècles, repartit Fédor Sharp d'une voix railleuse.
--Ni plus ni moins que le jet d'eau du bassin des Tuileries, chuchota Gontran à l'oreille de Fricoulet.
Celui-ci le fit taire d'un coup de coude afin d'entendre la réponse de l'ex-secrétaire perpétuel:
--Vous comprenez bien, mon cher collègue, disait-il, que votre argument tiré de la diminution de la masse solaire ne peut se soutenir un seul instant, l'hydrogène contenu dans l'intérieur du Soleil est soumis à une pression si formidable et, d'autre part, il y occupe un espace si considérable, que d'ici que les éruptions par lesquelles il reconquiert sa liberté aient dégonflé l'astre central, il s'écoulera des millions et des millions de siècles.
--Alors, qu'arrivera-t-il?
--Il arrivera, sans doute, que le Soleil s'éteindra, comme, sans doute, avant lui, se sont éteints bien d'autres soleils, la nature n'est pas immuable, mon cher collègue, c'est l'éternelle transformation qui fait l'éternelle vie.
Ossipoff demeura un moment silencieux.
Puis les deux jeunes gens entendirent un petit clappement de langue impatienté suivi de ces mots prononcés d'un ton sec:
--Il se fait tard, si nous allions prendre quelque repos?
--À votre aise, mon cher collègue, répondit doucereusement Fédor Sharp.
Les deux jeunes gens n'eurent que le temps de se jeter sur leur hamac; déjà les pas des savants résonnaient dans l'escalier.
--Dis donc, fit l'ingénieur en se penchant vers M. de Flammermont, il me semble que ton futur beau-père vient de se faire coller.
--Il n'en sera que plus grincheux demain; gare à moi.
--Je crois que tu feras bien de repasser tes _Continents célestes_, riposta Fricoulet.
--Nous verrons cela quand il fera jour... pour le moment, je tombe de sommeil, bonsoir.
Et M. de Flammermont ne tarda pas à s'endormir, pour rêver que le ballon de sélénium, qui l'avait emporté à travers l'espace, venait s'abattre sur l'hippodrome de Longchamp, le jour du Grand Prix.
CHAPITRE XIII
LE BALLON DE SÉLÉNIUM
DÈS le premier jour de leur réconciliation, Mickhaïl Ossipoff et Fédor Sharp avaient établi entre eux un roulement pour que, pas un instant, les phénomènes célestes ne restassent sans être observés.
Donc le surlendemain de la scène que nous venons de rapporter, Sharp, juché sur la plate-forme de l'observatoire, faisait son quart astronomique lorsque, soudain, il poussa un grand cri.
Aussitôt, tous les membres de la petite colonie, abandonnant leurs occupations, se précipitèrent vers l'escalier et, en moins de quelques minutes, entourèrent l'ex-secrétaire perpétuel.
Celui-ci, les membres agités d'un tremblement nerveux, cramponné des deux mains à la lunette, conservait l'oeil collé à l'objectif, sans se soucier aucunement des questions qu'on lui adressait.
Enfin, l'empoignant à bras le corps, Fricoulet l'arracha de l'instrument en grommelant:
--Ah çà! vous moquez-vous? qu'est-ce que signifie ce cri que vous venez de pousser et qui nous a fait accourir?
--On ne dérange pas les gens pour rien! gronda l'Américain.
Sharp qui se débattait, réussit à s'échapper des mains qui le retenaient:
--Le Soleil! le Soleil! balbutia-t-il.
Et il courut reprendre sa place à la lunette.
Ossipoff, saisi d'un pressentiment, sauta sur la jumelle marine que Farenheit portait constamment en sautoir et la braqua sur l'astre flamboyant.
--Grand Dieu! exclama-t-il.
Puis il se tut, tout entier à sa contemplation.
Ce que voyant, Fricoulet se jeta par les degrés et remonta, armé de l'une des lunettes de rechange trouvées dans l'obus de Fédor Sharp.
Quelques instants après, toute la colonie était installée sur la plate-forme, contemplant le Soleil, les uns à l'aide d'un télescope, les autres avec une jumelle, ceux-ci avec une longue-vue, et tous, muets, haletants, fixés dans une immobilité stupide, ils demeurèrent là.
C'est qu'en vérité, le spectacle qui s'offrait à eux était fantastique.
Il semblait que tout le nimbe occidental du Soleil eût éclaté soudain et que des flancs de l'astre un incendie formidable eût été projeté dans l'espace: c'étaient comme des tourbillons de flammes dans lesquels luisaient avec une intensité merveilleuse des fusées, longues de plusieurs milliers de kilomètres.
Peu à peu, cependant, l'éruption parut se calmer, les flammes diminuèrent d'éclat, et il ne resta bientôt plus, flottant à 24,000 kilomètres de la surface solaire, qu'une masse gazeuse légèrement irisée, haute d'environ 88,000 kilomètres sur une longueur de 160,000; cette masse paraissait tranquille, immobile même et elle était rattachée à la surface solaire par trois ou quatre colonnes verticales, brillant d'un éclat très vif et animées, au contraire, d'un grand mouvement.
Tout à coup, sans qu'aucune perturbation antérieure l'eût fait prévoir, il se produisit, venant de la masse solaire, une poussée formidable, titanesque; la nuée gazeuse se déchira, se disloqua, s'éparpilla dans l'espace en effilochures brillantes qui s'élevèrent, en moins de dix minutes, jusqu'à trois cent mille kilomètres de hauteur.
Au fur et à mesure qu'ils s'élevaient, ils diminuaient de dimension et d'éclat pour se fondre dans l'espace, comme des bulles de savon qui se crèvent, et bientôt il ne resta plus, pour rappeler le souvenir de ce merveilleux feu d'artifice, que quelques flocons nuageux, avec, près de la chromosphère, des flammes basses un peu plus brillantes.
Mais bientôt, de la surface solaire, sortit un nuage enflammé, de petites dimensions d'abord, mais qui s'accrut rapidement jusqu'à des proportions considérables; alors, des flancs de ce nuage jaillirent des gerbes de flammes qui commencèrent par rouler tumultueusement les unes sur les autres, comme si elles n'eussent point eu d'équilibre, puis, soudain, une dernière poussée solaire, plus violente, sans doute, que les précédentes, les fit s'élever à une hauteur de 80,000 kilomètres; une fois là, elles s'évanouirent.
Longtemps encore, les Terriens attendirent, espérant que cette admirable vision, allait apparaître de nouveau à leurs yeux éblouis.
Mais le disque solaire avait repris son aspect ordinaire et rien, dans la chromosphère, ne faisait présumer une nouvelle éruption; cependant, ils demeuraient muets, immobiles, sous le charme de ce magnifique spectacle.
Fricoulet, le premier, rompit le silence:
--Ma parole! s'écria-t-il d'une voix encore tremblante d'émotion, cela seul vaut le voyage.
--Enfoncées les _Mille et une Nuits!_ dit à son tour Gontran en se frottant les yeux tout pleins de l'éblouissement de ce panorama féerique.
Farenheit, lui-même, ordinairement réfractaire aux choses célestes, paraissait en proie à une agitation dont il n'était pas coutumier.
--Enfin, exclama Séléna en menaçant du doigt l'Américain, enfin, sir Jonathan, je vous aurai vu donc une fois empoigné.
--Empoigné! moi! répliqua le Yankee en se redressant sous ce mot comme sous une injure; vous faites erreur, miss Séléna, je ne suis nullement empoigné..., je regrette seulement qu'on ne puisse organiser des trains de plaisir de New-York pour la banlieue du Soleil; on ferait un argent fou.
Fricoulet éclata de rire.
--On voit, dit-il, que vous n'avez pas de capitaux engagés dans les chutes du Niagara,... car les éruptions solaires leur feraient, je crois, une sérieuse concurrence.
Mickhaïl Ossipoff et Fédor Sharp, pendant ce temps, s'occupaient à mettre au net les notes algébriques prises succinctement au cours de leurs observations.
--Eh bien? dit tout à coup Ossipoff après avoir vérifié ses calculs une dernière fois.
--Eh bien? répéta interrogativement Fédor Sharp en cessant d'écrire, quels résultats avez-vous, mon cher collègue?
--Si je ne me trompe, mon cher collègue, répondit à son tour le père de Séléna, je trouve pour la première phase des phénomènes, c'est-à-dire pour cette sorte de nuée gazeuse qui s'étendait sur le nimbe solaire, 2'' de hauteur sur 3'15'' de longueur... est-ce bien cela?
--C'est bien cela, répondit l'autre d'un ton mielleux, furieux, au fond, de n'avoir pu prendre en défaut son confrère en science astronomique.
--Puis, continua Ossipoff, pour la seconde phase, j'ai cru constater que chacun des débris mesuraient 16'' de longueur sur 2 à 3'' de largeur...
Il s'arrêta, attendant une approbation de Sharp mais celui-ci demeura muet.
Alors le vieillard termina en ajoutant:
--Enfin, la plus grande hauteur à laquelle ont été, suivant moi, projetés les dits débris, est de 7'49''.
Sharp ferma son carnet de notes, en le faisant claquer bruyamment, pendant qu'Ossipoff fermait le sien sans bruit, avec un petit sourire railleur sur les lèvres.
--Messieurs, dit alors Farenheit en s'avançant vers eux, certes tous les calculs auxquels vous venez de vous livrer ont un indéniable intérêt, mais il serait, à mon avis, non moins intéressant de vous occuper des moyens à employer pour sauvegarder nos jours durant le périhélie du monde qui nous porte.
Et avant que l'un des deux savants eût pris la parole, M. de Flammermont ajouta d'un ton grave:
--Si mes calculs sont exacts, nous allons passer à 230,000 lieues seulement de l'astre central, c'est-à-dire à une distance 160 fois plus petite que celle qui le sépare de notre planète natale et notre situation sera la même que si nous avions à supporter, sur Terre, par une journée du mois d'août, la chaleur, non pas de 160 soleils, mais la chaleur de ce nombre de soleils élevé au carré, c'est-à-dire 25,600.
Farenheit poussa un grognement terrifié:
--Brrrr, vos calculs me font froid!
L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire.
--Quoique rendant exactement votre impression, votre expression est légèrement impropre, sir Jonathan; car un globe de fer d'un volume égal à celui de la Terre et élevé à une semblable température, mettrait cinquante mille ans à se refroidir.
--_By God!_ grommela l'Américain, en ce cas, il me faut renoncer à revoir jamais New-York.
--Pourquoi cela?
--Pour trois raisons; je ne suis point en fer, je n'ai pas le volume de la Terre et je n'ai pas cinquante mille ans à vivre.
Et il jetait sur les savants un regard désespéré.
--Hein! mon cher collègue, déclara d'un ton narquois Fédor Sharp, et votre théorie sur l'habitabilité universelle, que devient-elle dans le cas présent?... elle me semble légèrement compromise.
Ossipoff haussa les épaules.
--Si vous voulez avoir mon avis, cher collègue, répondit-il, le voici: étant donné la rapidité avec laquelle notre comète court sur son orbite, plus de 500 kilomètres par seconde, j'ai la persuasion qu'en dépit de la fournaise qu'elle va traverser, elle n'aura pas le temps de recevoir une chaleur bien profonde... sa surface peut-être aura à souffrir; mais en prenant quelques précautions...
--Hum! fit Sharp en hochant la tête d'un air de doute.
--Rappelez-vous, mon cher collègue, la comète de 1843, repartit le vieillard; ce n'est pas à une distance de 230,000 lieues, comme nous allons le faire, qu'elle a contourné le Soleil, mais bien à 31,000 lieues seulement. Or, comme nous l'a prouvé l'admirable phénomène auquel nous venons d'assister, les matériaux enflammés que l'astre central rejette de son sein sont lancés parfois à une hauteur qui atteint jusqu'à 80,000 lieues, il a donc fallu que cette comète traversât ce brasier qui, suivant les prévisions de la science, aurait dû la consumer, la volatiliser, l'anéantir... eh bien! elle est sortie de là absolument intacte et nullement dérangée dans son cours.
--Les comètes sont, sans doute, de la race des salamandres, murmura Gontran.
Le nez de Fédor Sharp s'était démesurément allongé.
Puis l'ex-secrétaire perpétuel leva les bras au ciel et déclara, d'un ton rogue, qu'il entendait dégager sa responsabilité de tout ce qui allait advenir.
--Il est bien bon, grommela Farenheit; ce n'est pas ma responsabilité seulement que je voudrais dégager, c'est moi-même.
--Soyez tranquille, sir Jonathan, fit Fricoulet qui avait entendu la réflexion de l'Américain, mon ami Gontran a trouvé un moyen excellent, je crois, pour nous mettre à l'abri des rayons solaires.
--Moi! voulut dire le jeune comte.
D'un coup de coude discrètement appliqué dans les côtes, l'ingénieur lui imposa silence.
--Nous allons transporter dans l'obus tout ce que contient la sphère, puis nous pousserons l'obus sur la surface de l'océan, dans lequel nous vous avons repêché, jusqu'à ce que la sonde nous donne une profondeur suffisante... ensuite, nous nous enfermerons dans le projectile que notre poids fera couler à pic et nous attendrons, ainsi submergés, que la comète, après avoir contourné le disque solaire, ait pris le chemin de son aphélie.
--C'est fort joli, s'écria Ossipoff, mais nos observations astronomiques?
--Ah! pour cela, dit plaisamment l'ingénieur, vous devrez remiser vos instruments pendant quelques jours.
Sharp se croisa les bras.
--Alors, bougonna-t-il, nous serons venus de si loin en pure perte! cela n'est pas possible.
--Écoutez donc, fit Gontran en lui mettant la main sur l'épaule, libre à vous de ne pas nous suivre et de vous faire volatiliser par le Soleil.
--Une belle mort, pleine de poésie et qui n'est pas ordinaire, ajouta Fricoulet en ricanant...
--C'est là un genre de suicide qui n'est pas à la portée de tout le monde, déclara froidement sir Jonathan.
--Malheureusement, ajouta l'ingénieur, nous ne pouvons vous laisser libre d'agir à votre guise... votre corps nous est utile.
--Utile! balbutia Sharp avec un étranglement dans la gorge!
Il croyait que ses compagnons, revenant sur leur parole, se proposaient de le faire périr.
--Oui, répéta Fricoulet, utile comme poids; à nous six, d'après les calculs de M. de Flammermont, nous formons le poids strictement nécessaire à l'immersion de l'obus... quelques kilogr. de moins et nous n'irions pas à la profondeur nécessaire; vous voyez donc bien que vous nous êtes indispensable.
--Et qui plus est, ajouta Séléna en souriant, vous n'avez pas le droit de maigrir.
Gontran poussa soudain une légère exclamation.
--Mais, pour sortir de là, comment ferons-nous? car, à un moment donné, il nous faudra bien remonter à la surface.
L'ingénieur eut de la main un geste lui recommandant de ne pas s'inquiéter.
--Souhaitons, dit-il, que nous ayons en effet, à remonter à la surface, cela prouvera que toute la masse liquide qui doit nous protéger contre l'ardeur solaire, aura rempli son devoir jusqu'au bout et ne se sera pas évaporée.
--Et la sphère? demanda Farenheit, n'est-il pas à craindre qu'elle ne se détériore, élevée à la température du fer rouge, il lui faudra peut-être plusieurs mois pour se refroidir, comment ferons-nous alors, pour nous en servir?
--Bast! répliqua Ossipoff, du moment que nous avons l'obus!
L'Américain allait répondre que l'obus ne pouvait pas remplacer la sphère pour l'usage auquel celle-ci était destinée, mais Fricoulet lui cloua la langue d'un coup d'oeil impératif.
--Dans la situation où nous nous trouvons, dit-il d'un ton indifférent, sait-on jamais si l'on n'aura pas besoin d'aucun des objets que nous avons sous la main?... nous emporterons la sphère et nous l'immergerons en même temps que nous!
Le jour même, les Terriens s'occupèrent des moyens à employer pour transporter, au bord de la nappe liquide sous laquelle ils voulaient s'enfoncer, tout ce qu'il leur importait de conserver.
En quarante-huit heures, ils eurent construit, avec des branchages, une sorte de claie sous laquelle, en guise de roues, ils adaptèrent, à l'avant et à l'arrière, deux troncs d'arbre à peine équarris.
Des crampons de fer, fixés à la claie, se recourbaient en forme de crochet pour pénétrer dans les deux extrémités de ces troncs d'arbre et former ainsi une sorte d'essieu autour duquel tournaient ces masses de bois.
La sphère, et tout ce qu'elle contenait, fut chargée sur ce chariot primitif, et les cinq hommes s'attelèrent aux cordages de sélénium transformés en traits pour la circonstance.
Séléna, à laquelle on proposa de monter sur la voiture improvisée, s'y refusa énergiquement, ne voulant pas augmenter encore la fatigue de ses amis, étant déjà assez désolée de ne pouvoir leur donner une aide quelconque.
Il fallut trois jours pleins ou plutôt trois nuits,--puisqu'on se reposait pendant que le Soleil dardait, sur la comète, ses traits de feu,--pour atteindre le but du voyage. Mais, une fois là, les choses marchèrent rapidement: en quelques heures, le transbordement du mobilier de la sphère dans l'obus fut terminé, et l'obus lui-même, traînant à sa remorque la sphère de sélénium, fut mis à l'eau et poussé au large.
Ce ne fut guère qu'à deux lieues environ du rivage que la sonde indiqua une profondeur de vingt mètres, profondeur estimée nécessaire pour mettre les Terriens à l'abri du rayonnement de la fournaise solaire.
Grâce à l'ingéniosité de Fricoulet, l'embarquement se fit le plus commodément du monde.
L'ingénieur avait eu l'idée de dévisser le hublot pratiqué à la partie supérieure de l'obus et qui servait à éclairer l'espèce d'observatoire établi dans l'ogive du véhicule.
Séléna qui, ne sachant pas nager, avait navigué assise sur la plate-forme de la sphère, n'eut d'autre peine que de passer, au moyen d'une planche jetée comme un pont volant, de la plate-forme au hublot.
Après elle, les Terriens montèrent successivement, par une échelle de corde, jusqu'à l'ouverture par laquelle ils disparaissaient dans les flancs de l'engin.
Quand il ne resta plus que Fricoulet, le bord du hublot affleurait à la surface de la nappe liquide, si bien qu'il suffit à l'ingénieur de piquer une tête dans l'intérieur de l'obus où il tomba entre les bras de Gontran et de Farenheit, pendant qu'Ossipoff et Sharp, prêts à la manoeuvre, revissaient le hublot.
Tout cela fut fait si rapidement que c'est à peine si l'on emmagasina une vingtaine de litres.
--Ouf! s'écria Fricoulet en enlevant son _respirol_ après avoir tourné le robinet à air, les choses ont marché comme sur des roulettes.
--Crois-tu que nous enfonçons? demanda Gontran.