Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes
Part 14
Aux cris qu'il poussa, ses compagnons le rejoignirent et aperçurent, avançant vers le Soleil avec une rapidité vertigineuse, le météore de la veille qui étalait, en travers du ciel, une queue immense.
Après être demeurée un moment silencieuse, éblouie par ce spectacle féerique, Séléna demanda:
--Chaque comète a un nom, n'est-ce pas, père?... Comment donc s'appelle celle-ci?
L'astronome hocha la tête, d'un air de doute.
--Je l'ignore, répondit-il.
--Comment, vous l'ignorez? je croyais cependant...
--Tu croyais mal, répliqua-t-il d'un ton un peu sec, ces corps errants, baptisés du nom de comètes, sont aussi nombreux dans l'espace que les poissons au sein de l'Océan; il se peut donc que nous ayons sous les yeux une comète nouvelle, arrivant de l'infini et que notre Soleil fait dévier de sa route.
En ce moment, Gontran fit un léger saut en arrière.
--Dites donc, fit-il, n'y a-t-il pas à craindre que cette comète ne nous heurte en passant; elle paraît venir directement sur nous.
Fricoulet, qui examinait l'astre avec attention, murmura:
--Tu pourrais bien pronostiquer juste, car elle va certainement couper l'orbite de Mercure.
Et, après un moment, il ajouta:
--Ça, par exemple, pourrait bien être la fin; qui sait, en effet, ce qui sortirait d'un abordage semblable.
Toute la journée, en dépit des torrents de feu qui tombaient du ciel, les Terriens demeurèrent à leur poste d'observation, regardant croître, avec terreur, cet astre qui, peut-être, leur apportait la mort; maintenant on distinguait nettement les trois parties de la comète: la tête énorme, monstrueuse, entourée de sa chevelure lumineuse auprès de laquelle la lumière solaire pâlissait, et sa queue qui balayait l'espace de son panache enflammé.
Comme la nuit approchait, l'atmosphère parut soudain s'embraser, la chaleur devint étouffante, l'air se raréfia et, sous le coup d'une inexplicable asphyxie, les voyageurs perdirent connaissance.
CHAPITRE IX
À CHEVAL SUR UNE COMÈTE
PARBLEU! voilà qui est fort!
Assis sur son séant, M. de Flammermont considérait avec stupeur ses compagnons étendus autour de lui, dans des positions diverses et dormant d'un profond sommeil.
Le jeune homme venait de se réveiller et ses yeux, en s'ouvrant, s'étaient naturellement tournés vers Séléna.
Mais Gontran était-il insuffisamment réveillé ou bien était-il le jouet d'une illusion d'optique? toujours est-il que le gracieux visage de la jeune fille lui parut noir comme de l'encre.
Il regarda les autres voyageurs; tous, des pieds à la tête, lui semblèrent avoir été plonges dans un bain de suie.
--Voyons, balbutia-t-il, voyons, je rêve, ou bien, pendant mon sommeil, il m'est survenu, dans la rétine, quelque incompréhensible accident.
Il voulut se frotter les yeux; mais un brusque mouvement arrêta ses mains à mi-chemin.
Ses mains, à lui aussi, étaient noires et son complet de coutil blanc paraissait avoir été amidonné avec du noir animal.
--Cela! par exemple! c'est trop fort!
Non sans peine, engourdi encore par l'étrange sommeil qui l'avait terrassé en même temps que ses compagnons, il se leva et s'approchant de Fricoulet, le secoua violemment par les épaules.
--Hein!... quoi!... qu'arrive-t-il? grogna l'ingénieur en sursautant.
Puis, apercevant Gontran, qui penchait vers lui son regard anxieux, il partit d'un grand éclat de rire.
--Ah! fit-il, elle est bien bonne!... mais tu t'es trompé de savon, mon pauvre ami... à moins que tu n'aies l'épiderme si sensible qu'en vingt-quatre heures le soleil ait pu te transformer en nègre d'Éthiopie.
Et il riait à se tordre; mais son hilarité augmenta lorsqu'il s'aperçut qu'autour de lui tout le monde avait subi le sort de M. de Flammermont.
--Ah! les bonnes têtes! exclama-t-il... regarde donc, Gontran; Ossipoff, avec ses cheveux et sa barbe en broussailles, ressemble exactement à une tête de loup... ah! ah! et Farenheit!... non, Farenheit vaut son pesant d'or!
Enfin, il réussit à reprendre son sérieux et demanda:
--Qu'est-ce que cette mauvaise plaisanterie?
--C'est pour en avoir l'explication, bougonna Gontran, que je viens de te réveiller... car, tu te moques des autres... mais si tu te donnais la peine de te regarder...
Il avait tiré de son vêtement un petit nécessaire de poche et tendait à l'ingénieur une glace minuscule, tout juste assez grande pour que l'on pût s'y mirer un oeil ou le bout du nez.
Fricoulet aperçut alors la face d'Auvergnat la plus réussie qui ait jamais embelli la boutique d'un charbonnier.
--Oh! elle est bien bonne!... elle est bien bonne!... s'exclama-t-il en riant aux larmes.
--Tu ferais bien mieux de m'expliquer la cause de ce phénomène, grommela Gontran.
L'ingénieur promenait ses regards autour de lui, espérant trouver, dans le paysage, quelque indice capable de le mettre sur la trace de ce qu'il cherchait.
Rien n'avait changé: ses compagnons et lui étaient bien, comme la veille, au sommet de la colline où ils avaient roulé la sphère; là-bas, dans le fond de la vallée, s'estompant dans une sorte de brume, apparaissait le dôme arrondi de la forêt et le bruit du ruisseau, chantant sur ses cailloux, parvenait jusqu'à eux.
Alors il leva le nez en l'air; le ciel était obscurci par une sorte de brouillard qui tombait en pluie fine ou plutôt en poussière impalpable, jetant sur le sol, sur les plantes, sur les arbres, une teinte uniformément grise et désolante.
--As-tu visité quelquefois un pays minier? demanda tout à coup l'ingénieur.
--Non; pourquoi?
--Parce que ce qui nous entoure en a absolument l'aspect; on jurerait que ce qui flotte dans l'air est de la poussière de charbon.
--Tout cela ne nous dit pas...
--Pourquoi nous sommes ridicules à ce point, tu as raison; mais peut-être M. Ossipoff pourra-t-il nous éclairer à ce sujet.
Et il s'avançait vers le vieillard avec l'intention de le réveiller.
Gontran l'arrêta et, se plantant devant son ami:
--Ai-je l'air si grotesque que cela? demanda-t-il d'un ton navré.
--Grotesque! non... mais enfin, tu as l'air d'un nègre.
Et il reprit aussitôt:
--D'un nègre comme il faut, s'entend.
Le jeune comte eut un geste désespéré.
--Mais je ne veux pas que Séléna me voie ainsi.
Fricoulet haussa les épaules:
--Quel inconvénient trouves-tu à cela, puisqu'il en est de même pour elle? au contraire, vous formez, elle et toi, le couple le mieux assorti qui se puisse contempler, au point de vue couleur, bien entendu.
--Ah! murmura Gontran, elle, c'est bien différent... une femme est toujours charmante.
Fricoulet fit la grimace.
--Tandis que tu crains pour ton prestige, dit-il ironiquement; au fait peut-être est-il préférable que nous nous débarbouillions; le ruisseau est à deux pas; courons y faire nos ablutions, avant qu'ils ne se réveillent.
En quelques enjambées, les deux amis dévalèrent sur le flanc de la colline, soulevant, à chacun de leurs pas, des nuages de poussière fine et impalpable dont le sol était couvert.
Gontran, qui avait devancé Fricoulet de quelques mètres, poussa un cri désespéré en lui montrant le ruisseau d'un geste désespéré.
--De l'encre!... fit-il... c'est de l'encre qui coule là... ma parole! c'est à devenir fou.
L'ingénieur s'agenouilla sur la rive, prit dans sa main quelques gouttes d'eau et constata, avec stupéfaction, que le ruisseau avait, lui aussi, subi une transformation analogue à la leur.
--Eh bien? demanda M. de Flammermont.
--Je n'y comprends rien.
En ce moment, des cris éclatèrent du côté du campement et les deux jeunes gens, croyant à un accident, se hâtèrent de rejoindre leurs compagnons.
Ceux-ci, réveillés, étaient debout, gesticulant comme des fous, et parlant avec une rapidité extrême.
--Je vous dis, hurlait Farenheit, que c'est une mauvaise plaisanterie; or, comme nous ne sommes pas à l'époque du carnaval, je n'admets pas qu'on abuse de mon sommeil pour me ridiculiser ainsi.
--Mais vous êtes dans l'erreur, mon cher sir Jonathan; comment voulez-vous admettre que M. de Flammermont, un homme sérieux, un homme si bien élevé, se soit permis... ah! pour ce qui est du petit Fricoulet, celui-là, je croirais volontiers...
--Mais non, papa, disait à son tour Séléna, M. Gontran n'eût certainement pas permis que M. Fricoulet me barbouillât de la sorte.
--Alors! quoi! quoi!... rugit l'Américain, en mettant le revolver au poing... je ne puis cependant pas supporter qu'on humilie en moi le pavillon étoilé des États-Unis!...
Un éclat de rire moqueur retentissant derrière lui, fit retourner Farenheit qui se trouva face à face avec l'ingénieur.
--_By God!_ s'exclama-t-il, vous aussi!
--Mais oui, moi aussi; comme vous, comme Gontran, comme les arbres, comme le ruisseau même...
Et frappant amicalement sur l'épaule de l'Américain:
--Calmez-vous, sir Jonathan, dit-il; l'auteur de cette aimable fumisterie--car c'est littéralement une farce de fumiste--n'est pas parmi nous... il est au-dessus de nous et bien à l'abri de vos coups... car je suppose tout simplement que c'est dame Nature.
Ossipoff eut un brusque haut-le-corps.
--Que supposez-vous donc? murmura-t-il.
--Moi! absolument rien, sinon que nous sommes en présence d'un phénomène propre, sans doute, à la planète sur laquelle nous nous trouvons en ce moment.
L'Américain se croisa les bras et s'adressant au vieillard, il lui dit avec une surprenante animation:
--Et vous croyez que je vais me contenter de cela, moi? moi, que vous avez entraîné dans cette aventure inouïe, et sans précédent! comment, un phénomène se présente et vous, des savants, vous dont le métier est d'expliquer aux ignorants...
--Ou aux imbéciles, dit Fricoulet.
--Ou aux imbéciles, répéta l'Américain, la cause de ce phénomène, vous vous taisez... vous ne trouvez rien à répondre!--Non, mon cher monsieur, cela ne peut se passer ainsi--puisque vous vous êtes fait une spécialité du ciel, vous devez comprendre les choses qui s'y passent... erreur, monsieur Ossipoff, erreur vous répondrez.
Et il braqua le canon de son revolver sur la poitrine du vieillard.
Séléna jeta un cri et Gontran, se précipitant sur l'Américain, le désarma.
Froidement Farenheit prit sa carabine et l'arma.
--Ah çà! s'écria Fricoulet, vous êtes fou!... est-ce depuis que vous êtes déguisé en nègre que vous devenez aussi féroce?
Ossipoff, impassible jusque-là, s'avança vers l'Américain, les poings fermés, dans une attitude menaçante.
--Laissez, gronda-t-il, laissez, je me charge seul de lui faire son affaire.
Fricoulet le saisit à bras le corps.
--Y pensez-vous, monsieur Ossipoff! s'exclama-t-il... mais vous aussi, vous perdez la tête, voyons! que diable! un peu de sang-froid... deux hommes comme vous et sir Jonathan ne peuvent en venir aux mains pour une misérable question comme celle qui vous divise.
Tout en parlant, il faisait tous ses efforts pour contenir le vieillard qui se débattait, criant, vociférant comme un énergumène.
Brusquement, Farenheit détendit ses bras auxquels Gontran se suspendait et la secousse fut si violente, si inattendue, que le pauvre jeune homme s'en alla rouler, les quatre fers en l'air, à une cinquantaine de mètres.
Puis, jetant sa carabine sur son épaule, l'Américain tourna les talons et partit à grandes enjambées; en quelques secondes, il eut disparu.
Gontran revint, furieux et proférant des menaces de mort:
--Où est-il? gronda-t-il, où est-il?
Personne ne lui répondit: Ossipoff, assis sur le sol, était plongé déjà dans une série de calculs gigantesques, accompagnés de dessins bizarres.
Séléna, le visage caché dans les mains, pleurait à chaudes larmes, en poussant de petits gémissements plaintifs.
Gontran tournait autour de la sphère, comme un cheval de manège, grinçant des dents et dressant vers le ciel ses poings menaçants.
Tout à coup, le hasard de sa course l'ayant amené devant la jeune fille, il s'arrêta net et, d'une voix amère, presque insolente, il demanda:
--En vérité, mademoiselle, je vous serais bien reconnaissant si vous vouliez me dire la cause de ce désespoir... pourquoi ces pleurs? sans doute, parce que la nature s'est plu à noircir mon teint...
Il eut un hochement de tête et ajouta, avec un ricanement:
--Parbleu! je comprends! pauvre imbécile que j'étais... c'était mon physique qui vous plaisait... point autre chose... et ce physique étant détérioré, à votre point de vue, votre affection s'en va avec vos pleurs... mais si la beauté de mon âme, mademoiselle, était entrée pour quelque chose dans l'amour que vous vouliez bien avoir pour moi, vous ne vous désoleriez pas ainsi que vous le faites... car l'enveloppe matérielle, qu'est-ce que cela, je vous le demande, auprès...?
Il s'arrêta et apercevant Fricoulet qui l'écoutait parler, en fixant sur lui des regards ahuris:
--Du reste, votre attitude me prouve surabondamment que vous ne possédez que des notions fort imparfaites sur l'esthétique. Fricoulet vous dira qu'il y a de beaux nègres comme il y a de beaux blancs... l'esthétique à ce point commun avec la morale, c'est qu'elle dépend de l'éducation... elle change avec les latitudes.
Il parlait avec rapidité, hachant ses phrases, mâchonnant ses mots, tellement que Fricoulet ne pouvait l'interrompre.
--La morale, répéta le jeune comte avec un éclat de rire étrange... Tenez, mademoiselle, il y a des choses que vous ne savez probablement pas... Certaines peuplades de la Terre de feu ont coutume de manger les vieillards...
À ces mots, Séléna poussa un cri perçant et se précipitant vers son père, lui fit un rempart de son corps.
--Prenez garde, père, fit-elle, Monsieur de Flammermont veut vous manger.
Le vieillard suspendit son crayon:
--Qu'importe répondit-il froidement, je lui abandonne mon corps, à la condition qu'il me laisse ma tête pour calculer.
Et il se replongea dans ses raisonnements.
Gontran poursuivit en haussant les épaules:
--Il en est de même pour la beauté, si j'appartenais à certaines peuplades de l'Océanie, je pourrais trouver fort mauvais que vous ne portiez ni plumes dans les cheveux, ni coquillages dans les oreilles, ni anneau dans le nez.
Séléna se redressa et d'une voix pleine de dignité:
--Du moment que pour vous plaire, monsieur, il me faut renoncer aux coutumes de mon pays, c'est que vous ne m'aimez plus... c'est bien, monsieur, je vous rends votre promesse.
Et toute pleurante, elle se précipita dans les bras de son père qu'elle faillit jeter à la renverse. Fricoulet assistait, muet et impassible, à cette scène bizarre. Il prit sa tête à deux mains et murmura:
--Ma parole! je deviens fou!
Puis s'approchant de Séléna:
--Ne pleurez donc pas ainsi, mademoiselle, dit-il d'un ton dégagé, un fiancé de perdu, dix de retrouvés, il vous rend votre promesse, voulez-vous me la passer et prier monsieur votre père de me demander ma main!
Aussitôt Gontran répliqua:
--Puisqu'il en est ainsi, je demande à retourner à Paris; j'ai brisé ma carrière à cause de ce vieil ingrat, j'ai quitté ma famille, ma patrie pour cette pimbêche; mais, du moment que tout est rompu!
Il s'interrompit brusquement, saisi à la gorge par Fricoulet qui lui cria d'une voix furieuse:
--Ingrat!... pimbêche!... retire ces deux épithètes, ou sinon...
Un geste menaçant compléta sa phrase.
--De quoi te mêles-tu? gronda le jeune comte.
--Je défends l'honneur de ma nouvelle famille, répliqua l'ingénieur.
Pendant ce colloque, Ossipoff, impassible, continuait ses calculs et Séléna pleurait de plus belle.
--Du reste, poursuivit Fricoulet d'une voix vibrante, en accompagnant ses paroles de mouvements désordonnés, du reste, que fais-tu ici? maintenant que tu n'es plus le fiancé de Mlle Séléna, tu deviens un gêneur... un importun, retourne-t-en chez toi et laisse-nous jouir en paix de notre lune de miel.
--Mais je ne demande que cela, hurla M. de Flammermont, je ne demande qu'à rejoindre mon poste à Pétersbourg... la diplomatie, voilà mon fait; quant au mariage, ce n'était qu'une vocation d'occasion!
--En ce cas, qui te retient?
Le jeune homme haussa les épaules.
--Crois-tu, par hasard, que je puis m'en retourner à pied!
--Est-ce le moyen de locomotion qui te manque? grommela l'ingénieur en tirant son carnet sur lequel il griffonna quelques traits indéfinissables... tiens, regarde et dis-moi ce que tu penses de cela!
Gontran ouvrit démesurément les yeux.
--Cela! balbutia-t-il... cela...
--Eh! oui!... comment! toi, un savant, tu ne comprends pas que je vient d'inventer une machine qui va te permettre d'atteindre jusqu'aux étoiles?...
--Mais c'est en France que je veux aller.
--Eh! tout chemin mène à Rome... la distance n'est qu'un vain mot; les astres sont aussi rapprochés les uns des autres que les molécules d'un morceau d'acier... pour abandonner ce monde en fusion, il nous suffit d'enjamber un autre monde, eh bien! enjambons...
Tout en écoutant discourir son ami, Gontran avait choisi, dans son porte-cigare, un havane blond, très sec; puis après l'avoir fait, en véritable connaisseur, craquer tout contre son oreille, il en avait délicatement coupé l'extrémité avec son canif; ensuite il l'avait porté à ses lèvres, l'avait légèrement humecté en le roulant d'un air gourmand.
Puis, prenant une allumette, il la frotta.
Aussitôt, phénomène étrange et inexplicable, l'allumette s'enflamma en produisant une détonation épouvantable, en même temps une lueur intense, d'un insoutenable éclat, illumina l'espace.
Tous, Gontran le premier, poussèrent un cri de stupéfaction. Mickhaïl Ossipoff releva la tête de dessus ses calculs algébriques et considéra fort attentivement l'allumette qui projetait, dans un rayon de vingt-cinq mètres, une lumière semblable à celle d'un bec électrique.
M. de Flammermont demeurait tout interdit, son cigare d'une main, son allumette de l'autre, très perplexe de savoir s'il devait se servir de l'une pour allumer l'autre.
Le vieux savant s'était levé et examinait, avec une attention soutenue, cet inexplicable phénomène.
--Singulier... singulier... balbutia-t-il, les sourcils froncés et les paupières à demi-baissées... est-ce que...?
Et tournant lentement sur ses talons, en mettant la main au-dessus de ses yeux pour donner à son rayon visuel plus d'étendue, il examinait le paysage d'un air soucieux.
En ce moment, on vit accourir, gravissant à grandes enjambées le flanc de la colline, Jonathan Farenheit.
--_By God!_ s'exclama-t-il en s'arrêtant essoufflé à quelques pas d'eux, vous voilà tous debout... j'ai eu une peur horrible.
Et, avec son mouchoir, il s'épongeait le front tout trempé de sueur.
--Qu'avez-vous donc? demanda Gontran, et pourquoi cette émotion?
L'Américain se retourna vers le jeune homme.
--Figurez-vous, répondit-il, qu'il vient de m'arriver une chose singulière; tenez, la même à peu près que celle qui nous est survenue avant hier au sujet de l'eau et des arbres, dans le désert.
--Un mirage! s'écrièrent les Terriens.
--Oui, un mirage... il m'a semblé voir briller tout à coup, au sommet de cette colline, comme un immense bûcher... une espèce de phare qui projetait jusqu'à moi ses rayons lumineux... alors, j'ai cru que quelque danger vous menaçait... c'est pourquoi je suis accouru.
M. de Flammermont prit dans sa poche une allumette et, la tendant à l'Américain:
--Le bûcher, le phare, dit-il, le voici.
Sir Jonathan frappa du pied avec colère.
--Allons, grommela-t-il, voilà les sottes plaisanteries qui recommencent; j'aime autant m'en aller... d'autant plus que j'ai vu là-bas des choses assez singulières...
Il n'avait pas fini ces mots qu'il se trouva entouré.
--Des choses singulières, répéta Mickhaïl Ossipoff d'un ton fort bizarre, et lesquelles donc?
--D'abord, le pays a, depuis hier, complètement changé; la forêt, sur la lisière de laquelle notre sphère s'était arrêtée et que nous avons dû traverser avant de pénétrer dans cet effroyable désert où nous avons pensé laisser nos os, la forêt n'existe plus.
--N'existe plus! s'écria Gontran... ah çà! sir Jonathan, vous vous moquez de nous!
Et il étendait la main vers les arbres qui dressaient, en bas de la colline, leurs cimes feuillues.
Fricoulet regarda Ossipoff en mettant, d'un geste significatif, son doigt sur son front et en désignant l'Américain d'un hochement de tête imperceptible.
--Mon pauvre Farenheit, dit le vieillard, vous avez été victime d'un mirage, car d'ici vous voyez bien les arbres tout comme nous les voyons nous-mêmes!
--Oui, je les vois et, en bas, je les ai vus de même, mais, c'est à peine si cette forêt qui, hier encore, avait plusieurs lieues d'étendue, mesure aujourd'hui quelques mètres de profondeur!
--Ah! bah! et qu'y a-t-il maintenant à la place des arbres?
--Un pays étrange, tout nouveau, avec des montagnes de diamant!
Ceux qui l'écoutaient haussèrent les épaules, le considérant avec compassion.
--Vous me croyez idiot, grommela-t-il, je ne le suis pas plus que vous, et si je ne m'étais ému à tort au sujet du danger imaginaire que vous courriez... j'aurais déjà exploré ce pays fantastique et merveilleux... Du reste, vous n'avez qu'à venir avec moi...
--Eh! sir Jonathan, répliqua M. de Flammermont, laissez-nous donc tranquilles avec vos contes de fée...
--Pas plus contes de fée que votre histoire d'allumette, mon cher.
--Oh! par exemple! voilà qui est fort! riposta Gontran.
Et frottant aussitôt l'allumette qu'il tenait entre les doigts, il provoqua un phénomène identiquement semblable au premier.
L'Américain, surpris par l'aveuglante lumière qui lui jaillit subitement au visage, bondit en arrière avec un _by God!_ formidable.
Tout à coup, Mickhaïl Ossipoff s'écria d'une voix émue.
--Mes amis, mes bons amis; il a dû se passer ici, pendant notre sommeil, des changements inexplicables, incompréhensibles, cette surexcitation nerveuse à laquelle nous sommes en proie, l'explosion formidable produite par une simple allumette, voilà deux preuves, l'une morale, l'autre matérielle, qu'il s'est produit certainement dans l'atmosphère une perturbation profonde.
--Dame! murmura Gontran, l'air n'est peut-être pas composé, à la surface de Mercure, des mêmes éléments qu'à la surface des autres planètes.
--En tout cas, quelle que soit sa composition, il n'y a aucune raison pour qu'aujourd'hui elle ne soit pas la même qu'hier, riposta Fricoulet, et cependant, il est certain...
--Certain que quoi?
--Certain que l'expérience de l'allumette est chose probante, car je me rappelle qu'aux Arts et Métiers, bien souvent, le professeur nous a fait détonner de l'oxygène pur au moyen d'une simple allumette.
--Mais oui, s'écria Ossipoff, c'est bien de l'oxygène pur que nous respirons! pouvons-nous attribuer à une autre cause l'espèce de folie qui nous a frappés subitement? seulement...
--Seulement? demandèrent en choeur les autres Terriens...
--Je me demande comment a pu être produit ce changement subit de l'atmosphère.
--Peut-être, insinua timidement M. de Flammermont, peut-être est-ce ainsi que la comète manifeste son influence.
Le vieux savant se frappa le front.
--C'est juste,... murmura-t-il, la comète... Je l'avais oubliée totalement.
--Mais qu'est-elle donc devenue? demanda Fricoulet en pirouettant sur ses talons, le nez en l'air, pour fouiller le ciel aux quatre points cardinaux.
--Elle a disparu.
--Disparu! s'écria Ossipoff, ce n'est pas possible.
Il se précipita sur sa lunette et la braqua successivement dans toutes les directions:
--Rien, balbutia-t-il stupéfait... absolument rien!... voilà qui est incompréhensible.
Et se tournant vers M. de Flammermont:
--Comment expliquez-vous cela? demanda-t-il.
--Je ne l'explique pas, répondit le jeune homme avec un sang-froid merveilleux, je me borne à constater.
--Eh bien? demanda Farenheit, en présence de ces faits surprenants et incompréhensibles, continuez-vous à mettre en doute ce que je vous ai dit tout à l'heure?
--Vos montagnes de diamant!