Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes

Part 2

Chapter 23,662 wordsPublic domain

La boîte une fois ouverte, le vieux savant ne put contenir une exclamation de plaisir à la vue des instruments enfouis dans la paille.

--Un eudiomètre, un anéroïde, des thermomètres, une boussole, des tubes, des éprouvettes, une boîte de réactifs, murmura-t-il, tandis que son visage s'éclairait à chaque découverte qu'il faisait, en voilà plus qu'il ne nous en faut.

Et, après un moment:

--Procédons par ordre, dit-il, la première chose à faire est de nous assurer de la composition de l'air que nous respirons et de l'importance de l'atmosphère, n'est-ce pas votre avis, mon cher Gontran?

--Parfaitement si, parfaitement si, répéta par deux fois le jeune homme.

Et il ajouta _in petto_, en se grattant l'oreille;

--Pourvu qu'il ne lui prenne pas fantaisie de me consulter sur la cuisine qu'il va faire!

Ce pensant, il coula un regard suppliant sur Fricoulet.

Celui-ci comprit cette muette prière et, réprimant un sourire, demanda au vieillard:

--Quelle méthode allons-nous suivre?

Et aussitôt, se reprenant:

--...Allez vous suivre pour opérer?

Le vieux savant réfléchit un instant.

--Mon Dieu!... Je pensais tout d'abord à la méthode eudiométrique imaginée par Gay-Lussac... mais, comme vous savez, on n'opère que sur de très petits volumes de gaz, d'où il résulte de grandes chances d'erreur; or, au point où nous en sommes, je n'ai pas le droit de me tromper et il me faut arriver à des résultats scrupuleusement exacts.

--En ce cas, s'écria Fricoulet, employez le phosphore; c'est le procède le plus simple et aussi le plus rapide.

--J'y pensais, répliqua sèchement Ossipoff.

Il prit dans la boîte à réactifs un verre à pied qu'il remplit aux deux tiers d'eau distillée, puis, plongeant dans l'eau, il enfonça une éprouvette graduée et contenant exactement cent centimètres cubes d'air, après quoi, il fit passer dans l'éprouvette un long bâton de phosphore humide.

Cela fait, il alla déposer l'appareil dans un coin et se mit à déballer les autres instruments.

Alors le jeune comte, qui avait regardé curieusement cette opération, attira Fricoulet en arrière.

--Explique-moi, lui chuchota-t-il à l'oreille.

--Le bâton de phosphore que tu vois reluire dans l'ombre, répondit l'ingénieur à voix basse, absorbe l'oxygène de l'air ambiant et se combine avec lui; tout à l'heure, quand le phosphore ne sera plus entouré de fumées blanches et qu'il aura perdu tout son rayonnement, Ossipoff retirera l'éprouvette et, comme elle est graduée, il n'aura qu'à ramener le nouveau volume de gaz à la pression initiale, pour constater qu'une certaine partie en a disparu, absorbée par le phosphore.

--C'est l'oxygène, n'est-ce pas? fit Gontran.

--En effet; et le gaz, demeurant dans l'éprouvette, devra être de l'azote...

--À moins cependant que l'atmosphère lunaire soit autrement composée que l'atmosphère terrestre, ainsi que je l'ai entendu dire à plusieurs reprises par M. Ossipoff.

À ce moment, le vieillard poussa un cri et, désignant la bougie de Fricoulet:

--Nous allons nous trouver dans l'obscurité, fit-il.

La mèche, en effet, se carbonisait et ne jetait plus que des lueurs vacillantes.

--Ah! si l'on pouvait faire du gaz, soupira Gontran.

Ossipoff frappa ses mains l'une contre l'autre:

--Pourquoi pas? exclama-t-il, j'entends du gaz liquide; c'est très simple, puisque nous avons de l'alcool et de la térébenthine.

Et pendant qu'il faisait le mélange dans un flacon de verre ordinaire, Fricoulet fabriquait, à l'aide d'une bande de coton, une mèche qui, plongée dans le liquide et allumée, s'enflamma aussitôt, répandant une lueur éclatante.

Gontran était stupéfait.

--Oh! ces hommes de science! pensa-t-il.

Mais déjà Ossipoff était passé à une autre occupation, et tout en rangeant ses instruments, il disait:

--Il ne faut pas nous en tenir à l'air; car l'eau doit également concourir à notre nutrition; vous avez été, tout comme moi, à même de remarquer que l'eau lunaire a un goût tout différent de l'eau des fleuves et mers terrestres... J'ai idée que l'analyse nous y fera découvrir quelque élément dont nous pourrons tirer parti... cette analyse, je vous propose de la faire par la pile électrique, laquelle nous donnera le rapport du volume des gaz, et ensuite, par l'évaporation qui laissera des résidus dont il nous sera facile de connaître la nature; hein! approuvez-vous cette manière de faire?

Gontran, auquel cette question était plus spécialement posée, hocha la tête d'un air entendu.

--Assurément, répondit-il; cette marche me paraît être celle qu'il faudrait suivre, si...

--Si?...

--Si nous étions en possession de l'instrument indispensable, c'est-à-dire de la pile électrique.

--Là n'est point l'obstacle, répliqua Fricoulet, car nous pouvons en construire une facilement.

Et, au regard interrogateur du jeune comte, il répondit:

--Le zinc qui double cette boîte, les sous que les uns et les autres nous avons dans nos poches, enfin un peu de drap emprunté à nos vêtements, ne voilà-t-il pas tous les éléments constitutifs d'une pile; nous la mouillerons d'eau additionnée d'un peu d'acide sulfurique, et le courant que nous obtiendrons sera plus que suffisant pour produire l'électrolyse du liquide...

Et comme Gontran s'extasiait:

--Ce procédé n'a rien de neuf, ajouta le jeune ingénieur; il date de l'an 1800 et fut employé par Nicholson et Carlisle pour faire la première analyse de l'eau terrestre.

Tout en parlant, il avait découpé en rondelles un morceau du pan de sa redingote, pendant que Ossipoff en faisait autant du zinc arraché au couvercle de la boîte.

Et M. de Flammermont les regardait monter la _pile_, en hochant la tête d'un air de doute.

En dépit des explications qui lui avaient été fournies, il ne pouvait se faire à l'idée que de toutes ces manipulations sortirait quelque chose de nutritif et de stomachique.

--Parbleu! pensait-il, s'il en était ainsi qu'ils le prétendent, l'expression terrestre «vivre de l'air du temps» se trouverait être juste!... et ce serait par trop bizarre.

Tout à coup il poussa une légère exclamation qui attira l'attention d'Ossipoff et de ses compagnons.

--Qu'y a-t-il donc? demanda Fricoulet.

--Le bâton de phosphore est éteint, répliqua M. de Flammermont.

Le vieillard abandonna la pile aux mains de l'ingénieur et s'en fut chercher l'appareil.

Après avoir retiré le phosphore de l'éprouvette et fait rapidement ses calculs, il s'écria triomphalement:

--Hurrah!... je ne m'étais pas trompé dans mes suppositions.

--Auriez-vous trouvé par hasard, un mouton dans cette éprouvette? demanda plaisamment le jeune comte.

Ossipoff sourit et répliqua:

--Non; mais quelque chose assurément qui pourrait peut-être remplacer la chair de ce quadrupède.

Gontran ouvrit de grands yeux.

--Il y a, poursuivit le père de Séléna, qu'au lieu d'être composé, comme sur la terre, de soixante-dix-neuf parties d'azote pour vingt-une parties d'oxygène, l'air que nous respirons est composé de volumes égaux de ces deux gaz!

--Eh! s'écria Fricoulet, voilà pourquoi nous n'éprouvons aucune souffrance de la basse pression de l'air.

Un instant après, Ossipoff et l'ingénieur demeuraient courbés sur le voltamètre, examinant en silence les bulles de gaz qui se dégageaient de la pile et remplissaient les éprouvettes.

--C'est bizarre! murmura le vieillard à mi-voix.

Fricoulet prit une goutte de l'eau soumise à l'analyse et l'étendit sur sa main.

--Parbleu! exclama-t-il, j'en étais sûr.

--De quoi étiez-vous sûr? demanda le vieux savant.

L'ingénieur examina encore méticuleusement la goutte d'eau, et répondit:

--Cette eau, pas plus que l'air lunaire, n'est composée de même que sur terre.

--Que prétendez-vous donc?

--Qu'elle contient deux fois autant d'oxygène que l'eau terrestre et qu'elle est composée de trois volumes de ce gaz pour un d'hydrogène.

--Mais, en ce cas, fit Gontran, c'est de l'eau oxygénée!

--Assurément.

--Elle est imbuvable?

--Pas le moins du monde, mais il faut auparavant la distiller pour la débarrasser de son surplus d'oxygène.

Seul, Ossipoff ne disait rien; les lèvres pincées, les yeux à demi-voilés sous les paupières abaissées, le menton dans la main, il paraissait plongé en une méditation profonde.

--À quoi pensez-vous donc, monsieur Ossipoff? demanda Gontran.

--Je songe que nous avons de l'oxygène, de l'hydrogène et de l'azote... et qu'il ne nous reste plus à trouver que du carbone.

--Du carbone! exclama le jeune comte! Qu'en feriez-vous donc, si vous en aviez?

--Je le mettrais en présence, et dans certaines proportions, des corps que nous possédons déjà... et de cette combinaison naîtrait la substance destinée à nous servir de nourriture.

Gontran, en entendant ces mots, eut un haut-le-corps prodigieux.

--Ah! par exemple! murmura-t-il, si je m'attendais à celle-là!...

Fricoulet lui poussa le coude, et se penchant vers lui:

--Un vrai savant, chuchota-t-il, doit s'attendre à tout.

M. de Flammermont comprit cet avertissement et se promit de dissimuler, à l'avenir, des étonnements capables de donner à Ossipoff des soupçons sur la capacité scientifique de son futur gendre.

Le vieillard cependant demeurait silencieux, les regards fixés sur ses fioles de réactifs et ses appareils.

Soudain ses compagnons l'entendirent répéter plusieurs fois, comme se parlant à lui-même:

--C'est cela, oui, c'est bien cela.

Puis, il leur fit de la main, signe de s'approcher et leur dit:

--Voici comment nous allons procéder: nous commencerons par extraire de suite, au moyen de cette pile, l'oxygène et l'hydrogène de l'eau; pour l'air, nous absorberons l'oxygène par le phosphore afin de recueillir l'azote pur; quant au carbone, nous le produirons sous forme de graphite. Puis par les procédés connus, nous produirons, d'une part, l'oxygène pur à l'état solide et, d'autre part, un composé nutritif qui, sous un petit volume, possédera des qualités extraordinaires d'assimilation, cela fait nous serons assurés de nos poumons, et de nos estomacs.

Puis, se tournant vers M. de Flammermont:

--Quand nous serons arrivés à ce résultat, je ferai appel à toute votre intelligence, mon cher enfant, pour nous procurer un nouveau moyen de locomotion qui nous permette de nous lancer à la poursuite de Sharp.

Sans doute, en ce moment, la vision de sa douce fiancée passa-t-elle devant les yeux du jeune homme, car il s'écria d'une voix vibrante:

--Comptez sur moi, monsieur Ossipoff, et s'il ne dépend que de ma bonne volonté, nous rejoindrons ce coquin, fût-il dans le soleil.

Une grande émotion s'empara du vieillard qui attira le jeune comte sur sa poitrine et l'y tint longtemps serré étroitement.

Fricoulet, pendant ce temps-là, examinait minutieusement l'état du garde-manger, c'est-à-dire le contenu de la boîte, que la prévoyance de Séléna avait fait laisser à la disposition de Sharp.

--Mes amis, dit-il, je crois qu'il importe de nous mettre sans tarder à l'ouvrage, car nous avons devant nous pour quatre jours de nourriture, tout au plus: trente-trois biscuits, cinq boîtes de conserves d'une demi-livre chacune... et c'est tout!

--Plus une tablette de chocolat que j'avais emportée dans ma poche pour grignoter pendant le congrès, ajouta Gontran, je la mets dans la communauté.

Ce disant, il sortit le précieux comestible et le remit à Fricoulet qui, de lui-même, s'adjugea les fonctions d'économe de la petite colonie.

CHAPITRE II

OÙ, POUR LA SECONDE FOIS, GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE

ALCIDE!

--Gontran!

--Je n'en puis plus.

--Allons, un peu de courage encore!

--Eh! du courage, j'en ai... mais c'est mon estomac qui n'en a pas... depuis trente heures que je ne lui ai pas fourni sa ration quotidienne, il regimbe et réclame ses droits.

Le jeune comte avait prononcé ces mots d'une voix faible qui impressionna vivement Fricoulet.

L'ingénieur, qui s'occupait à liquéfier et à solidifier, au moyen d'une pompe à compression, de l'azote et de l'oxygène, abandonna aussitôt sa besogne et accourut auprès de M. de Flammermont.

--Eh quoi! fit-il en essayant de plaisanter, tu n'es pas capable de te passer de manger pendant plus de deux jours... sais-tu bien que tu fais un déplorable explorateur!

Gontran hocha la tête.

--Oh! dit-il, je donnerais un de mes membres pour être attablé devant une côtelette au cresson ou un beefsteak aux pommes...

--Toujours ta marotte, répliqua l'ingénieur en souriant.

--Oui, et si cela continue, cette marotte va se transformer en folie... je le sens, ma tête devient vide, mes idées se brouillent et, en même temps...

Il porta les mains à sa poitrine dans un geste douloureux.

--Oh! que je souffre! soupira-t-il.

--Et rien à te mettre sous la dent, mon pauvre vieux, dit affectueusement Fricoulet... Oh! si les choses avaient marché comme l'espérait Ossipoff... mais tu as été témoin, toi-même, des difficultés qu'il a rencontrées... deux fois déjà, il a recommencé l'opération... de là le retard... mais maintenant il prétend être certain du succès.

Gontran hocha la tête.

--Si son succès tarde à venir, il arrivera trop tard, grommela-t-il.

Comme il achevait ces mots, le vieillard, dont on apercevait la silhouette courbée sur des cornues, à l'extrémité de la salle, poussa une exclamation de triomphe:

--Gontran! Fricoulet! appela-t-il.

Les deux jeunes gens accoururent et arrivèrent assez à temps pour recevoir, entre leurs bras, Mickhaïl Ossipoff, terrassé, lui aussi, par la faim et qui, avec une énergie indomptable, avait lutté cependant jusqu'au moment de la victoire.

Avec des efforts inouïs, il étendit la main vers un récipient au fond duquel s'apercevait une matière noirâtre d'aspect gélatineux.

--Là, réussit-il à balbutier; mangez... vite... vite...

Sa tête se renversa en arrière et il demeura sans mouvement, comme évanoui.

Gontran et Fricoulet se regardaient terrifiés:

--Mort! exclama le jeune comte, il est mort.

--Non! répliqua l'ingénieur, mais il ne s'en faut guère... aide-moi à le transporter sur sa couchette, ensuite nous aviserons à ce qu'il convient de faire.

Quand le vieillard fut étendu, le buste un peu relevé pour faciliter le jeu des poumons, le jeune comte et son compagnon revinrent vers les cornues dont Ossipoff s'était servi pour composer la préparation alimentaire qui devait assurer l'existence de nos voyageurs.

--Alors, murmura Gontran en faisant la grimace, c'est cela qu'il nous faut absorber?

--Il le prétend, du moins...

--Mais si nous allions nous empoisonner.

--Impossible... étant donné que tous les corps simples qui entrent là-dedans sont absolument inoffensifs.

--En tout cas, rien que de voir cela, je sens l'appétit qui s'en va... pouah!... on dirait de la pâte de réglisse.

Cependant, sans prêter attention aux répugnances de Gontran, Fricoulet avait débouché le récipient et ramené, au bout de son couteau, gros comme une noix de la composition qu'il avala, après l'avoir mastiqué longuement.

M. de Flammermont fixait sur lui des regards tellement étranges qu'il ne put s'empêcher d'éclater de rire.

--Eh bien? demanda Gontran.

L'ingénieur fit claquer sa langue contre son palais.

--Hum!... c'est un peu fade... voilà le seul reproche qu'on puisse lui adresser... tiens, goûte à ton tour...

Et il tendit à son compagnon, qui l'avala avec force grimaces, une quantité de pâte égale à celle qu'il avait absorbée lui-même.

--Et tu crois, grommela Gontran, que cela suffira à nous empêcher de mourir de faim?

--En théorie, cela doit suffire... en tout cas, il ne se passera pas longtemps avant que nous ne sachions à quoi nous en tenir.

Pour la troisième fois, il prit au bout de son couteau un peu de la précieuse substance et, revenant vers Ossipoff, la lui introduisit dans la bouche, non sans avoir eu beaucoup de peine à lui desserrer les dents.

Pendant ce temps, M. de Flammermont, silencieux et immobile à la même place, semblait étudier les effets produits sur son organisme par l'absorption de ce bizarre aliment.

--C'est singulier, murmura-t-il enfin, le vide de ma tête paraît se remplir, mes idées semblent plus nettes, les tiraillements de mon estomac disparaissent... c'est fort singulier.

Puis s'adressant à Fricoulet:

--Est-ce que tu ressens la même chose?

--Moi! je me trouve en ce moment dans le même état que si je sortais de table après un repas plantureux.

--En effet!... mais ce va être bien monotone que de se nourrir de réglisse, fit Gontran d'un ton piteux.

--Allons donc! exclama l'ingénieur; es-tu donc de ceux qui vivent pour manger!... moi, je mange pour vivre...

Peu à peu, Ossipoff avait ouvert les yeux et insensiblement ses joues pâles s'étaient colorées.

Il parut tout d'abord très surpris de se trouver ainsi couché.

--Ai-je donc dormi? balbutia-t-il.

--Non, mon cher monsieur Ossipoff, répliqua plaisamment Fricoulet, vous êtes mort de faim...

Le vieillard passa la main sur son front.

--Ah! oui, fit-il, je me rappelle...

Puis, brusquement, sautant à bas de sa couchette, il serra l'un après l'autre les deux jeunes gens dans ses bras en s'écriant:

--Sauvés! nous sommes sauvés!

--Hum! grommela Gontran, pourvu que nous ne soyons pas le jouet d'une illusion!... je serais bien plus rassuré si j'avais absorbé une ou deux côtelettes... rien qu'au point de vue de l'oeil...

Ossipoff haussa les épaules.

--Maintenant que nous avons notre existence assurée, fit-il, si nous examinions les moyens à employer pour nous lancer à la poursuite de Sharp.

--Je propose, dit aussitôt M. de Flammermont, de nous rendre dans les montagnes de l'Éternelle lumière.

--Pourquoi faire? grand Dieu! exclama l'ingénieur.

--Y chercher l'obus de ce gredin et le badigeonner, comme nous avions fait du notre, de minerai radiothermique, afin de nous élancer, sans perdre de temps, à la poursuite du misérable.

Fricoulet secoua la tête:

--Mon pauvre ami, dit-il, avant de nous préoccuper du moyen que nous emploierons pour mettre la main sur ce monsieur, il serait plus logique d'examiner d'abord vers quel point il s'est enfui car, suivant la direction qu'il aura prise, nous pourrons...

Ossipoff ne lui laissa pas achever sa phrase:

--Eh! s'écria-t-il, Sharp n'a pu prendre qu'une route, celle que nous devions prendre nous-mêmes. Il file directement sur le soleil et dans une quinzaine de jours environ, il atteindra Vénus!

L'ingénieur allongea ses lèvres dans une moue expressive:

--Ce que vous dites là, mon cher monsieur, répliqua-t-il, pourrait paraître vraisemblable en toute autre circonstance; mais il faut tenir compte du peu de désir que doit avoir Sharp d'être rencontré par nous; or, il suppose assurément que vous, le père de Séléna, Gontran, son fiancé, et moi votre ami à tous deux, nous emploierons tous les moyens imaginables de lui arracher sa victime.

Un gémissement profond, sorti de la poitrine de Flammermont, souligna les paroles de Fricoulet.

Celui-ci étendit la main:

--Laisse moi continuer, dit-il.

Mais avant qu'il eût repris son raisonnement, le jeune comte s'écria:

--Parbleu! tu as raison... tout ce que nous avons déjà fait doit lui donner une idée de ce que nous pouvons faire; quant à moi, si j'étais à sa place je filerais, sans m'arrêter, dans l'espace; je brûlerais Vénus.

--Pour aller vous brûler dans le soleil, n'est-ce pas? dit à son tour Ossipoff.

Le vieillard considéra d'un air apitoyé M. de Flammermont, et se penchant vers l'ingénieur, lui murmura à l'oreille:

--Hein! Faut-il que son affection pour ma pauvre Séléna sort assez profonde pour lui faire perdre ainsi les plus élémentaires notions d'astronomie, car il est évident qu'en n'abordant pas sur Vénus...

--Il faut pourtant prendre un parti, s'écria violemment M. de Flammermont.

Et frappant du pied avec rage:

--Oh! poursuivit-il, la science n'est donc qu'un vain mot!

Et, en proie à un désespoir réel, il se prit la tête à deux mains et demeura silencieux, angoissé.

En ce moment, l'écho apporta jusqu'à eux, assourdi d'abord, ensuite plus net, le bruit d'un pas lourd qui s'approchait de leur salle.

--On vient vers nous, murmura Ossipoff, sans doute est-ce Telingâ!

Comme il achevait ces mots, une ombre gigantesque s'allongea sur le sol du souterrain; cette ombre était, effectivement, celle de leur guide.

--Salut à vous, amis, dit-il de sa voix brève et métallique.

--Salut, répliqua Ossipoff, comment se fait-il que nous te voyons debout, alors que tous tes compatriotes sont plongés dans le sommeil?

--Je reviens de Wandoung et vous apporte des nouvelles.

--Des nouvelles? répétèrent-ils tous trois, des nouvelles de qui?

--Du Terrien qui s'est emparé de votre appareil et de la jeune fille.

Sous l'empire de l'émotion occasionnée par ces paroles, Ossipoff, défaillant presque, s'assit sur sa couchette, incapable de prononcer un mot.

Quant à Gontran, il s'élança vers Telingâ et, lui saisissant les mains:

--Jour de Dieu! exclama-t-il, ce misérable est-il donc retombé sur le sol lunaire? ah! s'il en était ainsi...

Ses yeux brillaient d'un éclat haineux et ses sourcils, violemment contractés, indiquaient assez les idées de vengeance qui hantaient sa cervelle.

--Retombé!... mais c'est impossible!... mathématiquement, le boulet doit atteindre Vénus.

Celui qui parlait ainsi n'était autre qu'Ossipoff: son affection pour sa fille et sa haine pour Sharp étaient moins fortes que son amour pour la science... il préférait voir son ennemi lui échapper, grâce au système de locomotion inventé par lui, plutôt que de s'être trompé dans ses calculs et dans ses combinaisons...

Gontran n'avait point fait attention aux paroles du vieillard, car une autre pensée, pensée effrayante, celle-là, venait de lui traverser soudainement l'esprit.

--Mais Séléna a dû se tuer dans la chute, exclama-t-il.

Il avait prononcé ces mots en langage sélénite, s'adressant à Telingâ.

Tout surpris, celui-ci demanda:

--Quelle chute?

--Ne venez-vous pas de dire que vous nous apportiez des nouvelles du misérable?

--Parfaitement si.

--Comment pourriez-vous en avoir s'il n'était point retombé sur la Lune?

Telingâ hocha la tête.

--En ce moment, répliqua-t-il, le Terrien franchit l'espace à toute vitesse, se dirigeant sur Tihy qu'il paraît vouloir atteindre... mais il en est encore loin et n'y arrivera pas avant que le jour soit venu dorer les hauts sommets du cirque de Wandoung.

--C'est de l'observatoire que vous avez pu constater la marche du véhicule? demanda Gontran.

--À quoi pensez-vous donc, mon cher ami! exclama le vieil Ossipoff... songez donc que voici cinq jours, c'est-à-dire cinq fois vingt-quatre heures que Sharp est parti... or, d'après nos calculs, il fait 75,000 kilomètres à l'heure... il doit donc, en ce moment, se trouver à deux millions trois cent mille lieues de la Lune... vous reconnaîtrez avec moi que nul instrument d'optique, quelle que soit sa puissance, ne peut permettre d'apercevoir, à une semblable distance, un corps d'aussi minime surface que notre wagon.

Gontran courba la tête, convaincu qu'il venait de dire une sottise et regrettant, une fois de plus, d'avoir une langue si prompte.

--Cependant, intervint Fricoulet, il faut bien que Sharp ait été aperçu quelque part, puisque Telingâ l'affirme.

Ce disant, il se tournait vers le Sélénite qui répondit gravement:

--En effet, la marche du Terrien à travers l'espace a été reconnue, mais non pas par nous, Lunariens.

--Et par qui donc? exclama le jeune ingénieur.

--Par les habitants de Tihy, la planète que vous nommez Vénus.

Les trois voyageurs demeuraient bouche bée, les yeux écarquillés, n'en pouvant croire leurs oreilles.

--Vous allez voir, murmura Gontran, qu'il existe entre la Lune et Vénus un service télégraphique optique.

Fricoulet haussa les épaules.

--Ton amour pour Séléna te fait perdre la tête, balbutia-t-il.

Ossipoff lança à l'ingénieur un regard sévère.

--M. de Flammermont est peut-être plus près de la vérité que vous ne le supposez, dit-il.

Puis, au Lunarien: