Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune

Chapter 3

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--Et après Jupiter, continua Ossipoff sur le même ton, nous trouvons Saturne, le gigantesque Saturne, éloigné de trois cent cinquante-cinq millions de lieues de l'astre central et qui tourne sur lui-même au milieu de ses sept anneaux, presque aussi rapidement que Jupiter.

Le savant s'arrêta fixant sur le comte de Flammermont un regard qui fit pressentir à Séléna une question embarrassante pour le jeune homme; aussi prit-elle la parole.

--N'est-ce pas cette planète-là dont le calendrier compte, m'avez-vous dit, mon père, dix mille de nos jours, soit vingt-neuf ans et trois mois?

--En effet, mais...

--Saturne mesure plus de cent mille lieues de tour, continua la jeune fille, et entraîne dans son mouvement autour du soleil ses anneaux cosmiques et huit satellites...

Elle s'arrêta, et, saisissant à deux mains la tête du vieux savant la renversa en arrière pour l'embrasser sur le front.

--Hein! dit-elle, monsieur mon père, suis-je une élève hors ligne et fais-je honneur à mon professeur?

Mickhaïl Ossipoff était radieux; il enveloppa sa fille d'un regard attendri et s'écria, en s'adressant à Gontran:

--Et vous croyez que je pourrais donner cette enfant-là au premier venu, à un de ces êtres oisifs et terre à terre, indifférents aux merveilles célestes qui nous environnent!... mais ce serait un crime, mon cher monsieur, et je préférerais cent fois voir Séléna rester fille que d'avoir un gendre de l'instruction duquel je ne me serais pas assuré auparavant.

Le comte de Flammermont frémit jusqu'aux moelles en entendant ces paroles dont l'énergie prouvait la sincérité.

--Et puis, ajouta le vieillard d'un ton mystérieux, j'ai en tête, depuis bien des années, un grand projet pour l'exécution duquel je compte sur le concours de mon gendre--car un gendre, c'est presque un fils et en lui je pourrai avoir confiance... tandis qu'un étranger me tromperait... me volerait, et je courrais risque d'avoir épuisé ma vie dans les veilles et les études pour qu'un misérable vienne me dépouiller non pas de l'honneur du succès, mais de l'honneur de la tentative seule.

Il y avait dans ces derniers mots tant d'amertume, que Gontran, ému malgré lui, se leva et vint serrer la main du vieux savant.

--Monsieur Ossipoff, dit-il, soyez persuadé que vous aurez en moi, sinon un collaborateur bien utile, tout au moins un fils plein de respect et de dévouement.

--Merci, mon ami, mon enfant, balbutia le vieillard en faisant des efforts pour garder une larme qui roulait au bord de sa paupière... je retiens votre proposition, je retiens votre demande... mais, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, je me réserve de causer de cela plus tard avec vous... pour l'instant...

Séléna, elle, avait continué à crayonner sur le tableau noir et, rapidement, en quelques coups de craie, elle avait complété la carte sidérale.

Aussi, Gontran désireux d'étaler aux yeux de son futur beau-père l'érudition instantanée qu'il devait au subterfuge de la jeune fille, s'écria:

--Et quand on pense que derrière ces mondes géants dont le rapprochement relatif nous permet d'apprécier les dimensions, il en est d'autres, et puis d'autres, et d'autres encore!...

Il jeta un coup d'oeil rapide sur le tableau et ajouta:

--Ainsi, l'on ne saura jamais ce que sont véritablement les dernières planètes du système solaire, Uranus et Neptune, que plus d'un milliard de lieues éloignent du soleil... à une semblable distance du flambeau de l'univers, ces mondes doivent être inertes et glacés...

--Permettez, permettez, s'écria Mickhaïl Ossipoff, qu'est-ce que ce milliard de lieues où l'on rencontre l'orbite de la planète Neptune, en le comparant au désert sidéral dans lequel le système solaire se meut tout d'une pièce, emporté par l'étoile centrale?

--Le désert sidéral, répéta machinalement le comte de Flammermont.

Croyant deviner une question dans le ton dont avaient été prononcés ces trois mots, le vieux savant reprit:

--Représentez par un _mètre_ la distance de trente-sept millions de lieues qui sépare notre terre du Soleil, la dernière planète, ce Neptune dont nous parlions, qui voyage à un milliard de lieues d'Apollon, sera à trente mètres; or, pour arriver à la zone du premier soleil, de l'étoile la plus proche de nous, il faudrait répéter 7,400 fois ce chemin, ce qui représente, à l'échelle de un mètre pour 37 millions de lieues, 222 kilomètres, c'est-à-dire la distance de Pétersbourg à Moscou... Tel est le désert sidéral, et notez que ces 222 kilomètres forment en réalité plusieurs trillions de lieues, c'est-à-dire un chiffre tellement colossal qu'il ne dit plus rien à la pensée...

Gontran, immobilisé par la stupéfaction en laquelle le jetaient ces chiffres, fixait sur le vieillard des yeux tout ronds.

Ossipoff poursuivit:

--Vous savez que la lumière franchit 77,000 lieues ou 304,000 kilomètres en une seconde; eh bien, elle met trois ans et demi à venir de l'étoile la plus rapprochée de nous; quant au son, il ne parcourt que 330 mètres à la seconde; en sorte que,--si cette même étoile éclatait--le bruit de l'explosion ne nous parviendrait qu'au bout de trois millions d'années.

--Mais alors, fit le comte tout abasourdi, un train ne faisant que 60 kilomètres à l'heure, il lui faudrait...

--... Rouler sans interruption pendant 60 millions d'années, avant d'arriver au terme de son voyage, c'est-à-dire à cette étoile.

--En ce cas, dit ingénument Gontran, ces astres dont nous apercevons le scintillement dans l'immensité des cieux, ces astres peuvent être éteints depuis longtemps et cependant continuer à nous éclairer, puisque leur lumière met des siècles à nous parvenir.

--Assurément...

En prononçant ce mot, Mickhaïl Ossipoff, dont les yeux s'étaient machinalement dirigés vers l'horloge, se leva en murmurant:

--Déjà neuf heures! Il est temps de partir.

Puis, se tournant vers Gontran:

--Mon ami, dit-il, présentez vos respects à ma fille qui va se retirer chez elle.

--Oh! père, murmura la jeune fille d'un ton suppliant... ne sortez pas ce soir.

--Le devoir m'appelle, mon enfant, répondit le vieillard.

--Pour ce soir seulement, et en faveur de monsieur, faites une exception et demeurez ici...

--Monsieur m'accompagne, répondit Ossipoff... aussi bien, je ne veux pas retarder l'entretien que nous devons avoir ensemble... et là où je vais, nous serons à merveille pour causer.

Séléna fixait sur son père un regard curieux que surprit le comte de Flammermont.

--Mais, sans indiscrétion, monsieur Ossipoff, demanda-t-il, pourrais-je savoir où vous m'emmenez?

--Je vous le dirai tout à l'heure quand nous serons seuls...

--Oh! mon père, vous défiez-vous donc de moi? s'écria Séléna d'un ton de reproche.

--Nullement, mon enfant... mais au point où j'en suis arrivé, la prudence la plus grande m'est imposée.

Et il ajouta, avec un gros soupir, en s'adressant à Gontran:

--L'astronomie élève les esprits, mais hélas! elle n'empêche point certains coeurs de ramper à terre; aussi... mais je vous expliquerai cela plus tard... Venez.

Le diplomate était de plus en plus intrigué des réticences du vieillard, sans compter qu'il redoutait d'avoir avec lui, en tête-à-tête, une conversation scientifique, qui n'eût pas tardé à éclairer Ossipoff sur la nullité de son futur gendre en matière astronomique.

Mais il n'y avait pas à reculer.

Déjà le vieux savant, enveloppé dans une épaisse pelisse et la tête couverte d'un bonnet de fourrure enfoncé jusqu'aux oreilles, l'attendait sur le seuil de la porte claquant de la langue avec impatience pour lui indiquer qu'il eût à presser ses adieux.

Gontran prit entre ses mains la main mignonne que lui tendait Séléna, et, s'inclinant comme les gentilshommes du XVIIIe siècle, y déposa un baiser qui illumina d'une rougeur subite les joues de la jeune fille, tout émue de cette caresse qui lui montait jusqu'au coeur.

Elle ne chercha point à retirer sa main et murmura tout bas, avec un léger sourire:

--Soyez prudent, monsieur de Flammermont; songez que votre bonheur dépend des réponses satisfaisantes que vous ferez à mon père.

--Comme au baccalauréat, pensa Gontran.

Et il répondit:

--Hélas! j'ai bien peur de faire fausse route, maintenant que je n'ai plus mon étoile pour guider mes pas.

CHAPITRE II

DANS LEQUEL GONTRAN CONÇOIT DES DOUTES SÉRIEUX SUR LA SOLIDITÉ CÉRÉBRALE DE SON FUTUR BEAU-PÈRE

La porte du vestibule était toute grande ouverte et, sur le seuil de la maison, Wassili était campé dans une attitude menaçante, montrant le poing à plusieurs individus rassemblés dans la «kaïa» et qu'il invectivait de la plus véhémente façon.

Les mots de «chien» de «voleur» de «bandit» revenaient à chaque instant dans le langage imagé du domestique: ce à quoi la foule répondait par des hurlements sauvages, accompagnés de boules de neige fortement pelotées et dont l'une avait déjà meurtri le nez de l'infortuné Wassili. A la vue de Mickhaïl Ossipoff, les insultes redoublèrent de vigueur et d'intensité; en même temps une décharge générale vint cribler le vieux savant et son compagnon.

Ossipoff rentra précipitamment dans la maison; mais Gontran, dont la patience était la moindre des qualités, courut jusqu'à son droschki qui stationnait devant la porte, et saisissant le fouet de l'iemstchick (cocher), il en fit siffler la longue lanière, qui s'abattit sur la foule à plusieurs reprises, cinglant indifféremment mollets, épaules ou visages.

En deux minutes la rue fut abandonnée.

--Qu'avaient donc ces brutes? demanda le comte à Wassili qui, oubliant la douleur cuisante de son nez écrasé, riait à se tordre en entendant les hurlements de ceux qu'avait atteints la lanière vengeresse.

--Ces brutes n'accusaient-ils pas le batiouschka d'être un faux-monnayeur!... un voleur!... il y en avait même un qui le traitait de nihiliste!

Et levant les bras au ciel dans un geste plein d'indignation, Wassili ajouta:

--Le batiouschka nihiliste!... alors moi, vous comprenez, je n'ai pas voulu entendre cela... et je les ai traités comme ils le méritent... et voilà.

--Mais pourquoi ces gens prétendaient-ils des choses semblables? demanda le jeune homme.

Le domestique regarda autour de lui pour s'assurer que M. Ossipoff ne l'écoutait pas et répondit à voix basse:

--Il faut vous dire que le batiouschka ne doit pas être un voisin agréable... car je ne sais pas ce qu'il manigance là-dessous,--et Wassili frappait de sa botte les dalles du vestibule,--mais à chaque instant ce sont des détonations... à croire que tout le quartier va sauter.

Gontran ouvrit de grands yeux.

--C'est au point, poursuivit Wassili, que ce soir, quelque temps avant que vous n'arriviez, la maison tout entière a tremblé... les vitres se sont brisées... tellement que tous les beaux instruments du batiouschka ont roulé par terre avec beaucoup de ses gros livres.

Puis, attirant le jeune homme vers le bord de la chaussée et se courbant pour mieux distinguer le sol, le domestique indiqua du doigt une longue fissure, très étroite, qui s'étendait sur presque toute la largeur de la rue, et il ajouta:

--Voilà encore de l'ouvrage au batiouschka... ça a été fait tout à l'heure aussi, et c'est ce qui a mis les voisins dans la fureur où vous les avez vus.

Gontran hocha la tête en murmurant:

--Voilà un singulier bonhomme.

Et il ajouta avec un petit rire railleur:

--Pourvu qu'il ne m'emmène pas nuitamment pour se livrer sur moi à des expériences de balistique... il est capable de m'envoyer dans la lune constater _de visu_ si ses théories sont les bonnes.

Comme il achevait _in petto_ cette réflexion, le vieux savant arriva tout courant.

--Vous m'excuserez de vous avoir fait attendre, dit-il, mais j'avais oublié certains papiers... maintenant nous pouvons partir.

Ce disant il monta dans la voiture et M. de Flammermont s'installa à côté de lui en demandant, non sans une certaine curiosité:

--Où allons-nous?

--Voulez-vous, je vous prie, dire à votre cocher de gagner le quartier Poulkowa... une fois là, je l'arrêterai quand il faudra.

--Que de mystère! pensa Gontran... après tout, ces drôles de tout à l'heure ont peut-être raison... qui sait si ce vieux fou ne m'emmène pas à une réunion secrète de nihilistes?

Néanmoins, il transmit les instructions du vieillard à l'iemstchick qui, rassemblant ses chevaux, les enveloppa de la flexible et longue lanière de son fouet, en ajoutant à ce stimulant un claquement de langue particulier.

Les bêtes partirent au grand trot et le droschki, glissant sans bruit sur la neige, fila dans la direction des hauts quartiers de Pétersbourg.

La neige avait cessé de tomber et le ciel, très pur et très découvert, étendait sur la ville silencieuse sa coupole d'un bleu sombre que piquaient les étoiles comme des clous d'or.

Les deux hommes, enfoncés sous leurs fourrures pour se préserver du froid beaucoup plus intense que pendant la soirée, se taisaient, absorbés chacun dans leurs réflexions, d'ordre bien différent.

Gontran, les yeux vagues, songeait à Séléna dont la grâce et la beauté l'avaient séduit tout entier, et la vision de la jeune fille amenait sur les lèvres du comte un petit sourire, reflet du grand bonheur dont son âme était remplie. Cependant, parfois ce sourire disparaissait et faisait place à une moue inquiète, lorsque les regards de M. de Flammermont venaient à tomber sur son compagnon et lorsqu'il songeait à ce tête-à-tête dans lequel allait peut-être sombrer son amour.

Et, mentalement, le jeune homme repassait dans sa mémoire tous les noms et tous les chiffres dont avait été assaisonné le thé si gracieusement offert par Séléna, se promettant d'utiliser ces notions astronomiques et d'en tirer le meilleur parti possible.

--Après tout, pensait-il, je ne suis pas plus bête qu'un autre et ce M. Ossipoff est si distrait...

Puis, après un moment:

--C'est égal, ajouta-t-il, toujours _in petto_, j'aimerais mieux aller à un congrès de nihilistes... ce serait peut-être plus dangereux pour moi, mais au moins mon amour ne courrait aucun risque.

De son côté, Ossipoff songeait; et, contrairement à ce que supposait Gontran, le vieux savant n'était pas «parti pour la lune».

Il était au contraire tout à la situation, comme le jeune homme eût pu s'en convaincre s'il avait aperçu les coups d'oeil rapides qu'à maintes reprises le vieillard lançait à la dérobée sur son compagnon.

Et il semblait que ses yeux eussent acquis dans leur fréquentation avec les lunettes et les télescopes un peu de la propriété des verres grossissants, et qu'ils possédassent une acuité particulière grâce à laquelle il pût sonder les profondeurs de l'âme humaine comme il sondait l'immensité des cieux.

Les sourcils légèrement froncés, la paupière demi-close et les lèvres un peu pincées, il se concentrait en lui-même, analysant en son cerveau, comme dans un alambic, ce que ses regards avaient saisi de particulier dans la physionomie et l'attitude du jeune homme, cherchant à deviner le tempérament en présence duquel il se trouvait.

Était-ce le père qui voulait pressentir la dose de bonheur que pouvait donner à sa fille l'homme qui aspirait à devenir son gendre? n'était-ce pas plutôt le savant désireux de savoir jusqu'à quel point il pouvait se confier à ce collaborateur naturel que l'amour lui procurait?

Pendant ce temps, le droschki, après avoir longé la rive droite de la Neva, avait traversé le fleuve vis-à-vis le palais de l'Amirauté, et, laissant à sa gauche le Garskowaïa et la Perspective Newski, s'était engagé dans la Woznecenskaïa, qu'il suivit dans toute sa longueur, entraîné par le trot rapide de ses chevaux, soulevant sous leurs sabots une poussière de neige qu'ensanglantait le reflet rouge des lanternes.

Ensuite, tournant à droite, la voiture se trouva tout à coup dans la banlieue de Pétersbourg et glissa sans bruit, pendant un quart d'heure, à travers les ruelles silencieuses et endormies du faubourg de Poulkowa.

Puis soudain l'iemstchick tira sur les guides, les chevaux s'arrêtèrent et lui-même, se penchant sur son siège, demanda:

--Où dois-je conduire maintenant, monsieur le comte?

Gontran toucha du doigt le bras de Mickhaïl Ossipoff.

--Le cocher désire savoir quel chemin il lui faut prendre.

Le savant, comme réveillé en sursaut, se redressa au milieu de ses fourrures, et, après avoir jeté autour de lui un regard rapide, reconnut le quartier et répondit:

--Nous allons descendre ici.

Et avant même que M. de Flammermont eût pu faire une objection, Ossipoff avait sauté sur la neige durcie et invitait du geste son compagnon à l'imiter.

Puis s'adressant au cocher:

--Tu resteras ici, commanda-t-il, et tu attendras jusqu'à ce que nous revenions.

Cela dit, il prit le bras de Gontran et, avec plus d'agilité qu'on n'en aurait pu attendre d'un homme de son âge, il l'entraîna par une ruelle étroite et sombre qu'éclairait seule la blancheur du tapis de neige étendu sous leurs pas.

--Pour sûr, murmurait à part lui le jeune homme, nous allons assister à quelque réunion secrète où va se discuter sans doute un moyen quelconque de mettre à mort l'empereur de toutes les Russies!... en vérité, me voilà bien!... et pour un attaché à l'ambassade de la République française... c'est là une occupation des mieux choisies.

Et cependant, la douce image de Séléna l'entraînait en avant malgré sa raison qui lui commandait de s'arrêter; pas un instant il ne songea à retourner en arrière ou même à poser une question à son guide; l'amour le rendait fataliste et il pensait, comme les orientaux, «que ce qui est écrit est écrit».

Tout à coup, les masures qui bordaient la droite de la ruelle disparurent pour faire place à une haute muraille que Mickhaïl Ossipoff et Gontran de Flammermont suivirent sur une longueur de cinquante mètres.

Puis, soudain, le vieux savant s'arrêta, fouilla sous son épaisse fourrure et sortit de sa poche une clef qu'il introduisit dans la serrure d'une petite porte percée dans la muraille et que Gontran n'avait point remarquée.

--Nous sommes arrivés? murmura le jeune homme.

--Presque, répondit Ossipoff en s'effaçant pour lui laisser franchir le seuil de la porte qui, sans bruit, avait tourné sur ses gonds.

A sa grande surprise, le jeune comte se trouva dans une vaste cour, entourée de trois côtés par une haute muraille semblable à celle qu'il venait de longer et formant ainsi un parallélogramme dont la quatrième face était occupée par un monument d'aspect imposant surmonté d'une coupole arrondie en dôme d'église.

--Qu'est-ce que cela peut bien être? se demandait Gontran en jetant tout autour de lui des regards curieux, pendant qu'Ossipoff refermait la porte avec soin.

--Si vous voulez me suivre, fit le vieux savant en traversant la cour, juste dans la direction des bâtiments qui se dressaient noirs et silencieux en face d'eux.

A l'aide d'une autre clef, Ossipoff ouvrit une nouvelle porte et poussa devant lui Gontran qu'une légère émotion étreignait à la gorge; les deux hommes se trouvèrent alors dans une obscurité profonde.

--Donnez-moi votre main, chuchota le vieillard à l'oreille de Gontran, et laissez-vous conduire sans crainte... surtout ayez soin de faire le moins de bruit possible.

Un silence imposant régnait dans ces lieux que le comte de Flammermont jugea fort élevés de plafond, se basant sur la sonorité des échos assourdis qu'éveillait sa marche et celle de son compagnon; une grande fraîcheur lui tombait sur les épaules et il pensa que leur course se poursuivait sous des voûtes de pierre.

Mais ce fut là tout ce qu'il put deviner du logis mystérieux à travers lequel, en dépit de l'ombre épaisse qui les enveloppait, Mickhaïl Ossipoff se dirigeait sans hésitation aucune, ce qui prouvait que les êtres lui étaient entièrement familiers.

Après avoir monté et descendu successivement plusieurs marches, ouvert et refermé plusieurs portes, le savant poussa enfin un dernier vantail et dit à voix basse:

--Nous y voici... demeurez tranquille, sans bouger, le temps que je vais faire de la lumière.

Sur ces mots, il abandonna la main de Gontran, se dirigea avec assurance contre la muraille, circulant à travers des objets dont la masse se devinait vaguement dans l'obscurité, appuya son doigt sur un bouton et aussitôt une clarté lumineuse jaillit d'une lampe électrique, inondant de ses rayons l'endroit où se trouvaient Ossipoff et son compagnon.

C'était une vaste salle circulaire, coiffée d'un dôme hémisphérique,--le même que Gontran avait aperçu de l'extérieur,--et assez semblable à celui qui surmontait l'ancienne Halle aux blés de Paris, mais de dimensions moindres.

Au milieu de cette _coupole_--pour employer le terme technique--sur un affût de fonte et d'acier, se dressait un tube monstrueux, mesurant quinze ou seize mètres de long sur un diamètre d'environ deux mètres.

La vue de cette gigantesque machine fit ouvrir d'énormes yeux à Gontran, lui remettant aussitôt en mémoire les occupations mystérieuses auxquelles, au dire du populaire et de l'honnête Wassili lui-même, Ossipoff se livrait dans le sous-sol de sa maison, et un rapprochement se fit dans sa cervelle entre ces terribles explosifs que devait rechercher le savant et cet instrument.

--Un canon! murmura-t-il à mi-voix.

Le vieillard bondit.

--Un télescope! répliqua-t-il.

Gontran se mordit les lèvres, furieux contre lui-même de l'énorme sottise dont il venait de se rendre coupable; mais la pensée de Séléna lui rendit immédiatement tout son sang-froid, et il répondit avec un calme admirable:

--C'est ce que je voulais dire.

--En vérité, fit M. Ossipoff en hochant la tête avec un sourire un peu railleur.

--Notez bien, ajouta gravement le jeune homme, qu'en me servant de cette expression, qui a paru vous surprendre, je n'ai fait que répéter ce qu'avait dit devant moi, certain soir, mon illustre parent, M. de Flammermont.

Ossipoff ouvrit de grands yeux.

--Oui, continua imperturbablement Gontran, un soir que le célèbre Flammermont se trouvait avec moi et d'autres personnes à l'observatoire de Paris et qu'il nous expliquait le mécanisme du grand télescope dont il se sert généralement pour ses observations, il compara le télescope à un canon qui envoyait dans les astres l'âme de l'observateur.

Le vieux savant approuva de la tête.

--Fort juste, murmura-t-il, fort juste.

Mais si Gontran eût eu l'oreille assez fine pour percevoir ce que se disait à lui-même le vieillard, il eût entendu ajouter _in petto_:

--Flammermont, lui, n'y envoie que les âmes, tandis que moi,..

Puis se tournant vers Gontran:

--A vos paroles je vois que vous avez deviné où vous étiez...

--Parbleu! répliqua le jeune homme d'un ton plein de désinvolture, nous sommes dans un observatoire...

--Oui, mon ami, nous sommes dans l'observatoire de Poulkowa, et cet instrument, que mon illustre maître compare si justement à un canon, est notre nouveau télescope, l'un des plus puissants, des plus grands et des meilleurs du monde entier.

Gontran circulait autour de l'instrument avec des gestes pleins d'admiration.

--Oui, poursuivit Ossipoff, sa construction a demandé près de dix ans de travaux ininterrompus, et son installation est une merveille de précision... Je ne parle pas des milliers et des milliers de roubles qu'à coûtés sa construction... cela est un détail...

Tout en parlant, le vieillard s'était dirigé vers un pupitre sur lequel un énorme volume était placé grand ouvert; c'était la _Connaissance des temps_, publié par le Bureau des Longitudes de Paris; d'un doigt rapide il le feuilleta, et Gontran le vit enfin fixer les yeux sur une page et murmurer tout en promenant son index sur les lignes:

--Passage de la comète Biéla... éclipses des satellites de Saturne... occultation de Mars...

Ossipoff poussa une petite exclamation.

--Voilà ce qu'il me faut...