Aventures extraordinaires d'un savant russe; II. Le Soleil et les petites planètes

Part 10

Chapter 103,693 wordsPublic domain

--Nous pouvons toujours nous en assurer, répliqua l'ingénieur; interrogez-donc Brahmès.

Le Vénusien transmit aussitôt la question du vieillard au roi, qui laissa tomber de ses lèvres, à demi-entr'ouvertes, un murmure à peine perceptible.

Brahmès s'inclina, alla rapidement à l'extrémité de la salle et, d'un geste brusque écarta une haute tenture.

Les Terriens ne purent retenir un cri de surprise et de joie: étincelant, dans l'ombre, c'était leur sphère qui venait de leur apparaître.

Oubliant la présence de Sa Majesté vénusienne, Fricoulet se livra à un entrechat désordonné; quant à l'Américain, il agita en l'air sa casquette de voyage, en répétant par trois fois, d'une voix sonore:

--Hurrah!... hurrah!... hurrah!...

Pendant ce temps, Ossipoff et Gontran tombaient aux bras l'un de l'autre et se donnaient une accolade émue.

Enfin, chacun ayant, à sa façon, manifesté sa joie, Ossipoff pria le Vénusien d'exposer au roi quelles étaient les intentions de ses compagnons.

--En quittant Wourch, la belle planète double que vous admirez d'ici pendant les nuits claires, dit-il, nous pensions pouvoir rejoindre dans votre monde le voyageur que vous avez vu, il y a quelques jours, et qui dites-vous, est parti déjà... nous vous demandons en conséquence, de nous mettre à même de continuer notre voyage, en nous permettant d'utiliser votre réflecteur...

Par l'organe de l'interprète, le roi répondit fort gracieusement qu'il se mettait à l'entière disposition des hardis explorateurs; mais que l'émigration commençait dès le lendemain, qu'en conséquence les Terriens devaient remettre à deux mois l'exécution de leur projet.

Ossipoff, en entendant cette réponse, poussa un sourd gémissement; quant à Gontran, frappant du pied, il demanda ce que signifiait cette plaisanterie.

Brahmès, auquel fut traduite l'observation du jeune comte, répondit:

--Les peuples de notre Monde, sont en migration perpétuelle pour chercher un milieu tempéré indispensable à la vie; deux fois par an, nous passons d'un hémisphère dans l'autre, pour fuir soit les dévorantes ardeurs du solstice, soit les froids sombres du pôle. Demain est l'époque à laquelle, d'après les statuts royaux, nous devons nous mettre en marche pour l'hémisphère Sud.

--Eh! s'écria Gontran, nous ne sommes points les sujets de Sa Majesté vénusienne, et ses statuts sont pour nous lettre morte. Émigrez si bon vous semble, quant à nous qui avons affaire ici, nous resterons.

Brahmès ne comprit pas les paroles de M. de Flammermont, mais il en devina le sens.

--Je doute, dit-il à Ossipoff, que vos compagnons et vous, soyez organisés de façon à supporter le froid glacial qui va enfermer, durant deux mois, ces contrées dans un cercueil de glace; c'est une mort certaine qui vous attend.

--Je ne doute pas de la vérité de ce que vous venez dire, répliqua tristement le vieillard, mais le délai que vous nous assignez détruit en nous tout espoir de jamais rejoindre celui que nous poursuivons... or, mourir de froid ou mourir de désespoir, c'est tout un pour nous.

Le roi, auquel cette réponse navrée fut traduite, garda le silence quelques instants; puis enfin, se départissant, pour la première fois, de son impassibilité, il se mit à gesticuler avec une vivacité extrême, tout en causant à Brahmès.

Celui-ci, quand Sa Majesté eut fini de parler, se tourna vers le vieux savant.

--Voici, dit-il, ce qui vous est proposé: vous suivrez l'émigration, car, ainsi que je vous l'ai dit, tout à l'heure, vous ne pouvez demeurer ici; les habitants du pays de Boos, que vous avez vus dans leur élément et que leur constitution physique met à même de supporter les froids les plus rigoureux, vont, dès aujourd'hui, s'occuper à démonter pièce par pièce le réflecteur de la montagne d'Itnounh et le transporteront au sommet de la plus haute montagne de notre globe, qui se trouve précisément au centre de la contrée où nous nous rendons; si cela vous convient, des ordres vont être donnés immédiatement pour que ces gens de Boos, qui nous servent d'esclaves, soient mis à la disposition du roi.

Comme bien on pense, cette proposition, transmise par Ossipoff à ses compagnons fut acceptée, par eux, avec enthousiasme.

Ils prièrent Brahmès de remercier chaleureusement en leur nom Sa Majesté vénusienne, qui mit le comble à ses bontés en déclarant vouloir se charger de toute l'existence matérielle des voyageurs.

Dès le lendemain, ainsi que le leur avait dit Brahmès, ce fut, par toute la ville, un brouhaha indescriptible, un branle-bas général: devant chaque habitation, un chariot était arrêté sur lequel les habitants chargeaient leurs meubles et ustensiles primitifs; puis lorsque la maison était vide, on la fermait au moyen d'une plaque de bronze et le char allait prendre place, au bas de la colline, sur le rivage de l'océan du Centre, où le rendez-vous général était donné.

Le soir, les chariots royaux, tirés chacun par cinquante habitants de Boos, se mirent en marche et derrière eux, quartier par quartier et rue par rue, tout le cortège défila.

On eût dit, marchant tumultueusement sous le ciel étoilé, une gigantesque et fantastique caravane, traçant, dans le désert, un sillon formidable.

Et cette marche dura huit jours pendant lesquels les Terriens eussent pu se croire en excursion à travers quelque pays d'Orient, tant la chaleur était forte et aussi en raison de la faune et de la flore merveilleuses qu'il leur était donné d'admirer et d'étudier.

En arrivant au terme du voyage, ils trouvèrent un paysage, en tout point semblable à celui qu'ils avaient quitté; au bord d'une mer bleue et sans vagues, sur la croupe d'une colline élevée, une ville d'airain s'étageait, déployant, sous le soleil torride, ses avenues en éventail; non loin, coupant l'horizon d'une ligne sombre, se dressait une chaîne de montagnes, dont les cimes se perdaient dans les nuages.

--Eh! eh! grommela Ossipoff, les yeux fixés dans cette direction, c'est bien cela.

--On dirait que vous vous reconnaissez, grommela l'Américain d'un ton railleur.

--Si je me reconnais, riposta le vieillard, assurément. C'est une des régions que j'ai le plus souvent explorées... au télescope. Ainsi ce pic que vous apercevez-là, sur votre droite et qui paraît être le plus élevé de tous, a déjà été mesuré plusieurs fois, d'abord par Schroëter en 1789, puis en 1833 et en 1836, par Beer et Madler... aussi par moi-même, il y a quelques années à peine... eh bien! nous sommes tous tombés d'accord pour donner, à ce pic, une hauteur de quarante kilomètres environ.

--Et il nous va falloir grimper cela à pied? grommela Farenheit.

--À moins que vous ne comptiez monter en funiculaire, riposta Fricoulet gouailleur.

L'Américain haussa les épaules d'un mouvement furieux.

--Depuis de si longues semaines que je n'ai point fait usage de mes jambes, dit-il, j'ai les articulations rouillées, et, véritablement, je ne sais si j'aurai les forces nécessaires...

--On pourra vous louer des habitants du pays de Boos, dit Gontran en riant, cela vous remplacera les mulets dont on se sert, en Suisse, dans certaines ascensions.

Ossipoff hochait la tête, tout pensif.

--Il nous faudra au moins huit jours pour arriver là-haut, murmura-t-il.

--Le fait est, ajouta Fricoulet, que le Mont-Blanc n'est qu'une vulgaire taupinière à côté de ce sommet monstrueux.

--Mais, poursuivit l'Américain avec une légère inquiétude dans la voix, arrivés là-haut nous ne pourrons plus respirer...

--À ce point de vue là, rien à craindre, répliqua l'ingénieur; au pis aller, nous avons nos _respirols_, mais je doute que nous ayons besoin de nous en servir; l'atmosphère doit être encore assez dense pour permettre à nos poumons terrestres de fonctionner à l'aise.

Tout en parlant, les Terriens, guidés par Brahmès, s'étaient mis en marche et bientôt ils s'étaient engagés dans un chemin en lacet, serpentant au milieu d'énormes roches.

Pendant près d'une heure, ils montèrent, suant, soufflant, geignant, maugréant; puis soudain le signal de la halte fut donné et Ossipoff auquel le Vénusien causait avec animation, s'approcha de Farenheit.

--Rassurez-vous, sir Jonathan, dit-il, vos jambes n'auront pas la peine de vous refuser un service que vous ne leur demanderez pas. Grâce aux Vénusiens, qui ont, paraît-il, à desservir un hôpital installé presque au sommet même de cette montagne, nous la gravirons sans fatigue, dans un véhicule très commode et très simple.

--Un véhicule! s'écria Fricoulet très intéressé... mais quelle sorte de véhicule?

Comme il achevait ces mots, d'une anfractuosité de rochers sortit un grand chariot, monté sur une douzaine de roues en bronze, basses et fort larges; à l'avant, à une sorte de timon très court, une chaîne de bronze était attachée, se déroulant, à perte de vue, sur le flanc de la montagne.

--Mais c'est le système des remorqueurs qui font le service entre Rouen et Paris, s'écria Gontran.

--Sauf que nous ne voyons pas le remorqueur, riposta l'ingénieur.

Interrogé, Brahmès expliqua que sur le versant opposé de la montagne une armée d'habitants de Boos, attelés à la chaîne, descendaient jusqu'à la plaine, formant ainsi contrepoids.

Rapidement, on chargea sur le chariot, tous les ustensiles et les bagages des voyageurs, ainsi que les différentes pièces du réflecteur qu'il s'agissait d'installer à nouveau au sommet de la montagne.

Puis, le signal du départ fut donné et l'ascension commença.

En vingt-quatre heures, après plusieurs haltes effectuées à différentes hauteurs, pour permettre sans doute à la machine humaine de prendre quelque repos, on arriva à une hauteur de trente kilomètres; là, on abandonna le véhicule et il fallut continuer le voyage à pied, au milieu d'une couche de nuages si épaisse qu'on ne voyait point à dix pas autour de soi, longeant des précipices énormes dont la vue seule donnait le vertige.

Enfin, au bout de soixante heures de fatigues surhumaines, et après avoir, par miracle, échappé à la mort qui les guettait, presque à chaque pas, Ossipoff et ses compagnons arrivèrent au plateau qui couronnait la montagne et dominait, de quarante-deux kilomètres le niveau des océans vénusiens.

Là, on prit un peu de repos; puis on déballa les appareils et dès le lendemain le travail commença, travail gigantesque, insensé, et que pour mener à bien, l'énergie et l'opiniâtreté des Terriens furent tout juste suffisantes: heureusement Brahmès, investi pour cette circonstance de toute l'autorité royale, avait pris sa besogne à coeur et ne laissait pas une minute de repos à l'armée d'esclaves travaillant sous ses ordres.

--Alcide! dit tout à coup Gontran à Fricoulet, il y a une chose qui me tourmente.

--Laquelle?

--Dans un voyage du genre de celui que nous avons entrepris, le principe, n'est-ce pas, pour s'élancer d'une planète sur l'autre, est de profiter des moments où elles sont le plus rapprochées.

--Assurément... c'est l'A, B, C de la logique.

--Aussi, pour aller de la Terre à la Lune, nous avons profité du périgée.

--Tout comme Sharp, en partant à notre place, a profité de l'époque à laquelle la Lune et Vénus se trouvent à leur plus grande proximité l'une de l'autre c'est-à-dire du périaplérodite...

--Et si je ne me trompe, il a encore appliqué le même principe en partant, il y a un mois pour Mercure?

--Comme de juste... mais où veux-tu en venir?

--À te poser cette question: à quel point de son orbite se trouvera Mercure, quand nous quitterons ce monde?

--Si nous pouvons, comme c'est probable, partir demain, Mercure sera en quadrature avec le Soleil, c'est-à-dire que, relativement à une ligne allant de cet astre à la planète où nous nous trouvons, il formera un angle droit.

--Alors, murmura Gontran effrayé, ce ne sera plus neuf millions de lieues que nous aurons à franchir?

--Non, ce sera treize millions et demi.

Le jeune comte fit un bond formidable.

--En ce cas, il est inutile de partir, nous n'atteindrons pas Mercure.

--Tranquillise-toi; avec des gaillards comme nous, quelques millions de lieues de plus ou de moins importent peu... Avant une semaine, la planète des commerçants et des voleurs nous donnera l'hospitalité.

CHAPITRE VII

À TRAVERS L'ESPACE INTERPLANÉTAIRE

MICKHAIL Ossipoff, la face collée à l'un des hublots de la logette, sondait curieusement l'espace; Fricoulet, son inévitable carnet à la main, alignait des colonnes de chiffres; Jonathan Farenheit ronflait à poings fermés; Gontran, assis sur le divan, à côté de son ami, les coudes sur les genoux et le front dans les mains, était immobile comme une statue.

Tout à coup, un soupir profond, déchirant, fit tressaillir l'ingénieur, il suspendit ses calculs, et posant doucement la main sur l'épaule de M. de Flammermont:

--Qu'as-tu? murmura-t-il... tu t'ennuies?

Le jeune comte secoua la tête.

--Je viens de calculer, répondit-il, que voilà juste dix-huit mois que j'ai demandé la main de Séléna.

Fricoulet eut un petit rire satanique.

--Et tu te trouves, sans doute, malheureux de n'être pas plus avancé aujourd'hui qu'il y a dix-huit mois, fit-il en haussant les épaules... mais, mon cher ami, tu ignores ton bonheur.

Et il ajouta d'un ton déclamatoire, en levant les yeux vers le sommet de la logette:

--_O fortunatos nimium_...[3]

M. de Flammermont se redressa.

--Alcide, grommela-t-il, tu m'impatientes à la fin, avec tes éternelles plaisanteries... J'aime Séléna, je dois l'épouser!

--De quoi te plains-tu?... Les moments pendant lesquels on fait la cour à sa fiancée, ne sont-ils pas les plus heureux du mariage...

--Si tu appelles cela faire sa cour? s'exclama M. de Flammermont, tu n'es guère difficile, en vérité!

--C'est le seul moyen de ne pas s'apercevoir de ses défauts réciproques!

--En attendant, je me sens ridicule... je tourne au Juif-Errant!

--Les voyages forment la jeunesse, ricana l'ingénieur, quant à moi, en dépit de tout ce que tu pourras dire, je persiste à bénir les différents incidents qui retardent le moment où tu passeras au cou le collier de l'esclavage.

Ce mot fit tressaillir Ossipoff dont l'attention, depuis quelques instants, était distraite par la conversation des deux jeunes gens, il tourna brusquement le dos au hublot et s'adressant à Fricoulet:

--Voilà une expression, monsieur l'ingénieur, qui, s'adressant à ma fille, me semble malsonnante.

--Eh! monsieur, vous avez votre opinion sur l'astronomie, j'ai la mienne sur le mariage, voilà tout.

Le vieillard fronça le sourcil et dit à M. de Flammermont:

--Je suis étonné, mon cher Gontran, que vous permettiez à monsieur, bien qu'il soit votre ami, de s'exprimer de la sorte lorsqu'il parle de votre fiancée!

--Sa fiancée! s'écria plaisamment Fricoulet... vous avouerez, monsieur Ossipoff, qu'elle l'est bien peu, Gontran, lui-même, me le faisait observer tout à l'heure.

--Alcide! fit sévèrement le jeune comte.

--Ce que M. Fricoulet vient de dire est-il vrai? demanda Ossipoff en se tournant vers Gontran.

Celui-ci, fort embarrassé, ne savait guère que répondre:

--Mon Dieu! balbutia-t-il, vous conviendrez vous même que la situation est étrange, je vous demande la main de votre fille, il y a dix-huit mois, à Saint-Pétersbourg, nous sommes aujourd'hui...

--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, dit Fricoulet en consultant son carnet.

--À quinze cent mille lieues de la planète Vénus, répéta Gontran, et je commence à croire que je suis moins loin de Saint-Pétersbourg que de la date si chère où je pourrai mener à l'autel ma chère Séléna!

Mickhaïl Ossipoff se croisa les bras sur la poitrine:

--En vérité, dit-il d'un ton quelque peu acerbe, je ne m'attendais pas à vous entendre parler de la sorte... est-ce moi qui suis allé vous trouver pour vous demander votre main? est-ce moi qui vous ai forcé à me faire cette déclaration que vous m'avez faite à l'observatoire de Poulkowa et que je me rappelle textuellement: «Ce ne sont pas des millions, des billions et même des trillions de lieues qui peuvent effaroucher un amour tel que le mien.»

Le vieillard se tut un moment, foudroyant d'un regard Gontran qui courbait la tête.

Puis il ajouta avec un petit ricanement:

--Cela, rien ne vous forçait à le dire!... Vous avez parlé de trillions de lieues, et pour quelques millions à peine que vous avez parcourues, vous voilà déjà regrettant votre parole.

--Monsieur Ossipoff, répliqua Gontran avec beaucoup de dignité, vous donnez à une mauvaise plaisanterie de mon ami Fricoulet, un sens que lui-même n'a certainement pas voulu lui donner... je ne regrette rien; ce que j'ai fait, je le referais encore; mais si vous me voyez si sombre, si nerveux, n'en cherchez pas la cause ailleurs que dans ma grande affection pour Mlle Séléna.

Il avait prononcé ces paroles d'une voix grave, profonde et pleine d'émotion.

Sans dire un mot, le vieillard lui tendit la main.

Derrière eux, un juron éclata: c'était Farenheit qui, réveillé depuis quelques instants, assistait, silencieux, à l'entretien.

--_By God!_ grommela-t-il, et dire que tout cela est la faute de ce gredin... de ce misérable...

Ses dents grinçaient, ses joues tremblaient et ses mains s'ouvraient et se refermaient convulsivement, dans un geste d'étranglement.

--On ne pourra donc jamais l'empoigner, ajouta-t-il furieux.

--Prenez patience, sir Jonathan, répondit Fricoulet, dans quatre jours, nous serons sur Mercure et là, espérons-le du moins, vous pourrez vous livrer aux douceurs de la vengeance.

--La vengeance, murmura l'Américain, est un plat qui devrait se manger chaud, comme la soupe.

L'ingénieur hocha la tête.

--Eh! Eh! fit-il, cela dépend des goûts... on prétend que les gourmets la préfèrent froide.

--Ah çà! dit Farenheit en s'adressant à Ossipoff, j'espère bien que, aussitôt votre fille retrouvée et ce coquin de Sharp puni, nous ferons machine en arrière pour toucher Terre.

Ossipoff eut un brusque tressaillement; un voile sombre s'étendit sur son visage dont les muscles se contractèrent soudain, et il répondit d'une voix sourde, à peine distincte:

--Si c'est possible!

L'Américain fit un bond.

--Comment! si c'est possible! _By God!_ il faudra bien que cela le soit. Je ne suis pas comme M. de Flammermont, moi; je ne me suis pas engagé à faire le tour du monde sidéral,--la gloire, moi, ce n'est pas mon fait--je ne suis pas astronome, je ne suis qu'un simple marchand de porcs... et l'astronomie je m'en moque comme un poisson d'une pomme...

Il s'arrêta un moment pour souffler et poursuivit:

--Ma maison de commerce me réclame... d'un autre côté, les actionnaires de la «Moon's diamantal Company» sont capables de croire que je leur ai joué le tour... enfin, voici bientôt venir l'époque des élections pour la présidence de l'Excentric Club... et j'en ai fait suffisamment pour que mon élection soit assurée... donc, je vous en préviens, aussitôt mon compte avec Sharp réglé, je demande à m'en aller.

--Et vous, monsieur Fricoulet, demanda Ossipoff, non sans anxiété, êtes-vous aussi pressé que sir Jonathan, de revoir notre planète natale?

--À vrai dire, monsieur Ossipoff, répliqua le jeune ingénieur, je ne vous cacherai pas que cette course, à travers les astres, commence à me paraître monotone... et, bien que je n'engraisse pas de porcs au boulevard Montparnasse, bien que je n'aie pas d'actionnaires auxquels il me faille rendre des comptes, bien que je n'aie posé ma candidature à la présidence d'aucun cercle--excentrique ou autre...--j'emboîterais assez volontiers le pas à sir Jonathan.

Le vieillard réfléchit quelques instants, puis, se retournant vers M. de Flammermont:

--Vous avez entendu, mon cher Gontran, ce que viennent de dire ces messieurs... comme rien, au fond, ne les oblige à poursuivre le voyage en notre compagnie, il vous faut leur faciliter les moyens de regagner notre point de départ, c'est-à-dire la Terre... en conséquence, je vous laisse le soin de songer à ces moyens...

Sur ce, il tourna les talons et s'en fut reprendre sa place aux hublots.

Farenheit avait l'air fort satisfait et son attitude contrastait étrangement avec l'expression penaude du visage de Fricoulet.

M. de Flammermont, lui, regardait son ami, en souriant avec ironie.

--Corbleu! nous voilà bien, grommela l'ingénieur... mieux valait nous dire nettement que nous étions liés à lui indissolublement.

--Hein? fit l'Américain en redressant l'oreille.

Gontran marcha lourdement sur le pied de Fricoulet; celui-ci fit la grimace, mais comprit l'avertissement et se tut.

--Vous disiez? insista Farenheit...

--Moi! mais rien... si... je me rappelle... je voulais dire que la situation de M. de Flammermont est fort difficile... il n'est pas douteux, parbleu! qu'il ne trouve un moyen de nous rapatrier... seulement, ce qui le gênera, ce sera pour le mettre à exécution, ce moyen.

--Baste! fit sir Jonathan, Mercure est un monde comme un autre, j'imagine...

--Comme un autre! bougonna l'ingénieur... cela dépend de ce que vous entendez par là: songez que Mercure est distant du soleil, à peine de 57,250,000 kilomètres, soit 14,300,000 lieues, que son diamètre ne mesure pas plus de 1,200 lieues et que son volume égale seulement les 38 centièmes de celui de la Terre.

--Eh bien! qu'importe tout cela?

Le visage de Fricoulet refléta un ahurissement profond et se tournant vers Gontran:

--Tu l'entends, s'écria-t-il, il demande ce qu'importent à un monde, sa distance du Soleil, son diamètre et son volume; mais, sauvage que vous êtes! il importe si bien que Mercure est la plus petite planète de tout le système solaire, en outre que c'est la plus rapprochée de l'astre central.

--Conclusion?

--Conclusion! Mercure ne peut être un monde comme un autre, sans compter que son orbite est très excentrique,--c'est-à-dire qu'elle a la forme d'une ellipse dont le soleil occupe l'un des foyers... si bien que la différence entre l'aphélie et la périhélie est de six millions de lieues... hein! six millions, c'est joli pour une orbite qui ne mesure que vingt-huit millions de lieues de diamètre et que la planète parcourt en quatre-vingt huit jours...

--En quatre-vingt-huit jours, répéta Gontran étonné... l'année n'a que quatre-vingt-huit jours?

--Et savez-vous qu'elle est la conséquence de cette marche rapide, c'est que, transporté sur Mercure, un enfant Terrien saurait lire et écrire à peine âgé d'un an; qu'un gamin de cinq ans serait un adulte et que nous-mêmes serions centenaires.

--Des années de quatre-vingt-huit jours, murmura M. de Flammermont, c'est cela qui ferait le bonheur des concierges et des enfants.

--Pourquoi donc? demanda Farenheit.

--Dame! à cause des étrennes.

Fricoulet secoua la tête.

--Pour ma part, dit-il, je doute que la civilisation mercurienne en soit déjà arrivée là.

--Cependant, j'ai lu dans les _Continents célestes_ que l'intensité de la chaleur solaire, dix fois plus grande que pour la Terre, devait avoir développé la vie avec une rapidité incroyable à la surface de Mercure.

Ossipoff se retourna:

--Cette supposition ne me paraît pas juste, dit-il; car les observations télescopiques et spectroscopiques ont établi, d'une manière irréfutable, que Mercure est entouré d'une atmosphère considérable, très épaisse, dans laquelle flottent quantité de nuages et qui protège la planète contre l'ardeur dévorante des rayons solaires quand elle est à son périhélie; elle empêche également l'évaporation trop rapide de la chaleur, lorsque Mercure se trouve à son aphélie...

--Alors?

--Alors je conclus, tout en tenant compte de l'intensité de chaleur, que ce monde étant le dernier né de l'Univers, doit se trouver dans le même état où se trouvait la Terre, à l'époque primaire.

Le visage de Farenheit était devenu soucieux.

--Dans ces conditions-là, grommela-t-il, j'ai bien peur que M. de Flammermont ne puisse, de sitôt, me mettre à même de revoir le pavillon étoilé des États-Unis.

Le jeune homme haussa les épaules.