Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune

Chapter 29

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Malgré la rapidité avec laquelle la barque volait à travers l'espace, elle était rejointe par le brouillard dont nos amis avaient constaté la formation au-dessus des masses végétales des forêts séléniennes, et naviguait maintenant au milieu de tourbillons poussiéreux qui eussent aveuglé les voyageurs sans les vitres qui protégeaient les ouvertures de leur respirol.

--Nous dévions de notre route, murmura Telingâ.

--Ne serait-il pas préférable de nous arrêter? lui demanda Fricoulet; aussi peu maître que vous l'êtes de l'embarcation, vous risquez de nous briser sur quelque pic inconnu.

--Nous arrêter? répliqua Telingâ; pour cela, il faudrait atterrir et cela serait bien dangereux.

Comme il achevait ces mots, au loin, un crépitement sourd retentit, un violent mouvement de tangage secoua l'appareil aérien, brisant les fils conducteurs de la lampe tandis que dans l'ombre, des masses monstrueuses parurent s'ébranler sous la poussée de forces inconnues.

Les montagnes semblaient s'effondrer, les cratères se combler sous des avalanches de pierres et des éboulements fantastiques de terrains.

C'était un chaos épouvantable, un bouleversement général; on eût dit que la pauvre planète lunaire se disloquait jusque dans ses entrailles.

--C'est un tremblement de terre! s'écria Jonathan Farenheit, qui se cramponnait au bordage.

--Dites donc de lune! riposta gouailleusement Fricoulet dont la voix se perdait au milieu des rugissements de la tempête.

Telingâ avait fort à faire pour maintenir l'appareil au milieu du lit du vent; l'appareil éprouvait de violentes secousses et menaçait de chavirer comme sur une mer en fureur.

Tout de suite, dès les débuts de l'ouragan, sur le conseil de Fricoulet, les voyageurs s'étaient attachés les uns les autres au moyen d'une corde solide, comme font les pêcheurs, pour éviter d'être précipités hors de l'embarcation.

L'obscurité intense qui régnait, augmentait encore l'horreur du cataclysme, et Telingâ avait renonce à diriger la barque qui, enveloppée dans les remous aériens, était chassée dans une direction inconnue.

Ossipoff, lui, insouciant de la tourmente, demeurait dans la contemplation du soleil qui, masqué entièrement par la terre, décelait cependant sa présence par des aigrettes lumineuses, formant autour de la planète comme une auréole de feu.

--Notre monde natal nous joue un bien vilain tour! grommela Fricoulet.

* * * * *

Enfin, après deux heures de cette scène épouvantable, deux heures qui semblèrent à nos amis longues comme deux siècles, un vif rayon s'élança tout à coup de derrière la sphère terrestre et, soudainement, tout le paysage se trouva illuminé.

Puis, insensiblement, la lumière s'accrut, la planète démasqua l'astre radieux qui, de nouveau, inonda de ses rayons et de sa chaleur les montagnes et les mers sélénites.

Aussitôt, Telingâ manoeuvra de façon à atterrir.

Il craignait que l'appareil eût subi quelque avarie, et il voulait l'examiner en détail.

--Où sommes-nous donc? interrogea Gontran de Flammermont; n'est-il pas à craindre que la tempête ne nous ait emportés bien loin de notre route?

--C'est plus que probable, murmura Fricoulet; mais les cartes ne sont pas faites pour les chiens... et monsieur Ossipoff va pouvoir nous renseigner.

Le vieux savant avait en effet déployé sur le sol sa carte qu'il examinait attentivement.

--Eh bien! demanda l'ingénieur surpris de son long silence, où sommes-nous, monsieur Ossipoff?

Le vieillard releva la tête et dit d'une voix inquiète:

--Je ne m'y reconnais pas!

Fricoulet ne put retenir un mouvement de surprise.

--Que dites-vous là? balbutia-t-il.

--La vérité, grommela Ossipoff; tout est changé. Je ne vois rien sur la carte qui ressemble à cet entassement cyclopéen de rochers, près desquels nous nous trouvons... voyez d'ailleurs vous-même.

Et il mettait la carte sous le nez de l'ingénieur.

--Oh! je m'en remets entièrement à vous, riposta celui-ci qui n'avait aucune raison--bien au contraire--de douter de l'affirmation du vieillard.

Seulement il ajouta:

--Telingâ pourra peut-être nous renseigner.

Consulté, le Sélénite, sans rien affirmer, déclara qu'il se croyait très à l'ouest de la mer de _la Fécondité_, et très haut en latitude.

--Qu'est-ce qui vous fait supposer cela? demanda Ossipoff.

--La position du soleil, répondit Telingâ en désignant l'astre du jour qui brillait radieux au zénith.

Et il ajouta:

--D'ailleurs, nous nous orienterons plus facilement lorsque nous planerons à une certaine hauteur et que nous pourrons embrasser un vaste espace de pays.

On embarqua, l'appareil quitta le sol et, en quelques minutes, s'éleva à trois cents pieds de haut.

Penchés sur la carte, Ossipoff et Fricoulet cherchaient vainement à reconnaître le pays, mais aucun des détails de la carte ne se rapportait au panorama qui se déroulait à leurs pieds.

--Tenez, dit le vieux savant en étendant la main, n'était la forme irrégulière du petit cirque de droite, je jurerais que ce que nous voyons là-bas sont les deux cratères jumeaux auxquels Beer et Moedler ont donné le nom de _Messier_.

L'ingénieur examina longuement, à l'aide de la jumelle, le point indiqué par Ossipoff.

--En effet, répliqua-t-il, je remarque fort bien les deux bandes blanches qui s'étendent vers l'Est et font ressembler ces cratères à une comète à double noyau..... pourtant c'est impossible!

--Oui, reprit Ossipoff, c'est impossible. J'ai, à plusieurs reprises, de l'observatoire de Poulkowa, étudié ces deux cratères et je les ai trouvés absolument conformes à la description qu'en font Schroeter et Beer-Moedler.

Et avec une sûreté de mémoire prodigieuse, il cita le texte même des constatations faites par ces astronomes:

«Ils sont identiquement semblables l'un à l'autre: diamètres, formes, hauteurs, profondeurs, couleurs de l'arène comme de l'enceinte, position de quelques collines soudées aux contreforts, tout se ressemble tellement qu'on ne peut expliquer ce fait que par un jeu étrange du hasard ou une loi encore inconnue de la nature.»

Il se tut quelques instants et ajouta:

--Au lieu de cela, qu'avons-nous sous les yeux? deux cirques qui n'ont entre eux aucun point de ressemblance: le plus près de nous est elliptique et son grand axe se dirige de l'Est à l'Ouest, tandis que l'autre est ovale, il est vrai, mais dans l'autre sens.

Il courba la tête et murmura:

--J'en suis réduit aux conjectures.

Le vieillard se prit le front entre les mains et demeura plongé dans une profonde méditation.

--Alors, dit Gontran de Flammermont en s'approchant, alors nous sommes perdus?

Fricoulet haussa les épaules.

--Quel dommage! exclama le jeune comte, que nous n'ayons pensé à semer, comme le Petit Poucet, des cailloux sur notre route.

L'ingénieur ne put s'empêcher de sourire.

--Si le Petit Poucet avait eu affaire à un tremblement de terre, répondit-il, il n'aurait pas retrouvé son chemin, car les cailloux auraient été dispersés et enfouis.

--Eh bien! répliqua Gontran, mais les cratères sont pour nous ce qu'étaient les cailloux pour le Petit Poucet..... pourquoi voulez-vous que, eux aussi, n'aient pas été dispersés, engloutis, déformés?

Fricoulet poussa un cri et courant à Ossipoff:

--Gontran, dit-il, vient de trouver la solution du problème qui nous préoccupe.

--Et cette solution? demanda le vieillard.

--Est qu'il faut attribuer le changement de forme qui nous déroute à l'effroyable bouleversement dont l'éclipse nous a caché les phases.

Une lueur brilla dans l'oeil d'Ossipoff.

--Soit, dit-il, j'admets que les deux cratères sont bien ceux de Messier et qu'ils viennent d'être déformés par ce cataclysme dont nous avons été témoins..... mais ce bouleversement, à quoi l'attribuer?

Gontran eut un geste qui pouvait signifier «cette fois, vous m'en demandez trop long.»

Cependant, après un court silence, il répliqua:

--A un tremblement de lune, produit peut-être par une éruption volcanique.

Fricoulet saisit son ami par le bras.

--Malheureux, chuchota-t-il à l'oreille de l'ex-diplomate, tu oublies qu'il n'y a pas de volcans en ignition dans la lune.

Bien que parlant à voix basse, l'ingénieur fut entendu d'Ossipoff, qui s'écria d'un ton de suprême satisfaction.

--Pas de volcans dans la lune! monsieur Fricoulet... en vérité, je vous savais peu fort en matière astronomique, mais je ne m'attendais pas à une semblable hérésie.

Et s'adressant à M. de Flammermont:

--Hein! Gontran, dit-il qu'en pensez-vous?

--Le fait est, balbutia le jeune comte, que l'observation de mon ami Fricoulet m'étonne.

--Vraiment! exclama l'ingénieur d'une voix railleuse.

Ossipoff se croisa les bras.

--Faut-il donc vous rappeler, fit-il, le nombre d'astronomes qui n'ont pu expliquer que par des éruptions volcaniques les changements constatés à la surface de la lune?

Fricoulet fit un geste de la main pour indiquer l'inutilité de cette énumération; mais le vieux savant n'y prit point garde et s'écria:

--Votre compatriote Laplace, monsieur Fricoulet, croyait aux volcans lunaires, tout comme Herschel, Lalande, Maskelyne et bien d'autres... Je vous ai parlé de ce nouveau volcan près d'Ukert, dans la vallée d'Hyginus, du Tumulus de Linné et du cratère d'Eudoxe... vous venez de voir la révolution produite dans les deux cratères jumeaux de Messier... Tenez! mieux encore... il me revient en mémoire un fait qui va vous convaincre: en 1788, Schroeter aperçut dans les alpes lunaires une petite lumière analogue à une étoile de cinquième grandeur et qui resta visible pendant un quart d'heure. En 1865, M. Grower, un astronome anglais, a revu à la même place ce point lumineux qui brilla pendant 30 minutes, puis disparut...

Ossipoff se tut un instant et ajouta d'un air de défi:

--Voulez-vous me dire ce que ce pouvait être, sinon un volcan?

--Mais monsieur, commença Fricoulet.....

Le vieux savant ne le laissa pas continuer.

--Savez-vous ce que dit à ce sujet un des astronomes français qui ont le plus étudié la lune, l'homonyme de votre ami Gontran? écoutez un peu:

«Il y avait, au mois de mai 1867, sur la gauche de la montagne étincelante d'_Aristarque_, un point lumineux très brillant, offrant l'aspect d'un volcan. Quoique peu disposé à admettre l'existence sur la lune de volcans enflammés, j'ai cependant toujours gardé de cette observation l'impression d'avoir assisté à une éruption volcanique lunaire, peut-être non de flammes, mais au moins de matières phosphorescentes. Ce point est d'ailleurs si remarquable que, depuis le XVIIe siècle, plusieurs astronomes, notamment Hévélius et Herschell l'ont considéré comme un volcan en ignition et telle était la conviction d'Herschel sur sa réalité quand cet astronome écrivait, en 1787: «Le volcan brûle avec une grande violence; les objets situés près du cratère sont faiblement éclairés; cette éruption ressemble à celle dont je fus témoin le 4 mai 1783». Le diamètre réel de la lumière volcanique était d'environ 5,000 mètres et son intensité paraissait très supérieure à celle d'une comète qui était alors sur l'horizon.»

Essoufflé par cette longue citation, le vieillard s'arrêta pour reprendre haleine; puis, victorieusement:

--Eh bien! monsieur Fricoulet, demanda-t-il, que dites-vous de cela? êtes-vous convaincu?

L'ingénieur sourit et dit:

--Dussiez-vous me traîter de crétin, mon cher monsieur Ossipoff, je vous avouerai que je ne suis pas convaincu.

Le vieillard le regarda d'un air de pitié.

--Alors, fit-il, que pensez-vous?

--Que les changements que nous constatons en ce moment ne sont dus ni à une agitation des couches sélénologiques ni à une éruption volcanique.

Ossipoff leva les bras au ciel, dans un geste désespéré.

--Quel entêté! exclama-t-il.

Et ironiquement:

--Selon vous, ajouta-t-il, à quoi devons-nous attribuer ces phénomènes?

--A une marée, tout simplement.

Cette réponse faite d'un ton tranquille, suffoqua le vieux savant.

--Une marée, balbutia-t-il... vous dites que c'est une marée qui...

Il n'en put dire plus long; seulement se tournant vers M. de Flammermont, il fit un signe indiquant que, pour lui, la cervelle de l'ingénieur s'était subitement détraquée.

Fricoulet haussa les épaules en souriant.

--Avant de porter un jugement prématuré sur l'état de mes facultés mentales, écoutez-moi: Pour moi j'attribue ce bouleversement général, ce soulèvement titanesque de terrains, cet affaissement de rochers à l'attraction combinée de la terre et du soleil se trouvant sur la même ligne. Cette attraction a été assez forte--aidée peut-être par d'autres forces inconnues--pour remuer profondément le sol, changer la forme de ces cratères, bouleverser la disposition de ces montagnes, produisant ainsi une marée de fragments lunaires, puisque sur cette face de la lune, l'eau n'existe pas.

Ossipoff ne riait plus, il réfléchissait.

Tout à coup Telingâ se leva:

--Je reconnais le pays, dit-il brièvement.

--Et où sommes-nous? demanda Gontran.

--Nous franchissons l'équateur du disque lunaire et nous côtoyons la mer _des Crises_.

--_Mare Crisium_, murmura M. de Flammermont d'un air important.

--Tu l'as déjà dit, lui chuchota à l'oreille Fricoulet.

Le sélénite reprit:

--Avant vingt-quatre heures nous franchirons l'équateur.

Jonathan Farenheit se frotta les mains.

--Bravo! grommela-t-il, j'en ai assez des montagnes blanches et du ciel noir; sans compter que nous avons l'air de momies dans ce sac de caoutchouc... pour ce que nous avons vu de drôle par ici...

Il s'interrompit pour ajouter:

--Une seule chose m'a intéressé; ça été de voir la terre me servir de lune.

Et il éclata de rire.

Mickhaïl Ossipoff considéra l'Américain avec pitié et se tournant vers Gontran de Flammermont, laissa tomber ces mots d'une lèvre dédaigneuse.

--_Vulgum pecus_!

Le jeune comte répliqua:

--Quant à moi, je suis enchanté de cette exploration qui m'a convaincu une fois de plus que le cycle des manifestations physiques ne se termine pas à la surface de notre satellite... Les forces de la nature sont incommensurables, et ce serait les taxer d'impuissance que de les mesurer à notre taille. Partout elle agit et son impulsion mystérieuse meut les rochers dans le cratère des volcans, comme les étoiles dans l'immensité des cieux.

Le vieillard enveloppa Gontran d'un regard attendri.

Fricoulet tira son ami par la manche.

--La belle phrase! murmura-t-il railleusement; où as-tu pris cela?

--Dans les _Continents célestes_ de mon homonyme Flammermont.

CHAPITRE XIX

DANS LEQUEL FÉDOR SHARP FAIT DES SIENNES

Ce fut en pleine nuit que la barque aérienne atteignit Maoulideck, la ville capitale de la lune où devait se réunir le congrès sélénite.

Une salle fut mise à la disposition des voyageurs pour leur permettre d'attendre non seulement la lumière du jour qui ne devait luire que dans trois fois vingt-quatre heures, mais encore l'époque fixée pour la réunion des lunariens, c'est-à-dire la deux cent quarantième heure après le lever du soleil.

Fédor Sharp, toujours en syncope, fut étendu dans un coin et les sacs de minerai empilés dans un autre.

Puis, après s'être arrangé commodément pour attendre le jour, on s'occupa du prochain voyage.

Ossipoff avait déclaré vouloir partir au plus tôt, afin de profiter de la position astronomique favorable de Vénus par rapport à la Lune.

Le vieux savant supportait impatiemment cette obscurité, pendant laquelle force lui était de demeurer dans l'inactivité et de perdre un temps précieux.

--Eh! mon cher monsieur Ossipoff, disait Fricoulet en plaisantant, comment! vous voulez explorer les mondes et vous n'avez pas plus de patience que cela? Mais qui vous dit que vous ne rencontrerez pas des sphères où la nuit sera éternelle, où les habitants mettront peut-être des siècles avant de prendre une décision ou de faire le moindre mouvement?

--C'est fort possible, ajouta sérieusement M. de Flammermont... il y a tant de terres dans l'espace, que l'on peut en rencontrer où l'on dort éternellement comme d'autres où l'on ne dort jamais.

Le vieux savant, quand il était de mauvaise humeur, n'aimait pas la plaisanterie; aussi tourna-t-il le dos aux deux jeunes gens pour aller s'asseoir et étudier, à la lueur d'une lampe Trouvé, la marche de Vénus dans l'espace.

Enfin, le soleil parut et tout le monde se trouva prêt à exécuter les instructions du vieillard.

--Mon cher monsieur Ossipoff, dit tout à coup Fricoulet, il vient de me pousser une idée lumineuse.

Le vieux savant qui avait pris pour principe de se défier tout d'abord des idées de l'ingénieur, quitte à les déclarer excellentes lorsqu'il les avait mises à exécution, le vieux savant fronça légèrement les sourcils.

Puis, d'une voix qui n'avait rien d'engageant:

--Dites toujours, grommela-t-il.

--Eh bien! murmura Fricoulet en baissant la voix d'un air plein de mystère, si nous nous arrangions de manière à donner aux Sélénites une opinion merveilleuse des ambassadeurs de la «Tournante».

--Et, à votre avis, demanda le savant, que faut-il faire pour cela?

--Quitter la lune le jour même du congrès.

Ossipoff eut un mouvement de tête approbatif.

--Mieux que cela, s'écria Gontran, partons du sein même du congrès.

L'ingénieur et le vieillard eurent un haussement de sourcils plein d'interrogation.

--Puisque nous connaissons le lieu où doivent se réunir les Sélénites, soucieux de nous admirer et de nous entendre, transportons-y notre wagon réparons-le avec le plus de rapidité possible et, la dernière parole prononcée, alors que les applaudissements accueillant votre péroraison retentiront encore, nous nous enlèverons à leurs yeux étonnés.

--Comme Mahomet au nez et à la barbe des musulmans, fit Séléna.

--Ou, mieux encore, comme Godard dans quelque fête foraine des environs de Paris, dit à son tour Fricoulet en souriant malicieusement.

Et il ajouta:

--Il ne manquera que l'orphéon de la localité pour nous saluer des sons de ses cornets à pistons.

Cependant Ossipoff restait sérieux.

--Eh bien? demanda Gontran.

Le vieillard ne répondit pas de suite; il est certain que si une semblable proposition eût été faite par Fricoulet seul le vieux savant s'en fût défié, croyant à une plaisanterie... mais, dans son esprit, M. de Flammermont était un homme bien trop grave pour qu'il ne crût pas devoir prêter attention à tout ce qui émanait de lui.

Il réfléchit donc quelques instants et, enfin, répondit:

--A cela, je ne vois guère d'autre inconvénient que celui résultant du travail à exécuter... bien que n'ayant pas examiné en détail notre wagon, je crois qu'il a subi pas mal d'avaries.

--Il est facile de s'en rendre compte, dit Fricoulet, riant sous cape de voir le vieillard accepter, sans même la discuter, cette originale idée de départ.

Et, séance tenante, il fut décidé que la petite troupe se rendrait, sans perdre un instant, à Chuir, d'où, à l'aide des «montagnes russes» comme disait Gontran, elle irait chercher le projectile et le matériel pour les ramener au cratère choisi comme lieu de départ.

Mais au moment de s'embarquer, Jonathan Farenheit refusa énergiquement de suivre ses compagnons.

--Allez sans moi, leur dit-il, je reste ici... vous trouverez bien quelque Sélénite pour me remplacer.

--Mais qu'y a-t-il donc? demandèrent les autres tout surpris.

--Il y a, répondit l'Américain dont les lèvres se plissèrent dans un rictus féroce, il y a que je me suis constitué le gardien et le garde-malade de Fédor Sharp et que je ne puis le quitter...

--Eh! c'est pardieu vrai, s'écria Fricoulet, nous oublions l'ami Fédor; et tout bandit qu'il soit, nous ne pouvons l'abandonner dans cet état.

--Messieurs, dit à son tour Séléna, il y a une chose bien simple à faire... Partez tous les quatre pour Chuir; quant à moi, qui ne pourrais vous être là-bas d'aucune utilité, je demeurerai ici à soigner ce malheureux.

En entendant sa fiancée faire cette proposition, M. de Flammermont pâlit légèrement et son visage refléta la plus vive contrariété.

--Monsieur Ossipoff, dit-il en se tournant vers le vieillard, je vous supplie de ne pas laisser mademoiselle Séléna seule avec cet homme.

--Que craignez-vous donc? demanda la jeune fille?... Ce malheureux, vous le voyez bien, est incapable de faire un mouvement; n'était sa respiration, on le croirait mort.

--Eh! je sais cela, ma chère Séléna, repartit le jeune comte, mais que voulez-vous? j'ai peur de vous voir demeurer ici seule avec lui.

Tous les regards étaient tournés vers le vieillard.

--Il est certain, dit-il enfin, qu'il serait bien préférable de ne pas nous priver du concours précieux de sir Jonathan... mais il vaut mieux qu'il demeure auprès de Sharp, au lieu et place de ma fille... je sais bien qu'il n'y a rien à craindre, mais il ne faut pas tenter le diable.

Ce fut sur ces mots que le vieux savant, sa fille et ses deux compagnons s'embarquèrent de nouveau dans la barque volante pour gagner Chuir, laissant l'Américain installé au chevet du moribond.

Car, on peut dire que Fédor Sharp n'était pas autre chose.

Depuis le jour où ses ennemis l'avaient trouvé dans les montagnes de l'Éternelle Lumière, plus d'une semaine s'était passée et, toujours étendu sans mouvement sur sa couche, il eût semblé mort si Fricoulet ne s'était de temps en temps, assuré que le coeur battait toujours--faiblement, il est vrai--et si, toutes les douze heures, on n'eût réussi à introduire à travers ses dents serrées la valeur d'une demi-tablette de Liebig dissoute dans un peu d'eau.

Ce qui n'empêchait pas Jonathan Farenheit de le surveiller d'aussi près que s'il y avait eu à craindre quelque tentative d'évasion de la part de ce mort vivant.

C'est que la haine de l'Américain qui, avec le temps, avait paru s'apaiser, s'était éveillée plus forte qu'auparavant depuis que le hasard l'avait remis face à face avec son ennemi.

Certes, il ne l'eût pas touché du bout du doigt, alors qu'il était en un si pitoyable état; il pouvait être rude, brutal, bougon, bref avoir tous les défauts du monde, en réalité, c'était une nature franche et loyale.

Mais il suppliait Dieu de faire un miracle et de rendre la santé à Fédor Sharp.

Oh! alors, si pareille chose arrivait, il en serait autrement.

Et en pensant à cela, un rictus féroce soulevait sa lèvre, découvrait ses longues dents jaunes et déchaussées, tandis que ses poings formidables et velus se serraient dans une crispation fiévreuse.

Malheureusement pour les projets de vengeance de l'Américain, Dieu ne semblait nullement disposé à faire un miracle et, lorsque Ossipoff revint au bout de trois jours, avec le wagon, Sharp était absolument dans le même état où il se trouvait au départ.

Ce que voyant, Jonathan Farenheit perdit patience, sans compter qu'il lui répugnait de voir ses compagnons travailler, tandis qu'il passait ses journées à errer dans la salle où était le malade, comme un fauve dans sa cage; aussi, se décida-t-il à abandonner sa faction pour rejoindre les autres dans le cratère où ils s'occupaient de réparer le véhicule.

Celui-ci avait quelque peu souffert dans la chute terrible qui l'avait jeté sur le sol lunaire.

Le _culot_, ou partie inférieure, était bossué et déformé en plusieurs endroits et il fallut aux terriens bien des efforts et bien des heures de travail avant d'arriver à le rendre étanche comme auparavant.

Mais Mickhaïl Ossipoff était si savant, Fricoulet si ingénieux, Gontran si adroit et Farenheit si vigoureux, que l'on en vint cependant à bout en somme assez rapidement.

Lorsque l'extérieur du projectile eût été réparé, on passa à l'intérieur; mais cette besogne n'était rien comparativement à celle qui venait d'être terminée; il s'agissait simplement de remonter les bibliothèques, de reclouer des planches, de remplacer les lampes à incandescence brisées, de revisser le lustre, de remettre de nouveaux fils conducteurs et de nouveaux zincs à la pile électrique.