Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune

Chapter 25

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Il aperçut alors au centre une sorte de récipient ayant quelque apparence avec une marmite.

--Eh! bon Dieu! exclama Gontran qui avait suivi son ami, ce Sélénite va-t-il donc faire le pot-au-feu?

Ossipoff, sa fille et l'Américain étaient déjà assis; le jeune comte fit comme eux.

Alors Telingâ se baissa, laissa tomber dans la «marmite», par une ouverture qu'il reboucha aussitôt, une espèce de mélange explosif et, au bout de quelques instants, des crépitements retentirent.

--Nous partons, dit-il, tenez-vous bien.

En même temps, il ouvrit un robinet.

Aussitôt, un fusement prolongé se fit entendre à l'arrière et, poussée par une force invisible, l'embarcation quitta le sol, montant dans l'atmosphère, suivant un plan incliné.

Bouche bée, à demi penché sur le bordage, Gontran considérait ce phénomène, se demandant intérieurement s'il n'assistait pas à un miracle.

Fricoulet, que sa qualité d'ingénieur mettait à même de comprendre bien des choses, se mit à sourire.

--C'est tout simple, dit-il: la propulsion est obtenue par la déflagration lente du mélange... les gaz produits s'échappent par un tuyau situé à l'arrière, et c'est par la force du recul, par la réaction des gaz sur l'air que l'appareil avance, glissant sur les couches d'air à la façon d'une fusée... ou mieux d'un cerf-volant.

Ossipoff dit au jeune comte:

--C'est le même principe que votre aéroplane à vapeur.

--Oh! répondit sérieusement Gontran, avec un hochement de tête dédaigneux... moins compliqué...

Cependant, tout simple qu'il fût, le véhicule avançait avec une rapidité merveilleuse: les territoires lunaires filaient au-dessous des voyageurs avant qu'ils eussent eu le temps de les admirer en détail.

Un moment l'appareil suivit un long canal tracé de main d'homme qui faisait communiquer ensemble deux océans et que Séléna baptisa plaisamment du nom de Canal de Panama.

--Eh! eh! fit Gontran, eux aussi ont des Ferdinand de Lesseps.

A l'océan du _Centre_, succéda une verte et immense forêt qu'un large fleuve divisait en deux parties égales,... puis de grandes plaines; puis, peu à peu, le pays devint plus accidenté et bientôt l'horizon parut barré par une haute chaîne de montagnes, parmi lesquelles une surtout dressait son pic à une hauteur vertigineuse.

C'était Phovethn, le plus formidable volcan en éruption de la lune tout entière: le cratère de ce Cotopaxi sélénite ne mesurait pas moins d'une lieue de large et il projetait, jusqu'aux confins de l'atmosphère, des pierres, des blocs de rochers entiers, des débris laviques monstrueux.

--Voici un volcan, dit M. de Flammermont, qui ne demanderait pas mieux que de nous délivrer un billet de retour pour notre patrie.

--En effet, répliqua Ossipoff, sa force serait sans doute plus que suffisante pour nous faire atteindre la zone d'attraction de la terre... si cette face de la lune n'avait pas le malheur de ne jamais voir notre planète.

Ce disant, il examinait curieusement le jeune homme pour savoir s'il avait parlé sérieusement ou s'il ne devait considérer ce qu'il avait dit que comme une plaisanterie.

Cependant, Telingâ avait mis le cap au nord et maintenant l'embarcation planait au-dessus d'une mer immense.

--Où allons-nous? demanda Ossipoff.

--A Tough, répondit le Sélénite; les matières dont la déflagration produit la propulsion du bateau sont presque épuisées, et avant de nous élancer au-dessus du pays des _Subvolves_, il nous faut les remplacer.

Ce ne fut qu'après trente-six heures de marche ininterrompue que les voyageurs atteignirent Tough-Todivalou (la Reine du Nord) ville importante de l'hémisphère boréal du monde lunaire et bâtie sur un immense marais desséché, près d'un fleuve.

--Cela me rappelle Pinsk, en Russie, murmura Ossipoff.

On ne demeura du reste dans cette ville que juste le temps nécessaire pour renouveler l'approvisionnement du bateau.

Le voyage durait déjà depuis douze jours terrestres, le soleil s'abaissait de plus en plus vers l'horizon et, dans trois fois vingt-quatre heures, il allait cesser d'éclairer cet hémisphère de la lune pour porter sa lumière et sa chaleur sur l'hémisphère visible.

Il importait donc de se hâter si l'on voulait fuir la nuit de quinze jours et franchir le pôle en même temps que le soleil.

Cette seconde partie du voyage devait être de beaucoup la plus difficile, la plus périlleuse et les 354 heures de jour ne seraient pas de trop pour permettre à Ossipoff de trouver son précieux minerai, et à Jonathan Farenheit de mettre la main sur Fédor Sharp.

CHAPITRE XVI

LES MONTAGNES DE L'ÉTERNELLE LUMIÈRE

Assis à l'avant de l'embarcation, une forte lunette à la main, Ossipoff sondait l'horizon, et son visage, déjà grave, se rembrunissait visiblement, à mesure que les montagnes, qui se profilaient au loin, accusaient plus nettement leurs pics élevés et leurs monstrueux remparts.

Une main se posa sur son épaule; il se retourna et vit Séléna, debout à côté de lui et l'examinant avec inquiétude.

--Père, demanda-t-elle, redoutez-vous donc quelque danger que vous voilà si soucieux?

--Ce sont ces montagnes qui m'effrayent! répondit le vieillard avec inquiétude.

--Et pourquoi cela?... Ce volcan que nous avons franchi dernièrement n'était-il pas aussi élevé?

--Peut-être... mais il n'avait pas la même position.

--Qu'entendez-vous par là?

--Que ces montagnes se trouvent situées sur la limite des deux hémisphères et que par conséquent l'air doit y être fort rare.

Séléna sourit.

--N'avez-vous pas, dit-elle, les _respirols_ de M. Fricoulet?

Les lèvres du vieillard se plissèrent dédaigneusement.

--Vous n'avez pas confiance? murmura Séléna.

--Médiocrement.

La jeune fille réprima un léger sourire.

--M. de Flammermont qui les a examinés, ajouta-t-elle, m'a cependant déclaré que lui-même n'aurait pas trouvé mieux.

--Hum! fit Ossipoff, ce cher Gontran est d'une indulgence pour son ami... Je ne puis comprendre comment un homme plein de talent et d'instruction comme lui, a pu se lier avec un aussi médiocre personnage.

Puis se tournant vers Telingâ:

--Allons-nous être obligés de franchir ces pics? demanda-t-il.

--Il faut bien, répondit le Sélénite... quelle autre voie voudriez-vous prendre?

--Il aurait pu exister entre deux chaînes quelque étroit passage moins élevé.

--Oui, dit l'autre, nous trouverons un couloir qui nous évitera un détour considérable, mais nous ne pouvons atteindre _Romounhinch_ qu'en allant droit devant nous.

Ossipoff consulta la carte qu'il avait dressée pendant la longue nuit passée dans le volcan, et en la comparant avec son atlas de géographie lunaire, il constata que Romounhinch était le nom sous lequel les Sélénites désignaient le cirque de _Platon_.

--Mais, murmura-t-il, est-il bien nécessaire d'aller jusque là?

--C'est la route la plus courte pour aller à _Notoliders_, dans les environs duquel, d'après les explications que vous m'avez données, doit se trouver ce que vous cherchez.

Une nouvelle comparaison de son atlas terrien avec sa carte sélénite apprit à Ossipoff que ce nouveau volcan n'était autre qu'_Archimède_.

--Mais ce volcan est fort avant dans l'autre hémisphère? s'écria-t-il.

--Presque au centre du pays des Subvolves... C'est du reste le plus grand cratère de notre monde après le cirque de Clavius.

Ossipoff consulta ses instruments: le baromètre indiquait 28 centimètres de pression seulement, la boussole était affolée et sans direction fixe.

Les sourcils du vieillard se contractèrent violemment et il jeta sur ses compagnons des regards anxieux.

En même temps, pour augmenter la gravité de la situation, plus l'embarcation avançait, et plus la lumière du jour allait décroissant, plus on s'enfonçait dans la nuit.

--Mes amis, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de raffermir, il est temps, je crois, d'endosser les appareils...

Ces _respirols_, comme les avait baptisés Fricoulet, étaient fort simples.

Ils avaient été construits pour permettre à leurs porteurs de s'aventurer impunément au sein des atmosphères les plus irrespirables et les plus raréfiées; ils se composaient d'une sorte de cagoule en caoutchouc retombant jusqu'au dessous du thorax et se boutonnant hermétiquement au-dessous des bras: deux verres placés devant les yeux permettaient de voir aussi nettement que si l'on eût eu un binocle à califourchon sur le nez, et devant la bouche, une ouverture était percée, obstruée par une soupape s'ouvrant de dedans en dehors afin de permettre l'évacuation des gaz de la combustion pulmonaire; cette soupape devait en même temps permettre l'ajustement d'un tube de cuivre destiné à être appliqué sur l'oreille de celui auquel on voudrait parler au cas où la raréfaction de l'air empêcherait la transmission du son. Dans une poche de côté se trouvait un cylindre d'acier, d'un quart de litre de capacité, renfermant de l'oxygène liquéfié; lorsqu'on ouvrait un robinet, on donnait issue à ce gaz et il arrivait, par un tuyau, à l'enveloppe de caoutchouc qu'il gonflait sans pouvoir s'en échapper.

Ce récipient d'acier contenait une provision de trois mille litres d'oxygène gazeux, c'est-à-dire de quoi fournir à une consommation de trois jours.

Avec l'aide de l'inventeur, les voyageurs furent rapidement revêtus de leurs _respirols_.

Fricoulet vérifia l'une après l'autre toutes les parties des appareils, s'assura que l'attache des tubes était solide et que les boutonnières fermaient hermétiquement; puis il ouvrit les robinets, et l'oxygène, distendant les plis de la cagoule, chacun des voyageurs ressembla bientôt, quant à la partie supérieure de son individu, à une énorme bonbonne en baudruche.

Pendant ce temps, Telingâ avait rechargé l'appareil de son véhicule de matières combustibles et les voyageurs s'élevaient dans l'espace montant et descendant tour à tour suivant un plan incliné très prononcé.

--Toujours les «montagnes russes», pensa Gontran, auquel le système des respirols rendait fort incommode l'échange de ses impressions.

Ossipoff lui, ne quittait pas de l'oeil l'aiguille de son baromètre, et il était fort heureux que son visage fût caché par sa cagoule de caoutchouc, car ses compagnons eussent été véritablement effrayés de l'altération de ses traits.

--Diable, murmurait-il, la pression diminue!

Fricoulet qui, lui aussi surveillait le baromètre, appliqua sur l'oreille du savant l'extrémité de son «parleur» ainsi qu'il avait surnommé le tube acoustique.

--Avant peu, dit-il, la pression va être inférieure à celle que l'air subirait à quinze mille mètres de hauteur dans l'atmosphère terrestre.

Ossipoff approuva de la tête en murmurant:

--Pourvu que les capuchons de caoutchouc n'éclatent pas!

En ce moment, ses regards tombèrent sur Gontran, qui, assis sur le bordage à côté de Séléna, tenait entre ses mains les mains de la jeune fille et qui remplaçait par un expressif langage des yeux les paroles affectueuses qu'il lui répugnait de lui envoyer «par le tube».

--Quel homme! pensa le vieux savant, en mettant sur le compte du courage et de l'indifférence devant la mort l'ignorance de M. de Flammermont.

Puis, sollicité par son angoisse, il se tourna vers Telingâ, surveillant attentivement la manoeuvre.

Il craignait que, pour dépasser le niveau des montagnes, le Sélénite ne forçât davantage la pression.

Mais, tout à coup, comme l'embarcation filait avec une vitesse vertigineuse sur une masse de granit qui barrait l'horizon, Telingâ, fit une chute brusque de cinquante mètres pour s'engager dans un boyau circulant entre deux masses de roches brunes.

Bien qu'une obscurité presque complète régnât maintenant, le Sélénite pénétra hardiment dans ce couloir, évitant avec une sûreté merveilleuse tous les obstacles qui apparaissaient incessamment dans l'ombre.

Enfin, après dix minutes,--qui semblèrent aux voyageurs longues comme dix siècles,--les roches s'élargirent soudain, et sur un horizon de montagnes dentelées, un astre énorme, resplendissant, apparut.

--La terre! pensa Séléna.

--La lune! s'écria Gontran en appliquant son «parleur» sur l'oreille d'Ossipoff.

Au brusque mouvement du vieillard, Monsieur Flammermont comprit qu'il venait de dire une bêtise.

--La lune... de la lune s'empressa-t-il de rectifier.

Et il ajouta aussitôt:

--La terre n'éclaire-t-elle pas comme un satellite le monde que nous visitons en ce moment?

Pensive, accoudée sur le bordage, Séléna considérait cette sphère étincelante, treize fois plus brillante que n'est la pleine lune dans les plus belles nuits terrestres.

Elle avait peine à se figurer qu'elle était née dans cet astre éloigné et que cinq jours seulement avaient suffi pour creuser entre elle et lui cet abîme immense, terrifiant de 90.000 lieues!

Ossipoff, lui, oubliant les dangers de la situation, l'oeil rivé à sa longue-vue, reconnaissait les grandes taches des océans tranchant sur les teintes plus claires des continents; en ce moment, il devait être deux heures à Paris et quatre heures à Saint-Pétersbourg; les deux Amériques sortaient de l'ombre et l'Asie avait disparu.

Pendant que le savant s'abîmait dans sa contemplation, la barque contournait les contreforts de ces montagnes monstrueuses qui formaient entre les deux hémisphères une barrière titanesque.

Au delà de cette barrière, le pays était tout autre.

Le panorama offert à la vue des voyageurs était grandiose et ne présentait aucun point de comparaison avec le site le plus sauvage qui se pût rencontrer sur la terre.

La raréfaction presque totale de l'air aux grandes altitudes qu'ils avaient atteintes, donnait aux paysages un aspect de sombre monotonie.

Ce qui frappa le plus Gontran qui, artiste amateur, s'amusait à prendre des croquis sur un album, c'était le manque absolu de perspective, par suite de l'absence des demi-teintes; une lumière crue tombait du ciel, et tout ce qui n'était pas directement éclairé par la clarté de la Pleine-Terre demeurait d'un noir intense, en sorte que les derniers plans paraissaient aussi accusés que les premiers.

Si bien que le comte, voulant dessiner ces rocs et ces cratères aux sommets déchiquetés, ne put mettre, pour demeurer dans la note vraie, que des taches d'encre sur sa feuille de papier blanc.

--En vérité, murmura-t-il, si j'envoyais au Salon un tableau dans ce genre-là, les impressionnistes eux-mêmes me conspueraient, et cependant c'est d'une exactitude photographique.

Il ajouta mélancoliquement:

--Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Ô Boileau! tu ne t'attendais certainement pas à éveiller les échos des paysages lunaires!

Plus les voyageurs avançaient dans l'intérieur du pays des _Subvolves_, plus s'accroissait l'aridité désolée de ces régions rocheuses.

Jonathan Farenheit ne cessait de jurer, Séléna avait envie de pleurer et Fricoulet lui-même était d'une tristesse mortelle.

Quant à Gontran, il s'ennuyait ferme en songeant qu'à cette même heure le palais de l'Industrie, aux Champs-Élysées, regorgeait d'une foule accourue pour assister au grand carrousel militaire donné au bénéfice des pauvres.

Et fermant les yeux pour s'arracher à ce spectacle monotone et attristant des solitudes lunaires, il franchissait d'un seul bond les 90.000 lieues qui le séparaient de Paris et, durant quelques secondes, il s'éblouissait les yeux des toilettes claires et des uniformes brillants, de l'éclat des diamants et du scintillement des ors et des aciers, en même temps qu'à ses oreilles bourdonnantes l'orchestre bruissait doucement, coupé net par un hennissement de cheval ou par des salves d'applaudissements.

Tout à coup, il tressauta, arraché à sa douce vision par une voix qui murmurait à son oreille:

--_Platon_.

C'était Ossipoff qui, le forçant à se pencher par dessus le bordage, lui montrait au-dessous de l'embarcation le cratère d'un des plus curieux cirques lunaires.

A peine le jeune homme eut-il jeté les yeux sur le panorama qui s'étendait à ses pieds, qu'il s'écria:

--Une forêt!

--Vous dites? demanda Ossipoff en devinant l'étonnement du jeune homme sans en comprendre la cause.

Au moyen de son tube, Gontran répéta l'exclamation qu'il venait de pousser.

--Eh bien! qu'y a-t-il d'étonnant? fit le vieillard.

--Je croyais que tous les astronomes étaient d'accord pour refuser à cette partie de la lune la moindre végétation.

Ossipoff protesta:

--Tous! fit-il; beaucoup assurément... mais pas tous, car la photographie prouve le contraire; le sol de certaines plaines lunaires, le fond de quelques cratères, tels que Platon, ne sont pas photogéniques et la plupart des astronomes du siècle dernier ont attribué cette absorption de rayons lumineux à des végétaux. Mais, comme depuis on a reconnu à la surface du disque visible de la lune la faible densité de l'atmosphère et le manque total de fleuves ou de liquides quelconques, on a été disposé à nier cette végétation. Cependant, des savants contemporains tels que Warren de la Rue, Rutherfurd et Secchi, qui se sont spécialement occupés de photographie lunaire, ont été, au contraire, d'opinion que ces différences photogéniques devaient provenir d'une réflexion végétale. On a observé cette teinte verte dans la mer des Crises et dans Platon.

Puis, passant à Gontran une feuille de papier:

--Tenez, dit-il, voici un dessin de Stanley Williams, représentant l'intérieur du cirque au-dessus duquel nous planons... n'est-ce pas la reproduction exacte de la nature?

La barque volante était, en ce moment, presque immobile au zénith du cratère et les voyageurs purent distinguer nettement que le sol du cirque était couvert de vastes forêts coupées par de larges routes; dans certains carrefours apparaissaient comme des taupinières que Telingâ déclara avoir été autrefois des habitations, et un brouillard lourd et opaque s'élevant en spirale de quelques cheminées souterraines s'étendait comme un voile brumeux d'un bord à l'autre.

--Le dessin de Stanley Williams est bien conforme à la nature, dit Fricoulet.

--Mais cette carte, dit sérieusement Gontran, je l'ai déjà vue dans l'un des livres de mon illustre homonyme.

--Dans les _Continents célestes_? répliqua Ossipoff.

--Sans doute.

Le Sélénite, trouvant qu'assez de temps avait été perdu dans la contemplation du cratère, pressa sur le levier qui lui servait à diriger son embarcation, et le voyage aérien continua.

C'est alors que Fricoulet demanda à Ossipoff:

--Si j'ai bien compris le but de cette exploration, nous allons chercher les moyens de continuer notre voyage interplanétaire?

Le savant, d'un signe de tête, répondit affirmativement.

--Vous voulez sérieusement abandonner la lune?

Ossipoff eut un mouvement impatienté.

--Un mondicule qui a à peine 800 lieues de diamètre! exclama-t-il; sur lequel, à nous cinq, nous ne pesons pas plus que je ne pesais seul sur la terre, un monde en décadence, pour ne pas dire à peu près mort, dont quelques parties seulement sont habitées et habitables!

--Mais pour vous lancer de nouveau dans l'espace, objecta Fricoulet, il vous faut un agent de projection plus rapide encore que le Cotopaxi; car dans le désert sidéral, ce n'est pas par milliers, mais par millions que se comptent les lieues.

--Mon cher monsieur, répliqua le vieillard avec un peu de hauteur, je sais tout cela aussi bien que vous; aussi, vous pouvez être tranquille. Si mes calculs ne me trompent pas, nous aurons, avant peu, cet agent propulseur à grande vitesse dont vous parlez.

Et pour prouver à l'ingénieur qu'il désirait que la conversation s'arrêtât là, le vieux savant lui tourna le dos et se mit à examiner le panorama à l'aide de sa lunette.

--Notoliders! dit tout à coup le Sélénite en étendant la main vers une montagne qui dressait au loin dans l'espace sa crête déchiquetée.

--Le mont _Archimède_, murmura Ossipoff.

Si Platon est le cirque lunaire qui, vu de la terre, présente le plus singulier aspect, Archimède est certainement, après Tycho, la montagne la plus remarquable.

Pendant la pleine lune, elle apparaît aux terriens sur le disque de leur satellite comme un point brillant.

Mais pour Mickhaïl Ossipoff et ses compagnons qui planaient sur le cirque à quelques centaines de mètres à peine, tous les détails orographiques se détachaient avec une netteté surprenante; ils distinguaient à merveille les hautes cimes qui s'élèvent depuis le fond du cratère jusqu'à plus de 1.500 mètres d'altitude et les deux versants de la montagne annulaire qui en forme l'enceinte; des chaînons et des contreforts se détachaient de la montagne pour aller rejoindre dans le lointain les monts Apennins.

La barque volante mit près d'une heure à traverser le cratère d'Archimède qui ne mesure pas moins de 83 kilomètres de diamètre.

--Quelle chance, dit tout à coup Fricoulet à Gontran, que les Sélénites aient inventé la navigation aérienne, autrement l'exploration de ce monde nous eût été impossible.

Sans répondre, le jeune comte fixa sur son ami des regards interrogateurs.

Alors l'ingénieur lui montra de la main des ravins profonds qui s'ouvraient à travers les plaines au milieu desquelles se dressait l'énorme cratère.

--Vois ces rainures, répondit-il, elles ont certainement plus d'un kilomètre de large, quant à la longueur, elles se perdent à l'horizon; elles sont taillées à pic et, par endroits, leur fond se trouve obstrué par les éboulements. Eh bien! suppose qu'au lieu d'arriver par la voie des airs, nous soyons venus simplement à pied, _pedibus cum jambis_, qu'eussions-nous fait en présence de ces crevasses de 1.300 mètres de large? Nous étions arrêtés.

--On fait un détour, objecta Gontran.

--De combien de kilomètres? et qui sait si au nord du versant nous n'aurions pas rencontré une nouvelle crevasse qui nous eût contraint de revenir sur nos pas?

M. de Flammermont abaissa la tête affirmativement.

--Vues du télescope de l'observatoire de Poulkowa, dit-il, ces rainures me semblaient les lits desséchés d'anciens fleuves.

Fricoulet lui fit signe de parler plus bas.

--Malheureux, dit-il, prends garde à M. Ossipoff; songe donc qu'il ne peut y avoir sur cette partie de la lune ni fleuves, ni lacs, ni océans, la pression atmosphérique étant trop faible pour maintenir l'eau à l'état liquide. Ainsi que je te l'ai dit, quand nous en causions au cours de notre voyage, ces crevasses sont de formation purement géo... non... sélénologique.

Pendant cette conversation, la barque volante avait continué sa route et maintenant elle n'était plus qu'à une cinquantaine de kilomètres de la chaîne des Apennins dont les crêtes élevées s'élançaient à 6.000 mètres dans le ciel, étendant sur les plaines avoisinantes des ombres démesurées.

--Cette fois, murmura Fricoulet, nous ne passerons pas.

Mickhaïl Ossipoff, accroupi à l'avant de l'embarcation étudiait le terrain avec sa longue-vue.

Tout à coup, il déposa son instrument et prit dans l'une de ses poches un papier jauni, froissé, qu'il déplia avec soin et qu'il examina attentivement.

Puis il reprit sa position première, après avoir toutefois murmuré quelques mots à l'oreille de Telingâ.

L'embarcation aussitôt vira de bord et se mit à suivre les crêtes des Apennins auxquels succédèrent bientôt les pics moins élevés des Karpathes.

Tout à coup Ossipoff laissa de côté sa lunette, dont Farenheit s'empara aussitôt, et il en prit une autre à laquelle il fit subir une mystérieuse opération.

--Que faites-vous donc là, père? demanda Séléna.

--J'ajoute un prisme à cette lunette.

--Un prisme, répéta-t-elle, et pourquoi faire, mon Dieu?

--Pour faire de cette lunette un spectroscope simplifié; grâce à ce prisme la lumière des terrains que je fixe se décompose et vient se réfléchir sur un verre dépoli disposé dans le milieu du tube.

Puis, s'adressant à Gontran qui paraissait écouter, lui aussi, les explications du vieux savant, il ajouta: