Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune

Chapter 8

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--En l'absence de ce bon M. Ossipoff, je puis bien te déclarer que je ne suis qu'un sauvage en fait de sciences et que je ne comprends pas...

--Bast! tu n'as pas besoin de comprendre... As-tu confiance en moi?

--Aveuglément.

--Eh bien! alors, ne me demande pas des explications qui, outre qu'elles ne jetteraient peut-être pas une grande lueur dans ton esprit, nous attarderaient par trop....

Il regarda la pendule et, se levant brusquement:

--N'oublie pas que je suis arrivé hier soir après cinquante-trois heures de voyage, et que demain à la première heure il faut que je sois en wagon.

Puis soudain il se frappa le front et fixa alternativement sur Séléna et sur Gontran des yeux ahuris.

--Qu'y a-t-il? demandèrent-ils à la fois, saisis du même pressentiment que tout à coup une impossibilité venait de se dresser dans l'esprit de l'ingénieur.

--Il y a... il y a... que tout ce que nous venons de dire est fort joli... mais...

--Mais?... répétèrent les autres d'une voix anxieuse.

Alcide Fricoulet éclata de rire, se croisa les bras et s'écria:

--Et ma mine de Nertchinsk!

Gontran pâlit portant sur Séléna des regards désolés:

--C'est vrai, murmura-t-il, j'avais oublié que tu es simplement de passage à Pétersbourg et que là-bas une brillante situation t'attend.

Mlle Ossipoff se couvrit le visage de ses mains pour cacher les larmes qui ruisselaient le long de ses joues.

En dépit du peu de sympathie que lui inspirait le sexe faible, le jeune ingénieur se sentit ému à la vue de cette poignante douleur; il regardait gravement Mlle Ossipoff et on voyait à son regard profond et à ses lèvres plissées soucieusement qu'un violent combat se livrait en lui.

--Au diable! dit-il tout à coup, les mines de Nertchinsk s'exploiteront comme elles le voudront; les choses restent telles que nous venons de les arrêter... Je pars demain pour Paris.

Séléna releva la tête et un sourire radieux illumina sa face pâle toute ruisselante de pleurs; Gontran, lui, se jeta sur les mains de son ami et les secoua à plusieurs reprises.

--Alcide!... Alcide... comment pourrons-nous jamais te remercier?

L'ingénieur haussa les épaules:

--Bien simplement, dit-il. Engage-toi si, comme je l'espère fermement, je réussis à faire évader M. Ossipoff, engage-toi en son nom à me faire prendre part à la grande excursion céleste qu'il médite.

Séléna battit des mains en s'écriant:

--Oh! cela bien volontiers.

--En ce cas, répondit Fricoulet, loin de me rien devoir, mademoiselle, c'est moi qui serai votre débiteur... car il ne s'organise pas tous les jours des trains de plaisir pour la lune et je ne serais pas fâché d'aller constater _de visu_ jusqu'à quel point les Sélénites ont amené le perfectionnement de la mécanique.

* * * * *

Deux mois après cet entretien Séléna dit à M. de Flammermont:

--Mon cher ami, que pensez-vous de M. Fricoulet?

--Dame!... fit le jeune comte assez embarrassé par cette question, je ne sais trop que penser... je vous l'avoue... mes lettres restent sans réponses... et le télégramme que j'ai envoyé il y a huit jours a eu le même sort que mes lettres.

--Eh bien! savez-vous quel est mon avis à moi? reprit la jeune fille d'un ton singulier... votre ami Fricoulet qui, sous l'empire de je ne sais quel sentiment, nous avait fait ici de belles promesses, a réfléchi sans doute et est tout simplement parti pour Nertchinsk.

M. de Flammermont eut un haut-le-corps.

--Que dites-vous là? mademoiselle, s'écria-t-il.

--Ce qui doit être la vérité, répondit-elle amèrement... M. Fricoulet a peut-être trouvé qu'il était bien bête de sacrifier ses intérêts à un vieillard qu'il ne connaît même pas... et voilà.

--Mais c'est impossible!.... j'ai reçu, quinze jours après le départ d'Alcide, un mot de mon notaire m'informant qu'il lui avait remis les cinquante mille francs.

Séléna hocha la tête:

--Peut-être, fit-elle pensivement, a-t-il employé cet argent en tentatives malheureuses et, n'osant vous en avertir, par amour-propre ou pour toute autre cause... il fait le mort.

--Je connais Fricoulet, s'écria le jeune comte, c'est un brave et loyal garçon... je m'en porte garant... attendons encore.

Mlle Ossipoff garda un moment le silence, puis d'une voix un peu amère:

--Attendre! toujours attendre... et pendant ce temps, là-bas, dans cet enfer des mines, mêlé à des bandits, mon pauvre père traîne sa vie misérable, m'accusant, moi sa fille, de ne rien faire pour le sauver.

--Mais que pouvez-vous faire! exclama Gontran.

--Tenter de le rejoindre et si je ne puis le faire évader, tout au moins partager son sort.

--Mais vous n'y pensez pas!...

--J'y pense si bien, monsieur de Flammermont, que tout est préparé pour mon départ.

Le jeune homme n'en pouvait croire ses oreilles.

--Vous partez! dit-il... vous partez!... mais vous savez bien qu'il est interdit aux familles des déportés de pénétrer en Sibérie.

--Je le sais, mais j'ai pris mes précautions pour dérouter les soupçons et déjouer la surveillance de la police.

Et comme il la regardait d'un air surpris, elle alla à une armoire, l'ouvrit et en tira un costume complet de paysanne lithuanienne qu'elle étala sur un siège.

--Voyez, dit-elle, c'est avec ces vêtements que je voyagerai et nul ne devinera que c'est Mlle Ossipoff, la fille de l'un des membres de l'Institut de Pétersbourg qui, ainsi vêtue, rejoint son père en Sibérie.

--Mais vous ne pourrez franchir la frontière.

Elle prit sur la table une carte qu'elle ouvrit:

--Tenez, dit-elle, voyez si mon plan est exact... D'ici, je vais en chemin de fer jusqu'à Orenbourg... là, j'abandonne mon costume de paysanne russe et j'achète dans un bazar des vêtements de tzigane, grâce auxquels je me faufile dans une de ces troupes nomades qui, vers le printemps, émigrent en Sibérie pour y gagner leur vie, de bourgade en bourgade, en donnant des représentations foraines.

--Mais c'est de la folie, s'écria Gontran... vous ne ferez pas cela.

--Folie ou non, monsieur de Flammermont, dit la jeune fille d'une voix ferme, je suis décidée à exécuter de point en point le plan que je viens de vous tracer en quelques mots.

Le jeune comte ne trouvait pas une parole, sentant, au ton résolu de Mlle Ossipoff, que toute contradiction était inutile.

--Et quand partez-vous? demanda-t-il d'une voix tremblante.

--Demain.

--Déjà! s'écria-t-il en lui prenant les mains.

--J'ai déjà trop tardé... songez à celui qui gémit tout seul... là-bas.

--Permettez-moi de vous accompagner jusqu'à Orenbourg, supplia-t-il.

--Je ne veux même pas que vous veniez à la gare de Pétersbourg; la moindre imprudence peut attirer sur moi l'attention de la police.

Gontran eut un geste désespéré.

--C'en est donc fini de mon rêve! balbutia-t-il.

--Non, dit-elle énergiquement; ne désespérez pas plus que je ne désespère... nous nous reverrons, je vous le jure... je sens quelque chose qui me le dit.

Elle avait prononcé ces mots avec une conviction si profonde que Gontran sentit un peu d'espoir renaître dans son coeur et que lorsqu'il prit congé de Mlle Ossipoff, il était persuadé, lui aussi, que le vieux savant échapperait à ses gardiens.

Cependant, le lendemain, en dépit de la défense que lui en avait faite Séléna, il ne put résister au désir de la voir une dernière fois; il emprunta les vêtements de Wassili et s'en fut à la gare, quelque temps avant l'heure de départ du train.

Caché dans un coin, dissimulé derrière un pilier, il vit arriver Mlle Ossipoff, plus charmante que jamais sous son costume de paysanne.

Comme si son coeur l'eût prévenu qu'il était là, la jeune fille promena d'un air indifférent ses regards autour d'elle et l'aperçut enfin qui la dévorait des yeux.

Elle lui fit signe qu'elle l'avait vu, puis, prenant son billet, elle se mêla aux autres voyageurs dont la foule débordait sur le quai.

Il la suivit, la vit monter dans un wagon de 3e classe, à la portière duquel elle demeura penchée pour être aperçue de lui jusqu'au dernier moment.

Enfin, la machine lança son sifflement strident et le train s'ébranla.

Alors Séléna mit ses doigts sur sa bouche et envoya un baiser dans la direction où, immobile, se tenait M. de Flammermont; puis, émue de la désolation en laquelle elle le laissait, elle s'assit à sa place et pleura silencieusement.

Cependant, plus rien ne retenait Gontran à Pétersbourg, sa démission ayant été acceptée; et Séléna avait quitté la ville depuis huit jours à peine qu'il se préparait à boucler sa valise et à filer sur Paris, lorsque la veille même de son départ il reçut une dépêche ainsi conçue:

«Tout est prêt; arrive, «Fricoulet.»

M. de Flammermont poussa un cri de joie.

--Le brave garçon, dit-il, je savais bien que du moment qu'il avait promis, il ferait l'impossible pour tenir sa promesse.

Mais, son visage radieux devint subitement sombre et sa joie se changea en accablement, en pensant à Séléna qui n'avait pas eu la patience d'attendre et qui maintenant, exposée à mille dangers, devait quitter Orenbourg pour se lancer dans le désert sibérien.

--Pourvu qu'elle puisse arriver jusqu'à Ekatherinbourg, murmura-t-il, Fricoulet saura bien en secourir deux au lieu d'un.

Et, soixante heures après, il débarquait à Paris et se faisait conduire au boulevard Montparnasse où, sous le toit même d'une haute maison, logeait Alcide Fricoulet.

Les appartements du jeune savant n'étaient rien moins que somptueux; ils se composaient en tout et pour tout de deux vastes pièces mansardées par les fenêtres desquelles on apercevait, se déroulant en un vaste panorama, tout le Paris septentrional.

De ces deux pièces, l'une était une bibliothèque servant à la fois de bureau de travail, d'observatoire, de fumoir et au besoin de salon; l'autre servait de laboratoire et aussi de chambre à coucher, ainsi que l'indiquait un petit lit de fer qui s'étendait dans un renfoncement de la muraille avec son matelas mince comme une galette et sa couverture légère comme une pelure d'oignon.

Sur le fourneau carrelé et à hotte vitrée mobile se trouvaient des fourneaux en terre réfractaire, des cornues en grès et en verre, un grand alambic, avec son serpentin réfrigérant; les rayons des tablettes garnissant la muraille étaient surchargées de flacons de produits chimiques, de matras, d'éprouvettes, d'allonges; la grande table, devant la fenêtre, soutenait des balances de chimiste, un trébuchet sous sa cage de verre, un puissant microscope avec des préparations toutes fraîches; enfin des tubes d'essai pour l'étude des «infiniment petits».

Dans l'autre pièce--la bibliothèque--à la place des fourneaux se trouvaient d'immenses armoires vitrées; les unes contenaient de nombreux volumes dépareillés et dont le dos fatigué prouvait les constants services, les autres renfermaient des appareils de physique: machines électriques de toutes formes, pompes pneumatiques, batteries de piles, appareils photographiques, lunettes, télescopes, etc.

Les seuls meubles de cette pièce étaient un canapé tout défraîchi, quelques chaises et un guéridon; pas de glaces, encore moins de tableaux, aucunement de rideaux aux fenêtres.

Maître Fricoulet, sans être un cénobite, dédaignait absolument toutes ces futilités; ses appareils, ses livres suffisaient à tous ses besoins, comme aussi toute un collection de pipes, plus ou moins culottées, suspendues à la muraille.

--Toi! s'écria-t-il en bondissant au-devant de son ami.

--Ne m'attendais-tu pas? demanda Gontran un peu étonné.

--Certainement si... mais seulement dans quelques jours.

Et il ajouta avec un petit sourire railleur:

--Je ne supposais pas que tu aurais le courage d'une séparation aussi brusque.

Le visage du jeune comte changea subitement d'expression.

--Hélas! dit-il, voici huit jours que Séléna est partie.

Et en quelques mots navrés il mit Fricoulet au courant des événements.

--Ah! les femmes! s'écria le jeune ingénieur, toutes les mêmes! la meilleure, vois-tu, ne vaut pas cela.

Et il fit dédaigneusement claquer contre ses dents l'ongle de son pouce.

Puis, brusquement:

--Tu n'es pas trop fatigué pour m'accompagner?

--Où cela?

--Près de Nogent-sur-Marne.

--Quoi faire là?

--Voir la carcasse de mon appareil.

--Allons.

Une heure plus tard les deux amis descendaient de tramway devant le fort de Vincennes et se lançaient dans les ombreuses allées du bois; après avoir traversé Fontenay, Fricoulet s'engagea dans une ruelle peu fréquentée et s'arrêta bientôt devant une porte munie d'une forte serrure dans laquelle il introduisit une grosse clé qu'il avait tirée de sa poche.

La porte s'ouvrit et les deux hommes se trouvèrent dans un vaste terrain en friche, de près de huit cents mètres de superficie au fond duquel un hangar se dressait.

--Mais je ne vois pas ton fameux appareil! fit Gontran, où donc est-il?

--Dans le hangar, là-bas... il n'est pas monté, car la machine motrice n'est pas terminée, et d'ailleurs la place manque... car, pour enlever quatre personnes, j'ai dû donner à mon oiseau de grandes dimensions.

--Ton oiseau! exclama le jeune comte.

Fricoulet sourit.

--Quand tu l'auras vu, tu comprendras pourquoi je l'appelle ainsi...

Ce disant, il avait poussé la porte du hangar et Gontran vit alors, étendues sur le sol, une douzaine de pièces métalliques bizarrement contournées et polies avec soin; il y avait aussi des pièces de soie roulées sur elles-mêmes et des matériaux de toutes sortes; le long des murs, sur des établis spéciaux se trouvaient tous les outils et les appareils de menuisier et de mécanicien ajusteur.

Gontran paraissait désappointé.

--C'est là tout ce qu'il y a de fait... de ton oiseau? murmura-t-il.

--Comment! tout ce qu'il y a de fait!... mais crois bien que je n'ai pas perdu mon temps.

Gontran désigna les pièces de soie.

--C'est un ballon que tu veux faire?

--Non pas... c'est un _aéroplane_.

Et lisant dans l'oeil de son ami une question toute naturelle, il y répondit:

--Tu sais ce que c'est qu'un cerf-volant et tu connais la raison pour laquelle il s'élève dans l'air: parce qu'il est tiré contre le vent au moyen d'une corde qui le rattache à la terre; de cette traction et de la résistance du vent vient la stabilité de l'appareil... Eh bien! suppose une chose: je supprime la corde et je la remplace par un propulseur qui tire en avant l'appareil, précisément avec la même vitesse que le fait la personne qui tient l'extrémité de la corde... il te semble bien, n'est-ce pas, que le résultat sera le même?

--C'est-à-dire que le cerf-volant demeurera immobile si la résistance ne change pas... mais que si elle varie, il tombera ou avancera...

Fricoulet approuva de la tête.

--Ah! s'écria comiquement Gontran, que M. Ossipoff n'est-il là pour m'entendre parler de la sorte! lui qui croyait n'avoir pour gendre qu'un astronome!... quelle joie serait la sienne en s'apercevant que mes connaissances s'étendent aussi à la mécanique!

Puis, aussitôt, d'un air plus sérieux, il ajouta:

--Mais tu n'as pas la prétention de m'emmener en cerf-volant?

--Pourquoi pas? répliqua l'ingénieur avec le plus grand calme.

M. de Flammermont regarda son ami; puis posant son index sur son front, il demanda, en hochant la tête:

--Est-ce que?...

--Tu me crois fou! s'écria Fricoulet... eh bien! regarde, écoute et tâche de comprendre.

Il avait saisi un morceau de charbon de bois qui traînait à terre et, à grands traits, sur le mur blanc du hangar, il se mit à esquisser une machine qui fit ouvrir des yeux énormes à Gontran.

--Qu'est-ce que cela? murmura celui-ci abasourdi.

--Ça! exclama le jeune ingénieur, ça! c'est mon cerf-volant... ceci d'abord, est une vaste surface de soie vernissée--tu vois les rouleaux de soie à ta droite--qui aura près de quatre cents mètres de superficie, de façon à constituer, en cas d'avarie de la machine, un immense et efficace parachute... tu saisis bien le dessin, n'est-ce pas?

--Jusqu'à présent, c'est clair comme de l'eau de roche... mais ce que je saisis le mieux... c'est le but du parachute... brrr... tu me fais passer des frissons dans le dos...

--Ici--à ce que j'appellerai la tête, à l'avant du cerf-volant--j'installe deux hélices en soie bordées de fils d'acier, d'un diamètre de trois mètres...

--Ce sont ces machines-là, probablement, interrompit Gontran, en désignant, du bout de sa canne, les plaques bizarrement contournées qui, tout d'abord, avaient attiré son attention.

--Oui, répondit l'ingénieur en souriant de l'expression, ce sont ces machines-là... Or, ces machines-là--comme tu les appelles--sont mues à raison de trois cents tours à la minute par un moteur à vapeur de mon système... Veux-tu que je t'explique mon système?

--Non, non, s'écria le comte, avec un véritable effroi... j'ai déjà la tête cassée du peu que tu m'as dit... sans compter que tu perdrais ton temps... cependant... ce moteur, où le places-tu?... pas sur la soie, à coup sûr?

--Pourquoi pas?...

Et faisant une croix au charbon sur le centre même du cerf-volant:

--Voici mon moteur, dit Fricoulet.

--Mais ça pèse... et l'eau et le feu?...

--Patience... nous allons en parler tout à l'heure... Pour l'instant voici mon cerf-volant tiré en avant, grâce aux hélices, avec une vitesse qui peut aller jusqu'à cinquante mètres par seconde; de toutes façons, cette vitesse doit être suffisante pour que l'air présente une résistance assez grande pour soutenir tout l'appareil.

--Mais une fois lancé, fit Gontran en goguenardant, ton cerf-volant filera tout droit devant lui sans pouvoir dévier de la ligne droite et, comme tu me le disais à Pétersbourg, en parlant des ballons, tu iras en Norvège lorsque tu penseras atterrir en Sibérie.

Fricoulet haussa les épaules.

--Finaud! va, dit-il, et le gouvernail, le comptes-tu pour rien?

En même temps de trois traits de charbon il ajoutait à la partie postérieure de l'appareil une surface triangulaire qui ressemblait à une queue de poisson.

--Voici, poursuivit-il, de quoi faire virer de bord notre bateau aérien.

--C'est fort bien! riposta M. de Flammermont, mais parle-moi un peu du moteur.

--Je le veux bien; mais cela va te sembler moins clair... Donc, mon moteur se compose d'une chaudière à haute pression, ayant la forme d'un serpentin pour être tout à fait inexplosible et ne contenant que cinq cents grammes d'eau. Par suite de la grande chaleur développée par la combustion des hydrocarbures liquides qui brûlent dans une lampe, les cinq cents grammes d'eau sont transformés en vapeur à cinquante atmosphères de pression et travaillant sur les deux faces d'un piston très léger; ce piston a sa tige directement articulée sur la manivelle de chacun des arbres supportant les hélices propulsives.

--Ouf! dit Gontran, quelle phrase!

--Mon cher, les explications scientifiques se prêtent peu aux périodes oratoires; je continue: après s'être détendue en travaillant dans un second cylindre, cette vapeur est ramenée au condenseur où elle se liquéfie et où une pompe la reprend pour la ramener à la chaudière... de cette façon, tous les poids morts d'eau et de combustible à traîner avec soi sont pratiquement supprimés... As-tu compris?

--Peu de chose... mais, par exemple, ce que je comprends, c'est que ce moteur avec tous ses accessoires pèse un certain poids.

--Mon cerf-volant peut supporter une charge de sept cents kilos! s'écria triomphalement le jeune inventeur, et franchir d'une seule traite mille kilomètres.

Gontran était abasourdi.

--Qu'as-tu à répondre à cela? ajouta Fricoulet.

--Rien, absolument rien, répartit le comte...

Puis soudain, se jetant au cou du jeune ingénieur.

--Ah! Fricoulet! exclama-t-il, tu es un grand génie!

--Peuh! fit l'autre, railleur, tu n'aurais jamais pensé à me le dire, si mon cerf-volant ne devait ramener le sourire sur les lèvres de Mlle Séléna.

--Ah! mon ami! riposta Gontran, je te devrai mon bonheur!

--Quel enragé! grommela Fricoulet, a-t-on jamais vu un être libre aspirer avec plus de force après sa chaîne?

Puis, brusquement:

--Tu sais, dit-il en plantant ses regards dans les yeux de Gontran, ne viens jamais me faire aucun reproche, si plus tard la lune de miel, que tu entrevois, change de couleur et tourne au roux... car, je te le déclare très carrément, malgré l'amitié que je te porte, ou plutôt à cause même de cette amitié, je ne ferais pas ce que je fais, s'il ne s'agissait de rendre à la science un homme aussi éminent que M. Ossipoff.

Et après avoir prononcé cette phrase tout d'une haleine, essoufflé, le jeune ingénieur se tut.

Gontran, qui connaissait de longue date l'antipathie de son ami pour le mariage, haussa doucement les épaules.

--A propos d'Ossipoff, dit-il seulement, comment ferons-nous pour le prévenir?

--Il l'est déjà, répondit Fricoulet d'un ton bourru.

Le comte demeura bouche bée.

--Ossipoff est prévenu!... fit-il, mais par qui?

--Par moi, riposta l'autre laconiquement.

Puis tirant sa montre:

--Deux heures, murmura-t-il, il faut que j'aille à l'usine Cail examiner mon moteur... As-tu quelque chose encore à me demander?

--Je désirerais te poser une question.

--Parle.

--Vers quelle époque ton oiseau s'envolera-t-il?

Sans hésiter, Fricoulet répondit:

--Mon aéroplane sera prêt le 20 juillet... jusqu'à la fin du mois je ferai des expériences; j'ai compté trois jours pour l'aménager complètement et garnir les soutes de vivres et de provisions de toutes sortes; cela nous mènera au 3 août... le 4 août au soir nous partirons.

--Dans six semaines! s'écria Gontran.

--Oui, dans six semaines et vers le 8 août, au matin, nous planerons au-dessus d'Ekatherinbourg.

--A moins qu'en route nous ne nous soyons cassé la tête, observa M. de Flammermont.

--Fort juste, répliqua Fricoulet.

Et il ajouta en haussant les épaules:

--Bast! finir comme cela ou par un mariage!...

Décidément, Alcide Fricoulet n'aimait pas les femmes.

CHAPITRE V

L'ENLÈVEMENT D'OSSIPOFF

A cinq cents verstes environ de la _Kamennoï Poïas_ (la ceinture de pierre), ainsi que les Russes appellent la ligne des monts Oural, par 56° 51' de latitude Nord et 38° 18' de longitude Est, s'élève la ville d'Ekatherinbourg, centre de toutes les mines et forges de la couronne. C'est là qu'après deux mois d'un voyage épouvantable, le corps brisé par les fatigues et les souffrances, mais le moral résistant quand même, Mickhaïl Ossipoff était parvenu avec toute une colonne de forçats, composée pour la plupart de condamnés criminels.

Le lendemain même de son arrivée, le vieillard, séparé de ses compagnons et escorté de deux gendarmes,--en tunique bleue et coiffés d'un casque de cuivre,--fut conduit à la maison de police.

Là, en présence du _smotritel_ (inspecteur), on le mit nu jusqu'à la ceinture pour bien constater, signalement en main, son identité; puis on lui donna le numéro 7327 qui, désormais, devait remplacer pour lui tout état civil.

Ces différentes formalités remplies, l'inspecteur dit à son secrétaire:

--Vois donc si Ismaïl Krekow est là.

L'autre rentra quelques minutes après, suivi d'un grand diable d'homme tout vêtu de fourrures, avec un bonnet de peau d'ours enfoncé jusqu'aux yeux, le visage disparaissant presque tout entier sous une barbe épaisse et noire, dans laquelle les lèvres, fortement roulées, mettaient une teinte écarlate.

--Ismaïl Krekow, dit l'inspecteur, voici l'homme que tu attends.

Le nouveau venu s'approcha du vieux savant.

--C'est toi qui t'appelles Mickhaïl Ossipoff? demanda-t-il.

--C'est moi, répondit le savant assez surpris.

--Ah! poursuivit l'autre en tournant autour du prisonnier, l'examinant du haut en bas.

L'inspecteur, impatienté, frappa du pied.

--Allons! exclama-t-il, qu'attends-tu pour t'en aller, Ismaïl Krekow?

--Je veux vérifier si c'est bien là celui dont on m'a parlé, répondit l'autre gravement.