Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes

Part 15

Chapter 153,641 wordsPublic domain

--Oui, mes montagnes de diamant... suivez-moi et vous ne tarderez pas à vous assurer qu'elles existent bien réellement!

Il tourna les talons et descendit la colline, suivi de ses compagnons, dont le scepticisme premier avait fait place à une certaine angoisse. Dans quelle aventure nouvelle étaient-ils donc plongés?

Chose bizarre, à mesure que s'abaissait le niveau du sol, l'air qu'ils respiraient leur paraissait n'être plus le même, en même temps, la fièvre qui leur brûlait le sang s'abaissait, leur cerveau se dégageait, leurs nerfs se détendaient, bref, peu à peu ils redevenaient eux-mêmes.

C'est à part eux qu'ils faisaient ces constatations, osant à peine se regarder, tout honteux qu'ils étaient de la folie passagère qui leur avait fait tenir un langage aussi ridicule.

Enfin, ils arrivèrent au ruisseau dans lequel Fricoulet et Gontran avaient tenté vainement de faire leurs ablutions; d'un bond, ils le franchirent et se trouvèrent sur la lisière de la forêt dans laquelle ils s'engagèrent.

Au bout de quelques pas, ils s'arrêtèrent soudain, tous du même mouvement, en apercevant, à travers les arbres, un paysage qu'ils ne se rappelaient pas avoir vu la veille.

--Le mirage, toujours le mirage, grommela Fricoulet.

Néanmoins, il se remit en marche avec précaution et avança jusqu'au point où la forêt s'interrompait brusquement.

On eût dit qu'une main de géant avait arraché la portion de sol sur laquelle se trouvaient les Terriens, pour la transplanter en un autre monde tout différent de celui où les arbres mercuriens avaient pris racine.

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'oeil embrassait un sol noir, couvert d'une fine poussière, brillant sous les rayons solaires, comme de la poussière de charbon de terre; de ci, de là, émergeaient des blocs énormes, noirs aussi et miroitant comme de l'argent bruni.

Coupant cette plaine et courant du nord au sud, un fleuve charriait des eaux noirâtres au-dessus desquelles flottait un impalpable nuage gris.

Enfin, l'horizon était barré par une haute chaîne de montagnes, étincelant de tous les feux du soleil, qui se jouaient à leur surface polie comme des miroirs et qui renvoyaient jusqu'aux Terriens, des rayons irisés, comme l'eussent pu faire les énormes facettes de gigantesques brillants.

Muets d'ahurissement, Ossipoff et ses compagnons demeuraient immobiles sous les arbres, considérant ce pays étrange qui s'étendait devant eux, à quelques mètres au-dessous du niveau même de la forêt.

--Hein! s'écria Farenheit après leur avoir laissé le temps d'admirer, hein! étais-je aussi fou que vous le prétendiez, quand je vous disais avoir vu des montagnes de diamant?

Et il étendait triomphalement la main vers l'horizon irradiant.

--De diamant... de diamant..., bougonna Fricoulet... rien ne prouve que ce ne soit pas tout simplement du cristal de roche.

L'Américain demeura un moment silencieux, la mine déconfite; puis, soudain:

--Rien ne prouve non plus que ce ne soit pas du diamant, répliqua-t-il.

--D'accord! riposta l'ingénieur; il suffirait, d'ailleurs, d'avoir un échantillon...

Il n'avait pas prononcé ces mots, que Farenheit, enjambant le talus qui séparait du sol le tronçon de forêt, sur la lisière duquel ses compagnons étaient arrêtés, s'élançait dans la direction des montagnes, objets de sa convoitise.

Au bout de quelques enjambées, les Terriens le virent s'arrêter, regarder à ses pieds, puis se baisser pour ramasser sans doute un objet qui avait attiré son attention.

Mais soudain, comme frappé de la foudre, l'Américain tomba à la renverse et demeura immobile.

Obéissant à l'impulsion de sa généreuse nature, croyant d'ailleurs à un simple accident, M. de Flammermont courut au secours de sir Jonathan.

Arrivé près de lui, il se pencha, mais, tout comme son compagnon, à peine le jeune homme se fut-il courbé vers le sol, qu'il roula comme une masse!

Séléna poussa un cri terrible et voulut s'élancer.

--Imprudente! fit Ossipoff en la saisissant par les épaules.

Puis, se tournant vers Fricoulet:

--Il doit régner, au ras du sol, un air méphitique, lui dit-il rapidement; comment faire pour sauver ces malheureux?

Et, à sa fille qui sanglotait:

--Voyons, dit-il, ne t'affole pas... laisse nous le temps de réfléchir; à nous deux, que diable! nous trouverons bien une idée.

--Je l'ai trouvée, cria Fricoulet, ne bougez pas et attendez-moi ici.

Et, courant à toutes jambes, il disparut derrière les arbres, dans la direction de la colline.

Quelques instants après, il revenait, ayant endossé un respirol et faisant signe au vieillard d'avoir bon espoir, il se précipitait vers l'endroit ou gisaient, côte à côte, M. de Flammermont et sir Jonathan, soulevant, dans sa course, autour de lui, des nuages de poussière noire et opaque.

L'un après l'autre, il chargea sur ses épaules, les deux corps inertes et, toujours courant, revint vers Ossipoff.

Puis, arrachant brusquement son respirol, il cria au vieux savant:

--Chargez-vous de Gontran, moi, je garde l'Américain, et vite, vite, à la sphère.

Sans demander d'explication, Ossipoff prit M. de Flammermont sur son dos, et, aussi rapidement que possible, suivit l'ingénieur qui courait devant lui.

En quelques enjambées, on eut atteint le sommet de la colline, la, on étendit les deux malades côte à côte, et Fricoulet collant sa bouche à la leur, se mit à leur insuffler l'air de ses propres poumons, ainsi que cela se pratique pour les noyés.

--Mais pourquoi les avoir transportés ici? murmura Séléna qui épiait, avec anxiété, les résultats de ce sauvetage.

--Parce que l'air que nous respirons étant composé d'oxygène pur, la médication que j'emploie doit être plus énergique.

Comme il achevait ces mots, l'Américain se redressa sur son séant, saluant, par un formidable éternuement, son retour à la vie; on eût dit que Gontran n'attendait que ce signal pour sortir de sa torpeur et, comme un écho fidèle, son éternuement répondit à celui de l'Américain.

--Brrr! fit celui-ci en se secouant les membres, quelle désagréable sensation.

--Moi, dit à son tour M. de Flammermont, je n'ai rien senti, ça a été comme un coup de massue que l'on m'eût asséné sur la nuque.

--Certainement, affirma Ossipoff, il règne à la surface de ce sol une couche de gaz irrespirables: ammoniaque, acide carbonique, ou autre de même nature... Qu'est-ce que cela peut bien signifier?

Et Fricoulet dit à son tour:

--Acide carbonique dans le bas,... oxygène pur dans le haut, c'est inexplicable.

--À moins, répondit Gontran qui en revenait à ses moutons, à moins que vous n'adoptiez mon idée de l'influence de la comète.

--Eh! riposta Fricoulet, la comète, la comète! c'est fort joli à dire, cependant tu conviendras que si elle avait dû exercer sur Mercure une influence quelconque, c'est lorsqu'elle se trouvait à proximité, tandis que, maintenant, on ne la voit même plus.

--En effet, continua Ossipoff, ce que dit M. Fricoulet me paraît logique, j'ai eu beau fouiller le ciel dans tous les sens, nulle part je n'ai trouvé trace de comète... elle est donc, à présent, à une telle distance que l'on ne peut admettre son influence.

Un éclat de rire formidable éclata--cette explosion d'hilarité était due à Farenheit.

--Vous me rappelez, dit-il, l'histoire d'un paysan fort distrait qui cherchait son âne, alors qu'il était perché dessus,... vous cherchez la comète dans le ciel, et c'est elle qui vous porte.

Il regardait, d'un air triomphant, les Terriens qui le considéraient complètement ahuris.

--Alors, suivant vous, balbutia Ossipoff, nous ne serions plus sur la planète Mercure?...

--Dame! dit Fricoulet après avoir réfléchi, il faut bien admettre que nous sommes sur un autre monde, puisque le pays tout entier a changé!

Soudain, il se frappa le front.

--Et tenez, il me revient en mémoire un fait que tous nous avons oublié; rappelez-vous hier soir, alors que nous contemplions la marche rapide de la comète, l'étrange sommeil qui s'est emparé de nous et nous a terrassés!...

--Eh bien!

--Eh bien!... c'était assurément l'atmosphère qui se raréfiait par suite du rapprochement de la comète,... peut-être, cette nuit, a-t-elle eu avec Mercure un point de contact et, à la suite de ce heurt, une infinitésimale partie de la planète se sera trouvée collée à la surface de l'astre sur lequel nous sommes en ce moment...

--Mais alors, balbutia Séléna, où allons-nous?

Fricoulet leva les bras au ciel.

--Comment le savoir? répondit-il.

--En cherchant quelle est la comète sur laquelle nous chevauchons.

--Il est douteux, ricana l'Américain, que nous trouvions un état civil qui nous renseigne à ce sujet.

Le vieux savant réfléchissait.

--Il y aurait bien un moyen, dit-il...

Il chercha dans une caisse, y prit un baromètre, le consulta et déclara:

--Le baromètre accuse une hauteur de quatre cents pieds au-dessus du niveau de la mer, correction faite de la hauteur de l'atmosphère; à cette hauteur, le regard s'étend en droite ligne, dans tous les sens, jusqu'à une distance de douze kilomètres.

Il tourna lentement sur ses talons et étendant la main:

--Il est facile de constater qu'ici l'horizon est plus rapproché; le monde où nous sommes est donc plus petit que Mercure et on peut évaluer son diamètre à huit cents kilomètres à peine. Pour sa nature, je vous répondrai que cette comète est à une période de formation qui correspond à l'époque tertiaire; c'est une sphère de carbone, puisque nous rencontrons ici tous les états allotropiques de ce corps simple: noir de fumée, graphite, acide carbonique et autres...

L'Américain fit un geste impatienté.

--Tout cela, s'écria-t-il, ne nous dit pas vers quel point se dirige cette comète.

--Étant donnée la façon dont elle a coupé l'orbe de Mercure, il est probable qu'elle va contourner le Soleil avant de prendre la route de son aphélie.

--Mais le nom de cette comète? continua imperturbablement l'Américain.

--Eh! fit Ossipoff exaspéré, je n'en sais pas plus que vous... il me faudra plus d'un mois d'observations pour arriver à établir toutes ses coordonnées... au surplus, si son nom vous intéresse tant que cela, demandez-le lui à elle-même.

--Perdus! nous sommes perdus! grommela rageusement Farenheit.

--Eh non! riposta Gontran d'une voix vibrante, nous allons chevaucher à travers le ciel, à la manière des génies de l'ancien temps, sur un hippogriphe[4] de diamant, à queue et à crinière de flamme!

CHAPITRE X

OÙ VULCAIN JOUE UN MAUVAIS TOUR À GONTRAN DE FLAMMERMONT

FAUT de l'oxygène, pas trop n'en faut, avait déclaré Fricoulet, en faisant allusion aux perturbations mentales dont avaient été victimes ses compagnons et lui-même.

Aussi avait-on abandonné le sommet de la colline mercurienne pour établir le campement, c'est-à-dire la sphère elle-même, à mi-côte, en un endroit où l'air, scrupuleusement analysé, avait donné un mélange d'azote suffisant au bon fonctionnement de l'organisme des Terriens.

L'installation une fois terminée, Ossipoff déclara vouloir se consacrer exclusivement aux études qui lui étaient nécessaires pour constituer ce que Gontran appelait plaisamment l'état civil de leur véhicule; il laissait à ses compagnons le soin de pourvoir aux besoins matériels de chaque jour, ce qui n'était pas une mince besogne.

Dans un conseil tenu entre Gontran, Fricoulet, Farenheit et Séléna, il avait été décidé que l'on tiendrait en réserve, pour n'y toucher qu'à la dernière extrémité, ce qui restait de la provision de pâte alimentaire fabriquée dans la Lune et que l'on chercherait, sur le monde même où l'on vivait, des moyens d'existence.

On avait d'abord exploré minutieusement le fragment mercurien collé à la surface du noyau cométaire et qui représentait une superficie d'un kilomètre carré; pour des gens qui avaient, comme les Terriens, des bottes de sept lieues, c'était l'affaire de quelques minutes, mais la situation était trop grave pour qu'ils se livrassent, à la légère, à cette exploration.

Aussi avaient-ils divisé le territoire mercurien en trois segments aboutissant tous trois en un même point qui était le sommet de la colline; puis, se divisant la besogne, ils se mirent à fouiller chacun un segment, sondant le sol, déplaçant les rochers, examinant les plantes, montant dans les arbres, bref, ne laissant pas un pouce carré dont ils ne connussent exactement les ressources au point de vue culinaire.

Puis, chacun ayant fait son rapport sur la portion de terrain qui lui avait été dévolue, les deux autres avaient successivement recommencé la besogne des premiers, de façon à ce que rien ne fût oublié.

Au bout d'une dizaine de jours, les Terriens savaient scrupuleusement à quoi s'en tenir sur la quantité et la qualité des victuailles dont pouvait s'approvisionner leur garde-manger: une bande d'habitants mercuriens, c'est-à-dire de volatiles encornés, avaient partagé le sort des Terriens, et avaient été happés par l'attraction cométaire: leur nombre s'élevait exactement à cent soixante et un.

Tout d'abord, Farenheit avait proposé de les tuer pour être sûr de les avoir sous la main, au moment voulu; mais Fricoulet avait fait observer que cela était tout à fait inutile, vu que les volatiles ne pouvaient s'échapper de l'îlot natal sur lequel ils se trouvaient, l'expérience ayant démontré que l'air flottant au-dessus du sol cométaire était irrespirable pour eux.

--Laissons-les donc vivre, avait-il déclaré; ils sont enfermés là-dedans comme dans une basse-cour, et nous les sacrifierons au fur et à mesure de nos besoins.

Puis on avait découvert, vivant dans des trous, à peu de profondeur de la surface, des animaux bizarres ayant la forme du lézard, sauf qu'ils étaient munis d'un grand nombre de pattes, et de la grosseur d'un lapin, dont ils avaient d'ailleurs le poil; on avait fait, sur l'un d'eux, un essai culinaire qui avait parfaitement réussi; ce qui n'avait pas médiocrement enchanté Gontran, dont l'estomac avait conservé le souvenir des théories d'Ossipoff touchant les représentants de l'humanité mercurienne et qui ne mangeait que du bout des dents, lorsqu'apparaissait sur la table un individu appartenant à la classe ailée de la planète.

Au recensement scrupuleusement fait, ces intéressants animaux avaient donné le chiffre respectable de deux cent vingt-trois.

À ces comestibles de poil et de plume si l'on ajoute certaines plantes que Séléna avait eu l'idée de faire cuire et d'assaisonner avec la graisse des premiers, on connaîtra, aussi bien que nos voyageurs eux-mêmes, le contenu de leur garde-manger.

Ce travail terminé, on en communiqua les résultats à Ossipoff, dont le visage s'assombrit.

--Hum! murmura-t-il; nous avons là de quoi manger à peine pendant six mois... et encore en ne faisant pas bombance.

Le nez de Farenheit, à ces mots, s'allongea démesurément.

--_By God!_ grommela-t-il, combien de temps pensez-vous donc que nous allons demeurer ici?

Le savant secoua la tête pensivement.

--Eh! eh! fit-il, peut-être bien six ans, si mes calculs sont exacts.

Une exclamation unanime accueillit ces mots.

--Six ans! répéta Gontran effaré, vous n'y pensez pas, mon cher monsieur Ossipoff.

--J'y pense fort bien, au contraire, répliqua le vieillard en se frottant les mains d'un air satisfait.

Puis, voyant l'expression de doute peinte sur tous les visages, il ajouta:

--Jusqu'à présent, j'ai tout lieu de croire que nous nous trouvons sur la comète découverte par Tuttle... un Américain... votre compatriote, mon cher sir Jonathan.

--Belle découverte, grommela celui-ci; il eut aussi bien fait de découvrir autre chose.

Ossipoff fixa sur le Yankee un regard plein de compassion.

--Ne l'eût-il pas découverte, cela ne nous eût pas empêchés de la rencontrer, d'être emportés par elle... et c'eût été une gloire scientifique de moins à l'actif des États-Unis.

L'amour propre national de Farenheit se trouva sans doute chatouillé agréablement par cette réponse, car il se tut aussitôt.

--Cependant, père, dit à son tour Séléna, sur quoi vous basez-vous, pour pouvoir affirmer?...

--Pardon, je n'affirme rien, je suppose tout simplement; d'abord, la dimension de la comète qui nous porte est identiquement la même que celle de Tuttle... ensuite, le plan par lequel elle a coupé l'orbite de Mercure, et la date à laquelle a eu lieu cette conjonction...

--Alors, si c'est bien elle, fit à son tour Gontran, où va-t-elle nous entraîner?

--Elle nous fera contourner le Soleil d'abord... ensuite, nous couperons successivement les orbites de Vénus, de la Terre, Mars, Jupiter...

À mesure que le vieillard avançait dans son énumération, le visage de M. de Flammermont s'assombrissait graduellement.

--Mais où donc s'arrêtera cette course insensée? murmura-t-il.

--Dans les environs de Saturne... une promenade de trois cent soixante-dix millions de lieues à peine, riposta plaisamment Fricoulet; une misère, quoi!

--Tu ris, toi, grommela le jeune comte... mais si tu crois que cela m'amuse de me transformer en juif errant céleste, tu te trompes... car tout cela ne rapproche pas l'époque de mon mariage.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Quand bien même, pensa-t-il, cette excursion n'aurait que ce résultat, je trouve qu'il aurait tort de se plaindre.

Cependant, un vague espoir restait au coeur de M. de Flammermont.

--Et si vous vous trompiez, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il tout à coup; si la comète qui nous emporte n'était pas celle que vous supposez?...

--Oh!... alors, répondit le vieillard, ce serait bien différent.

--Ah! ah!... dit Gontran d'un air satisfait.

--Oui, continua le vieillard, si je m'étais trompé, c'est que cette comète décrirait dans l'espace une ligne parabolique.

--En sorte que?...

--En sorte que c'est vers l'infini qu'elle nous emporterait.

Séléna joignit les mains dans un geste désespéré.

--Et nous ne reverrions jamais la Terre? murmura-t-elle.

--Jamais, répondit Ossipoff. Tu en parais désolée, comme si l'humanité terrestre avait quelque chose de regrettable.

La jeune fille ne répondit rien, mais Gontran s'écria:

--Il faut cependant que cette course prenne fin!

--Je ne vois à cela aucune utilité.

--Mais j'en vois une, moi, riposta M. de Flammermont en se croisant les bras; je ne puis jouer éternellement le rôle de fiancé... c'est un surnumérariat qui a assez longtemps duré, et il me tarde d'être nommé titulaire.

Pour toute réponse, le vieillard leva les bras au ciel.

--En tout cas, poursuivit le jeune homme, quand tout ce que la planète contient de comestible aura été dévoré, il faudra bien aviser à remplir notre garde-manger...

--Hélas! murmura le vieux savant, c'est bien ce qui me navre.

Et il ajouta avec un bel enthousiasme:

--C'eût été si beau, cependant, de s'envoler par delà les mondes connus, par delà l'infini lui-même!

--La belle avance! grommela Farenheit.

--Si vous m'en croyez, poursuivit M. de Flammermont, nous nous arrêterons sur Vulcain.

Mickhaïl Ossipoff fit sur lui-même un bond formidable; en même temps, Fricoulet envoyait dans les côtes de son ami une forte bourrade, en lui murmurant à l'oreille:

--Imbécile!

L'ahurissement du jeune comte était complet; il se tourna successivement vers le vieillard et vers l'ingénieur, demandant:

--Quoi?... qu'arrive-t-il?... monsieur Ossipoff, pourquoi ce visage tragique, et toi, Alcide, pourquoi me considères-tu d'un air atterré?

--Oh! le malheureux!... le malheureux!... balbutia Fricoulet.

Ossipoff vint se planter à deux pas de M. de Flammermont:

--Vulcain! lui cria-t-il dans la figure, Vulcain!

--Eh bien! quoi... Vulcain!... que voulez-vous dire?

--Ne venez-vous pas de nous conseiller de nous arrêter sur Vulcain?

--Assurément oui... que voyez-vous d'étrange à cela?

Le vieillard fit entendre un petit rire sec et moqueur.

Puis, se croisant les bras, la face indignée et la lèvre amère, il lui demanda:

--Alors, vous croyez à Vulcain?

Cette question fit au jeune homme l'effet d'un pavé qu'on lui eût lancé dans la poitrine.

--Aïe!... pensa-t-il, j'ai dit une bêtise!

Et il hésitait à répondre, ne sachant trop comment il pourrait faire prendre le change au vieillard, lorsque, par un miracle sans doute, il lui revint en mémoire, avec une lucidité merveilleuse, certain passage des _Continents célestes_, parcouru par lui quelques jours auparavant.

Et, tout de suite, il comprit quel parti il pouvait tirer de cette circonstance.

--Alors, vous croyez à Vulcain? vous, répéta Ossipoff en le toisant dédaigneusement...

--Et pourquoi n'y croirais-je pas? demanda le jeune homme hardiment.

--En vérité, je vous admire! s'écria le vieillard... pour doter le système céleste d'une nouvelle planète, il vous suffit de l'affirmation d'un médecin de campagne qui, après avoir examiné le Soleil pendant une heure, déclare avoir vu passer, sur le disque solaire, une tache noire et ronde.

De nouveau, il ricana et ajouta:

--Mais cela ne suffit pas, monsieur, on fabrique une planète non avec son imagination, mais avec ses yeux!

--Vous m'accorderez, cependant, répliqua Gontran, que l'attitude du vieillard commençait à énerver, que Le Verrier n'est pas le premier venu, et que si l'affirmation faite par le docteur Lescarbault avait été basée sur une simple illusion d'optique, l'illustre astronome ne s'en fût point servi comme point de départ pour des études poursuivies sans interruption de 1858 à 1876!

--Vous oubliez sans doute, riposta Ossipoff, la déduction faite par Le Verrier à savoir que cette fameuse planète passerait devant le disque solaire le 22 mars 1877, et qui tint en haleine les astronomes du monde entier; ils en furent pour leurs peines, car, sur le disque du Soleil, rien n'apparut au jour prédit!

M. de Flammermont était quelque peu interdit, lorsque Fricoulet vint à son secours:

--Cependant, le 29 juillet 1878, lors de la dernière éclipse de Soleil, MM. Watson et Swift n'ont-ils pas annoncé avoir vu, dans la direction de Vénus, tout contre le Soleil éclipsé, deux planètes intermercurielles,... c'était, je crois, deux astronomes américains.

Farenheit, qui assistait avec un désintéressement absolu à cette discussion, se redressa soudain et, lançant sa casquette en l'air avec un indescriptible enthousiasme, s'écria:

--Hurrah! Hurrah! pour Watson et Swift,... s'ils ont découvert la planète Vulcain, c'est qu'elle existe réellement.

Et, se précipitant vers Gontran, il lui serra les mains avec énergie en disant:

--Vous êtes un savant,... un vrai savant.

Ossipoff haussa les épaules en enveloppant l'Américain d'un regard dédaigneux et, se tournant vers Gontran:

--M. Fricoulet oublie de vous dire que le monde scientifique, ému plus que de raison par cette déclaration, se mit en observation et constata que les deux fameuses planètes intermercurielles n'étaient autres que les deux étoiles Thêta et Zêta du Cancer.

Il se tut un moment pour donner à sa déclaration le temps de produire son effet et ajouta:

--Maintenant, sir Jonathan, libre à vous de crier Hurrah! pour vos astronomes américains.

Mais le Yankee, aussi bien par entêtement que par amour-propre national, répliqua:

--Ils ont bien découvert la comète qui nous porte, pourquoi Vulcain, découvert par eux, n'existerait-il pas?

À un semblable raisonnement, le vieillard comprit qu'il n'y avait rien à répondre; d'ailleurs, Gontran, dans la mémoire duquel venait de luire soudain un argument nouveau, tiré des _Continents célestes_, demanda:

--Et l'orbite calculée par l'astronome allemand Oppolzer?...

--Cette orbite a eu le même sort que les précédentes, elle aussi a été reconnue fausse. Vous voyez, M. de Flammermont, de quelle valeur sont les arguments sur lesquels vous basez votre opinion... quant à moi, je ne vous cacherai pas que je vois avec le plus grand déplaisir, ce désaccord entre nous.

--Mais, mon cher monsieur Ossipoff... balbutia le jeune homme.