Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 26
--Vous n'ignorez pas, mon cher ami, que dans le spectre solaire, on a distingué une quantité de petites _raies_ noires ou coloriées situées toujours à la même place et dans la même couleur. Grâce à ces points de repères fondamentaux, on a pu imaginer la _spectroscopie_, science qui permet de reconnaître la composition d'un corps,--quel qu'il soit,--dont on observe le spectre lumineux, en identifiant ses couleurs et ses lignes avec les couleurs et les lignes du spectre des corps connus. C'est grâce à cette méthode que l'on sait, à n'en pas douter, qu'il y a du fer, du magnésium, du zinc en combustion dans notre _Soleil_, de l'hydrogène dans _Vega_, de l'or, du platine, du cuivre en fusion dans d'autres astres.
Il se tut un moment, visa avec sa lunette les contreforts des Karpathes puis, secouant la tête, il reprit:
--Ce que je viens de vous dire a pour but de vous expliquer comment, de l'observatoire de Saint-Pétersbourg et grâce à des recherches spectroscopiques minutieuses, j'ai reconnu dans les flammes des volcans lunaires en activité, une substance qui a la propriété d'être attirée vers la lumière; j'ai soigneusement relevé les raies et les couleurs de cette substance, je les ai reportées sur ce verre dépoli disposé dans le milieu de ma lunette. En sorte qu'en visant à l'aide de cette lunette spectroscopique les divers objets à ma portée, le spectre de ces objets vient se superposer sur celui qui est déjà peint et gravé sur le verre; je compare, et lorsque j'aurai identifié les deux spectres, c'est que la matière visée est bien celle que je recherche.
--Est-ce cette matière qui vous permettra de continuer votre voyage? demanda Gontran, dont le visage reflétait un ahurissement profond.
Fricoulet s'était approché et une flamme railleuse brillait dans ses yeux.
Ossipoff le remarqua et répliqua:
--Oui, j'ai pensé à utiliser cette substance qui a la curieuse propriété de s'élancer vers la lumière.
--Mais comment l'emploierez-vous?
--Je la renfermerai dans des sphères de verre adaptées de chaque côté de notre wagon et elle nous emportera vers le soleil... Nous pourrons ainsi visiter les mondes qui se trouvent entre la terre et l'astre central.
Fricoulet demanda d'un ton narquois:
--Mais pour atterrir à notre volonté et ne pas aller nous jeter dans le brasier solaire comme un papillon qui se brûle les ailes à la flamme d'une bougie... comment vous y prendrez-vous?
Ossipoff haussa les épaules.
--Pour être maître de la direction et de la vitesse du wagon, répondit-il, il me suffira de mettre à l'abri de la lumière les récipients qui contiendront la matière en question, et, suivant la surface attirée, je précipiterai ou je ralentirai la marche.
Gontran ne put retenir cette phrase admirative:
--Vous avez réponse à tout, monsieur Ossipoff!
Le vieux savant haussa légèrement les épaules et reprit son poste d'observation à côté de Jonathan Farenheit qui, immobile à l'avant comme une statue, tenait sa lunette rivée sur le sol.
Soudain le vieillard poussa un cri, en indiquant du bras, à quelques kilomètres plus loin, une colonne de fumée qui semblait sortir du sol et s'élevait avec vitesse dans l'espace pour se perdre dans l'infini.
--Là, répéta-t-il, tandis que la lunette tremblait dans sa main... c'est là...
En quelques instants, la barque volante, dirigée par la main sûre de Telingâ sur un plan incliné, vint s'abattre au point indiqué par Ossipoff.
C'était une sorte de cône peu élevé, dont le cratère projetait dans la direction du soleil brillant dans l'espace des tourbillons d'une poussière fine et pour ainsi dire impalpable; les voyageurs qui étaient descendus eussent été certainement aveuglés si les lentilles de verre encastrées dans leurs cagoules de caoutchouc, n'avaient protégé leurs yeux.
Aussitôt le vieux savant tira du fond de la barque une toile immense qu'avec l'aide de ses compagnons il étendit au-dessus du cratère, de façon à intercepter la lumière de l'astre.
Comme par miracle, l'éruption cessa et des sacs apportés à cet effet furent promptement remplis de la précieuse poussière et rechargés dans l'embarcation qui, sur un signe d'Ossipoff, reprit le chemin des airs.
Le vieux savant exultait.
--Et maintenant, demanda Telingâ, où allons-nous?
--Nous retournons, comme il a été convenu, au pays des _Privolves_; ne faut-il pas que nous assistions au congrès qui doit avoir lieu en notre honneur dans la ville capitale?
Le Sélénite pressa sur son levier et la barque, évoluant rapidement, reprit la direction de l'hémisphère invisible.
Mais, tout à coup, Jonathan Farenheit bondit et s'adressant à Ossipoff:
--Que faites-vous? demanda-t-il.
--Vous le voyez, nous repartons.
--Et Fédor Sharp? gronda-t-il.
Le vieillard leva les bras au ciel.
--Vous avez trouvé votre affaire, grommela l'Américain; moi, je veux trouver la mienne.
--Croyez-moi, riposta Ossipoff, imitez-moi... renoncez à votre vengeance,... d'autant plus qu'elle ne pourrait plus s'exercer que sur un cadavre...
Farenheit étouffa un juron.
--Et puis, ajouta le vieux savant, le temps nous presse. Le Soleil se lève à l'horizon et je ne me soucie nullement d'être surpris par la nuit dans cette solitude,... ce serait la mort pour nous tous.
L'Américain baissa la tête, puis il alla reprendre sa place et, sa lunette à la main, recommença à fouiller le panorama qui fuyait rapidement au-dessous de la barque.
Pendant ce temps, les autres voyageurs, auxquels ce retour ne réservait plus aucune surprise, s'étaient étendus sur des coussins pour chercher dans un long sommeil un repos réparateur.
Quand ils s'éveillèrent, la barque aérienne avait déjà laissé loin derrière elle le cirque de Platon et filait à grande vitesse vers une chaîne de montagnes dont les cimes élevées se profilaient vaguement à l'horizon.
Ossipoff consulta sa carte.
--Le pôle Nord! cria-t-il.
Et courant à Farenheit toujours absorbé dans ses recherches:
--Sir Jonathan, dit-il, prêtez-moi votre lunette.
L'Américain céda l'instrument en bougonnant.
--Eh! fit-il, qu'il y a-t-il donc de si extraordinaire à voir au pôle Nord? toujours des montagnes, des cratères, des rochers affreux et dénudés, des gouffres.
Ossipoff regarda un moment Farenheit de l'air dont il eût regardé un criminel.
Puis, après un moment:
--Au pôle Nord, monsieur, répliqua-t-il sèchement, nous verrons les _montagnes de l'Éternelle Lumière_.
L'Américain écarquilla les yeux; Gontran et Séléna se rapprochèrent.
Le vieux savant poursuivit:
--Ces montagnes qui, comme Scoresby, Euctémon, Gioja, mesurent jusqu'à 2,800 mètres de hauteur et pour lesquelles le soleil ne se couche jamais sont une des curiosités du monde que nous visitons.
--Pas possible, murmura M. de Flammermont.
Heureusement pour lui, le capuchon de caoutchouc étouffa le bruit de sa voix.
Séléna demanda:
--Mais, père, comment un tel phénomène peut-il se produire?
--Le plus simplement du monde, mon enfant; par suite de l'inclinaison du globe lunaire sur son axe, le soleil ne descend jamais que d'un degré et demi au-dessous de l'horizon de l'un et de l'autre pôle,... or, en raison de la petitesse du globe lunaire, une élévation de 595 mètres suffit pour voir de un degré et demi au delà de l'horizon vrai... En conséquence, les montagnes qui, comme celles que je viens de citer, atteignent 2,800 mètres d'altitude, sont éternellement éclairées par le soleil.
--Mais alors, murmura Gontran, les vallées environnantes sont toujours dans la nuit?
--Dans la nuit est un peu exagéré, répondit Ossipoff; car si elles restent éternellement dans l'ombre de ces montagnes, elles sont cependant éclairées par le rayonnement de la lumière éclatante qui frappe les pics élevés et en fait, d'ailleurs, le tour.
Puis, se tournant vers l'Américain:
--Eh bien! monsieur Farenheit, demanda-t-il, un tel spectacle vaut-il la peine que vous abandonniez quelques instants vos recherches?
--Rien ne vaut une vengeance satisfaite, répliqua l'Américain.
Et, reprenant sa longue-vue, il s'immobilisa de nouveau, laissant ses compagnons dans l'attente du sublime panorama qu'ils allaient admirer.
Telingâ, depuis un moment, avait légèrement modifié la route de la barque aérienne, de façon à lui faire suivre les sinuosités des contreforts extérieurs de la montagne de Scoresby; il passa au pied du pic d'Euctémon, dont la hauteur ne le cède que de quatre cents mètres aux monts les plus élevés des Pyrénées et fila, à travers ces ramifications rocheuses, droit sur les chaînes qui entourent le pôle boréal.
Pour franchir cet entassement cyclopéen de cratères monstrueux, le Sélénite dut s'élever jusqu'à trois mille mètres.
La chaîne alors dépassée, l'aéroplane lunaire fut lancé à toute vitesse sur un plan incliné qui l'amena jusqu'à 1,000 mètres du sol, au-dessus d'une montagne isolée arrondissant son cratère en forme de cuvette.
--Le pôle Nord! s'écria Ossipoff.
Les Terriens admiraient, immobiles et muets, le féerique spectacle qui soudain s'offrait à leurs yeux ravis.
Dans un ciel noir, tout parsemé d'étoiles brillant du plus vif éclat, des pics élevés projetaient leurs crêtes aiguës dont les ombres énormes s'étendaient au loin, enténébrant des vallées entières.
Du côté du soleil, ces pics resplendissaient comme des glaciers et leur éclat brûlait la vue.
--Mais, sir Jonathan, regardez-donc, dit tout à coup M. de Flammermont, en frappant sur l'épaule de l'Américain.
Celui-ci ne répondit pas; penché sur le bordage jusqu'à perdre l'équilibre, il demeurait figé dans une immobilité complète, l'oeil rivé à sa longue-vue.
--Pardieu! ricana le jeune comte, ne dirait-on pas que l'Américain est tombé en arrêt sur ce bandit de Sharp?
Il n'avait pas achevé ces mots que Farenheit se redressait comme mû par un ressort et courant à Ossipoff:
--Lui! cria-t-il en gesticulant comme un fou, lui...
--Qui ça?... lui! demanda le vieillard furieux d'être arraché si brusquement à sa contemplation.
--Eh! qui voulez-vous que ce soit, riposta l'Américain, sinon ce voleur, ce gredin, ce traître...
Et l'émotion qui l'étreignait à la gorge arrêta le flot d'injures qui lui montait aux lèvres.
Plus ému qu'il ne le voulait paraître, le vieux savant se saisit de la longue-vue et la braqua dans la direction indiquée par Farenheit.
Au bout de quelques minutes, il s'écria à son tour:
--J'aperçois en effet là-bas, à quelques kilomètres à peine, un point brillant qui pourrait bien être le boulet;... voyez donc, Gontran...
Et il passa l'instrument au jeune comte qui le transmit à son tour à Fricoulet en disant:
--Je donnerais ma tête à couper que c'est en effet le boulet de Sharp.
--Et moi aussi, ajouta l'ingénieur; seulement, je ne vois pas de traces d'homme.
Ossipoff n'avait pas attendu pour commander à Telingâ d'atterrir et quelques instants ne s'étaient pas écoulés que la barque aérienne déposait les voyageurs sur le versant d'un cratère, auprès d'une masse métallique bossuée, brûlée et que le vieux savant déclara être bien le boulet de Fédor Sharp.
--Mais lui, gronda Farenheit, où est-il?
En même temps, il jetait autour de lui des regards furieux.
--Eh! riposta Fricoulet en frappant du pied le boulet, c'est là-dedans qu'il faut le chercher.
--Là-dedans, riposta l'Américain; croyez-vous donc qu'il y soit resté?
--Et pour cause,... il lui a été impossible d'en sortir.
L'ingénieur faisait remarquer à ses compagnons qu'un tiers au moins de l'obus était enfoncé dans le sol et que la petite porte pratiquée dans sa paroi se trouvait précisément condamnée si solidement que tous les efforts que les voyageurs avaient dû faire pour sortir de leur prison ne pouvaient qu'être restés inutiles.
Et il ajouta:
--En tous cas, cette prison n'est plus qu'une tombe assurément et je propose de laisser dormir en paix ceux qui y reposent du sommeil éternel.
Mais l'Américain ne l'entendait pas ainsi; avant de s'éloigner, il voulait s'assurer _de visu_ que son ennemi avait bien échappé à sa vengeance, et, s'aidant des outils qu'Ossipoff, à tout hasard, avait emportés avec lui, il se mit à attaquer le sol assez friable à cet endroit.
Ce que voyant, Gontran, poussé par la curiosité, saisit une pioche et ne tarda pas à être imité par Fricoulet lui-même.
Au bout d'une demi-heure, grâce à leur force colossale, sextuplée dans la lune, ils avaient creusé autour du boulet une tranchée suffisamment grande pour que la porte pût être ouverte.
--Attention, grommela l'Américain en se mettant sur la défensive, tenons-nous sur nos gardes,... ils sont capables d'effectuer une sortie.
L'ingénieur haussa les épaules et, introduisant l'extrémité d'un pic dans les jointures de la porte, il exerça une pesée si violente que les boulons et les vis de la serrure finirent par céder.
Il ouvrit et, faisant un pas en avant, engagea la moitié du corps dans l'intérieur du boulet; mais il ressortit aussitôt en poussant un cri d'horreur.
--Morts! exclama-t-il, ils sont morts!!!
Jonathan Farenheit s'avança à son tour et, malgré la haine qui l'animait contre l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, il sentit un frisson glacé lui courir par les membres, à la vue du sinistre spectacle qui s'offrait à lui.
Sur le plancher du wagon, un cadavre à moitié nu gisait au milieu d'une mare de sang.
Une horrible blessure séparait presque la tête du tronc et, détail épouvantable, des languettes de chair avaient été enlevées sur le gras des cuisses.
Ce cadavre avait servi de pâture.
Non loin de là, un autre corps était étendu, recouvert de ses vêtements celui-là, et vers lequel l'Américain se précipita.
Il venait de reconnaître Fédor Sharp.
Il le saisit dans ses bras et le tira hors du wagon.
--Mort! dit-il d'une voix sombre en courbant la tête.
--Mort de faim!... s'écria Séléna en joignant les mains... Ah! le pauvre homme.
--Non pas, répliqua Farenheit... car je le soupçonne d'avoir assassiné son compagnon pour se nourrir de sa chair.
Un cri d'horreur s'échappa de toutes les poitrines.
CHAPITRE XVII
CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ DANS LE BOULET
Que s'était-il passé?
Nous avons laissé Fédor Sharp et son compagnon dans leur boulet, l'un furieux de voir son ancien collègue sur le point d'arriver, lui aussi, à ce sol lunaire tant désiré, l'autre tremblant du sort qui l'attendait si le hasard le mettait à proximité du poing formidable de Jonathan Farenheit.
Ils restèrent ainsi de longues heures, immobiles et silencieux; Woriguin supputait dans son esprit les chances qui lui restaient d'échapper à la vengeance de l'Américain.
Sharp, l'oeil fixé à son objectif, suivait la marche dans l'espace du projectile de Mickhaïl Ossipoff.
Tout à coup, il poussa une exclamation qui fit accourir auprès de lui son préparateur déjà tout inquiet.
--Quel nouveau malheur? balbutia Woriguin.
Sans répondre, Sharp le prit aux épaules et lui collant le visage à la longue-vue.
--Regarde, dit-il brièvement.
Ce fut au tour du préparateur de s'étonner.
--Ah! par le diable! fit-il, voilà qui est bizarre!
--Toi aussi, dit alors Sharp, tu t'aperçois de la chose?
--Parbleu! riposta l'autre, il faudrait être aveugle pour ne pas constater que le boulet de ce démon d'Américain est plus petit maintenant que ce matin.
Il se redressa et tournant vers le Russe un regard anxieux:
--Alors? interrogea-t-il.
Sharp ne répondit pas; il réfléchissait.
--Sommes-nous donc arrêtés de nouveau? poursuivit Woriguin.
Toujours silencieux, Sharp monta les quelques degrés qui conduisaient à l'ogive du boulet.
Là, il démasqua un hublot et regarda.
Là-bas, dans l'espace, loin, bien loin, un croissant lumineux brillait au milieu d'un fourmillement d'étoiles.
Il prit une lunette, la tint braquée quelques instants; puis, il referma le hublot, descendit l'échelle et dit à Woriguin:
--L'obus s'est retourné.
L'autre eut un geste d'effroi.
--Retourné! exclama-t-il... alors?
Sharp grimaça un sourire.
--Alors, rien... c'est maintenant le culot de l'obus qui regarde la lune et la pointe qui est tournée vers la Terre.
Incrédule, Woriguin se précipita à quatre pattes sur le plancher et regarda.
Au-dessous de lui, la lune s'étendait, semblable à une large mappemonde.
--Et eux? demanda-t-il.
Sharp eut un haussement d'épaules.
--Eux, ricana-t-il, ils filent dans l'espace.
Un éclair joyeux brilla dans l'oeil du préparateur.
--N'atteindront-ils pas la lune?
--C'est peu probable.
Woriguin, en entendant cette réponse rassurante, se releva vivement et voulut témoigner sa joie par un entrechat.
Mais, il avait oublié qu'en s'éloignant de la terre, les lois de la pesanteur se modifiaient constamment pour le boulet et son contenu; si bien qu'il alla donner de la tête contre la paroi supérieure du projectile et retomba assez rudement sur le plancher.
La figure austère de Sharp se dérida en voyant le préparateur se saisir le crâne à deux mains.
--Eh! eh! dit-il, voilà ce que c'est que d'avoir si peu de cervelle!
Woriguin fit entendre un sourd grognement; puis, sans rien riposter, il s'en fut à la lunette et la braqua de nouveau sur le wagon de Mickhaïl Ossipoff.
Emporté par une force inconnue, il continuait à s'éloigner dans la direction des régions polaires de la lune.
--A quoi attribuez-vous cela, maître? demanda Woriguin.
--Sans doute à l'influence produite sur leur boulet par le nôtre, influence qui a été suffisante pour les faire dévier de leur route.
Le préparateur battit des mains.
--Oh! s'écria-t-il, si ce que vous dites là pouvait être vrai! ce me serait une douce satisfaction que de savoir cet Américain maudit se promenant à jamais dans l'infini, et ce par notre faute... car vous êtes bien persuadé, n'est-ce pas, qu'ils n'atteindront pas le sol lunaire?
--On n'est jamais persuadé de ces choses-là, mon cher, répondit Sharp d'un ton un peu dédaigneux; tout au moins, peut-on avoir des probabilités.
--Et ces probabilités?
--...sont qu'Ossipoff va contourner le disque entier de la Lune pour se perdre ensuite dans l'immensité.
Woriguin ajouta avec un sourire féroce:
--Eh! eh! je voudrais être dans un petit coin pour assister à ce qui se passera... ce serait curieux, assurément, lorsqu'il n'y aura plus de vivres à bord... ils sont capables de tirer à la courte paille pour savoir «qui sera mangé» comme dans la chanson du _Petit Navire_.
Le malheureux oubliait déjà la scène sanglante qui avait failli se passer entre son compagnon et lui, lorsqu'avait été signalé dans l'espace l'obus sauveur.
Brusquement ses idées suivirent un autre cours et, abandonnant le projectile d'Ossipoff, se reportèrent sur celui dans lequel il se trouvait.
--Alors, nous tombons? demanda-t-il.
Sharp inclina la tête affirmativement.
--Et comment tombons-nous? poursuivit Woriguin.
Le savant consulta ses instruments.
--C'est bizarre, murmura-t-il, nous suivons une ligne rigoureusement perpendiculaire.
--Et pouvez-vous savoir à l'avance dans quelle contrée nous allons atterrir?
Sharp s'agenouilla sur la vitre scellée au milieu du plancher circulaire de l'obus, un fil à plomb à la main droite, une jumelle dans la main gauche.
Après un instant d'observation, il répondit:
--Nous tomberons au centre même de la mer de _la Sérénité_.
--N'est-ce pas une des régions les plus curieuses du satellite? questionna le préparateur.
Le savant s'était relevé et hochant la tête:
--C'est tout au moins, l'une des plus énigmatiques, répliqua-t-il; car elle est sujette à des changements sur lesquels les astronomes terrestres ne sont pas d'accord.
--Cependant s'ils les constatent...
--Aussi est-ce sur les causes de ces changements que l'on discute.
--Je ne comprends pas.
Sharp se courba de nouveau et, d'un signe de la main, appela son compagnon auprès de lui.
--Regardez, commanda-t-il.
Woriguin s'écarquillait les yeux.
--Eh bien? fit-il, quoi d'extraordinaire? C'est toujours la même chose: des montagnes... des cratères... des pics...
--N'apercevez-vous pas, sur la droite de la mer de _la Sérénité_, un petit éboulement de rochers?
--Si fait... à côté de ces arêtes brillantes de rochers.
--C'est le _tumulus de Linné_.
--Eh bien?
--Eh bien! ce petit cirque, aujourd'hui à peine perceptible, a été jadis très apparent; puisqu'on le trouve dessiné sur des cartes de la lune qui remontent à l'année 1651... En 1788, l'astronome Schroeter l'observa et le décrivit. Au temps de Lohrmann et de Maedler, ce cirque présentait un diamètre de 30,000 pieds et son intérieur, noir, ombreux était visible, par un éclairage oblique; au contraire, lorsque le soleil était élevé sur l'horizon, le tout avait l'apparence d'une tache blanchâtre.... Puis, brusquement, en 1866, Schmidt, directeur de l'observatoire d'Athènes, l'un des astronomes qui se sont le plus occupés de la lune, constatait que ce cratère était remplacé par un cône blanc, peu élevé et à pentes très douces... Enfin, tout récemment, le savant français Flammermont, observant ce point mystérieux, concluait que, depuis 1830, le cratère s'était plus ou moins comblé ou désagrégé.
Et maintenant, comme vous pouvez le constater vous-même, ce n'est plus qu'un dôme, de couleur blanchâtre, sans aucune cavité au centre, alors qu'il y a deux cents ans c'était un cirque ayant plus de dix kilomètres de largeur.
--Et qui a causé ce bouleversement? demanda Woriguin.
Sharp se releva et haussa les épaules.
--Cela, dit-il, nous ne le saurons qu'une fois arrivés là-bas.
--Mais enfin, vous avez bien une opinion à ce sujet, insista le préparateur; est-ce l'action de la nature ou faut-il voir là-dedans le résultat du travail d'êtres intelligents?
--Je vous le répète, je n'ai aucune idée bien arrêtée relativement à ce phénomène; je n'en conclus qu'une chose: c'est que les astronomes du monde terrien ont tort de propager cette opinion que le monde lunaire est un monde radicalement mort et glacé...
Il se tut un moment et ajouta:
--Quelles singulières gens! de ce qu'ils ne peuvent, avec les faibles instruments dont ils disposent, découvrir la cause des changements importants constatés à la surface lunaire, ils préfèrent conclure à la non-vitalité du satellite..... c'est absurde, en vérité!
Il se croisa les bras et fixant sur son compagnon des regards courroucés comme s'il l'eût rendu responsable de la sottise des astronomes.
--La lune! un monde mort! s'écria-t-il.....mais c'est vouloir nier l'évidence elle-même ou mettre en doute les constatations faites par les plus illustres de nos devanciers!.... L'astronome allemand Gruithuysen était, sans doute, aveugle lorsqu'en 1824, il aperçut dans la région obscure de la lune à son premier quartier,--tenez sur cette même mer de la _Fécondité_, au-dessus de laquelle nous planons,--une clarté énigmatique qui ne mesurait pas moins de 100 kilomètres de longueur sur 20 de largeur? Cette clarté s'étendit jusqu'au cratère de _Copernic_, dura dix minutes, puis disparut pour reparaître, peu après, comme une flamme pâle qui brilla quelques instants et s'éteignit pour être remplacée par des palpitations électriques vacillantes.
--C'était sans doute une aurore boréale, balbutia Woriguin.
--C'est précisément l'opinion de Gruithuysen, dit Sharp.
Après quelques instants employés à reprendre haleine il continua: