Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune

Chapter 24

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Le Sélénite apprit d'abord à ses élèves le nom des objets les plus usuels que Mickhaïl Ossipoff inscrivait soigneusement sur un carnet avec, en regard, la traduction russe, française et anglaise; ce qui lui constitua, ainsi que le dit plaisamment Gontran «un petit dictionnaire de poche».

Au bout de quatre leçons, le professeur passa au mécanisme de la langue et de la grammaire séléniennes; cela fait, les _Terrigènes_ furent bientôt en état de converser avec les habitants du satellite.

Mickhaïl Ossipoff, ainsi qu'il l'avait promis à l'Américain, s'assimila rapidement cette langue chaude et sonore qui lui rappelait l'hindoustani et les idiomes de l'Inde; il mit d'autant plus d'ardeur à ses études qu'il lui tardait de quitter l'intérieur de ce cratère pour se lancer à la découverte de cette face inconnue d'un monde après lequel il aspirait depuis de si longues années.

Un jour, en feuilletant les volumes de la bibliothèque mise à leur disposition, c'est-à-dire en faisant parler la boîte à musique, ou mieux, le _phonographe_ qui prenait la peine non seulement de lire à haute voix, mais encore de donner l'aspect de la page lue, il parvint à trouver une carte de la lune.

Il se hâta d'en dresser un croquis d'après la silhouette très nette projetée sur le panneau, afin, dit-il, de pouvoir au plus tôt tracer l'itinéraire de son excursion.

Comme sur l'hémisphère visible de la lune, le côté invisible était parsemé de grandes taches grises, de «mers» et d'«océans.»

Mais étaient-ce de véritables étendues liquides, ou seulement des plaines desséchées?

Voilà ce qu'Ossipoff brûlait de savoir.

Il y avait également de nombreux cratères, des chaînes de montagnes élevées, des rainures, comme sur la face visible; par endroits aussi, il y avait des points marqués sur la carte d'une façon spéciale.

Interrogé, Telingâ répondit que c'étaient des villes.

--Des villes! s'écria Gontran stupéfait... il y a des villes dans la lune... nul doute que nous trouvions dans ces villes des succursales du «Bon Marché» et de «la Belle Jardinière».--J'ai précisément besoin de renouveler ma provision de gants.

Cependant Ossipoff qui, parmi les objets les plus précieux dont il avait muni le wagon, n'avait eu garde d'oublier un calendrier, le consultait avec une impatience égale du reste à celle de ses compagnons.

S'il lui tardait de commencer son voyage d'exploration, il ne tardait pas moins à Farenheit et à Gontran de voir réapparaître la lumière du soleil.

Enfin le vieillard signala la fin de la nuit.

--Dans deux heures, dit-il, il fera jour.

Et, s'adressant à Telingâ:

--Je demande, dit-il, à être entendu par votre chef.

--Quand il te plaira, répondit le Sélénite.

--Tout de suite, alors, car il n'y a pas de temps à perdre.

Quelques instants après, Ossipoff et ses compagnons étaient amenés dans une salle au fond de laquelle, sur des sièges de forme bizarre et que Fricoulet déclara taillés dans de la lave, une demi-douzaine de lunariens étaient assis.

--Amis, dit l'un d'eux, ambassadeurs que la _Tournante_ a envoyés à son petit mondicule, parlez et que vos désirs soient satisfaits.

--Nous voudrions partir, répondit le vieillard.

--Partir! s'écria le Sélénite, et pourquoi?

--Pensez-vous, demanda Ossipoff, que nous ayions quitté la terre et franchi 90,000 lieues en affrontant les plus grands périls, pour séjourner indéfiniment dans un cratère de votre monde? La lune n'est que la première étape du voyage céleste que nous avons entrepris; ce n'est qu'une station dans l'exploration que nous avons rêvé de faire à travers le système solaire tout entier... mais avant de nous élancer vers les planètes qui brillent radieusement dans votre ciel si pur, nous voulons visiter votre monde; c'est pourquoi nous avons hâte de vous quitter.

--Avez-vous un but?

--Notre but, c'est le nord de l'hémisphère qui regarde la _Tournante_, afin d'assister au spectacle de la pleine terre, vue de votre globe.

--Et puis, s'écria Jonathan Farenheit, en mêlant dans sa précipitation l'idiome sélénite à sa langue natale, qu'il entremêlait aussi de phrases françaises, et puis, nous désirerions rechercher les traces d'un habitant de la terre que nous supposons être tombé sur l'autre hémisphère.

Le Sélénite eut un geste d'effroi.

--S'il est tombé sur l'autre hémisphère, répondit-il, il doit être mort.

--Mort! gronda l'Américain en secouant furieusement ses poings, le bandit m'échapperait donc?... En tous cas, j'en veux être certain et tant que je n'aurai pas vu son cadavre...

Au bout de quelques instants de silence, le Sélénite ajouta:

--L'excursion que vous voulez tenter à travers l'hémisphère d'où l'on aperçoit _la Tournante_ comme une vaste et tremblante horloge céleste, est impossible.

--Impossible! s'écria Ossipoff, et pourquoi cela?

--Parce qu'une formidable ceinture de rochers, de montagnes sépare ces deux hémisphères de la lune et que mille obstacles vous empêcheront d'atteindre cette partie de notre monde, partie absolument aride, stérile, abandonnée où vous ne trouverez que des vestiges de ce qui fut des villes autrefois florissantes, où rien ne croît, où il est impossible de vivre, même à nous autres dont la constitution est cependant habituée à la raréfaction de l'air.

--Il n'y a pas d'air! s'écria Gontran.

Et se retournant vers Ossipoff:

--Alors, ajouta-t-il, nous nous sommes tous trompés, mon célèbre homonyme, vous et moi...

Il avait prononcé ces deux derniers mots avec un aplomb qui fit sourire Fricoulet.

Le vieux savant réfléchit un instant.

--Il y a certainement, dit-il, dans ce que vient de raconter ce Sélénite, une grande exagération... peut-être n'y a-t-il pas une quantité d'air suffisante pour entretenir la vie... mais si peu qu'il y en ait, nous nous en contenterons.

Les yeux de Jonathan Farenheit s'arrondirent démesurément.

--Nous ne pouvons cependant vivre sans respirer, grommela-t-il.

--Eh! qui vous parle de cela? répliqua Ossipoff avec un mouvement d'impatience... n'avons nous pas des provisions d'air liquide et des appareils?

--Pourtant, objecta Gontran en fixant un regard inquiet sur Séléna, s'il y avait quelque danger grave à courir, peut-être serait-il préférable de renoncer à cette excursion.

Le vieux savant se croisa les bras sur la poitrine.

--Et comment continuerons-nous notre voyage alors? demanda-t-il.

--Qu'a de commun cette exploration de la lune avec notre excursion interplanétaire?

--Ceci... c'est que le spectroscope m'a révélé l'existence à la surface de la lune... non loin du pôle, d'un minerai précieux qui seul peut nous permettre de nous lancer dans l'espace... mais si vous redoutez quelque chose, demeurez ici; moi j'irai seul.

Farenheit s'écria:

--Vous n'irez point seul, monsieur Ossipoff, j'irai avec vous et pendant que vous chercherez votre minerai,... moi, je chercherai ce bandit de Sharp.

Et il souligna sa phrase d'un geste énergique.

Gontran se récria.

--Ce n'est pas pour moi que je redoute les dangers ou les fatigues du voyage, répliqua-t-il, mais bien pour Mlle Ossipoff.

La jeune fille le remercia d'un sourire.

--Merci, mon cher monsieur Gontran, dit-elle, mais je n'ai pas peur et partout où mon père ira... j'irai avec lui.

Il se fit un silence dont le Sélénite profita pour demander:

--Vous connaissez bien la conformation sélénographique du disque de la lune que vous foulez en ce moment aux pieds?

--Bien... n'est peut-être pas l'expression exacte... en tous cas, je la connais moins que celle de l'autre hémisphère.

--L'autre hémisphère... répéta le Sélénite stupéfait.

--Oui, l'hémisphère visible.

--Ce n'est pas croyable.

Ossipoff mit alors sous les yeux de l'indigène une des dernières photographies lunaires, dues à l'habileté du célèbre astronome américain Rutherfurd.

L'étonnement du Sélénite était prodigieux.

--Mais, murmura-t-il, comment avez-vous pu dresser ce plan puisque jamais vous n'avez mis les pieds sur notre planète?

En quelques mots, Ossipoff essaya de faire comprendre au Sélénite ce que c'était que la photographie; puis il ajouta:

--Cependant si vous pouviez nous donner un guide?...

--Telingâ vous accompagnera.

--Et quand partirons-nous?

--Demain, au soleil levant.

Ossipoff s'apprêtait à sortir de la salle, lorsque Fricoulet, revenant sur ses pas, demanda:

--Mais quels moyens de locomotion emploierons-nous?

--Ils différeront suivant l'itinéraire que vous adopterez et aussi suivant la rapidité avec laquelle vous voudrez voyager.

* * * * *

Le lendemain, après avoir été faire au wagon une importante provision de comestibles pour subvenir à leur nourriture, les voyageurs se trouvèrent prêts à se lancer dans de nouvelles aventures, et affronter de nouveaux dangers.

Comme les premiers rayons solaires doraient les sommets du cratère qui leur servait d'asile, Telingâ entra dans leur salle.

Voyant leurs bagages fixés sur leurs épaules, il leur fit signe de le suivre et s'enfonça dans la route souterraine par laquelle ils avaient été amenés.

Fricoulet, qui pensait à tout, avait heureusement emporté avec lui une lampe électrique de Trouvé, si bien qu'il lui suffit de presser un bouton pour illuminer le boyau sombre et tortueux dans lequel s'enfonçait la petite troupe.

Ossipoff qui marchait, tenant à la main la carte qu'il avait dessinée de cet hémisphère de la lune, demanda:

--Où donc allons-nous?

--Directement à Chuir, grande ville située au confluent du fleuve Tô, répondit le Sélénite.

--Mais par quelle voie? demanda encore le vieillard.

--Vous le saurez dans quelques instants, répondit laconiquement Telingâ.

A cet endroit le cratère s'évasait brusquement en un immense cône tronqué dont le sommet déchiqueté s'élançait à plus de 1.000 pieds dans l'espace; le souterrain aboutissait à une sorte de salle mesurant près d'un kilomètre de surface qu'éclairait la lumière du soleil tombant par l'orifice du cratère.

Le Sélénite, auquel ces lieux paraissaient parfaitement connus, fit entendre avec ses lèvres un appel qui réveilla dans l'intérieur du volcan des échos sonores et prolongés.

A cet appel, sortit de l'ombre une forme vague qu'Ossipoff reconnut bientôt pour être la silhouette d'un Sélénite.

Telingâ s'avança à sa rencontre, s'entretint quelques instants avec lui, puis, revenant sur ses pas:

--Dans une heure, dit-il, nous serons à Chuir.

Le savant consulta sa carte et poussa une exclamation de surprise.

Mais c'est à plus de 400 _verstes_ d'ici, s'écria-t-il; avez-vous donc, pour nous y transporter, un moyen de locomotion rapide?

--Peut-être ont-ils des chemins de fer dans la lune, murmura Gontran.

Jonathan Farenheit haussa les épaules en grommelant:

--Quand bien même ils en auraient, il est impossible qu'ils franchissent une semblable distance en une heure... le railway de New-York à San Francisco en fait à peine le quart.

Et il ajouta orgueilleusement:

--Et c'est le train le plus rapide du monde entier.

En entendant la question d'Ossipoff, le Sélénite avait secoué la tête.

--Nous irons à Chuir, répondit-il, par la voie souterraine, mais sans qu'aucune force nous y transporte... la distance est trop courte pour que nous ayons besoin d'avoir recours à un autre moyen qu'un moyen naturel.

L'étonnement des Terriens se transforma en ahurissement.

--Mais alors?... murmura Fricoulet.

Il n'acheva pas sa phrase; au milieu de la vaste salle, débouchant d'un souterrain, venait d'apparaître comme dans une féerie, glissant sans bruit dans des rainures de la lave, une sorte de bateau monté sur patins.

Telingâ désigna silencieusement cet étrange véhicule à ses compagnons qui, l'un après l'autre, prirent place sur un banc courant le long du bordage; puis lui-même se tint debout à l'avant, la main placée sur un levier de métal.

Le Sélénite, qui avait amené le véhicule, le poussa, sans efforts apparents, jusqu'à l'entrée d'un boyau souterrain, où il l'abandonna.

Alors, comme tiré en avant par une force invisible, mais d'une puissance extraordinaire, l'embarcation fila dans la nuit silencieusement et avec une vitesse qui allait s'augmentant.

--Eh! j'y suis, dit Fricoulet à ses amis; nous glissons en ce moment sur un plan incliné...

--Mais, objecta Gontran, nous ne pouvons descendre tout le temps... sinon nous finirons par arriver au centre de la lune au lieu de demeurer à sa surface.

Le jeune ingénieur réfléchit un moment.

--Ce tunnel, dit-il enfin, se compose peut-être d'une suite de vallonnements, semblable à ce jeu de fête foraine que l'on nomme des _montagnes russes_... Quand le wagon aura acquis dans une pente rapide une vitesse propre suffisante, la courbe se relèvera probablement, pour s'abaisser de nouveau, et ainsi de suite, jusqu'à ce que nous soyons arrivés.

--Pensez-vous, monsieur Fricoulet, demanda Séléna, que ce système de _montagnes russes_ pourrait se poursuivre pendant de longues distances?

--Je ne vois pas ce qui s'y opposerait, pourvu que le point de départ ait une élévation suffisante, minime du reste, en raison de l'insignifiance des frottements.

--En ce cas, murmura M. de Flammermont, c'en serait fait de la vapeur et de l'électricité.

L'ingénieur ajouta en langue sélénite:

--Si ce tunnel a cent lieues de longueur, sa construction est certainement une merveille.

--Ce tunnel, répliqua Telingâ, n'est pas construit par nos mains; c'est tout simplement un boyau naturellement percé dans les couches souterraines par les laves, à l'époque où le monde lunaire crachait ses entrailles brûlantes par les mille bouches de ses volcans... ces fissures sont nombreuses dans notre monde, c'est pourquoi nous avons songé à les utiliser pour établir des communications entre nos différents centres.

--C'est merveilleux, murmurait Ossipoff extasié.

--Le malheur, murmura Gontran, c'est que la route n'est pas éclairée; une paire de lanternes n'aurait pas déparé notre voiture.

Le Sélénite, qui avait la faculté de voir dans l'obscurité, ne comprit pas cette horreur des terriens; heureusement Fricoulet avait sa lampe Trouvé qui «rompit le noir» et permit aux voyageurs d'examiner tant bien que mal le chemin qu'ils suivaient.

Mais bientôt la vitesse du véhicule devint excessive car la pente de la route, loin de se modifier, s'accentuait davantage encore; aussi durent-ils tourner le dos au courant d'air impétueux qui leur soufflait au visage et au travers duquel l'embarcation filait comme une flèche.

--Nous faisons près de cent mètres par seconde, murmura Ossipoff.

Séléna, prise de vertige, avait caché son visage contre la poitrine de son père, Gontran se cramponnait au bordage en roulant des yeux inquiets et Farenheit affectait une impassibilité que démentait la pâleur de ses joues et le frémissement de ses lèvres.

Seul, Fricoulet était absolument calme et, tout en prenant ses précautions pour n'être point étouffé, il examinait curieusement la route sur laquelle glissait le véhicule.

Tout à coup il s'écria:

--C'est bien cela... c'est bien le système des _montagnes russes_... nous remontons maintenant... sentez-vous que la vitesse décroît... nous ne marchons plus que grâce à l'impulsion acquise à la descente, et dont la puissance ira décroissant jusqu'au moment où le véhicule s'arrêtera tout à fait, faute de force.

--Serons-nous bientôt arrivés? demanda Farenheit.

L'ingénieur consulta sa montre.

--Telingâ a demandé une heure, répondit-il, et voilà cinquante minutes que nous sommes partis... nous devons approcher, très probablement.

Et il étendait la main vers un point lumineux qui apparaissait dans le lointain, et dont la dimension augmentait rapidement.

Alors, le Sélénite pesa sur le levier qu'il tenait à la main et la vitesse s'atténua encore jusqu'au moment où l'on déboucha dans un cratère absolument semblable à celui d'où l'on était parti.

--Chuir, dit-il laconiquement en désignant le cratère.

Les voyageurs mirent pied à terre et s'engagèrent à la suite de leur guide dans un petit couloir qui, en quelques minutes, les conduisit dans un cirque de plus grandes dimensions et qu'éclairaient largement les rayons du soleil.

--Une ville!... cela! exclama Farenheit en pivotant sur ses talons et en écarquillant les yeux, du diable! si je vois une habitation ou un habitant!

Le Sélénite sourit:

--Toutes les habitations, dit-il, sont creusées dans les flancs de la montagne, et vous pouvez distinguer entre les rochers une grande quantité de fissures qui permettent à l'air et au soleil--quand cet astre brille--de pénétrer librement, mais que l'on referme pendant la nuit de 354 heures.

--Mais, fit observer Ossipoff, la carte signale une rivière qui passe à Chuir.

--Effectivement, et nous allons la gagner à pied, car nous devons nous embarquer pour gagner Rouarthwer.

--Au bord de la mer du Centre? demanda le savant, après avoir consulté sa carte.

--En effet, et de là nous irons à Maoulideck, la ville la plus importante de la lune, habitée par plusieurs millions de Sélénites et de laquelle on découvre quelquefois la Tournante.

--Elle est donc sur l'autre hémisphère? demanda Gontran.

--Non pas... mais elle est placée sans doute dans la zone de _libration_.

--Ah! fit le jeune homme, comme si cette réponse l'avait satisfait.

Mais il laissa Ossipoff prendre les devants avec Telingâ qui lui donnait des détails sur le pays et, ralentissant le pas, il s'approcha de Fricoulet.

--Libration! murmura-t-il... qu'est-ce que c'est que cela?

--Mais, mon pauvre ami, exclama l'ingénieur, sais-tu bien que, pour un astronome, tu ne sais rien de rien... Enfin! Je te dirai donc que l'on désigne sous le nom de _libration_, un balancement propre à la lune qui nous laisse voir tantôt un peu de son côté gauche, tantôt un peu de son côté droit, tantôt un peu au delà de son pôle supérieur, tantôt un peu au delà de son pôle inférieur.

Cependant, on était arrivé à un fleuve que sillonnaient quelques constructions bizarres, n'ayant rien de commun avec les bateaux d'Europe et qui, cependant, naviguaient contre le courant avec une merveilleuse rapidité: c'étaient des espèces de bouées, d'une dizaine de mètres de large, paraissant dépourvues de toute espèce de moteur ou de propulseur.

Pour le coup, Fricoulet était stupéfait.

--C'est là-dedans que nous allons nous embarquer? pensa-t-il.

Il ne se trompait pas; Telingâ ayant fait entendre un appel, une de ces singulières machines s'approcha du bord, sans que cependant aucun pilote se montrât.

Le Sélénite descendit le premier s'asseoir sur la couronne et invita ses compagnons à le venir rejoindre; puis une sorte de sifflement retentit, l'eau bouillonna un moment et l'embarcation se déplaça avec rapidité.

Nécessairement, à peine fut-on en route, que Fricoulet demanda à Telingâ de lui expliquer par quel phénomène surprenant la curieuse construction sur laquelle il se trouvait pouvait avancer avec une si prodigieuse vitesse.

--Par le moyen le plus simple, répondit le Sélénite, et si vous voulez vous rendre compte par vous-même de ce que vous appelez le «système»...

Il fit descendre le jeune homme dans la cale, où une pompe, qu'un moteur actionnait, aspirait l'eau par un tube débouchant à l'avant pour refouler cette eau à l'arrière.

--En effet, murmura l'ingénieur avec un sourire de pitié, rien n'est plus simple.

Et il ajouta, en voyant les rives fuir au loin derrière la rapidité de l'embarcation:

--Et ça marche!

Ça marchait même si bien, qu'après un jour de navigation, les voyageurs arrivaient à Rouarthwer.

--Ici, dit Telingâ, nous nous arrêterons quelque temps pour vous permettre de vous reposer, puis nous reprendrons notre course.

--Voilà une excellente idée, s'écria M. de Flammermont, car il me tarde de faire un repas un peu substantiel, confectionné par les blanches mains de Mlle Séléna: en outre, je ne suis nullement disposé à imiter le soleil qui ne se couche pas durant 354 heures; j'ai contracté, dès ma plus tendre enfance, l'habitude de dormir toutes les douze heures, et en voici bientôt seize que nous sommes sur pied, donc, je propose de remettre à demain la suite de notre voyage.

Tout le monde fut de cet avis; on dîna copieusement des provisions que l'on avait prises dans le wagon-terrien, et on dormit dans un compartiment du bateau qui se rendait à Maoulideck sans faire escale.

Le lendemain, ou du moins douze heures après s'être endormis, lorsque les voyageurs se réveillèrent, l'embarcation était en vue de la capitale de la lune, la seule qui eût des habitations non creusées comme des nids de taupes, mais de véritables maisons d'une architecture bizarre et bien véritablement lunaire.

--Voilà des gens, murmura M. de Flammermont, qui ont certainement passé par «Polytechnique» ou par «Centrale»... qu'en penses-tu, Alcide?

Et le jeune comte faisait admirer à son ami une agglomération de figures géométriques curvilignes, depuis le cylindre jusqu'à la sphère.

--Tous les maçons qui ont travaillé à cette ville, répondit l'ingénieur, ont dû _faire des x_, assurément.

--En tous cas, ils ne sortent pas de l'école des beaux-arts, section de l'architecture, ajouta Gontran, car tout cela est absolument laid...

Séléna, qui l'avait entendu, dit en souriant:

--Oh! vous, mon cher Monsieur de Flammermont, il suffit que quelque chose touche à la science pour que vous le déclariez laid.

Le comte prit la main de la jeune fille et la couvant d'un regard amoureux:

--Oh! chère Séléna, murmura-t-il, ce que vous dites n'est pas conforme à la vérité; car vous touchez de bien près à M. Ossipoff qui est bien ce qu'il y a de plus scientifique au monde, et cependant je n'ai jamais hésité à vous déclarer la plus charmante et la plus jolie.

La jeune fille sourit et baissa les yeux.

--Si M. Ossipoff vous entendait! grommela Fricoulet, que ce roucoulement d'amoureux énervait.

Mais le digne savant pensait à bien autre chose qu'à surveiller la conversation de sa fille et de son fiancé.

Telingâ venait de le présenter au directeur de l'observatoire et, heureux de trouver un collègue, le vieillard était plongé dans une discussion à perte de vue sur les choses qui lui étaient chères.

D'autre part, le savant Sélénite, enchanté de faire connaissance avec un Terrien, eût bien voulu le garder plus longtemps pour lui demander des renseignements sur les parties du ciel qui lui étaient inconnues.

Mais Telingâ déclara que si l'on voulait être prêt à passer avant la fin du jour au pays des Subvolves, il ne fallait pas perdre son temps.

Il fut donc convenu qu'une fois l'exploration d'Ossipoff terminée, les Terriens reviendraient à Maoulideck où se réunirait un grand congrès scientifique de toutes les notabilités savantes du monde lunaire, pour écouter les récits de leurs «frères du ciel».

A cette condition seule, le directeur de l'observatoire sélénite consentit à laisser partir ses visiteurs.

Cependant, Telingâ, qui s'était éloigné un instant, revint en donnant les signes du plus vif contentement, et s'approchant de Fricoulet:

--Monsieur l'ingénieur, dit-il, je vais vous prouver qu'en ce qui concerne le domaine de l'atmosphère, nos moyens de locomotion égalent nos véhicules de terre et d'eau... si vous voulez me suivre...

Et il se dirigea vers une butte assez élevée au sommet de laquelle les Terriens arrivèrent en quelques bonds.

Là, ils trouvèrent étendue sur le sol une sorte de véhicule, assez semblable au chariot qui les avait conduits à Chuir, avec cette différence qu'il était plus allongé et avait à peu près la forme d'un cigare.

--Si c'est là son ballon dirigeable... murmura Gontran, qui acheva sa phrase en allongeant dédaigneusement les lèvres.

--Mon cher, lui répondit Fricoulet, les expériences que nous venons de faire déjà auraient dû te servir à mieux augurer de l'imagination des Sélénites...

--Alors, tu as confiance dans cette machine-là? demanda le jeune comte.

--Confiance absolue, répartit l'ingénieur en enjambant le rebord de la «machine».