Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 28
Sans répondre, Sharp se dirigea vers le réservoir, en examina minutieusement le contenu, se tut un moment, comme s'il se livrait à un calcul; puis enfin, dit d'une voix un peu sourde:
--Nous avons encore six semaines devant nous.
Woriguin poussa un soupir.
--En six semaines, dit-il, bien des choses peuvent se passer.
--Vous oubliez que respirer n'est pas manger et que nous n'avons qu'un mois de nourriture.
--Eh bien, mettons un mois, fit le préparateur.
Tout surpris de cette philosophie, Sharp regarda son compagnon.
--Quel espoir avez-vous donc? demanda-t-il.
L'autre hocha la tête.
--Ossipoff nous délivrera peut-être encore cette fois.
--Vous êtes fou! exclama le savant dont un flot de sang empourpra le visage, Ossipoff navigue dans l'immensité.
--Eh! qui vous prouve que vous ne vous trompez pas? répliqua le préparateur.
--Oh! rugit Sharp, plutôt la mort que la délivrance due à cet homme-là...
--Je ne dis pas comme vous.
--Nous verrons ce que vous en penserez lorsque la main de Jonathan Farenheit s'abattra sur vous, riposta Sharp.
Woriguin tressaillit; il n'avait plus songé à l'Américain.
De ce jour, commença une existence épouvantable.
L'antipathie, qui existait à l'état latent entre ces deux hommes, ne fit que s'accroître et bientôt se transforma en haine.
Chacun d'eux, accusant mutuellement l'autre de lui voler sa part d'air et sa part de nourriture, était hanté par une idée fixe: le meurtre de son compagnon.
Ils ne se parlaient pas et abrégeaient, autant qu'il leur était possible, le moment des repas, le seul qu'ils passassent en commun.
Le reste du temps, Sharp restait enfermé dans le laboratoire, tantôt plongé dans des rêveries pleines de rage, tantôt l'oeil rivé à l'oculaire de son télescope, fouillant l'horizon fiévreusement.
Qui donc espérait-il voir poindre là-bas, au sommet de ces hautes montagnes?
En bas, Woriguin demeurait étendu sur le divan, fumant et buvant, ainsi qu'il avait fait pendant le mois que l'obus était resté immobile sur le point d'égale attraction.
Seulement il buvait plus modérément, se défiant d'une ivresse qui l'eût mis aux mains de Sharp.
Celui-ci descendit un jour plus sombre et plus soucieux.
Il avait constaté que le soleil s'abaissait à l'horizon et, pour lui qui connaissait la météorologie spéciale du monde lunaire, cela présageait la nuit, la nuit longue et froide, la nuit mortelle. En même temps, un coup d'oeil donné au réservoir lui fit constater la diminution rapide du précieux gaz respirable. Lorsqu'il remonta, après le repas, il emporta un litre de cognac.
Woriguin sourit, pensant que le savant, lui aussi, voulait demander à l'alcool l'oubli du sort épouvantable qui les attendait.
Arrivé dans le laboratoire, Sharp déboucha la bouteille, avala trois ou quatre gorgées du liquide, puis fouillant dans un coin sombre, en tira une petite fiole pleine d'une liqueur verdâtre qu'il vida dans la bouteille de cognac.
Cela fait, il parut plus tranquille et attendit avec résignation que le soleil eût disparu au-dessous de l'horizon.
Alors, brusquement l'obscurité la plus intense succéda à la vive clarté des rayons solaires, en même temps qu'un froid épouvantable, pénétrant dans l'obus, vint glacer les deux compagnons.
Pendant de longues heures, l'un et l'autre rôdaient à travers la cage étroite dans laquelle ils étaient enfermés, cherchant à lutter, par une marche obstinée, contre le froid qui engourdissait leurs membres.
--Oh! cria Woriguin dans un mouvement de colère, dire que je n'ai pas le courage de me tuer!
Un sourire cruel crispa les lèvres de Sharp qui continua sa promenade.
Cet homme extraordinaire ne dormait pas; comprenant que s'immobiliser dans le sommeil était s'immobiliser dans la mort, il s'était condamné à marcher sans relâche.
Brisé, harassé de fatigue, il marchait, s'appuyant aux parois du boulet, se soutenant aux meubles, la tête vacillante, les paupières closes, les jambes molles, il marchait toujours.
Telle était sa force de volonté qu'il dormait en marchant.
Une seule fois il s'arrêta et prêta l'oreille.
Au-dessous de lui la promenade circulaire de Woriguin avait cessé.
Le savant hocha la tête et murmura:
--Qui sait?... peut-être n'aurai-je pas besoin de faire ce que je me proposais?
Et il reprit sa marche.
Douze heures se passèrent... puis vingt-quatre... puis quarante-huit... la pièce qui servait d'habitation à Woriguin était toujours silencieuse.
Alors, Sharp entr'ouvrit la porte, descendit l'escalier à tâtons et, à tâtons aussi erra dans la pièce.
Soudain ses mains rencontrèrent un corps inerte et glacé, et il se releva en poussant un cri d'horreur.
C'était le corps de Woriguin saisi par le froid pendant son sommeil et que le froid avait tué.
Sharp s'approcha de nouveau, palpa le cadavre, l'ausculta, le retourna en tous sens: le visage, les mains étaient gelés dans le sens propre du mot.
Alors il poussa un soupir de satisfaction et murmura:
--Tant mieux.
Il remonta ensuite dans l'ogive du boulet et y reprit sa marche circulaire, jusqu'au moment où, l'estomac tiraillé par la faim, il descendit et se dirigea vers la soute aux vivres.
Mais à peine y eut-il plongé la main qu'il poussa un cri de fureur et de désespoir.
La soute était vide.
Woriguin avait dévoré le peu de biscuits et de viande qui restait, avant de s'endormir; c'est même cet excès de nourriture qui avait causé sa mort, car saisi par le froid au milieu d'une digestion difficile, il avait été frappé de congestion pendant son sommeil même.
Accablé, Sharp se laissa tomber sur le divan.
A quoi bon lutter davantage contre le froid puisque la faim était là, avec ses tortures cent fois plus effroyables?
Et, durant de longues heures, figé dans une immobilité complète, il attendit, sentant un engourdissement mortel envahir peu à peu ses membres, les glacer, les raidir.
Puis, tout à coup, le désir de vivre s'empara de lui et de nouveau il se mit à tourner, lentement d'abord, plus rapidement ensuite, pour faire circuler le sang et ramener un peu de chaleur.
Mais la souffrance de l'estomac s'augmentait d'heure en heure; bientôt elle devint intolérable et alors pour tromper sa faim, il saisit une bouteille de cognac, en avala coup sur coup plusieurs gorgées.
Comme par enchantement la douleur s'apaisa; une sorte d'ivresse s'empara de lui, lui monta à la tête et pendant quelque temps, il se sentit très bien.
Même, l'alcool le réchauffant, il put s'asseoir et prendre un peu de repos.
Mais, bientôt, les tiraillements d'estomac recommencèrent, plus violents, plus atroces, lui arrachant des hurlements de bête fauve.
Alors, comme il avait fait une première fois, il eut recours à l'alcool et avala le reste de la bouteille de cognac. Sans doute la dose était-elle trop forte ou bien l'alcool, tombant dans l'estomac vide, agit-il plus rapidement et avec plus de violence.
Toujours est-il qu'une sorte de folie furieuse s'empara de lui, et la tête en feu, les yeux sanglants, la bouche bavant hideusement, les membres agités par un tremblement féroce, il se rua dans l'ombre sur le cadavre de l'infortuné Woriguin.
Et ce fut ainsi toutes les fois que l'estomac réclamait sa nourriture quotidienne.
Pendant des heures, il luttait désespérément, écoeuré de ces épouvantables festins, ayant horreur de lui-même; puis, à bout de forces, vaincu par la nature, il buvait et, quand l'ivresse l'avait affolé, il mangeait.
Cela dura jusqu'au moment où le soleil, remontant au-dessus de l'horizon, vint éclairer ces scènes d'horreur.
Le supplice du malheureux devint alors plus épouvantable encore; quand les ténèbres l'enveloppaient, il pouvait du moins échapper au spectacle hideux qu'il donnait, accroupi sur ce cadavre et le dépeçant à coups de couteau.
Mais maintenant...
Et puis avec la lumière revint la chaleur, et ce corps, que le froid avait conservé, se décomposa avec rapidité, empestant l'air de miasmes empoisonnés.
En vain Sharp, qui sentait que la mort était dans cette atmosphère viciée qu'il respirait, chercha-t-il à briser à coups de pioche l'un des hublots.
Le fer de l'outil s'émoussa, le manche se brisa sans pouvoir même fêler la vitre.
Alors, désespéré, à bout de courage et de forces, sentant l'inutilité de lutter davantage, Sharp se coucha à côté du cadavre de Woriguin et attendit.
Lorsque les yeux perçants de Jonathan Farenheit aperçurent le boulet qui renfermait son ennemi, il y avait quelques heures à peine que celui-ci s'était évanoui.
CHAPITRE XVIII
ÉCLIPSE DE SOLEIL ET MARÉE LUNAIRE
Fricoulet, on le sait, se piquait de quelques connaissances médicales.
En dépit de l'horreur et du dégoût que lui inspirait l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il s'agenouilla auprès de lui et déboutonnant son vêtement, l'ausculta minutieusement.
--Cet homme n'est pas mort, déclara-t-il enfin,... il est seulement tombé en syncope.
A peine eut-il prononcé ces mots que l'Américain se précipita vers lui.
--Sauvez-le, implora-t-il, sauvez-le, monsieur Fricoulet, et la moitié de ce que je possède est à vous.
Le jeune ingénieur le regarda tout surpris.
--Comment! dit-il, c'est vous qui parlez ainsi, sir Jonathan! d'où vous vient cet intérêt subit pour un gredin que, tout à l'heure, vous vouliez étrangler de vos mains?... si votre haine se traduit toujours de la sorte, j'envie le sort de vos ennemis.
Il avait prononcé ces mots avec un léger accent railleur qui fit monter le rouge au visage de l'Américain.
--Ce n'est pas le corps de Fédor Sharp que je soigne, répliqua Farenheit, c'est ma vengeance.
Et il ajouta avec un éclair dans la prunelle:
--Cet homme m'appartient.
Ossipoff s'avança.
--Pardon, monsieur, déclara-t-il, cet homme était mon ennemi avant que d'être le vôtre... j'espère que vous ne me contesterez pas cette priorité.
Le vieux savant avait mis une telle autorité dans ces paroles que Fricoulet le regardait tout surpris.
--Vous allez voir, murmura-t-il railleusement, que je vais être obligé de mettre ce gredin de Sharp aux enchères.
Farenheit reconnaissant sans doute que la réclamation d'Ossipoff était juste, tourna les talons en maugréant.
Alors le vieillard demanda à Fricoulet:
--Qu'allez-vous faire?
--Ce que vous déciderez.
--Peut-on le sauver?
L'ingénieur haussa les épaules:
--On peut essayer tout au moins... j'ai vu, dans un hôpital, à Paris, alors que j'étais externe, un homme qui est demeuré en catalepsie durant plusieurs semaines;... le même cas peut se présenter pour Sharp... Je vais donc lui faire endosser le _respirol_ de rechange qui nous reste et que j'avais emporté en prévision d'un accident...
--Et ensuite?...
--Ensuite, nous n'aurons plus qu'à attendre que la nature agisse.
Sur ces mots, avec l'aide de Gontran, il transporta le corps de Fédor Sharp dans la barque aérienne où on retendit sur des coussins.
Sur le point d'embarquer, Fricoulet remarqua que leur guide avait le visage soucieux et que ses regards considéraient l'horizon avec une expression d'inquiétude visible.
--Qu'y a-t-il donc? demanda l'ingénieur.
--Je crains le mauvais temps, répondit laconiquement le Sélénite.
Ossipoff et ses comparons se retournèrent.
--Le mauvais temps! répétèrent-ils tout étonnés.
--Je vous ai déjà dit, et vous avez d'ailleurs dû vous en apercevoir, répliqua Telingâ, que cette partie de la lune est des plus inhospitalières; la cause en est à ces immenses forêts qui condensent et retiennent dans leur feuillage jauni le peu d'humidité en suspens dans l'atmosphère... il n'est pas rare de voir de véritables nuages se former ici; se fondre en eau ou en brouillards opaques et, par leur condensation, produire de violents appels d'air; ces vents, soufflant à travers les gorges des montagnes, emportent dans leurs tourbillons, les branches, les ponces légères et jusqu'aux débris laviques arrachés aux flancs des cratères.
--Mais ces pluies de pierres, ces tempêtes doivent être dangereuses, fit observer Gontran.
--Très dangereuses.
--Est-ce que vous prévoyez quelque chose de semblable?
Telingâ, d'un geste large, désigna l'espace.
--Tout me fait craindre une prochaine perturbation dans l'atmosphère, répliqua-t-il.
--Que faire? demanda Ossipoff.
--Fuir au plus vite.
Il avait à peine prononcé ces mots que déjà M. de Flammermont aidait Séléna à prendre place dans l'esquif aérien et que Farenheit s'asseyait à côté des deux jeunes gens.
--Quel chemin allons nous prendre? fit le vieux savant.
--Nous nous dirigerons sans doute au nord-ouest, répliqua Fricoulet qui consultait sa carte; arrivés à la hauteur de l'équateur lunaire, nous franchirons le cercle des montagnes et nous nous trouverons, toujours avec le soleil, sur l'autre hémisphère et non loin de Chuir.
--Toujours avec le soleil, observa Ossipoff, il faudra nous hâter.
--Oh! de ce côté nulle crainte à avoir, répliqua Telingâ, nous avons deux mille kilomètres à parcourir... C'est trente heures à peine qu'il nous faut.
--A moins, murmura Gontran, qu'il n'arrive quelque catastrophe.
Tout était paré. Telingâ embarqua le dernier, tourna ses volants et baissa les leviers de sa machine.
Aussitôt, de l'arrière de la barque, un crachement strident se fit entendre: un jet de gaz fusa dans l'air et, prenant son point d'appui sur le fluide raréfié, l'appareil s'enleva dans les couches atmosphériques.
Mais soudain, comme si elles n'eussent attendu qu'un signal, toutes les particules humides tenues en suspension dans l'air se condensèrent. De lourdes volutes d'un noir d'encre se dégagèrent des masses végétales, se tordant dans l'espace, semblables à de titanesques serpents, se rassemblant en épais nuages, qui, bientôt, couvrirent la mer de la _Sérénité_.
Gontran se pencha vers Fricoulet.
--Je suis sûr, dit-il, que jamais, malgré leurs télescopes perfectionnés, les astronomes terrestres n'ont assisté à un semblable phénomène; cela les aurait convaincus, au moins, de l'existence d'une atmosphère lunaire.
L'ingénieur répliqua:
--Tu es dans l'erreur, cher ami; tous les astronomes ont constaté, comme tu le fais en ce moment, que des nuages couvrent parfois une contrée tout entière du satellite.
--Ces gens ont donc intérêt à nier l'évidence elle-même, s'écria M. de Flammermont.
--Si tu doutes de ce que je te dis, tu peux interroger le vieil Ossipoff, riposta l'ingénieur un peu piqué de l'incrédulité de son ami.
Gontran se tourna vers le savant et le mit au courant de la discussion.
--Mon dieu! répondit-il, M. Fricoulet n'a pas tort, mais il n'a pas tout à fait raison, non plus. On n'a pas vu à proprement parler ces nuages: mais c'est la seule explication rationnelle que l'on ait pu donner de ces occultations singulières de cratères connus qui semblent disparaître à des périodes irrégulières; de même que certains détails de l'orographie lunaire ont été apparents, à certaines époques et pour certains astronomes, tandis que pour d'autres ils n'existent même pas. Ainsi, au milieu de la mer des _Vapeurs_, dans un passage bien connu des sélénographes, se trouve un petit cratère nommé _Hyginus_, coupé en deux par une sorte de fleuve tracé en droite ligne et bien reconnaissable. Or, au nord-ouest de ce cratère, personne n'a jamais signalé un cirque qui mesure cependant une demi-lieue de diamètre...
--Et ce cirque existe?
--Je l'ai vu, étudié et photographié... C'est comme dans la _mer du Nectar_, il y a un petit cratère de six kilomètres de diamètre que Maedler et Lohrmann, deux observateurs consciencieux, n'ont cependant pas vu. Schmidt l'aperçut pour la première fois en 1851 et on le distingue fort bien sur une photographie de Rutherfurd qui date de 1865... Or, en 1875, le sélénographe anglais Neison examina, décrivit, dessina avec les détails les plus minutieux et les mesures les plus précises cette même contrée, sans apercevoir aucune trace de volcan... Mais l'année dernière, on le distinguait fort bien, avec l'équatorial de Poulkowa.
--Alors, quelle est la conclusion que vous en tirez? questionna gravement le comte de Flammermont qui semblait suivre avec un grand intérêt les explications du vieillard.
--La théorie que j'ai toujours préconisée et qui se trouve être la vraie--ce phénomène auquel nous assistons en ce moment le prouve--est que les volcans lunaires émettent de la fumée ou que les vapeurs atmosphériques se condensent en brouillards au-dessus de ces régions et les masquent pour les observateurs terriens, comme il arriverait pour un aéronaute planant à quelques lieues au-dessus du Vésuve, aux époques d'éruption.
Pendant que le vieux savant fournissait à Gontran ces explications détaillées, la barque aérienne avait quitté les régions luxuriantes de la mer de la _Sérénité_.
Le _Tumulus de Linné_ avait disparu à l'horizon et, après avoir doublé, à une hauteur considérable, le petit cratère de _Bessel_, nos voyageurs planaient au-dessus d'un gigantesque rempart granitique qui semblait servir de clôture à la plaine sombre et veloutée de la mer de la _Sérénité_.
--Père, demanda Séléna, quelles sont les montagnes que nous franchissons?
--A gauche, répondit le vieillard, nous avons le cirque de _Pline_; à droite, c'est _Ménélas_.
Ce nom éveilla aussitôt dans l'esprit de Gontran des idées d'un ordre tout autre que celui auquel appartenait l'orographie lunaire; s'il eût prêté attentivement l'oreille, Ossipoff eût entendu le jeune comte fredonner un flon-flon d'opérette qui ressemblait à s'y méprendre à la _Belle Hélène_.
Fricoulet poussa le coude de son ami.
--Est-ce que tu es fou? gronda-t-il.
--C'est l'association des idées, riposta Gontran; le cirque _Ménélas_ me rappelle Mlle Schneider et ses roulades.
Il poussa un gros soupir et pour s'arracher à ses mauvaises pensées il se tourna brusquement vers Ossipoff en demandant:
--Toujours à droite, mais plus loin que _Ménélas_, quel est ce pic aigu qui se profile à l'horizon?
--_Sulpicius Gallus_... Vous pouvez d'ici distinguer les contreforts bizarrement découpés qui le rattachent au système orographique de _Manilius_.
--Manilius! répéta Farenheit.
--Un grand cratère que nous ne pouvons apercevoir d'ici, vu que nous en sommes à plus de cent lieues.
Fricoulet qui consultait fréquemment sa carte, étendit le bras vers une tache sombre, immense que l'on commençait à découvrir au loin.
--N'est-ce point la _mer de la Tranquillité_? demanda-t-il.
--Parfaitement, fit Ossipoff.
Le soleil, en ce moment au milieu de sa course, se trouvait au zénith et versait sur le sol lunaire des torrents de lumière brûlante.
Tout à coup, l'astre parut s'assombrir.
--By god! s'écria Jonathan Farenheit, nous ne nous sommes pas suffisamment hâtés... voici la nuit.
Gontran et Séléna qui causaient ensemble interrompirent leur conversation.
--La nuit! répéta le jeune homme, c'est pourtant vrai... l'horizon s'obscurcit sensiblement.
Il frappa sur l'épaule d'Ossipoff, très absorbé ainsi que Fricoulet, dans l'étude de leur carte.
--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard.
Ce disant, il releva la tête et poussa un cri de surprise.
Les ténèbres commençaient à envahir l'espace.
--Me suis-je donc trompé dans mes calculs? murmura-t-il.--Cependant le jour a bien 354 heures... et il y en a la moitié à peine d'écoulée.
Il se retourna, en entendant derrière lui un violent éclat de rire.
Il aperçut Fricoulet qui se tenait les côtes.
--Qu'avez-vous donc? demanda le vieillard brusquement, d'où vous vient cette hilarité?
--De l'attitude épouvantée de Gontran et de Farenheit.
Et l'ingénieur désignait du doigt ses deux compagnons, qui, la tête en l'air et les bras dans l'espace, semblaient considérer avec épouvante l'astre du jour, dont le disque se voilait rapidement.
Ossipoff frappa du pied avec colère.
--Pour rire ainsi, demanda-t-il, avez vous donc l'explication de ce phénomène?
--Une éclipse, répliqua Fricoulet.
--Une éclipse! répéta le vieillard ahuri.
--Eh, oui! une éclipse de soleil.
--Par la lune peut-être? riposta Gontran gouailleur.
Fricoulet haussa les épaules.
--Non, dit-il, mais par la terre.
Et il ajouta, pour répondre au geste d'incrédulité qui avait accueilli ces paroles:
--Notre planète natale est nouvelle et en conjonction avec le soleil; elle passe devant l'astre central et le masque, parce que, vue de la lune, elle est quatre fois plus grosse que lui... Comme vous voyez, c'est fort simple et très peu dangereux.
--Mais cela va-t-il durer longtemps? demanda Farenheit.
--Dame! l'éclipse est totale et ne durera certainement pas moins de deux heures.
--Alors, fit Séléna, nous allons être obligés de nous arrêter.
--Pourquoi? répartit Fricoulet.
--Pensez-vous donc qu'il soit possible de se diriger dans une semblable obscurité?
L'ingénieur se tourna vers Telingâ.
--Dangereux, fit laconiquement le sélénite... Brouillard...
Fricoulet fouilla dans un coffre établi à l'arrière de la barque et en tira une lampe à laquelle il adapta un réflecteur argenté.
Au moyen d'une corde, il amarra solidement la lampe à la proue de l'esquif, puis mettant les deux pôles en rapport, il produisit une lumière éclatante dont le réflecteur projeta les rayons à dix mètres en avant.
--Comme cela, murmura-t-il, on ne se cassera pas le nez.
Au bout d'un instant Séléna demanda au vieux savant:
--Père, est-ce qu'il en est ainsi à chaque _conjonction_ de la terre?
--Non, ma chère enfant, répondit Ossipoff; le soleil, dans son cours de chaque jour, passe au nord et au sud de la planète Terre, immobile dans l'espace. Mais il arrive quelquefois, par suite des mouvements combinés des deux astres, que l'astre radieux passe juste derrière sa vassale--comme en ce moment--il devient alors invisible pour la lune qui retombe dans la nuit. Mais ces éclipses ne sont pas fréquentes et il n'y a guère lieu de s'en préoccuper, puisqu'elles se produisent pour des contrées désertes.
Jonathan Farenheit asséna un coup de poing sur le bordage.
--Et nous, grommela-t-il, nous prenez-vous donc pour des rochers?
--Que non pas; mais nous, nous sommes dans une situation toute exceptionnelle... quant à moi, je suis enchanté de la circonstance qui va me permettre d'étudier les abords du soleil, la couronne lumineuse et la lumière zodiacale.
Le vieux savant se frottait les mains d'un air visiblement satisfait.
Séléna, elle, réfléchissait.
--Mais, dit-elle au bout d'un instant, si la terre nous cache le soleil parce qu'elle est en conjonction avec lui, et que ces deux astres se trouvent dans le même prolongement, la lune est pleine pour les habitants de la terre, n'est-ce pas?
--Parfaitement, mon enfant.
--Ils assistent donc à une éclipse de lune?
--Comment cela? fit Gontran.
--Puisque la terre intercepte les rayons solaires, ceux-ci ne peuvent se réfléchir sur le sol lunaire; conséquemment, le satellite demeure obscur.
--C'est juste, observa le jeune homme.
--Mais, où veux-tu en venir? fit le vieillard.
--A ceci: je croyais que les astronomes terrestres avaient dressé des tables de prédiction des éclipses de lune... Le phénomène qui se produit en ce moment devait donc vous être connu.
Et, ce disant, elle souriait malicieusement.
Fricoulet frappa joyeusement des mains.
--Bravo! mademoiselle, exclama-t-il; voilà de la logique ou je ne m'y connais pas... tous mes compliments, d'ailleurs, car la logique n'est généralement pas la qualité dominante de votre sexe.
--Eh! on ne pense pas à tout, grommela le vieux savant; pendant que je songeais au danger que ce phénomène, tout d'abord inexplicable, menaçait de faire courir à ma fille, je ne pouvais avoir présente à la mémoire, cette table de prédictions.
Il haussa les épaules avec humeur et, prenant sa jumelle, se plongea dans un examen attentif du soleil qui présentait, en ce moment, un aspect des plus singuliers.
Cependant, Telingâ paraissait inquiet.