Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 23
--Tenez, fit-il, la boussole est affolée et sans direction fixe; le baromètre indique 320 millimètres de pression atmosphérique et l'hygromètre accuse une sécheresse absolue.
Fricoulet ajouta:
--Et nous nous trouvons dans un cratère; voyez la forme tronconique des murailles qui nous entourent... remarquez comme l'ouverture par laquelle nous arrive la lumière est régulière et située loin au-dessus de nos têtes.
Et il murmura, comme se parlant à lui-même:
--Il n'y a pas à en douter, nous sommes bien dans l'intérieur d'un volcan lunaire.
--Volcan éteint, n'est-ce pas? se hâta de demander Gontran.
L'ingénieur ouvrait la bouche pour répondre et rassurer son ami, quand d'une galerie obscure surgirent soudain des corps immenses.
--Les Sélénites!... cria-t-il, garde à nous!
Un à un, sortant d'une caverne que les voyageurs n'avaient point remarquée, s'avançaient avec prudence une douzaine d'êtres étranges, de dimensions gigantesques.
Pétrifiés d'étonnement, Ossipoff et ses compagnons considéraient, non sans une certaine terreur, ces géants hauts de douze pieds environ et dont la structure ne différait que fort peu de celle des terriens.
La tête seule était d'un volume surprenant et paraissait disproportionnée avec le reste du corps; elle se balançait à l'extrémité d'un cou long et mince, lequel reposait sur des épaules étroites et décharnées; à ces épaules s'ajustaient des bras maigres terminés par des mains larges comme des battoirs; le buste prodigieusement plat, comme s'il n'eût renfermé ni poumons ni intestins, se prolongeait par des jambes en fuseau assez comparables à des pattes d'échassiers, n'étaient les volumineux pieds plats qui s'y adaptaient, servant ainsi de bases solides à l'édifice élevé qui s'appuyait sur eux.
La face ronde et imberbe était éclairée de deux yeux proéminents dans lesquels aucune lueur ne brillait, ce qui leur donnait un regard terne et glacé; point de cils, pour ainsi dire point de sourcils; par contre une masse de cheveux qu'ils portaient uniformément, tombant en tresses sur les épaules; la bouche, largement fendue, n'était point ourlée de lèvres comme celles des habitants de la terre, mais, semblait un coup de sabre en travers du visage.
La caractéristique de ces êtres étranges était leurs oreilles vastes et s'évasant comme des conques acoustiques de chaque côté de la tête. Instinctivement Gontran avait saisi une carabine et s'était placé devant Séléna, décidé à se faire tuer plutôt que de permettre à l'un de ces monstres d'approcher la jeune fille.
--Paix, Gontran, du calme, mon ami, dit Fricoulet en remarquant l'attitude hostile du jeune comte, n'aggravons pas notre situation en attaquant les premiers ces insulaires... il sera toujours temps d'arriver aux moyens coercitifs, quand nous ne pourrons plus faire autrement... Essayons plutôt d'entrer en pourparlers avec eux.
--Eh! riposta M. de Flammermont, comment te faire entendre d'eux?... tu as remarqué qu'en criant et en mettant nos oreilles contre nos bouches c'est à peine si nos voix nous parviennent... à plus forte raison, étant donnée la dimension de ces gaillards-là.
Le jeune ingénieur haussa les épaules.
--Tu vas voir, dit-il.
Il fit quelques pas en avant et d'un léger appel du pied, bondissant dans l'espace, il atteignit un rebord rocheux situé à cinq mètres du sol.
--Hein! cria-t-il à ses compagnons, suis-je à hauteur maintenant?
Le voyant ainsi juché, l'un des Sélénites qui marchait en tête des autres et qui semblait être leur chef, parut comprendre dans quelle intention il avait fait cette ascension rapide et se dirigea de son côté.
Une fois près de lui, il prononça un long discours dans un langage sonore dont les roulements se repercutèrent sur les parois immenses.
De temps en temps il s'arrêtait, promenait sur les terriens un regard circulaire pour savoir s'il était compris; puis il recommençait à parler.
--Chante, mon bonhomme, chante, grommelait Jonathan Farenheit, si tu crois que l'on comprend un mot de ta harangue...
Fricoulet fit de la main signe à l'Américain de garder le silence.
Le Sélénite aperçut ce geste et le prenant pour un signe de commandement, crut deviner que Fricoulet était le chef des étrangers et, à partir de ce moment, il s'adressa directement à lui.
Il s'arrêta, regardant l'ingénieur et semblant attendre une réponse.
Fricoulet réfléchit quelques minutes.
Puis, soudain, une idée lumineuse traversa son esprit; cette idée était que tout le long discours qu'il venait d'entendre ne tendait à rien moins qu'à savoir d'où il venait lui et ses compagnons.
Il plongea la main dans ses poches, toujours pleines d'un assortiment d'objets les plus disparates et de l'une d'elle sortit un morceau de craie.
Rapidement, sur la paroi de lave noirâtre du cratère, il traça deux sphères d'inégale grosseur qu'il réunit au moyen d'une ligne droite pour figurer le chemin parcouru à travers l'espace par l'obus.
Puis mettant l'index de sa main droite sur la plus grosse sphère, il appuya sa main gauche sur sa poitrine.
Le Sélénite semblait suivre cette mimique avec le plus vif intérêt.
Ensuite Fricoulet désigna la sphère la plus petite en étendant son bras vers l'habitant de la lune.
Celui-ci parut surpris, s'approcha, considéra attentivement le dessin, ensuite, il appela ses compagnons qui, l'un après l'autre, vinrent regarder; après quoi ils s'éloignèrent, semblèrent se consulter et s'enfoncèrent dans la galerie obscure par laquelle ils étaient venus.
Un moment Ossipoff et ses amis se regardèrent en silence.
--Eh bien! demanda Gontran, que dites-vous des Lunariens?
--Ils sont tels que je me les figurais, répondit le vieillard.
--En tout cas, ils ne sont pas beaux, murmura Séléna.
--Moi, ajouta Farenheit, je croyais voir des êtres plus étranges et plus dissemblables de nous qu'ils ne le sont.
--Pourquoi cela? demanda le vieux savant. Quoique les conditions d'habitabilité de leur monde soient bien différentes du nôtre, ils sont issus comme nous de la nébuleuse solaire...
--Cependant fit observer Fricoulet, leur conformation physiologique ne paraît pas être absolument identique à la nôtre... avez-vous remarqué ces têtes énormes, ces yeux aux larges pupilles, et ce torse étroit?
--Parfaitement.
--A quoi attribuer cela?
--Jusqu'à présent, il faut s'en tenir aux suppositions.
--Eh bien, que supposez-vous?
--Que si les Sélénites ont un crâne très volumineux, c'est que leur cervelle est plus développée que la nôtre...
--En faut-il donc conclure, interrogea Fricoulet, qu'ils sont plus intelligents que nous?
--Peut-être pas... mais en tous cas ils doivent posséder plus de connaissances acquises... Maintenant, si leur poitrine est étroite, c'est que leurs poumons sont conformés autrement que les nôtres afin de pouvoir fonctionner sans gêne sous une aussi basse pression atmosphérique que celle qu'ils respirent ici... quant à l'estomac et au ventre, s'ils ne dominent pas comme chez les terriens, c'est que ces derniers appartiennent à une planète où il faut manger pour vivre, où la loi de la vie est la loi de la mort, où les plus faibles sont absorbés par les plus forts.
Séléna ouvrait de grands yeux en entendant parler son père.
--Père, demanda-t-elle, y a-t-il donc dans l'univers des mondes où l'on ne mange pas?
--C'est probable, répondit le vieillard; il serait triste de penser que l'on est astreint dans tous les mondes à cette ridicule fonction et à ses suites. C'est bon pour une planète misérable et encore à l'état d'enfance comme est la terre; mais ce serait taxer la nature d'impuissance que de la mesurer à notre taille...
--Je ne m'imagine pas, interrompit Fricoulet, la forme extérieure d'êtres ne mangeant pas.
--Il est certain, répliqua Ossipoff, que ces êtres doivent revêtir des aspects fantastiques, des conformations étranges: hommes sans tête, sans torse ni membres... car, notre cerveau n'est que l'épanouissement de la moelle épinière; c'est lui qui a fait le crâne et le crâne la tête; nos jambes et nos bras ne sont que les membres du quadrupède transformés et perfectionnés... c'est la position graduellement verticale qui a fait les pieds et c'est l'exercice répété qui a fait les mains... Le ventre n'est que l'enveloppe de l'intestin; la forme et la longueur de cet intestin dépendent du genre d'alimentation... il n'y a pas enfin, sur et dans tout notre corps, un centimètre cube qui ne soit dû à notre fonctionnement vital dans le milieu que nous habitons.
Comme Ossipoff achevait ces mots, la troupe des Sélénites reparut; deux d'entre eux poussaient une sorte de chariot dans lequel le savant et ses compagnons durent prendre place; puis ils s'enfoncèrent dans une longue galerie souterraine et après quelques minutes d'une course rapide, vertigineuse, ils revirent la lumière du soleil.
Maintenant les terriens se trouvaient au milieu d'un cratère que Fricoulet estima avoir plusieurs kilomètres de large et qui devait être le cratère principal du volcan: cette immense arène était bordée par de hautes montagnes aux sommets capricieusement déchiquetés et dont les pics aigus s'élançaient à perte de vue dans l'espace.
Du fond de cette cheminée le ciel apparaissait d'un bleu foncé, presque noirâtre, dans lequel, malgré l'éclat aveuglant du soleil, quelques étoiles de première grandeur scintillaient, semblables à des diamants énormes sur un écrin.
--Je suis étonné, murmura Fricoulet, de ne sentir aucune gêne dans la respiration... la pression est pourtant bien faible.
--Peuh! répliqua Ossipoff, elle correspond à celle indiquée par le baromètre sur le plus haut sommet des Andes, c'est-à-dire à 7,500 mètres.
--Pourtant, ajouta Gontran, on prétend qu'à cette altitude on ressent les plus douloureux symptômes du _mal des montagnes_... et cependant je ne ressens rien de pareil... au contraire il me semble que mes poumons jouent avec une facilité merveilleuse, et, chose singulière, mon estomac demeure silencieux.
--Il faut croire, répondit Ossipoff, que l'atmosphère dans laquelle nous sommes plongés a une composition toute différente de celle de la terre, ce dont je me rendrai compte en l'analysant;... ce qui me paraît certain, c'est que l'oxygène s'y trouve en proportion plus considérable que dans l'air respirable de notre planète natale et qu'en outre il s'y rencontre d'autres gaz.
Cependant le chariot continuait à rouler à travers la plaine qui s'étendait dans le fond du cratère.
Tout à coup, Farenheit signala au loin une masse brillante qui émergeait du sol.
--Notre wagon! cria-t-il.
C'était en effet le véhicule qui avait entraîné loin de la terre les hardis voyageurs; il était enfoncé d'un pied dans le sol rocailleux et, en tombant, avait fait jaillir dans un assez large rayon une quantité de scories et de débris laviques; la vitre d'un hublot était fendue, le culot bossué et le métal, en certains endroits, était complètement brûlé.
En constatant ces dégâts Fricoulet hocha la tête.
--Dieu veuille que nous puissions nous en servir pour repartir, murmura-t-il.
Les Sélénites s'étaient approchés et, désignant l'obus, semblèrent demander des explications à ce sujet.
Alors, Ossipoff prit une barre de fer qui avait sauté hors du wagon et au moyen de cette barre avec autant de facilité que s'il se fût servi d'un crayon, il dessina sur la poussière, comme Fricoulet l'avait fait sur la paroi du volcan, deux sphères d'inégales dimensions.
Il les rejoignit au moyen d'une ligne droite et compléta le dessin en esquissant, à un point de cette ligne, la coupe du wagon.
Aussitôt l'un des Sélénites se mit à genoux pour être plus à la portée de son interlocuteur; puis, au moyen d'une mimique expressive, il parut demander si la grosse sphère dessinée sur le sol était un astre du ciel.
Ossipoff abaissa la tête à plusieurs reprises.
Ensuite, pour se faire mieux comprendre, le savant traça sur le sable le système de Copernic, échelonnant les planètes suivant leur ordre de distance au soleil qu'il figura par une sphère immense; arrivé à la terre il traça l'orbe de la lune et appela plus particulièrement l'attention du géant sur ces deux mondes.
Le Sélénite montra l'obus d'un air interrogateur.
--Il demande si c'est avec cela que nous sommes venus, dit Fricoulet.
Ossipoff fit signe que «oui».
--Dites-leur que nous sommes des ambassadeurs envoyés par la terre à son satellite, murmura plaisamment monsieur de Flammermont.
--Demandez-leur plutôt s'ils n'ont pas vu dans ces parages un autre projectile semblable à celui-ci, grommela Farenheit qui n'abandonnait pas ses idées de vengeance.
Et il ajouta:
--Oh! pouvoir mettre la main sur ce gredin de Sharp...
Cependant, le colloque muet continuait entre le lunarien et Mickhaïl Ossipoff.
A un moment donné le géant appuya son doigt sur sa langue; l'astronome secoua négativement la tête.
--Jamais ils ne parviendront à s'entendre, murmura Séléna.
Elle se trompait sans doute, car, au même moment, le Sélénite se relevait et, se tournant vers ses compagnons, se mit à leur parler avec animation, désignant tantôt les terriens, tantôt les figures tracées sur le sable par Ossipoff.
Enfin, il prit par la main l'un d'entre eux et s'approchant du vieux savant il le lui indiqua en disant d'une voix forte:
--Telingâ.
En même temps il touchait la langue de Telingâ et ensuite l'oreille d'Ossipoff.
Après, se frappant la poitrine pour se désigner lui-même:
--Roum Sertchoum, dit-il.
Celui qu'il venait de nommer Telingâ tira de son vêtement de longues bandelettes couvertes d'une sorte d'écriture absolument indéchiffrable; en même temps il faisait signe d'y tracer des caractères.
--Celui-là, dit Fricoulet en s'adressant à M. de Flammermont, est sans doute un confrère, en astronomie de ton illustre homonyme... c'est lui probablement qui va être chargé de notre instruction... car, si j'ai bien compris le langage muet de l'autre, on va nous apprendre à parler.
Comme il achevait ces mots, les Sélénites désignèrent le chariot.
Ossipoff, avant de prendre place, recommanda, au moyen d'une mimique éloquente, le wagon aux soins des indigènes.
Puis, de nouveau, le chariot se mit en marche, s'enfonça dans une obscure galerie souterraine, pour aboutir, après bien des tours et des détours à une immense salle prenant jour sur le côté d'où venait le soleil.
Une fois dans cette salle on les laissa seuls.
--Prisonniers! exclama Jonathan Farenheit avec colère.
Ossipoff lui posa la main sur le bras.
--Calmez-vous, cher monsieur Farenheit, dit-il avec un grand sang-froid, il y a un malentendu; dans la vie il ne s'agit que de s'expliquer.
L'Américain haussa furieusement les épaules.
--S'expliquer? grommela-t-il, et comment voulez-vous vous expliquer avec ces sauvages qui ne parlent pas un mot d'anglais.
--Eh! il ne s'agit que d'apprendre leur langue.
--Je ne m'en charge pas, moi, riposta Farenheit.
--Mais, moi, je m'en charge, répliqua fermement le vieillard, vous savez que les Russes sont les premiers linguistes du monde.
--Ce sera long? demanda l'Américain.
--Dans deux jours je vous affirme que je pourrai causer avec ces gens-là.
Cette réponse du savant stupéfia le citoyen des États-Unis.
--Deux jours! répèta-t-il, c'est merveilleux.
Fricoulet cligna de l'oeil d'un air malicieux en chuchotant à l'oreille de Gontran:
--Le pauvre homme! il ne se doute pas que, dans la lune, l'année ne se compose que de 12 jours et que chacun d'eux compte 29 des nôtres, plus 12 heures et 44 minutes.
CHAPITRE XV
A TRAVERS L'HÉMISPHÈRE INVISIBLE DE LA LUNE
Dès le lendemain de leur arrivée sur le sol lunaire--leur chronomètre seul, maintenant, pouvait donner aux voyageurs une notion exacte du temps, que le jour et la nuit ne divisaient plus également comme sur la terre,--ils virent entrer dans la grande salle qui leur avait été assignée pour résidence, Telingâ.
Après des gestes empressés que Fricoulet leur assura être des salutations cordiales, le Sélénite tira sa langue et posa son doigt dessus; ensuite il toucha leurs oreilles et attendit.
--Il demande probablement, dit le jeune ingénieur qui s'instituait carrément l'interprète de la petite troupe, il demande s'il vous convient de commencer tout de suite vos leçons.
Sur la réponse affirmative de ses amis, Fricoulet se retourna vers Telingâ et lui fit comprendre que lui, ainsi que ses compagnons, étaient à sa disposition.
Le Sélénite s'inclina et sortit.
--Eh bien! exclama Gontran, tout étonné, il nous plante là!
--Peut-être, riposta Fricoulet, est-il allé chercher ses grammaires et ses dictionnaires.
--Penses-tu donc qu'il existe ici des Lhomond et des Littré? demanda le jeune comte.
Ce fut Ossipoff qui lui répondit:
--J'estime, quant à moi, que le degré d'instruction doit être, de beaucoup, plus élevé chez ces gens-là que chez nous.
Jonathan Farenheit se récria:
--Chez ces sauvages! fit-il d'un ton dédaigneux.
--Ces sauvages, répliqua froidement le vieillard, ont l'avantage d'habiter un monde plus vieux que le nôtre.
L'Américain écrasa le sol d'un coup de talon furieux, ce qui, à sa grande surprise, forma une profonde excavation dans laquelle sa jambe enfonça jusqu'au mollet.
Il étouffa un juron.
--Toujours cette maudite force sextuplée! gronda-t-il.
--Eh! demanda Gontran, pourrait-on savoir, sir Jonathan, les motifs de cette grande colère?
--Comment, riposta Farenheit, M. Ossipoff ne vient-il pas de dire que la lune est un monde plus vieux que la terre?
--Oui, je viens de dire cela et je le répète.
--Mais la lune n'est-elle point formée de la terre?
--Scientifiquement exact.
--La lune n'est-elle pas autre chose qu'une parcelle du globe gazeux tournant sur lui-même, qui s'est refroidi peu à peu et que nous avons baptisé du nom de terre?
--Parcelle détachée de l'équateur terrestre par l'effet de la force centrifuge, ajouta Fricoulet.
--Mon cher sir Jonathan, déclara Ossipoff, vous avez parfaitement raison, la lune est bien tout ce que vous venez de dire,... mais, où voulez-vous en venir?
--Tout simplement à ceci, _by god_! Puisque la lune est une partie infime, il est vrai, de la terre, comment pouvez-vous prétendre que ce monde soit plus vieux que celui duquel il est né!
Pendant que l'Américain parlait, Gontran regardait Fricoulet en approuvant de la tête.
--Il a raison, murmura-t-il... je me disais aussi...
--Tais-toi, chuchota l'ingénieur à son oreille, ce que tu te disais était une bêtise.
Le jeune comte allait se révolter lorsque Ossipoff, répondant à l'observation de Farenheit, déclara:
--Vous n'avez pas réfléchi, mon cher sir Jonathan, que la lune ne mesure environ que le quart du diamètre de la terre.
--Eh bien, qu'est-ce que cela fait?
--Comment! ce que cela fait! répéta le vieux savant... peu de chose en effet, cela fait que la lune est quarante-neuf fois plus petite que la terre.
L'Américain riposta d'un air un peu pincé:
--Inutile de me dire que la dimension d'un monde dérive de son diamètre... mais, pour le point qui nous occupe, je ne vois pas ce que sa dimension peut faire à son âge.
Ossipoff manifesta son impatience par un imperceptible mouvement d'épaules.
--Oh! ces ignorants! pensa-t-il.
Et tout haut:
--Mais c'est précisément à cause de ses faibles dimensions, que le petit soleil, qui était d'abord la lune, se refroidit et s'encroûta rapidement, alors que la température de la terre était encore trop élevée pour permettre à la vie de s'y manifester et de s'y développer;... il s'ensuivit que l'évolution vitale s'y fit beaucoup plus rapidement que sur la terre et que, tandis que celle-ci n'était que le séjour d'animaux gigantesques, sur la lune, l'homme s'épanouissait et marchait rapidement vers son apogée.
Doublement humilié, l'Américain se tut et baissa la tête.
En ce moment, le Sélénite rentrait, portant sur son épaule une sorte de caisse qu'il posa sur le sol et de laquelle il fit signe aux terriens de s'approcher.
Puis il leur montra leurs oreilles en désignant cette caisse et, ensuite leurs yeux, en désignant la paroi de la salle placée devant eux.
--Comprends-tu quelque chose à ce qu'il dit? demanda Gontran à Fricoulet.
Celui-ci ne put réprimer un geste d'impatience.
--Eh! grommela-t-il, si tu étais moins occupé à contempler le visage de Mlle Séléna et si tu prêtais plus d'attention à ce que dit cet homme...
--Ce Sélénite? veux-tu dire, rectifia le jeune comte.
Puis, avec un sourire:
--Mais tu n'as pas répondu à ma question.
--Eh bien! il nous prie, sans doute, de porter vers la boîte l'attention de nos oreilles, tout en portant sur le mur l'attention de nos yeux.
Pendant que le jeune ingénieur parlait, le Sélénite avait disposé à l'intérieur de la boîte des cylindres de métal, gravés à leur surface en caractères creux, indéchiffrables; ensuite il avait dressé contre le mur une sorte d'écran en bois recouvert d'une matière blanchâtre et relié à la boîte par des fils de métal.
Cela une fois disposé, il fit entendre une sorte de clappement de langue pour attirer l'attention de ses auditeurs et, voyant leurs yeux fixés sur le panneau, ainsi qu'il l'avait recommandé, il déclancha un petit ressort.
Aussitôt, sortit de la boîte une petite voix claire et nettement compréhensible, en tous points semblable à la voix humaine, sauf qu'elle était monotone c'est-à-dire au même diapason; en même temps, sur le panneau, des signes apparaissaient comme des ombres chinoises.
--Qu'est-ce que cela? demanda Séléna stupéfaite en étendant la main vers le mur.
En entendant la voix de la jeune fille, le Sélénite, toucha la boîte qui cessa de parler et le panneau redevint blanc comme devant.
--Voilà qui est bizarre, murmura Fricoulet.
Puis, soudain:
--Si je ne me trompe, dit-il, les signes qui apparaissent doivent être la représentation des syllabes ou des mots prononcés par cette espèce de boîte à musique... ce système a pour but de donner plus de rapidité à l'instruction en apprenant à la fois à l'élève comment se prononcent et s'écrivent les mots.
Monsieur de Flammermont secoua la tête.
--C'est fort joli, dit-il; mais quand je serai resté pendant des heures entières devant cet orgue de Barbarie compliqué de lanterne magique, en serai-je plus avancé?... J'entends prononcer un mot... je sais comment il s'écrit... sais-je ce qu'il signifie?... et quand je répéterai comme un perroquet les milliers de mots dont se compose la langue de ces gens-là!--eh bien! après?
Le jeune ingénieur avança les lèvres dans une moue dubitative, et chacun restant plongé dans ses réflexions, le silence régna de nouveau dans la salle.
Le Sélénite, qui avait assisté patiemment à ce colloque, pensa que ses élèves étaient disposés à reprendre leur leçon, et il pressa de nouveau le ressort.
Alors la boîte se mit à parler, sur le panneau les caractères réapparurent; mais en même temps, le Sélénite sortit d'une caisse un objet qu'il montra aux terriens.
--Une coupe! s'écria Jonathan Farenheit.
Le Sélénite prononça un mot guttural, montrant successivement l'objet qu'il tenait, la boîte et le panneau.
Séléna frappa ses mains l'une contre l'autre.
--J'ai compris! dit-elle joyeusement, j'ai compris!
--Et qu'as-tu compris? demanda Ossipoff.
--La boîte prononce un mot, le tableau l'écrit et le Sélénite montre l'objet auquel il s'applique.
Et avec une sûreté de langue merveilleuse, elle répéta le mot qu'avait prononcé le Sélénite.
Celui-ci sourit doucement et répéta lui aussi le mot en abaissant la tête à plusieurs reprises.
Avec ce procédé, les leçons marchèrent rapidement, d'autant plus rapidement que, le soleil ayant disparu à l'horizon, les voyageurs n'eurent plus autre chose à faire qu'à écouter les leçons de leur professeur pendant la longue période de nuit.