Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 20
Pour les passagers, c'était une question de vie ou de mort qui s'agitait.
A cinq heures du matin, les deux mobiles n'étaient pas à plus de dix lieues l'un de l'autre et la lunette d'Ossipoff ramenait cette distance à un peu moins de cent mètres.
Il pouvait donc distinguer, collés aux hublots de l'obus, deux visages hâves et amaigris, dont les yeux ardents étaient braqués sur le wagon qui contenait nos amis.
Le vieux savant reconnut Fédor Sharp; quant à son compagnon, Jonathan Farenheit déclara que c'était Woriguin Sanburoff, le préparateur et l'âme damnée de l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, l'homme avec la complicité duquel Sharp lui avait faussé compagnie.
Tout à coup, un incident étrange se produisit: l'obus de Sharp sembla quitter le point du ciel où il était comme enchâssé pour se précipiter vers le wagon de Mickhaïl Ossipoff.
--Nous sommes perdus! s'écria M. de Flammermont, il arrive sur nous!
Le vieux savant, qui visait attentivement l'obus avec un sextant, essuya la sueur qui lui inondait le front.
Fricoulet, de son côté, bien qu'il fît tous ses efforts pour dissimuler son émotion paraissait non moins anxieux.
Seul, Jonathan Farenheit, oublieux du danger, poussait des cris de joie en voyant diminuer--pour ainsi dire à l'oeil nu--la distance qui le séparait de son ennemi.
--Ah! gredin! grommela-t-il, gredin!
Et ses doigts d'hercule s'ouvraient et se refermaient comme si déjà ils eussent tenu la gorge de Fédor Sharp.
--Eh bien? demanda Gontran à Fricoulet.
--Eh bien! tu vois, l'obus de cet animal-là nous suit et va tomber sur la lune en même temps que le nôtre.
--S'il pouvait se casser les os dans sa chute! gronda l'Américain dont un sourire cruel crispait les lèvres.
Tout à coup le jeune ingénieur poussa un cri de rage.
--Qu'y a-t-il? demanda-t-on.
--Il y a que ce maudit projectile nous a fait, par son attraction, dévier de notre route!
--Alors? s'écria Séléna d'une voix anxieuse.
--Alors, répondit Fricoulet avec un grand sang-froid, nous ne tomberons pas sur la lune, nous contournerons seulement son disque pour nous perdre dans l'infini.
CHAPITRE XII
UN DRAME DANS UN BOULET
C'est ici le moment de compléter les explications sommaires fournies par Jonathan Farenheit sur le départ de Sharp.
Chose bizarre, car les citoyens du Nouveau-Monde sont doués d'un sens pratique qui les met généralement en garde contre les escrocs, Jonathan Farenheit n'avait tiré aucun enseignement des déclarations, fort nettes cependant, faites par Mickhaïl Ossipoff à l'observatoire de Nice, touchant son ancien collègue de l'Institut des sciences de Pétersbourg.
Il eût dû pourtant avoir son attention mise en éveil et surveiller d'un peu près l'homme auquel il abandonnait trop légèrement la manipulation de quelques millions de dollars.
«Qui a bu boira» dit la sagesse des nations; et il y a quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent à parier que celui qui a volé le lundi, fera de même le mardi.
Mais, outre que Jonathan Farenheit avait eu le grand tort de ne pas prendre pour sérieuses les révélations du savant russe qu'il considérait sur le moment comme un déséquilibré du cerveau, il avait, lui, sa cervelle si à l'envers à l'idée qu'il allait partir pour la lune que, lui eût-on montré Fédor Sharp la main dans le sac, il eût douté encore.
Songez donc! aller dans la lune!
Quelle chose extraordinaire! et combien un voyage si prodigieux l'élèverait, lui ancien éleveur de porcs, enrichi dans le commerce des suifs, au-dessus de la masse de ses concitoyens.
C'était là un premier point, propre à son caractère vaniteux, qui avait contribué à l'aveugler, non pas sur les mérites de Sharp,--cet homme était un savant, lui aussi, et un audacieux--mais sur sa probité et sa bonne foi.
Secondement, en homme pratique, il envisageait ce voyage comme devant lui rapporter une ample moisson de dollars; ébloui par les promesses mirifiques de Sharp, il n'avait pas hésité à mettre dans cette affaire la plus grande partie de sa fortune, comptant que les mines aurifères et diamantifères de la lune rendraient au centuple les capitaux engagés par lui et par les actionnaires.
Enfin, depuis plusieurs années, il faisait partie d'un cercle de New-York dont le titre seul «l'Excentric Club» indique le but.
Pour être reçu membre de ce club, il fallait avoir à son actif une de ces excentricités qui font sortir un homme du banal de la vie; un de ces actes grâce auxquels, dans les rues de New-York, on vous désigne en disant: «C'est un original.»
En France, on dirait: «C'est un fou.»
Mais ce n'était pas tout que d'être admis à faire partie de ce cercle; la principale préoccupation des membres de «l'Excentric Club», une fois reçus, était de se faire nommer membres du comité, secrétaires, vice-présidents, président.
Et--est-il besoin de le dire--chacune de ces fonctions honorifiques ne s'enlevait qu'à la force du poignet, c'est-à-dire en accumulant excentricité sur excentricité, folie sur folie.
Or, Jonathan Farenheit avait un _dada_; c'était de se signaler par quelque action si éclatante que tous les membres de l'Excentric Club fussent contraints de le porter unanimement à la présidence.
Malheureusement il n'était pas seul à être talonné par cette ambition et, en dépit de tous ses efforts, chaque année, au moment des élections, il voyait un concurrent l'emporter sur lui et s'asseoir dans le fauteuil si ardemment convoité.
Et voilà que tout à coup, alors qu'il commençait à désespérer, Fédor Sharp lui tombait sous la main avec son vertigineux projet de voyage lunaire.
Mais, sa présidence, il la tenait maintenant!
Quel membre de «l'Excentric Club» serait en mesure de rivaliser avec lui, Jonathan Farenheit, retour d'une excursion de 96.000 lieues à travers l'espace?
Nous en avons dit suffisamment maintenant pour que le lecteur comprenne comment le digne Américain s'était abusé, jusqu'au dernier moment, sur les véritables sentiments de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences de Pétersbourg.
S'il en eût été autrement, s'il avait eu l'oeil toujours ouvert et l'oreille toujours tendue, il eût surpris certains sourires énigmatiques, certaines phrases à double sens qui eussent mis ses soupçons en éveil.
Pendant tout le temps que se poursuivirent dans l'île Malpelo les travaux exécutés sur les plans dérobés à Mickhaïl Ossipoff, Fédor Sharp avait eu de fréquents entretiens avec ses deux préparateurs: Woriguin et Ladislas Rotterdack.
Que se disaient-ils?
Il eut été assez difficile de le savoir, Sharp ayant eu la précaution d'établir sa tente en un endroit écarté et bien découvert, de manière à ce qu'aucun indiscret ne pût venir rôder aux environs.
Mais si Farenheit avait eu l'oreille assez fine pour entendre ce que chuchotaient à voix basse ces trois hommes, il eût été obligé de revenir de beaucoup de son opinion sur l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences.
Sharp, en effet, ne se souciait nullement de l'Américain, maintenant que grâce à lui et aux dollars de la société dont Farenheit était président, il avait pu mettre à exécution le grand projet de Mickhaïl Ossipoff, projet duquel il comptait retirer honneur et profit.
Oui, profit; car si Fédor Sharp avait l'amour de la science, il avait non moins celui de la richesse, et son excursion lunaire, tout en lui permettant de se couvrir de gloire, lui permettait aussi de remplir ses poches.
Aussi, ce qu'il complotait si secrètement avec ses deux acolytes ne tendait-il rien moins qu'à se débarrasser de la personnalité encombrante de Jonathan Farenheit.
Enfin, le jour du départ arriva.
Sharp réunit autour de lui tout le personnel et, d'une voix qu'il s'efforça de rendre émue, il prononça les parole suivantes:
--Mes chers amis!--ah! oui, permettez-moi de vous donner ce titre, à vous tous, ingénieurs, contremaîtres, ouvriers qui m'avez aidé avec tant de courage et d'activité, à mener à bien mes audacieux projets,--mes chers amis, grâce à vous, nous voici arrivés au moment décisif et prêts à profiter de l'instant favorable pour nous élancer vers la lune... permettez-moi, avant l'instant émouvant du départ, de vous remercier...
Ici, Jonathan Farenheit lui coupa la parole.
--Et moi, dit-il d'une voix vibrante, je vous remercie également au nom de la «Compagnie des mines lunaires», au nom du gouvernement américain qui s'honore dans un de ses membres, de la tentative audacieuse...
Il s'interrompit et se retourna; des voix qui chuchotaient derrière lui attiraient son attention: c'était Sharp et ses amis qui échangeaient rapidement quelques paroles.
--C'est entendu? demanda le Russe en terminant.
--Convenu, répliquèrent les autres.
Alors l'ex-secrétaire de l'Académie des sciences s'avança, et, d'un geste de la main, réclama le silence.
--A huit heures trente-cinq minutes, dit-il, les charges de sélénite seront enflammées et le projectile dans lequel l'honorable gentleman, sir Jonathan Farenheit, mon ami Woriguin et moi, nous aurons pris place, s'envolera vers les régions planétaires... je vous engage donc à vous rembarquer sans tarder et à pousser au large pour fuir la terrible secousse que va causer la brusque déflagration de la sélénite.
Il avait cessé de parler.
Un hurrah formidable s'échappa de toutes les poitrines; puis tous les ouvriers défilèrent devant les voyageurs, leur serrèrent la main et ensuite les opérations d'embarquement commencèrent.
Ces opérations menaçaient d'être longues, car le navire avait dû mouiller au large, par crainte des roches à fleur d'eau qui entouraient l'île, et l'on devait transporter les hommes à bord, au moyen de deux canots.
--Mais, demanda tout à coup Farenheit, par quel moyen la sélénite s'enflammera-t-elle?
Fédor Sharp répondit tranquillement:
--Mon excellent ami, Ladislas Rotterdack se charge de déclancher, au moment voulu, le mouvement d'horlogerie qui règle l'envoi du courant électrique grâce auquel, à la seconde précise, les charges du canon s'enflammeront.
Il se tourna vers Rotterdack et, tirant son chronomètre:
--Quelle heure avez-vous, cher ami? demanda-t-il.
L'autre consulta sa montre.
--Sept heures et quart, répondit-il.
--Vous avancez de trente-sept secondes, cher ami, fit Sharp d'un ton plein de naturel, réglez-vous sur moi... car il importe de ne pas avancer d'une seconde le moment du départ.
Ce disant, un sourire imperceptible plissait ses lèvres minces.
--Là, dit-il, il nous reste donc une heure vingt minutes et quarante-sept secondes à demeurer ici... si vous le désirez, mon cher Woriguin, nous profiterons de ce répit pour donner un dernier coup d'oeil à l'aménagement de l'obus.
Sans défiance, Jonathan Farenheit aida lui-même les deux hommes à descendre, à l'aide d'une benne, dans le fond de l'énorme engin; puis il s'occupa de presser l'embarquement du personnel.
Une demi-heure s'écoula; il restait encore à terre une cinquantaine d'ouvriers attendant l'instant de monter dans les canots, lorsque soudain une immense colonne de feu jaillit du sol, secouant l'île jusque dans ses fondements, crevassant le sol, bouleversant les flots.
Devançant d'une demi-heure le moment fixé pour le départ, Stanislas Rotterdack venait de mettre le feu à la mine, lançant seuls dans l'espace Fédor Sharp et Woriguin.
Ceux-ci avaient parfaitement bien résisté au formidable contre-coup du départ et les premiers jours du voyage s'étaient effectués dans les meilleures conditions possibles.
Le quatrième jour seulement, en mesurant la distance angulaire de la terre et de son satellite, Sharp fronça les sourcils et un juron s'étrangla dans sa gorge.
La vitesse de l'obus allait se ralentissant d'une façon inquiétante.
Woriguin murmura tout pâle:
--Pourvu que nous passions le point neutre.
L'autre hocha la tête.
--Nous irons bien jusque-là, grommela-t-il... du moins, je l'espère.
--C'est peut-être parce que nous sommes partis en avance, balbutia Woriguin d'un ton de reproche.
--Imbécile! répliqua Fédor Sharp; crois-tu donc que j'eusse fait une semblable bêtise?... non, nous sommes partis à la seconde précise... mais pour tromper cet idiot de Farenheit, Ladislas et moi avions, à dessein, retardé nos montres d'une demi-heure.
--Enfin! murmura Woriguin avec un accent plein de résignation.
Toute la nuit, les deux hommes furent sur pied, constatant d'heure en heure le ralentissement évident de l'obus.
Puis tout à coup, Sharp poussa un cri de terreur: le projectile était immobile sur la limite où l'attraction de la terre et celle de la lune se contrebalancent.
--Tonnerre de sort! gronda-t-il, nous sommes arrêtés.
Et il se laissa tomber sur le siège qui courait tout autour du wagon, les traits bouleversés, les yeux hagards, les dents serrées, les ongles déchirant rageusement l'étoffe du meuble.
--Perdus! répéta Woriguin comme un lamentable écho... nous sommes perdus.
Après quelques instants, il ajouta d'une voix rauque en fixant sur son compagnon des regards affolés:
--Nous n'avons, n'est-ce pas, aucune chance de nous sauver d'ici?
Fédor Sharp répliqua d'un ton plein d'accablement:
--Nous sommes condamnés à demeurer éternellement figés à cette place... à moins...
--A moins?... répéta Woriguin, avec une lueur d'espoir.
--A moins, continua Sharp, qu'une influence étrangère ne nous entraîne en deçà ou en delà de cette maudite ligne d'attraction.
--En ce cas, balbutia l'autre, nous sommes irrévocablement perdus.
Une semaine, puis une autre semaine, puis un mois tout entier s'écoulèrent dans cette situation, sans que rien vînt la modifier; dès le premier jour, ils avaient dû fixer au plancher par de fortes saisines tous les meubles qui, en raison de la suppression complète de la pesanteur, se déplaçaient sous la plus légère impulsion, l'obus n'ayant plus ni haut ni bas.
Eux-mêmes devaient s'abstenir de mouvements trop violents pour éviter des chocs désagréables.
Woriguin, inoccupé maintenant et complètement démoralisé, passait son temps à boire, cherchant dans l'ivresse l'oubli de la mort terrible qui l'attendait.
Quant à Fédor Sharp, l'oeil rivé à sa lunette, il ne cessait de fouiller l'espace, dans l'espoir insensé d'apercevoir cette cause providentielle capable de l'arracher à son immobilité éternelle.
Tous les jours il allait au réservoir d'air, constater combien de temps encore ils avaient à vivre, lui et son compagnon.
Et plus d'une fois, après avoir constaté que la provision s'épuisait rapidement, il avait jeté des regards farouches du côté du hamac sur lequel Woriguin ronflait à poings fermés, cuvant lourdement son ivresse.
Un rictus tordait ses lèvres minces, tandis que ses mains se crispaient dans un geste d'étranglement. La mort de Woriguin aurait prolongé du double l'existence de Fédor Sharp.
--Ah! misérable Ossipoff! s'écria un jour l'ex-secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, après avoir, des heures entières, sondé le désert sidéral, qui aurait pensé que ses calculs étaient faux, la force de propulsion de sa «sélénite» insuffisante et son acier fragile?
Et il répétait, en frappant du poing fermé sa table sur laquelle se trouvaient les calculs recommencés la veille pour la centième fois:
--Ah! sans sa poudre et sans son canon...
Le misérable ne réfléchissait pas que cette poudre et ce canon, il ne s'en était rendu possesseur qu'au moyen d'un vol.
Le lendemain matin il était étendu sur son hamac, les paupières closes, mais ne dormant pas--depuis qu'il était enfermé dans ce wagon, le sommeil l'avait fui--lorsqu'il entendit son compagnon se lever.
Suivant son habitude, Woriguin s'était couché la veille à moitié gris et Sharp avait dû l'attacher, suivant l'habitude qu'il en avait prise lorsqu'il le voyait en cet état et de crainte de quelque violence.
Fort étonné qu'il eut pu se délivrer de ses liens, alors que d'ordinaire il l'appelait pour le détacher, le savant eut le pressentiment que quelque chose d'anormal se passait.
Il détourna légèrement la tête, et à travers ses cils abaissés, aperçut, en effet, Woriguin qui, soulevé sur son coude, penché sur le bord de son hamac, l'examinait avec attention.
Un moment il demeura immobile, puis un sourire hideux entr'ouvrit ses lèvres, tandis que dans sa prunelle passait une lueur fauve.
--Il dort... murmura-t-il, tant mieux... ce sera plus vite fait.
L'une après l'autre, il sortit ses jambes du hamac, posa ses pieds sur le plancher.
Un craquement léger le fit tressaillir et il reprit son immobilité, les yeux toujours fixés sur Sharp.
Celui-ci continuait à simuler le sommeil.
Rassuré, Woriguin fit quelques pas dans la pièce, mais dans une direction opposée à celle où se trouvait le Russe, et se dirigea vers l'unique meuble qui servait à la fois de bibliothèque et de réserve pour les instruments et les outils.
Il se courba, chercha sans bruit dans un casier, se releva et se retournant, marcha droit au hamac de Sharp.
A la lueur de la lampe, qu'ils laissaient brûler la nuit en veilleuse, Sharp vit dans la main de son compagnon comme un reluisement d'acier et un frisson convulsif secoua ses membres.
L'idée que lui-même avait eue plusieurs fois de tuer Woriguin, celui-ci allait la mettre à exécution; il était armé d'un énorme ciseau à froid et d'un seul coup, bien appliqué, il lui défoncerait la poitrine.
Brusquement Sharp se redressa et d'une voix terrible:
--Que veux-tu? demanda-t-il.
Surpris de trouver éveillé celui qu'il s'attendait à frapper, sans lutte, dans son sommeil, l'autre recula d'un pas.
Puis, avec, un ricanement sauvage, il répondit:
--Ce que je veux? Eh! eh! la question est plaisante! Je veux te tuer, parbleu!
--Que t'ai-je fait? demanda Sharp.
--Tu m'as amené ici.
--Est-ce ma faute, à moi, si les plans de ce maudit Ossipoff n'étaient point exacts?...
Woriguin haussa les épaules.
--Quand on vole, grommela-t-il, on vole intelligemment.
--Mais je suis aussi peiné que toi.
--Que m'importe... et puis ce n'est pas pour me venger, c'est pour vivre que je veux me débarrasser de toi;... l'air que tu respires, tu me le voles.
Et farouchement il s'avança.
Fédor Sharp avait quitté sa couche et, saisissant un tabouret, s'était mis en défense, bien décidé à lutter jusqu'au dernier moment.
Immobiles, les deux adversaires se toisaient en silence.
--Vivre! exclama enfin Fédor Sharp d'un ton plein de pitié... de combien de jours espères-tu donc que ma mort prolongerait ton existence?
--D'autant de jours que tu en vivrais toi-même.
--Cela t'avancera bien de reculer ta mort de quelques semaines!
Woriguin ricana.
--Cela t'avance si bien toi-même que te voilà prêt à défendre ta peau... Quand on a des principes on les applique... puisque tu prétends qu'il importe peu de mourir quelques jours plus tôt ou plus tard, laisse-toi tuer sans résistance.
Ce raisonnement était logique et Sharp demeura quelques instants muet et la tête basse, ne sachant que répondre.
--Allons, dit l'autre d'une voix sourde, dépêchons; je te l'ai déjà dit, l'un de nous est de trop ici,... tu es le plus vieux, cède-moi la place de bonne volonté... sinon...
Il s'avança, le bras levé.
Le Russe devint tout pâle.
--Écoute, dit-il enfin, accorde-moi jusqu'à la fin de la journée.
Woriguin haussa les épaules.
--A quoi bon?... fit-il, tu useras quelques mètres cubes d'air inutilement... autant en finir de suite.
Tout à coup, une idée traversa la cervelle de Sharp.
--Peut-être bien, murmura-t-il, pourrons-nous être sauvés.
Une expression d'incrédulité se peignit sur le visage de Woriguin.
--Allons donc... grommela-t-il, qui te fait supposer cela?
--Mes calculs et mes observations.
--Tes observations!... ricana Woriguin, quelles observations?
--Celles que j'ai faites cette nuit; il m'a semblé apercevoir, à l'aide de mon télescope, à quelques milliers de lieues, un corps céleste qui pourrait bien modifier notre situation.
--Tu mens, tu m'aurais éveillé pour m'annoncer une telle nouvelle.
--Tu étais tellement gris que l'essayer eût été peine perdue.
Woriguin pinçait les lèvres d'un air profond; il réfléchissait à la créance qu'il devait prêter aux paroles de son compagnon.
Cela lui paraissait bien invraisemblable... mais, pourtant, si cela était vrai...
Et du coin de l'oeil il surveillait Fédor Sharp, cherchant à lire sur son visage ce qu'il pensait.
Mais Sharp demeurait impassible, regardant son compagnon par dessous ses lunettes, épiant avec joie les traces de l'indécision en laquelle il se débattait.
Si Woriguin croyait à ce mensonge,--car il venait de mentir effrontément puisqu'il avait passé la nuit dans son hamac,--il voudrait se rendre compte par lui-même et il monterait à l'espèce d'observatoire pratiqué dans le sommet de l'obus.
Si peu de temps qu'il resterait là-haut, c'en serait assez pour permettre à Sharp de prendre dans le tiroir du meuble une paire d'excellents revolvers qui le mettrait à même d'avoir de son côté toutes les chances, au cas où un combat corps à corps deviendrait inévitable.
Malheureusement Woriguin semblait lire dans la pensée du misérable.
Après être demeuré quelques instants immobile et silencieux il eut un hochement de tête qui signifiait clairement: «Au surplus, qu'est-ce que je risque?»
Puis il alla droit au meuble, ouvrit le tiroir, prit les revolvers, les mit tranquillement dans sa poche et se dirigea vers l'échelle qui menait à l'étage supérieur.
Le dépit de Fédor Sharp fut si violent qu'il ne put le dissimuler; en même temps une pâleur livide envahissait son visage.
Ce que voyant, le préparateur éclata de rire.
--Eh! Eh! fit-il d'un ton narquois, on eût donc voulu me faire sauter la cervelle? vieux père... heureusement qu'on a encore sa tête.
Puis jetant à la face de Sharp un nouvel éclat de rire, il monta lentement les échelons.
Le Russe se sentit perdu; dans quelques instants Woriguin allait redescendre, furieux d'avoir été joué et lui logerait une balle dans la poitrine.
Alors, ses forces l'abandonnèrent et il demeura inerte attendant le coup mortel.
Soudain un cri éclata au-dessus de sa tête, cri de joie et de triomphe.
Presque aussitôt la porte du petit observatoire s'ouvrit avec fracas, livrant passage à Woriguin qui dégringola l'escalier et vint se jeter dans les bras de Fédor Sharp.
--Quoi! s'écria celui-ci en se relevant, qu'y a-t-il? es-tu fou?
--Sauvés! balbutia Woriguin dont l'émotion était telle que c'est à peine s'il pouvait parler... Nous sommes sauvés!
Sharp était tout pâle, répétant machinalement comme s'il n'en comprenait pas le sens:
--Sauvés... sauvés.
Son complice comme un fou, riant et chantant, gesticulant.
Alors Sharp le saisit par le bras, et le maintenant un moment immobile:
--Mais enfin, cria-t-il, répondras-tu?... Que se passe-t-il et pourquoi prétends-tu que nous sommes sauvés?
Mais la joie était trop forte pour Woriguin, qui s'affaissa sur un siège en balbutiant:
--Là-haut... la lunette... un corps qui vient à nous...
Et il s'évanouit.
En croyant à peine ses oreilles, Sharp s'élança d'un seul bond dans l'ogive mais il tremblait tellement qu'il fut quelques minutes avant de pouvoir ajuster l'oculaire.
Enfin, il y parvint et poussa, lui aussi, un cri perçant.
Là-bas, dans l'espace, un corps s'avançait avec une assez grande rapidité.
Ainsi donc, son mensonge se trouvait être vrai et le hasard lui envoyait un sauveur.
Mais tout à coup ses sourcils se froncèrent, sa bouche se tordit dans une grimace de fureur et un juron s'échappa de ses lèvres.
--Lui!... gronda-t-il, lui encore!... lui toujours!...
Et, ivre de rage, il lançait son poing fermé dans la direction du wagon de Mickhaïl Ossipoff.
Cependant la joie d'être sauvé l'étreignait au coeur et aussi l'espérance qu'il avait maintenant de pouvoir continuer sa route et d'aborder sur les rivages lunaires.