Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 21
Il se retrouvait, il est vrai, face à face avec son ennemi... mais cet ennemi allait le tirer de la situation critique dans laquelle il se débattait et l'entraîner à sa suite.
--Woriguin! cria-t-il, Woriguin!
En ce moment même le préparateur revenait à lui; s'entendant appeler, il sortit entièrement de sa torpeur et rejoignit Fédor Sharp.
--Sais-tu qui est là? demanda celui-ci.
A cette question l'autre ouvrit de grands yeux.
--Eh! bon Dieu!... fit-il, comment veux-tu que je sache?... C'est quelque aérolithe, sans doute...
Sharp secoua la tête.
--Une comète, peut-être?
--Non... fit le Russe d'une voix rauque que la colère étranglait, non, c'est Mickhaïl Ossipoff.
A ce nom qu'il avait toujours entendu prononcer comme celui d'un ennemi mortel, Woriguin fit un bond en arrière.
--Mickhaïl Ossipoff!... exclama-t-il, je ne comprends pas.
--Eh! riposta Fédor, ce misérable a trouvé le moyen de s'échapper et le voilà qui, lui aussi, tente d'arriver dans la lune...
Woriguin tressaillit et murmura:
--Y arrivera-t-il?
Le Russe eut un mouvement d'épaules furieux.
--Sans doute, répondit-il, ou du moins il y a toute apparence.
Il avait remis l'oeil à l'oculaire du télescope.
--Sa vitesse est suffisante pour lui faire franchir la ligne d'égale attraction... continua-t-il, il abordera.
--Et nous? demanda Woriguin d'une voix tremblante.
--Nous, il nous entraînera avec lui.
Woriguin jeta son chapeau en l'air.
--Hurrah! s'écria-t-il, hurrah pour Mickhaïl Ossipoff!
Le visage de Fédor Sharp s'assombrit.
--Oui, grommela-t-il, mais là-haut qu'arrivera-t-il?
--Bast! riposta Woriguin, ne sommes-nous pas deux?
Et un geste menaçant souligna sa phrase.
--Hum! pensa le Russe, Ossipoff ne doit pas être parti seul.
Pendant une heure, les deux projectiles voguèrent de conserve, à quelques kilomètres à peine de distance.
L'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences ne cessait d'étudier avec son télescope le véhicule dans lequel son ancien collègue et ses amis étaient enfermés.
Il vit successivement apparaître aux hublots les visages étonnés et curieux de Gontran de Flammermont, de Fricoulet, de Séléna.
--Ils sont donc tout un équipage, là-dedans? grommela-t-il.
Et il se tourmentait la cervelle pour comprendre quel explosif assez puissant avait pu envoyer dans l'espace, à une distance si considérable de la terre, un poids semblable à celui de ce véhicule et de ses passagers.
Mais soudain, il repoussa loin de lui son télescope en jetant ce seul cri d'une voix étranglée:
--Farenheit!
Woriguin devint subitement pâle et ses lèvres tremblantes répétèrent ce nom:
--Farenheit?
--Oui, grommela Fédor Sharp, ce maudit Américain est avec eux!
--Mais c'est impossible, balbutia Woriguin; vous devez vous tromper... comment voulez-vous que ce Yankee de malheur ait pu échapper... il a dû périr dans l'île avec les autres.
Sharp frappa du pied avec impatience et poussant son compagnon vers le télescope:
--Vois toi-même, gronda-t-il.
Woriguin regarda donc et aperçut, lui aussi, le visage menaçant de Jonathan Farenheit collé à la vitre du hublot; même il put distinguer le poing musculeux que l'Américain dressait dans leur direction.
Il se recula et fixant sur Fédor Sharp des regards dans lesquels se lisait une épouvante réelle:
--Cet homme est le diable, murmura-t-il; s'il nous rattrape, nous sommes perdus... d'autant plus qu'ils sont là-dedans une bande toute disposée à lui prêter la main pour satisfaire sa vengeance.
Sans répondre, Fédor Sharp hocha la tête.
--Ah! grommela l'autre, mourir pour mourir, j'eusse préféré choisir mon genre de mort... tandis que cet Américain est capable de nous lyncher.
--Tu as les revolvers sur toi, répliqua sourdement le Russe... si tu veux te tuer, libre à toi.
--Mais, poursuivit Woriguin, peut-être bien que leur obus n'aura pas assez de force pour nous arracher d'ici et nous entraîner dans la lune.
--Eh!... riposta Fédor Sharp, c'est déjà fait.
Woriguin le regarda effaré.
--Déjà fait! balbutia-t-il.
--Oui, répliqua le Russe, nous ne sommes plus immobiles... nous sommes maintenant dans la zone d'attraction lunaire... nous tombons.
Et il demeura rageusement cramponné à son télescope, tandis que Woriguin, tellement était grande sa frayeur de l'Américain, souhaitait de se casser les reins dans la chute.
CHAPITRE XIII
LA LUNE A VOL D'OISEAU
Pendant que Fédor Sharp et son compagnon, en proie à une angoisse justement méritée par leur infamie, attendaient tout tremblants les événements, Mickhaïl Ossipoff et ses amis n'étaient guère plus rassurés.
La rencontre de leur véhicule avec le boulet de Sharp pouvait avoir, pour eux, des conséquences fatales.
S'ils déviaient tant soit peu de leur route, ils pouvaient manquer le but visé, et alors, lancés dans l'espace, que deviendraient-ils?
Atterré, Ossipoff, assis sur le divan, soutenait, sur son épaule, la tête de Séléna défaillante.
Gontran de Flammermont ne pouvait se détacher du hublot, pensant à la chute formidable dans laquelle l'obus pouvait, d'un moment à l'autre, se broyer.
Jonathan Farenheit, lui, maudissait le hasard qui le mettait face à face avec ce traître et ce voleur sans qu'il pût, avant de mourir, se venger de lui comme il le méritait.
Fricoulet, seul, avait conservé son sang-froid.
Il ne bougeait pas de l'observatoire où, l'oeil collé au télescope, il examinait l'espace.
Tout à coup il tomba comme une bombe au milieu de ses compagnons.
--Notre wagon se retourne, cria-t-il.
Gontran fit un brusque mouvement.
--Allons-nous donc marcher sur la tête? murmura-t-il.
Son ami seul entendit cette réflexion qu'à part lui, il traita de saugrenue.
--C'est-à-dire, répliqua-t-il, que nous allons avoir les pieds là où se trouve notre tête... en un mot la partie conique de notre obus qui regarde la lune, va dans quelques instants regarder la terre.
Farenheit poussa un grognement de joie.
--En ce cas, fit-il, je pourrai les rattraper.
--Pourquoi?
--Dame! si nous tombons à la surface de la lune.
Fricoulet haussa les sourcils.
--Ai-je dit cela?
--Cela me semble logique.
--Si logique que cela vous paraisse, c'est cependant douteux.
Gontran tressaillit.
--Alors?... questionna-t-il.
--Alors?... le sais-je, moi?... Nous allons voguer autour de la lune... contourner son disque... en ce cas, Dieu seul peut savoir ce qui nous attend.
--Confions-nous donc à Dieu, murmura Séléna.
En même temps elle fixait sur Gontran des regards pleins de tendresse.
--En tout cas, ajouta plaisamment Fricoulet, s'il arrive quelque chose, nous serons les premiers à jouir du spectacle... c'est toujours une consolation.
Ainsi que l'avait annoncé l'ingénieur, les voyageurs ne tardèrent pas à s'apercevoir du mouvement d'évolution accompli par le wagon.
Il pivotait doucement sur son axe, tournant insensiblement vers la lune sa partie inférieure, la plus lourde.
La chute commençait, mais obliquement comme l'avait prévu Fricoulet et avec une force presque insensible.
Il est vrai que cette force n'allait pas tarder à s'accroître.
--Nous tombons de 10.000 lieues, murmura le jeune ingénieur.
Ossipoff s'était levé pour mesurer une fois de plus la distance du sol lunaire.
Il l'évalua à 45.000 kilomètres.
Maintenant, à l'aide du plus fort oculaire de la lunette qui ramenait cette distance à 150 kilomètres--environ 40 lieues--on distinguait à merveille toute la configuration de ce terrain convulsionné.
Le disque entier apparaissait, éclairé en plein par les rayons solaires et Ossipoff, émerveillé, apercevait une foule de détails qu'il était impossible de soupçonner de la terre, même avec les plus puissants instruments d'optique.
Cependant rien encore ne pouvait faire croire à la présence d'êtres vivants à la surface de ce monde pierreux; ce n'étaient que rochers arides, cratères béants, pics aigus, enchevêtrés dans un réseau orographique des plus compliqués, qu'éclairait une lumière crue et uniforme.
Si l'obus était tombé normalement à la surface de la lune, il eût abordé non loin du pôle Nord; mais ce qui lui restait de vitesse, neutralisant en partie l'attraction lunaire, il contournait tout l'hémisphère visible et se dirigeait au Sud-Est du satellite dont le disque immense avait envahi tout le ciel, reflétant une lumière intense.
--Si nous fermions les hublots pour permettre à Mlle Séléna de dormir un peu, proposa Fricoulet.
--Moi! s'écria la jeune fille, dormir!... pas avant que nous soyons arrivés.
--Songez, mademoiselle, insista l'ingénieur, que nous en avons pour quarante-huit heures, au moins.
--Oui, fillette, dit à son tour Ossipoff, monsieur a raison; il faut prendre un peu de repos pour être prêts à affronter les nouvelles fatigues qui nous attendent; du reste, il n'y a aucune honte à dormir... Vois plutôt.
Et il lui désignait Farenheit qui, accablé de fatigue, ronflait à poings fermés, étendu sur le divan.
La fureur use les forces autant que l'exercice le plus violent et, depuis près de vingt-quatre heures qu'il apercevait son ennemi, Fédor Sharp, l'Américain, ne dérageait pas.
En outre, le panorama des cratères lunaires ne l'intéressait pas assez pour qu'il l'admirât durant quarante-huit heures consécutives.
Le wagon, en ce moment, venait de passer au-dessus de la _mer Humboldt_, du _lac des Songes_ et du _lac de la Mort_ qui, aperçus de cette hauteur, formaient des taches verdâtres assez semblables à des forêts vues de très loin.
Bientôt il fut au zénith de la _mer de la Sérénité_.
Ossipoff, dans le ravissement, ne pouvait s'arracher à la contemplation de ce monde dont tous les mystères se dévoilaient peu à peu à lui.
--Voyez, disait-il à ses compagnons, quelle surface accidentée présente cette face du monde sélénien... vous vous y reconnaissez, n'est-ce pas, mon cher Gontran... ces chaînes de montagnes immenses que vous apercevez sur votre droite et qui paraissent avoir plusieurs kilomètres d'élévation, ce sont les _Apennins_, les _Karpathes_, le _Caucase_.
Après un silence, l'astronome murmura, comme se parlant à lui-même:
--Ah! voilà la _mer des Pluies_, le _marais des Brouillards_, le _marais de la Putréfaction_...
Gontran poussa le coude de Fricoulet.
--Des mers!... lui chuchota-t-il à l'oreille, où voit-il des mers?
Le jeune ingénieur lui répondit tout bas:
On appelle «mers» en terme de sélénographie des taches dont on n'a pu encore bien définir la nature et qui ressemblent à des plaines desséchées.
--Voilà, grommela le comte, en hochant la tête, une appellation bizarre et qui me paraît manquer totalement de logique.
--Ainsi, poursuivit Fricoulet, cette tache ovale que tu aperçois là, sur le bord gauche du disque, c'est la _mer des Crises_.
--_Mare Crisium_, dans le latin de Molière, fit plaisamment Gontran.
--Tout juste; et à côté, le _marais du Sommeil_.
--_Palus Somniorum_.
--Encore juste.
--Ainsi nommé, ajouta Gontran, parce que les habitants y dorment continuellement.
--Les habitants! fit l'ingénieur... s'il y en a.
Pendant plusieurs heures, le wagon continua ainsi sa marche oblique vers la lune, permettant aux voyageurs d'étudier facilement les moindres accidents de ce terrain convulsionné.
--A quelle distance sommes-nous maintenant? demanda Fricoulet.
--A 8.000 lieues environ, répondit Ossipoff.
--C'est singulier, murmura Gontran, il me semble que nous nous ralentissons.
--C'est absolument le contraire; en ce moment nous marchons, ou plutôt nous tombons avec une rapidité qui n'est pas moindre de 500 mètres à la seconde, soit 30 kilomètres à la minute.
--Tiens, fit tout à coup Gontran, je suis curieux devoir ce que devient la terre à cette distance.
Il gravit les marches du petit escalier et découvrit le hublot percé dans la partie conique de l'obus.
Il poussa un cri de surprise.
Perdue dans l'irradiation solaire, la terre ne semblait plus qu'un croissant de plus en plus délié et d'une dimension extrêmement faible.
--Et c'est cela ma planète natale! murmura le jeune comte en haussant dédaigneusement les épaules.
En redescendant il demanda:
--A quelle distance sommes-nous maintenant de la terre?
Fricoulet le regarda avec stupéfaction.
--N'as-tu pas entendu tout à l'heure que nous étions à huit mille lieues de la lune?
--Parfaitement.
--Eh bien! qui de quatre-vingt dix mille ôte huit mille, reste quatre-vingt-deux mille... c'est simple comme tout.
--En effet, riposta Gontran quelque peu vexé... mais il fallait y penser.
Puis tout de suite ses idées prirent un autre cours.
--Cependant, dit-il, comment se fait-il que, d'ici, la terre me paraisse plus volumineuse que ne me paraissait la lune vue du sol terrestre?
Fricoulet roula dans la direction d'Ossipoff des regards terrifiés; mais le vieillard, absorbé dans sa contemplation, n'avait pas entendu.
--Mais, malheureux ami, murmura l'ingénieur en entraînant rapidement Gontran à l'extrémité de la pièce, tu n'aimes donc plus mademoiselle Séléna?
Le jeune homme se trouva tellement abasourdi par cette question qu'il ne répondit pas tout de suite.
--Tu es fou? balbutia-t-il enfin.
--C'est à toi qu'il faudrait faire cette demande, riposta Fricoulet; comment! tu aimes toujours ta fiancée et tu fais tout ton possible pour ne pas l'épouser.
--Je ne comprends pas, balbutia Gontran.
--Ne viens-tu pas de t'étonner de ce qu'à distance égale, la terre te semblait plus grosse que la lune?
--Eh bien?
--Ne sais-tu donc pas--ou plutôt ne devrais-tu pas paraître savoir--que la lune est d'un volume quarante-neuf fois plus petit que la planète autour de laquelle elle gravite...
--...en vingt-huit jours et demi, ajouta Gontran... c'est vrai, je me rappelle cela maintenant.
Fricoulet posa sa main sur l'épaule de son ami pour attirer son attention.
--Rappelle-toi également, ajouta-t-il, que la densité des matériaux qui composent le monde lunaire est beaucoup plus faible que celle des pierres terrestres; elle est seulement des six dixièmes; cela revient à dire que le globe sélénien ne pèse pas beaucoup plus qu'une sphère d'eau du même diamètre que lui, la pesanteur y est aussi extrêmement faible; c'est la plus faible qui ait été constatée à la surface des planètes du système solaire. Elle est six fois moindre que sur terre...
Le jeune ingénieur sourit de la gravité avec laquelle l'écoutait M. de Flammermont.
--Eh bien! demanda-t-il, te rappelleras-tu cela?
--Je ferai mon possible.
--Tu comprends bien, n'est-ce pas, ajouta amicalement Fricoulet, que si je te raconte tous ces détails ce n'est pas pour faire étalage de mon bagage scientifique, mais tout simplement pour te mettre en mesure de répondre, d'une façon à peu près satisfaisante, quand ton futur beau-père te _poussera une colle_.
D'une énergique pression de mains le comte remercia son ami.
Puis, après un silence, Fricoulet ajouta en poussant un soupir:
--Tu sais, c'est contre mon gré que j'agis ainsi... j'estime même que je commets un crime de lèse-amitié... car je contribue à ton malheur en aplanissant la route qui te mène au mariage.
Gontran haussa les épaules en riant.
--Grand fou, murmura-t-il... encore le même!
--Toujours, grommela Fricoulet.
Il tourna les talons dans un mouvement de mauvaise humeur, et colla son visage au hublot de gauche par lequel il pouvait apercevoir tout le panorama lunaire.
A ce moment, le wagon passait au zénith de la _mer des Vapeurs_, à vingt mille kilomètres à peine du sol lunaire dont il se rapprochait rapidement; il traversait le _cirque de Triesnecker_, et arrivait au-dessus du cratère de _Pallas_ dont la surface rugueuse et bouleversée apparaissait avec une rigoureuse netteté.
Gontran était venu se placer à côté de son ami et demeurait absorbé par le spectacle de cette fantastique lanterne magique.
--Mais, murmura-t-il, il me semble que toutes ces montagnes sont d'une prodigieuse hauteur pour l'astre qui les supporte... Je ne crois pas qu'il existe sur la terre, cependant quarante-neuf fois plus volumineuse, des pics aussi monstrueux.
--Cette fois-ci, répondit Fricoulet, tu as raison; ils mesurent tous plusieurs kilomètres de hauteur, et si nous arrivions ici au moment de l'une des phases de lune, tu jugerais encore mieux de leurs dimensions; car alors, éclairés de côté par le soleil, ils projetteraient au loin sur le sol l'ombre agrandie de leurs dentelures et de leurs crêtes déchiquetées.
Depuis un instant le jeune comte n'écoutait plus; il examinait curieusement un point étincelant qui apparaissait au centre d'une immense plaine blanche, à plus de trois cents lieues dans l'est de la lune.
--Le _cirque d'Aristarque_, dit Fricoulet, l'un des plus beaux spécimens de l'orographie sélénienne. A quelques centaines de kilomètres au nord, tu peux distinguer son frère aîné, le mont _Kepler_, situé également au centre d'une plaine blanchâtre qui s'avance comme un promontoire dans l'_océan des Tempêtes_.
Gontran regardait, muet d'étonnement.
--Mais ces montagnes, poursuivit l'ingénieur, ne sont encore rien auprès de certaines autres, dont l'une est plus rapprochée de nous et que tu peux apercevoir au nord de la chaîne des monts Karpathes; c'est le _cirque de Copernic_, qui ne mesure pas moins de 160 kilomètres de diamètre... à peu près toute la surface de la Bohême enclavée dans les monts Karpathes d'Europe.
--Je vois bien, dit enfin M. de Flammermont, le rond volcanique dont tu me parles... mais j'aperçois, au pied du _Copernic_, deux autres cratères qui me paraissent énormes, eux aussi.
--Effet de perspective tout simplement, riposta Fricoulet; car les monts _Stadius_ et _Eratosthène_ sont de dimensions beaucoup plus restreintes.
--Toutes ces montagnes, dit Gontran, ont donc eu pour parrains des philosophes et des astronomes?
Fricoulet se mit à rire.
--Si tu avais lu attentivement l'ouvrage de ton homonyme, le célèbre Flammermont, les _Continents célestes_, tu saurais qu'il y compare la lune à un cimetière d'astronomes: «C'est là, dit-il, qu'on les enterre; lorsqu'ils ont quitté la terre, on inscrit leurs noms sur les terrains lunaires comme autant d'épitaphes...» J'ai retenu la phrase qui m'a paru amusante.
En ce moment, la tête d'Ossipoff apparut au sommet de l'échelle qui conduisait à la partie supérieure de l'obus.
--Victoire! cria le vieux savant... notre rapidité s'accroît... avant trois heures nous planerons au-dessus de _Tycho_.
--Tycho! s'écria Fricoulet d'une voix étonnée.
--Oui, répéta le vieillard, Tycho!... qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?
--C'est que la route que nous suivons, riposta le jeune ingénieur, nous mène sur les mers des _Nuées_ et des _Humeurs_ et non dans la direction de Tycho.
Ossipoff répondit avec un peu d'aigreur:
--Il faut que vous vous trompiez, monsieur, car je viens de reconnaître à l'instant que notre route s'infléchit en arc de cercle et que nous filons actuellement en plein sud... nous sommes, il y a une heure, passés, au zénith du centre de la lune, au milieu du golfe du _Centre_ et en vue du cratère d'_Herschel_; maintenant nous passons entre _Guericke_ et _Ptolémée_ et nous longeons les deux cirques, soudés par leurs remparts circulaires, d'_Alphonse_ et d'_Arzachel_.
Ce disant, le vieillard avait descendu lentement les degrés et tendant à Fricoulet une jumelle:
--Voyez vous-même, d'ailleurs.
Tandis que l'ingénieur étudiait la configuration du terrain, Ossipoff murmura à l'oreille de Gontran:
--Toujours le même... ce que ce garçon m'énerve avec ses prétentions scientifiques...
Fricoulet, à ce moment, déclara d'un ton accablé:
--Vous avez raison, monsieur Ossipoff, nous suivons une trajectoire inconnue et nous allons décrire autour de la lune tout un arc de cercle qui nous mènera Dieu sait où.
--Eh! dit Gontran, qui nous mènera à la lune.
Fricoulet haussa les épaules.
--Monsieur de Flammermont a raison, répliqua sèchement le vieux savant.
Et il ajouta d'un ton légèrement dédaigneux:
--Avez-vous calculé l'inclinaison de notre chute?
--Non, je l'avoue.
--Eh bien! vous avez eu tort de parler sans l'avoir fait; car vous auriez constaté, comme moi, que nous nous rapprochons de plus en plus de la surface lunaire.
Il avait prononcé ces mots d'un ton cassant qui fit monter une légère rougeur aux joues de Fricoulet.
--Qu'est-ce que cela prouve? demanda-t-il impatienté.
Ossipoff le regarda un moment tout ahuri, puis enfin:
--Comment!... vous demandez ce que cela prouve?... mais tout simplement que nous ne pourrons pas tourner éternellement autour de ce satellite et que forcément il arrivera un moment où nous heurterons son sol... il y a, au pôle Nord, de très hautes montagnes, les pics _Doerfel_ et _Leibnitz_, par exemple, qui ne mesurent pas moins de 7,610 mètres d'élévation; qui nous dit que nous ne les rencontrerons pas?... pour moi, j'affirme que nous atterrirons non loin du pôle.
--Je le souhaite, répondit froidement l'ingénieur... mais je le redoute quand même.
Ossipoff se croisa les bras.
--Et pour quelles raisons, s'il vous plaît? demanda-t-il ironiquement.
--D'abord, parce qu'au lieu de heurter normalement le sol par le fond de notre wagon, lequel est garni de tampons et de ressorts puissants pour atténuer la vigueur du choc, nous rencontrerons les montagnes par le côté, en sorte que la secousse sera formidable... ensuite, parce que nous nous trouverons à plus de sept kilomètres de haut, sur un cratère glacé et plongeant dans le vide.
--Il est vrai, dit à son tour Gontran, que si on débarquait un indigène de la lune sur le sommet du mont Blanc ou du Cotopaxi, il ne serait pas positivement arrivé sur la terre... il en sera de même pour nous.
--Assurément, poursuivit Fricoulet, et c'est pour cela, mon cher monsieur Ossipoff, que j'espère que vos calculs sont faux et que nous ne resterons pas perchés sur le sommet du mont _Doerfel_.
L'astronome fit claquer sa langue, ce qui chez lui était toujours un signe de colère; puis, sans répondre un mot, il gravit les échelons et s'enferma dans l'observatoire.
--Il n'est pas content, murmura Gontran.
--Après tout, riposta l'ingénieur, suis-je obligé de dire toujours comme lui... s'il n'aime pas la contradiction, qu'il vive seul... Il m'embête à la fin...
Et, tout bougonnant, il reprit sa place près du hublot.
Le wagon passait au-dessus des cratères de _Walter_ et de _Bulialdus_; le sol devenait plus pustuleux et plus bouleversé que jamais; de longues raies blanchâtres se prolongeaient pendant des centaines de kilomètres, tantôt au niveau des plaines, tantôt à la hauteur des pics les plus élevés.
--Qu'est-ce que cela? demanda de Flammermont.
--Ce sont les _rainures_.
--Et qu'est-ce que c'est que les rainures?
--Tu peux en juger par toi-même et beaucoup mieux que ne l'ont pu faire les astronomes terrestres, dans leurs observatoires perdus à 90,000 lieues d'ici.
Gontran hocha la tête.
--Mais quel est ton avis à toi? insista-t-il... moi, tu sais bien que je n'y connais rien... sont-ce des laves refroidies? sont-ce des remparts élevés par les sélénites?... Tu dois bien avoir une opinion...
--Ma foi, riposta l'ingénieur, plus je regarde et plus je me confirme dans mes suppositions premières que ce sont là les traces d'un tremblement de terre...
Gontran sourit et reprit:
--...de lune, veux-tu dire.
Fricoulet haussa les épaules:
--De lune, si tu veux. Cela a dû se produire alors que ce monde était encore à l'état pâteux... en se refroidissant, l'écorce s'est ressoudée d'elle-même, conservant à sa surface les traces de cet effroyable cataclysme.
--Un monde qui se démolit et se recolle seul! fit plaisamment Gontran; en vérité! voilà qui n'est pas commun... par exemple ce sont les Sélénites qui ont dû avoir une fière peur en voyant leur globe s'en aller en petits morceaux.
Fricoulet regarda son ami pour constater s'il parlait sérieusement; mais il se rassura en le voyant sourire.