Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune

Chapter 7

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Un mois s'était écoulé pendant lequel Séléna avait passé par les plus épouvantables alternatives d'espoir insensé et de désespérances profondes.

Sans Gontran de Flammermont qui la visitait chaque jour et qui trouvait moyen de ranimer son courage, la pauvre jeune fille fût morte sans doute; mais l'attaché d'ambassade savait si habilement démontrer à mademoiselle Ossipoff--bien qu'il n'en pensât pas un mot lui-même--que les juges ne pouvaient pas être assez aveugles pour ne pas reconnaître l'erreur de la police, que les larmes de Séléna finissaient par se sécher et qu'en reconduisant Gontran jusqu'au seuil de la petite maison, elle avait le visage plus serein et le coeur moins gros.

Un soir, c'était, nous le répétons, un mois après l'arrestation du vieux savant, M. de Flammermont s'apprêtait à sortir du petit logement qu'il habitait non loin de l'ambassade, avenue Voïnnensky, lorsqu'une vive altercation s'élevant dans l'antichambre, il ouvrit la porte de son cabinet, en demandant:

--Qu'y a-t-il donc, Jean?

Jean était le domestique, amené de Paris, qui servait le comte.

--Il y a, monsieur le comte, que voici une espèce de cosaque qui veut forcer la consigne et parler à monsieur le comte.

L'espèce de cosaque n'était autre que Wassili.

Gontran reconnut aussitôt le moujick de Mlle Ossipoff et courant à lui.

--Séléna? demanda-t-il, la gorge serrée par l'angoisse.

--Mademoiselle va bien, répondit Wassili... mais c'est mon pauvre maître...

Et le domestique fondit en larmes.

Saisi d'un pressentiment, Gontran demanda:

--As-tu donc des nouvelles?

--Condamné! monsieur le comte, balbutia Wassili au milieu de ses sanglots, ils l'ont condamné!

Le jeune homme chancela; bien qu'il s'attendît à ce dénouement, la nouvelle le frappa douloureusement.

Une question lui brûlait les lèvres et cependant il gardait le silence, redoutant la réponse.

A quoi était condamné Ossipoff? à la potence ou à la déportation?

Certes à envisager froidement les choses, la première est préférable à la seconde; qu'est-ce que la mort, comme supplice, comparée à la vie sans la liberté?

Mais Séléna? quel coup terrible pour la jeune fille s'il lui fallait renoncer à l'espoir--quelque insensé qu'il fût--de jamais serrer entre ses bras son père adoré!

Elle était capable de mourir sur le coup.

Et à cette pensée, le pauvre Gontran sentit les battements de son coeur se ralentir, comme si la vie allait l'abandonner.

--Les misérables! gronda Wassili tout pleurant... le pauvre batiouschka! il en mourra certainement.

Ces quelques mots soulagèrent le jeune comte.

Le sort qui frappait Ossipoff et qui inspirait à Wassili de si mortelles appréhensions n'était donc pas la potence; il respira largement et demanda:

--Où l'envoie-t-on?

Le moujick leva les bras au plafond.

--Ça, dit-il, on ne le sait jamais... c'est le secret de la police.

Gontran prit son chapeau, s'enveloppa dans sa pelisse.

--Mlle Ossipoff connaît-elle la condamnation de son père? demanda-t-il en descendant l'escalier.

--Je ne pense pas, répondit Wassili... c'est en rôdant autour du tribunal que j'ai appris la chose d'un gardawoï... alors, je suis accouru tout de suite ici pour vous prévenir, afin que vous annonciez vous-même la chose à la pauvre mademoiselle.

--Tu as bien fait, Wassili, répéta le jeune homme... rentre à la maison, ne parle de rien à ta maîtresse... moi, je cours aux informations.

Et montant dans son droschki, il commanda à l'iemstchick de le conduire chez le grand maître de la police.

Comme il sautait à terre, un individu qui descendait précipitamment le perron, le heurta de si rude façon que le jeune comte s'écria d'une voix furieuse:

--Que le diable emporte l'étourdi!

L'autre s'arrêta court et soulevant poliment le chapeau de voyage dont il était coiffé, répliqua:

--Mille excuses, monsieur, je ne suis qu'un maladroit.

Et il ajouta avec enjouement:

--Vous me permettrez cependant de bénir mon étourderie, car, grâce à elle, j'aurai entendu au moins une fois encore les accents mélodieux de ma langue natale.

Et, s'inclinant de nouveau, il allait s'éloigner lorsque Gontran, lui posant la main sur le bras, l'attira vers la voiture, de manière à ce que la lueur de la lanterne l'éclairât en plein.

Le jeune comte vit alors une face toute ronde, qu'éclairaient deux petits yeux noirs très vifs, percés en vrille; au-dessous du nez camus s'ouvrait une bouche en coup de sabre ourlée de fortes lèvres très colorées; de ci de là des poils noirs et frisés, irrégulièrement plantés, formant ce qu'on appelle vulgairement «une barbe de jardinier».

Certes cet homme n'était pas beau; bien plus, il était laid, mais d'une laideur toute sympathique; en outre, sur le front large et élevé, surmonté d'une toison de cheveux drus et crépus, se lisait une intelligence rare.

Quant au reste du corps, bien qu'enfoui dans un épais manteau de fourrure, on le devinait néanmoins maigre et gauche: la longueur des bras faisait préjuger de la longueur des jambes; les mains ressemblaient à des battoirs et les pieds eussent facilement soutenu la comparaison avec des bateaux de petite taille.

--Mon Dieu! monsieur, dit Gontran avec hésitation, n'êtes-vous pas monsieur Alcide Fricoulet?

L'autre poussa une exclamation de surprise.

--Comment savez-vous mon nom? balbutia-t-il.

Sans répondre, le comte de Flammermont se jeta à son cou en s'écriant:

--Alcide! Alcide! ne me reconnais-tu pas?

Un peu inquiet de cette subite manifestation d'amitié, l'étranger se dégagea de l'étreinte du comte, en murmurant:

--Sans doute, y a-t-il méprise, monsieur... car j'avoue...

--Ne te rappelles-tu plus Gontran... Gontran de Flammermont?

En signe de joie, l'autre lança en l'air son chapeau qui s'en alla rouler dans la neige, en même temps qu'il se précipitait sur le jeune comte et qu'il le serrait dans ses bras en s'écriant:

--Gontran!... Gontran!... en voilà une rencontre.

Puis après un moment:

--Mais que fais-tu à Pétersbourg?

Le jeune comte eut un haut-le-corps.

--Ne t'ai-je pas écrit plusieurs fois?... N'as-tu pas reçu mes lettres?... Ne sais-tu pas que je suis à l'ambassade française?

Alcide Fricoulet se frappa le front.

--Eh! c'est parbleu vrai... mais au milieu de toutes mes occupations, je l'avais oublié totalement.

--Et toi, fit M. de Flammermont, comment se fait-il que je te rencontre sur les bords de la Neva, à cinq cents lieues du boulevard Montparnasse?

--Je ne suis ici qu'en passant... car je pars demain pour le district de Nertchinsk où je vais, comme ingénieur, surveiller l'exploitation d'une mine... Si tu n'as rien de mieux à faire, passons la soirée ensemble...

Le jeune comte ne répondit pas sur-le-champ; il baissait la tête, réfléchissant; puis tout à coup:

--Tiens, monte dans mon droschki et attends-moi sans t'impatienter... il me faut absolument parler au maître de la police pour une affaire dont je t'entretiendrai.

Et pendant qu'Alcide Fricoulet s'installait sous les chaudes fourrures, Gontran, gravissant lestement les marches du perron, disparaissait à l'intérieur du sombre monument.

Quand, au bout d'une heure, il prit place, dans le droschki, à côté de son ami, celui-ci fut frappé de l'altération de ses traits.

--Qu'as-tu donc? demanda Fricoulet avec sollicitude.

--J'ai... qu'un grand malheur m'atteint.

--Un grand malheur! répéta l'autre avec une interrogation dans la voix.

Alors, pour répondre à cet impérieux besoin qu'a l'homme de faire participer son semblable à ses peines comme à ses joies, M. de Flammermont raconta brièvement à son compagnon l'aventure à laquelle il était mêlé.

Aux premiers mots qu'il lui en dit, Fricoulet s'écria:

--Mais je connais cette histoire-là... elle a fait beaucoup de bruit à Paris... Songe donc qu'Ossipoff est fort estimé là-bas dans le monde savant que son arrestation a fort ému.

Gontran raconta comment, tout doucement et sans qu'il s'en aperçût lui-même, l'amour avait germé dans son coeur et comment un beau jour il s'était aperçu que cet amour avait poussé de trop solides racines pour qu'il pût songer à le déraciner.

Durant que le jeune comte parlait, Fricoulet s'agitait sur les coussins de la voiture, fronçant les sourcils, claquant de la langue, donnant enfin tous les signes du mécontentement le plus grave.

--Ah! parbleu! s'écria-t-il enfin, ne pouvant plus se contenir, si tu mets une femme dans ta vie... cela ne m'étonne pas que tous les malheurs te tombent dessus.

Sans prendre garde à cette boutade Gontran conclut en disant:

--Bref, je me suis décidé à demander la main de Séléna.

L'étrangeté de ce nom fit oublier à Fricoulet sa mauvaise humeur.

--Séléna!... s'écria-t-il, celle que tu aimes s'appelle Séléna!... Ah! il n'y a qu'un savant--et encore un savant russe--pour donner à sa fille le nom de la lune.

--Le nom de la lune! répéta le comte, pourquoi le nom de la lune?

Fricoulet était ébahi.

--Comment! exclama-t-il, tu es amoureux... ta fiancée porte un nom bizarre et que n'enregistre aucun calendrier et tu ne t'inquiètes pas de connaître l'étymologie de ce nom.

Puis se croisant les bras, dans un geste d'indignation comique:

--Mais, monsieur le comte, savez-vous bien que les racines de votre amour me paraissent avoir poussé au détriment des racines grecques?... Que faites-vous donc dans la diplomatie que vous négligiez ainsi les langues mères... Si tu avais Burnouf un peu plus présent à la mémoire, tu saurais que Séléna vient du grec [grec: Selênê], qui veut dire: lune.

Puis, avec un sourire quelque peu railleur:

--Gageons que ta fiancée est blonde... blonde et pâle, comme Phoebé pendant une belle nuit de printemps...

Il se tut un moment et reprit en ricanant:

--Au surplus, peu importe sa couleur; la femme brune, blonde ou rousse n'en est pas moins le mauvais génie de l'homme.

Le comte haussa les épaules en murmurant:

--Tu n'as pas changé... je te retrouve avec cette même horreur de la femme...

--Horreur que je compte bien conserver jusqu'à la mort! s'écria Fricoulet.

--A moins qu'avant tu ne rencontres, toi aussi...

Fricoulet saisit son ami par le bras.

--Tais-toi, dit-il, tais-toi... rien qu'une supposition semblable me met hors de moi... pour un peu je sauterais hors de la voiture.

Puis, se calmant:

--Et la fin de ton histoire?

--Oh! je n'ai plus grand chose à te conter, poursuivit Gontran, le malheureux Ossipoff, victime d'une machination odieuse, a été arrêté comme accusé de nihilisme et de complot contre la vie du Tzar, et malgré tous mes efforts et ceux de mes amis, il vient d'être aujourd'hui même condamné à la déportation.

--Diable! murmura Fricoulet, la déportation en Sibérie, c'est la mort.

Et il ajouta _in petto_:

--Un beau-père de moins... c'est un nuage noir de moins aussi à l'horizon conjugal.

Comme M. de Flammermont hochait la tête, il dit tout haut:

--Le hasard qui m'a fait te rencontrer si inespérément est capable d'envoyer Ossipoff aux mines que je vais diriger.

--On vient de m'apprendre à l'instant que dès demain Ossipoff quitte Pétersbourg pour rejoindre à Moscou un convoi de condamnés dirigés sur Ekatherinbourg.

--Ah! oui, je sais, murmura l'ingénieur, il y a là des mines de platine fort importantes.

Le droschki s'était arrêté devant la petite maison d'Ossipoff, et Wassili, qui guettait sans doute l'arrivée du jeune comte, ouvrit la porte et s'avança à sa rencontre.

A la vue de Fricoulet, le moujick souleva son bonnet en peau d'agneau et se tint à l'écart.

--C'est ici que tu demeures? demanda l'ingénieur.

--Non, c'est l'habitation de Mlle Ossipoff.

Fricoulet fit un mouvement pour se débarrasser des fourrures qui le couvraient, mais M. de Flammermont lui dit à voix basse, d'un ton de prière:

--Fais-moi le plaisir de m'attendre encore; peut-être aurai-je besoin de tes conseils... en tous cas, nous ne pouvons nous séparer aussi brusquement.

Et sans attendre la réponse de son ami, il suivit Wassili.

Au bruit de la porte qui s'ouvrait, Séléna se leva vivement et vint au-devant de Gontran, les mains tendues, le visage pâli, les paupières rouges encore de larmes versées dans la journée.

Depuis le malheur qui l'avait frappée, la jeune fille avait pris des vêtements de deuil, et tout ce noir qui l'enveloppait des pieds à la tête faisait paraître plus transparente et plus diaphane sa peau mate et ivoirine, tandis que ses longues nattes blondes serpentaient plus lourdes et plus dorées jusqu'à sa taille.

Ses premiers mots furent pour poser, comme tous les jours, la question par laquelle débutait invariablement leur entrevue:

--Quoi de nouveau aujourd'hui?

Et elle plongeait ses regards dans ceux du jeune comte pour y deviner la vérité, de peur que, par affection pour elle, il ne cherchât à la lui déguiser.

Contrairement à son habitude, Gontran ne répondit pas et, sans quitter les mains de la jeune fille, il l'amena près d'un sopha sur lequel d'une douce pression il la fit asseoir; lui-même prit place à côté d'elle.

Émue de ce silence, Séléna s'écria:

--Il y a quelque chose.

Muettement, n'ayant point le courage de lui briser le coeur en lui annonçant la fatale nouvelle, Gontran fit un signe affirmatif.

--Oh! mon Dieu! gémit-elle.

Et douloureusement elle inclina la tête, les paupières closes, les lèvres convulsivement serrées, comme un oiseau frappé mortellement et qui va s'abattre sans vie sur le sol.

--Séléna, murmura le jeune homme effrayé.

Mais Mlle Ossipoff était une vaillante nature que le sort impitoyable pouvait plier mais non pas briser.

Elle releva la tête, et balbutia en regardant Gontran bien en face:

--Ils l'ont condamné, n'est-ce pas?

--Oui, fit Gontran à voix basse.

--Les misérables! s'écria-t-elle.

Puis elle reprit:

--Mais le Tzar est juste... il est clément... il fera grâce... Vous m'accompagnerez, n'est-ce pas Gontran?... vous me l'avez promis... J'irai me jeter aux pieds du Tzar et je le supplierai de me rendre mon père...

Comme le comte se taisait, elle comprit qu'elle s'illusionnait et qu'il lui fallait abandonner tout espoir.

Alors, une épouvante la saisit; la vision sinistre du gibet se dressa devant elle.

Elle poussa un cri d'horreur et, se voilant la face de ses mains, elle murmura:

--La mort! mon Dieu! la mort!...

--Non, se hâta de répondre Gontran, la déportation.

Elle tressaillit, lui saisit la main, et d'une voix étranglée:

--Alors pourquoi renoncer à tenter de nouvelles démarches?

Il hésita un moment, puis ne pouvant faire autrement que de répondre, maintenant qu'il était acculé à la vérité:

--Parce que, lorsque l'aube se lèvera demain, dit-il, M. Ossipoff sera déjà en route pour Moscou.

Séléna poussa un cri, se dressa toute droite et répéta:

--Pour Moscou!

--Oui, on l'envoie à Ekatherinbourg.

La jeune fille eut un geste désespéré.

--Lui, lui! condamné aux mines, comme un voleur, comme un assassin!... ah! les misérables!... les bandits!...

Elle se tut, les traits contractés par la douleur, les yeux brillants d'une lueur indignée.

Puis soudain elle releva la tête et agitant son poing fermé:

--Mais nous le sauverons, monsieur de Flammermont, dit-elle, nous leur arracherons cet innocent.

--Que faire? murmura pensivement le jeune homme... quel moyen imaginer?... à quel subterfuge avoir recours?

Séléna frappa du pied et s'écria avec une certaine amertume dans la voix:

--Je croyais qu'un grand homme de votre pays avait déclaré que le mot _impossible_ n'était pas français!... reculeriez-vous?

--Non pas... mais je suis effrayé des difficultés sans nombre qui se dressent dès à présent entre notre but et nous... Sauver votre père sur le territoire russe, avant qu'il n'ait pénétré dans le désert sibérien, il n'y faut penser... les mesures sont prises contre toute tentative d'évasion et tout ce que nous ferions ne servirait qu'à aggraver la situation.

Séléna inclina la tête, reconnaissant ainsi la sagesse de ce que venait de dire M. de Flammermont.

Tout à coup, celui-ci se leva et se dirigeant vers la porte du cabinet:

--Le hasard m'a fait rencontrer aujourd'hui un de mes bons camarades d'enfance, un jeune savant français qui connaissait de réputation M. Ossipoff et qui s'intéresse vivement à son malheureux sort... Voulez-vous me permettre de vous le présenter?

Comme Séléna gardait le silence:

--C'est un garçon de grande valeur, poursuivit le comte, très ingénieux et de bon conseil... Si je l'ai amené jusqu'ici, c'est parce que j'estimais qu'il pourrait nous être utile.

--Faites-le donc entrer, répondit Mlle Ossipoff... Il est le bienvenu à l'avance, toute ma reconnaissance lui est déjà acquise.

Quelques instants après, Gontran rentrait dans le salon suivi du jeune ingénieur.

--Chère demoiselle, dit-il en s'adressant à Séléna, permettez-moi de vous présenter un de mes bons amis, un savant français, M. Alcide Fricoulet, ingénieur de son état et... inventeur fécond.

Séléna indiqua un siège au nouveau venu, puis s'assit, et souriant tristement:

--Vous êtes ici doublement le bienvenu, monsieur, fit-elle gracieusement... votre titre d'ami de M. de Flammermont vous ouvre les portes de cette maison non moins grandes que ne vous les eût ouvertes votre titre de savant.

Devant cette phrase aimable, Alcide Fricoulet s'inclina.

--Mademoiselle, répondit-il, mon ami Gontran, qui m'avait déjà fait tout à l'heure part du grand malheur qui vous frappe, m'est venu chercher pour me demander conseil... Hélas! je n'ai point la prétention de vous apporter de grandes lumières... mais si faibles que soient les miennes, elles vous sont tout acquises.

Puis, se tournant vers le jeune comte:

--Donc, dit-il, délibérons.

Et s'adressant à Séléna:

--Possédez-vous ici des cartes de Russie?

La jeune fille frappa sur un timbre et Wassili apporta une carte gigantesque qui fut déployée sur la table de travail d'Ossipoff.

Pendant plusieurs minutes, Fricoulet demeura penché sur la toile, examinant attentivement la carte de Sibérie, mesurant minutieusement la distance qui séparait les mines d'Ekatherinbourg de Pétersbourg, vérifiant la hauteur des monts ouraliens, et au fur et à mesure qu'il avançait dans son étude et qu'il se rendait compte davantage des difficultés à vaincre, pour traverser les montagnes et les steppes de la Russie orientale, ses sourcils se fronçaient et ses lèvres s'allongeaient dans une moue significative.

--Satané pays! grommela-t-il.

Puis, relevant la tête:

--A moins de circonstances exceptionnelles, dit-il d'une voix ferme, je crois qu'il est impossible de s'échapper de Sibérie.

--Vous aussi, monsieur, s'écria Séléna, vous désespérez.

L'ingénieur étendit la main et répliqua:

--J'ai dit «à moins de circonstances exceptionnelles», mademoiselle... donc je continue: les défilés sont gardés, dit-on, par des postes vigilants. Il faudrait suivre les montagnes jusqu'à Orenbourg, à travers des plaines sans végétation, continuellement battues par les tribus kirghises qui font la chasse aux prisonniers évadés.

Et secouant énergiquement la tête, il déclara:

--Un homme seul, ne comptant que sur lui-même, ne peut s'enfuir des mines; il serait infailliblement repris, qu'il aille à pied, qu'il soit monté sur un cheval vigoureux, ou même qu'il suive en bateau le cours des fleuves du pays.

--Mais alors, fit Gontran dont la mine s'allongeait à mesure que son ami parlait, si tu déclares impraticables tous les moyens de fuite... si l'on ne peut se sauver ni par terre, ni par eau, il ne nous reste plus rien...

--Et l'air, s'écria Fricoulet... estimes-tu par hasard la voie aérienne inférieure aux autres?

--Un ballon! exclama le jeune comte d'un air moitié incrédule, moitié enthousiaste.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Un ballon! répéta-t-il un peu dédaigneusement. Eh! bon Dieu! qu'en pourrais-tu faire? quand tu voudrais aller en Sibérie, il t'emmènerait en Norvège... tu sais bien que ce sont des machines indirigeables.

Gontran baissa la tête.

--Alors? murmura-t-il.

Alcide Fricoulet, demeurait immobile, les sourcils contractés comme sous l'empire d'une violente tension d'esprit, les paupières demi-baissées, laissant filtrer un regard vague et indécis.

Tout à coup il se redressa et s'adressant à M. de Flammermont:

--Je le répète, dit-il d'une voix vibrante, l'air est la seule voie qu'il nous soit permis de prendre pour tenter de sauver M. Ossipoff.

--L'air!... l'air!... objecta Gontran... c'est fort joli... mais il faut un moyen de s'en servir.

--Ce moyen, je crois l'avoir trouvé.

Séléna bondit de son siège et saisissant les mains du jeune savant:

--Oh! monsieur, ne vous trompez-vous pas? Ne me leurrez pas d'un vain espoir! Si vous vous engagez à sauver mon père, il faudra le sauver.

--Mademoiselle, répliqua gravement Fricoulet, je m'engage à tenter l'impossible, c'est tout ce qu'un honnête homme peut faire.

Puis se tournant vers le jeune comte:

--Es-tu prêt à tous les sacrifices? demanda-t-il.

--Même à celui de ma vie, répondit Gontran d'une voix vibrante.

Malgré la gravité de la situation un sourire imperceptible crispa les lèvres de Fricoulet.

--Je ne t'en demande pas tant, dit-il.

--Que faut-il, alors?

--D'abord être libre de tes actions et, pour cela, donner ta démission.

--Dès ce soir je verrai mon ambassadeur, répondit sans hésiter le jeune diplomate, et en attendant que ma démission soit acceptée par le ministre des affaires étrangères, j'obtiendrai un congé immédiat.

Séléna leva vers Gontran ses yeux mouillés de larmes.

--Oh! Gontran! murmura-t-elle d'une voix pleine de reconnaissance.

Il lui prit les mains, les serra doucement et répliqua:

--Qu'est-ce que ce petit sacrifice si, grâce à lui, je puis sécher vos pleurs et ramener le sourire sur vos lèvres.

Fricoulet haussa légèrement les épaules.

--Ces amoureux, pensa-t-il, tous les mêmes; pas un seul n'a assez d'imagination pour trouver d'autres phrases que celles dites et redites depuis la création d'Adam et d'Ève.

--Que marmottes-tu donc entre tes dents? demanda le comte en se retournant.

--Je dis que ta démission ne me suffit pas, qu'il me faudrait encore une cinquantaine de mille francs.

--Dès ce soir encore, j'écrirai à mon notaire de m'envoyer des fonds.

Puis, à l'oreille de son ami, il ajouta tout bas:

--Tu as bien fait de n'être pas trop exigeant, car c'est à peu près tout ce qui me reste de ma fortune.

--Gontran, s'écria Séléna, je ne veux pas...

--Il s'agit de votre père, mademoiselle Ossipoff, répondit Fricoulet.

La jeune fille rougit et murmura:

--Je ne puis cependant laisser M. de Flammermont se ruiner.

--Ah! s'écria le jeune homme avec chaleur, que n'ai-je des millions pour vous en faire le sacrifice!

--En ce cas, dit froidement Fricoulet, Mickhaïl Ossipoff sera sauvé. Dès demain nous prenons le train pour Paris et là-bas, nous préparons tout pour l'évasion du prisonnier.

Gontran désigna Séléna.

--Je ne puis la laisser seule ici, dit-il.

Fricoulet fronça les sourcils.

--Oh! les femmes! grommela-t-il.

Puis, après un moment:

--Eh bien! reste à Pétersbourg jusqu'au moment où tout sera prêt et où je te dirai de venir me rejoindre.

--Mais explique-toi... que comptes-tu faire?... mets-nous au courant de tes projets.

--Mes projets sont fort simples: J'ai dit tout à l'heure que la voie de l'air était la seule praticable pour enlever Mickhaïl Ossipoff et c'est la vérité... mais comme les ballons sont indirigeables, il s'agit de construire un appareil à grande vitesse permettant de naviguer à volonté dans l'atmosphère.

--Mais tu t'es moqué de moi tout à l'heure lorsque j'ai prononcé le mot de ballon.

--Effectivement... pour pouvoir être maître de mon moyen de locomotion il faut qu'il soit plus lourd que l'air.

Gontran ouvrit de grands yeux étonnés, ses principes scientifiques plus qu'insuffisants se trouvaient bouleversés par cette déclaration.

--Tu ne parais pas bien convaincu? fit Fricoulet, un peu railleur.

Le jeune comte eut un sourire à l'adresse de Séléna et répliqua: