Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 18
Il rabattit les marches de l'escalier démontable et fit admirer à ses compagnons la réserve d'air liquide, la batterie de cuisine étincelante et les fioles du laboratoire situé dans la partie supérieure de l'ogive.
L'enthousiasme de l'Américain était à son comble.
--On jurerait un sleeping-car! s'écria-t-il.
Et serrant les mains de Gontran:
--Si vous habitiez New-York, ajouta-t-il, vous seriez millionnaire en six mois.
M. de Flammermont faisait bonne contenance; mais, en lui-même il avait de grandes appréhensions.
--Pourvu, pensait-il, que nous ne soyons pas rôtis au moment du départ ou mis en pièces pendant le voyage.
Mais outre qu'il ne tenait nullement, en manifestant de semblables craintes, à s'aliéner l'amitié réelle dont il était l'objet de la part d'Ossipoff, il voyait Fricoulet si résolu, Séléna si résignée, Farenheit si impatient, qu'il eût rougi de honte s'il avait pu se douter que l'on soupçonnât son émotion.
Cette dernière après-midi parut interminable.
Dès que le projectile eut été visité dans tous ses coins et recoins, le jeune ingénieur consulta son chronomètre; il marquait trois heures.
--Si vous m'en croyez, monsieur Ossipoff, dit-il, nous prendrons dès à présent toutes nos dispositions pour le départ.
--Déjà!
Tel fut le mot qui sortit à la fois de toutes les poitrines.
En même temps Séléna et Gontran blêmirent légèrement.
Jonathan Farenheit, bien qu'ému, conserva un visage impassible.
Seul, Mickhaïl Ossipoff demeura calme; il se tourna vers M. de Flammermont.
--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il.
--Je pense, en effet, que cela serait peut-être plus prudent, répondit-il.
Et, à part lui, il songeait que si, par hasard, l'éruption se trouvait en avance, et s'ils étaient pris au dépourvu, ils seraient réduits en miettes.
Aussitôt Fricoulet tourna la manette de l'appareil automatique à distribution d'air et ferma hermétiquement, au moyen d'écrous, la porte du projectile.
Sauf l'ingénieur et Ossipoff, les autres voyageurs se regardaient avec une certaine anxiété, étudiant soigneusement la manière dont fonctionnaient leurs poumons avec cet air nouveau de fabrication artificielle.
Et chacun pensait à part soi:
--Pourvu que nous n'étouffions pas.
Gontran avait tiré sa montre; mais les secondes, les minutes s'écoulaient et nul indice d'asphyxie ne se faisait sentir.
Décidément, on respirait et l'on respirait même à merveille.
--Vive Mickhaïl Ossipoff! s'écria Farenheit en jetant en l'air son chapeau de voyage pour rendre son enthousiasme plus sensible.
Séléna, remise de son émotion première, vaquait à travers le wagon, tout comme si elle eût été dans la petite maison de Pétersbourg.
Prestement elle avait dressé au milieu de la pièce commune la table, qu'elle couvrit d'une nappe blanche et sur laquelle elle disposa les couverts.
--Quoi! s'écria M. de Flammermont, on dîne déjà; mais il n'est que cinq heures.
--Il me semblait qu'il était préférable de manger avant le départ, répondit la jeune fille; qu'en pensez-vous, père?
--Je suis également de cet avis, répliqua le vieillard.
Jonathan Farenheit avait déjà sa serviette autour du cou.
--Allons, dit-il en frappant la table du manche de son couteau, faisons honneur à ce repas terrestre, le dernier peut-être de notre vie.
Et Fricoulet ajouta:
--Qui sait! nous souperons peut-être ce soir chez Pluton.
Cette réminiscence de l'histoire grecque fit courir sur l'épiderme de Gontran un léger frisson.
--Fichtre! murmura-t-il, sais-tu que tu manques de gaieté!
Néanmoins, au bout de cinq minutes, grâce à un excellent bourgogne, le jeune diplomate avait laissé ses appréhensions au fond de son verre et faisait, comme ses compagnons, grand honneur au talent culinaire de Mlle Ossipoff.
L'entrain était même si complet que personne ne songeait à consulter l'horloge suspendue à l'une des parois du wagon.
On était au dessert, Alcide Fricoulet venait de remplir de champagne les verres à la ronde et s'apprêtait à porter un toast à Mickhaïl Ossipoff, lorsque soudain le wagon trembla sur sa base.
On eût dit que l'une des puissantes assises du globe venait de céder sous le poids des Cordillères entassées; le sol fut agité d'une trépidation prolongée en même temps que de sourds craquements se faisaient entendre à travers la masse granitique.
Chacun reposa, du même mouvement, le verre qu'il portait à ses lèvres et regarda son voisin d'un air inquiet.
Le vieux savant, lui, s'était redressé tout d'une pièce.
--L'éruption! s'écria-t-il.
--L'éruption! répéta gouailleusement Fricoulet, qu'elle soit la bienvenue!
Et vidant son verre d'un trait, il ajouta d'une voix vibrante:
--Messieurs, je bois à Ossipoff et au Cotopaxi, ces deux forces, l'une intellectuelle, l'autre brutale, grâce auxquelles nous partons à la conquête des mondes inconnus.
Tous imitèrent son exemple; puis tous les regards se tournèrent vers l'horloge; elle marquait le quart moins de six heures.
--Mais nous sommes en avance, balbutia Gontran.
--Ce ne sont probablement que les préliminaires de l'éruption, répliqua Fricoulet avec sang-froid.
--Et si nous partions avant la seconde indiquée par vous, fit à son tour Jonathan Farenheit?
--C'est fort possible.
--Que faire en ce cas?
--Attendre; on ne lutte pas contre les forces aveugles de la nature et surtout contre les éruptions; les endiguer, les contenir, en utiliser la puissance énorme, passe encore... mais leur commander, jamais... J'ai pris mes précautions pour avancer l'explosion, au cas où elle ne se produirait que passé l'heure assignée par moi au départ, mais je ne puis rien faire pour la retarder.
Ainsi parla Ossipoff; personne ne lui répondit, chacun étant absorbé dans ses propres pensées, attendant la minute fatale qui devait mettre à néant ou à exécution les audacieux projets du vieux savant.
Au dehors, les crépitements volcaniques et les détonations souterraines augmentaient; de seconde en seconde, leur violence allait croissant.
Maintenant le wagon oscillait, tressautait sur ses deux caissons à air comprimé et, à chaque trépidation plus forte, les voyageurs s'attendaient à ce que les vapeurs et les matières laviques, se frayant enfin un passage, les envoyassent dans l'espace ou leur brisassent les membres.
Cependant, malgré l'intensité toujours croissante des secousses du sol en travail, le repas se termina sans encombre.
Un moment, Ossipoff, qui prêtait une oreille attentive aux mille bruits qui se croisaient dans l'espace, devint blême; une crainte lui traversa l'esprit; si les laves qui s'élevaient dans les canaux voisins de la cheminée où était enfermée le wagon, venaient à s'épancher par l'orifice de la cheminée, c'en était fait du projectile et de ses voyageurs qui se trouveraient ainsi ensevelis sous une masse de matières incandescentes.
Dans le silence qui emplissait le wagon, l'horloge égrena les six coups de six heures.
--Nous avons dix minutes encore à demeurer sur terre, murmura le vieux savant.
--Sous terre, voulez-vous dire, observa Gontran.
--Monsieur Ossipoff, fit Alcide Fricoulet, ne seriez-vous pas d'avis de nous préparer au départ?
--Quels préparatifs? demanda l'Américain.
--D'abord, nous assurer que toutes les attaches des meubles sont solides, que les écrous des hublots et des saisines sont serrés à fond, afin que tout ce qui est à l'intérieur de ce véhicule résiste à la secousse et que celui-ci joue le rôle d'un véhicule plein...
Ce disant, l'ingénieur inspectait minutieusement l'arrimage et l'aménagement du wagon céleste; il ferma soigneusement toutes les portes du meuble vitrine, mit un couvercle sur les piles au bichromate, poussa les verrous des portes des soutes et enfin redescendit.
--Quelque brutale que soit la secousse, dit le jeune homme, tout résistera au formidable contre-coup du départ, et le wagon fera l'effet d'un bloc plein. Il faut que nous soyons également amarrés avec solidité. Pour cela, nous allons nous introduire côte à côte dans les «tiroirs capitonnés» que j'ai préparés. De cette façon, le choc du départ ne nous écrasera pas contre les parois du véhicule avec lequel nous ferons corps.
--Brr..., murmura Gontran en considérant les _tiroirs_ dont Fricoulet venait de lever le couvercle, on dirait des cercueils!
Cependant et pour donner l'exemple à ses compagnons, Flammermont se glissa dans la boîte près de Séléna et le couvercle fut rabattu et boulonné.
Cinq minutes s'étaient écoulées au milieu de ces préparatifs et, dans ce court intervalle, les éléments s'étaient déchaînés d'une effroyable façon:
D'horribles craquements ébranlaient les contreforts de la montagne qui frissonnait comme la tôle d'une chaudière en ébullition.
Le monstrueux Cotopaxi, ainsi que le jésuite espagnol, Martinez da Campadores l'avait prédit, se réveillait de son long sommeil et dans ses gigantesques entrailles sifflaient et hurlaient les vapeurs souterraines accumulées sous une énorme pression.
--C'est à croire que les cinq cents mille diables de l'enfer sont tombés au fond de ce trou, dit en plaisantant Alcide Fricoulet, qui était demeuré debout tandis que ses compagnons, se cramponnaient aux parois de leurs boîtes.
--Pourquoi ne te couches-tu pas? demanda Gontran.
--Parce qu'il me reste encore quelque chose à faire avant le départ, répliqua l'ingénieur.
--Six heures huit minutes, prononça Ossipoff d'une voix vibrante... attention!
--Enfin, nous allons partir, fit joyeusement l'Américain en se frottant les mains avec énergie à la pensée qu'il allait enfin se lancer à la poursuite de ce gredin de Sharp.
Au même moment, Fricoulet tourna la manette du commutateur-interrupteur placé sur le trajet des fils conduisant le courant de la pile aux lampes à incandescence et brusquement l'obscurité se fit dans l'intérieur du wagon.
Subitement tout le monde se tut et l'on n'entendit plus que le bruit de la respiration oppressée des cinq explorateurs et le battement de leurs coeurs.
Quelques secondes se passèrent dans une anxiété mortelle.
Soudain une effroyable secousse ébranla le projectile tout entier, tendant à briser les ressorts en acier sur lesquels les boîtes étaient suspendues; les voyageurs perçurent un bruit sourd et prolongé, qu'accompagnaient des sifflements aigus; il leur sembla pénétrer dans une zone d'incendie; et ils perdirent connaissance, tandis que, sous l'indescriptible poussée de plusieurs millions de mètres cubes de gaz souterrains, le projectile quittait, dans un nuage de feu, le cratère du Cotopaxi et traversait, en moins de cinq secondes, toute l'atmosphère terrestre.
Ils n'avaient pas entendu la terrible détonation produite par la brusque détente des gaz si longtemps accumulés et comprimés dans les flancs du volcan; leur wagon, ainsi qu'Ossipoff l'avait expliqué à Séléna, volait plus vite que le son, et déjà ils flottaient dans le vide absolu qu'argentaient mille étoiles brillant d'un incomparable éclat.
* * * * *
Mais si les hardis voyageurs avaient pu, grâce à leur vitesse, se lancer dans l'espace, sans avoir même conscience du cataclysme qui accompagnait leur départ, il n'en fut pas de même pour toute l'Amérique.
Un immense panache de flammes, haut de plus de cinq cents mètres, jaillit au-dessus du cratère du Cotopaxi et un bruit effroyable ébranla jusqu'aux couches les plus reculées de l'atmosphère.
Ce panache de flammes fut aperçu de plus de cent lieues en mer par tous les navires traversant cette partie de l'Océan Pacifique, tandis que l'air, violemment agité et refoulé par cette exhalaison subite de plusieurs millions de mètres cubes de gaz chauds, se transformait en un ouragan furieux dont les ravages furent incalculables.
Cette tempête animée, ainsi que le constatèrent les savants du nouveau monde, d'une vitesse de 155 kilomètres à l'heure, se précipita vers le Nord-Est, traversa le golfe du Mexique, engloutissant une quinzaine de navires qui voguaient tranquillement et furent pris à l'improviste dans des trombes d'air et des tourbillons d'eau. Elle franchit les États-Unis, enlevant les toitures, renversant les maisons, déracinant des arbres centenaires et, en moins de six heures, alla se perdre dans les régions polaires de la mer de Baffin.
Dans les régions de l'Amérique équatoriale, la terreur fut à son comble: un tremblement de terre parcourut de ses ondes brisantes toute la zone des Andes, depuis Quito jusqu'à Valparaiso.
Mais ce fut surtout la partie des Cordillères, dit le noeud de Pastos, qui fut le plus éprouvée; la magnifique façade du collège des jésuites à Quito, si admirée quelques semaines auparavant par Gontran de Flammermont, fut fendue du bas en haut sur une largeur de vingt centimètres; plusieurs cheminées d'usines furent jetées bas et une quinzaine de maisons se trouvèrent lézardées, disloquées, bonnes pour la démolition.
A quatre-vingts lieues de là, à Guayaquil, le terrain s'affaissa brusquement et, à deux cents mètres du port, une crevasse de plusieurs mètres de largeur se produisit soudain, d'où sortaient des gaz méphitiques.
Bref, dans les deux Amériques, ce fut une désolation générale, et la République de l'Équateur dut inscrire, à l'actif du plus immense volcan qui orne son sol, une catastrophe de plus.
CHAPITRE XI
MICKHAÏL OSSIPOFF RENCONTRE DANS L'ESPACE SON ANCIEN COLLÈGUE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES.
Pendant que le Nouveau-Monde était le théâtre des terribles catastrophes sommairement décrites à la fin du chapitre précédent, les auteurs de ces catastrophes semblaient déjà avoir reçu du ciel le juste châtiment dû à leur épouvantable méfait.
Dans l'intérieur de l'obus régnait une ombre épaisse qui ne permettait de distinguer quoi que ce fût; en outre, pas le moindre bruit, pas le plus petit souffle, pas même le plus imperceptible gémissement.
Ombre et silence de tombe.
Tout à coup, sec comme un coup de pistolet, un éternument éclata; puis un second, puis un troisième, puis toute une succession, pendant trois minutes au moins.
C'était là l'indice certain que, sur les cinq passagers, un du moins était vivant.
--Saperlipopette! fit une voix un peu sourde, un peu étouffée, je me serai probablement enrhumé.
A peine ces mots étaient-ils balbutiés qu'un autre éternument éclata à quelques pas.
--A vos souhaits, fit sur un ton joyeux la première voix.
--Tiens! monsieur Fricoulet!... vous êtes donc vivant! exclama le second éternueur.
--En quoi cela vous surprend-il, honorable monsieur Farenheit?
--Mais cela ne fait pas que de me surprendre, cela me fait plaisir, riposta l'Américain.
--Trop honnête, monsieur Farenheit.
--Dame! moi qui n'aime pas la solitude, je tremblais déjà de me voir enfermé là-dedans en tête-à-tête, avec quatre cadavres.
--En effet, la conversation eût peut-être manqué d'animation, dit le jeune ingénieur, un peu froissé de l'égoïsme du Yankee.
Puis, tout à coup, d'une voix tremblante:
--Mais vous venez de parler de cadavres, s'écria-t-il... pensez-vous donc que nos compagnons?...
Il n'acheva pas, tellement l'angoisse lui étreignait la gorge...
--Dame! fit impassiblement Jonathan Farenheit, en dehors de nous deux, personne ne bouge ni parle... il est donc à supposer...
Un frisson glacé courut par les membres de Fricoulet; domptant l'engourdissement qui l'immobilisait dans sa boîte, il se coula à terre et, une fois sur le tapis, se traîna à l'aide des genoux le long de la paroi capitonnée qu'il palpait fébrilement de la main.
Tout à coup il poussa un cri de joie; ses doigts venaient de rencontrer la manette du commutateur. Il la fit pivoter sur son axe et instantanément les lampes à incandescence du lustre se rallumèrent, inondant de leur clarté l'intérieur du wagon.
--Par le ciel! s'écria Jonathan, un peu de lumière fait grand bien.
Ce disant, il se redressait, s'étirant les membres avec volupté, faisant l'une après l'autre craquer toutes ses articulations.
Cependant Fricoulet avait couru au premier «tiroir» qui se trouvait à sa portée; sur le capiton moelleux, immobile et raide comme si la mort l'eût frappé pendant son sommeil, M. de Flammermont était étendu.
--Gontran! s'écria le jeune ingénieur en secouant son ami aussi vigoureusement que le lui permettait sa propre faiblesse.
Mais il eût autant valu chercher à communiquer de la vie à un mannequin; sous l'effort de Fricoulet, le jeune comte roulait de droite à gauche sa tête aux paupières closes et aux lèvres serrées.
--Mort! murmura Fricoulet épouvanté.
L'Américain s'était approché et, sans rien dire, avait collé son oreille sur la poitrine du comte.
--Pas plus mort que vous, ricana-t-il... le coeur bat normalement.
--En ce cas, fit l'ingénieur, redressez-lui le haut du corps quelques instants... cela facilitera toujours le jeu des poumons... je suis à vous tout de suite.
Il courut au meuble, l'ouvrit, chercha parmi plusieurs fioles rangées sur les tablettes un flacon rempli d'un liquide blanchâtre qu'il secoua; puis après l'avoir débouché, il le passa à plusieurs reprises sous les narines de Gontran.
Presque aussitôt, le visage du comte se contracta, ses paupières s'agitèrent, ses lèvres se retroussèrent, découvrant les dents, nerveusement serrées; mais soudain la bouche s'ouvrit démesurément, livrant passage à un formidable éternuement.
--Sauvé! s'écria Fricoulet, en se jetant au cou de son ami.
Mais à son cri, un autre cri, partant d'un autre tiroir avait répondu.
--Partis! nous sommes partis!
C'était Mickhaïl Ossipoff qui venait de prononcer ces paroles d'une voix vibrante.
Il était dressé sur son séant et agitait ses bras fébrilement.
--Qu'avez-vous? demanda Fricoulet ahuri.
--Ne venez-vous pas d'entendre cette détonation effrayante? répliqua le vieux savant.
--Eh bien!
--C'est le Cotopaxi qui fait éruption!
L'ingénieur et l'Américain se regardèrent avec des yeux surpris; puis Farenheit s'écria:
--Ce que vous venez de prendre pour le Cotopaxi est tout simplement M. de Flammermont saluant, par un éternuement, son retour à la vie.
Cependant, Gontran assis sur le bord de son tiroir se frottait alternativement la tête, puis les reins.
--Oh! gémissait-il, je serais tombé du haut des tours Notre-Dame que je n'aurais pas le crâne plus endolori; quant à mes reins, ils me procurent la sensation exacte d'une sérieuse bastonnade.
Soudain, maux de tête et maux de reins disparurent comme par enchantement; il sauta sur le plancher et courut vers le cercueil de Séléna.
La jeune fille semblait dormir.
--Fricoulet! cria Gontran, viens vite... ce sommeil m'effraie!
D'un bond Ossipoff fut auprès de sa fille qu'il prit dans ses bras, comme il eût fait d'un petit enfant, la couvrant de caresses et de baisers.
Fricoulet l'écarta doucement et, ainsi qu'il avait fait pour son ami, il passa doucement sous les narines de la jeune fille la petite fiole au liquide blanchâtre qui opéra le même miracle, sans toutefois l'accompagner des mêmes manifestations bruyantes.
--Cher père, murmura Séléna en revenant à elle et en tendant ses bras au vieillard.
Puis apercevant Gontran qui la couvait de regards inquiets:
--Cher monsieur Gontran...
Et elle lui abandonna l'une de ses mains que le jeune homme effleura de ses lèvres.
--Allons! bravo! dit joyeusement l'ingénieur, personne n'a avalé sa langue... décidément le voyage pour la lune est moins périlleux que je ne le croyais.
A peine Ossipoff avait-il constaté que sa fille était hors de danger que, brusquement s'arrachant à ses caresses, il s'accroupit sur le plancher et, marchant à quatre pattes, se dirigea vers le centre du wagon.
Arrivé là, il s'arrêta, défit des courroies qui retenaient une partie du tapis, lequel enlevé, découvrit le hublot évidé dans le plancher même; ce hublot, qui ne mesurait pas moins de quarante centimètres de diamètre, était formé d'une vitre assez épaisse pour que l'on y pût marcher sans crainte; en prévision des chocs qui devaient accompagner le wagon à son départ, ce hublot était protégé extérieurement par une plaque de fer fixée au moyen d'écrous que des boulons retenaient intérieurement.
--La clé! la clé! demanda fiévreusement Ossipoff.
Fricoulet se précipita vers le meuble et en tira une clé anglaise, au moyen de laquelle le vieillard attaqua les écrous avec ardeur; lorsque le dernier eut été dévissé, la plaque de fer se détacha, découvrant le hublot et permettant de voir à l'extérieur du wagon.
Ensuite, avec l'aide de Fricoulet, Ossipoff fit une semblable opération aux quatre ouvertures percées dans la paroi du projectile et protégées de semblable façon que le premier.
--Éteignez les lampes, je vous prie, commanda le vieux savant d'une voix brève.
Le jeune ingénieur obéit immédiatement; il poussa la tige du commutateur et de nouveau l'obscurité régna dans l'obus. Ossipoff se précipita vers l'un des hublots.
--Victoire! cria-t-il, victoire!... nous avons quitté la terre... nous filons vers la lune.
Farenheit, le visage aplati contre la vitre, s'écarquillait les yeux sans distinguer autre chose qu'une intense obscurité.
--Par le ciel! exclama-t-il, je voudrais bien savoir, monsieur Ossipoff, sur quoi vous vous basez pour affirmer que nous avons quitté la terre.
--Tout simplement sur ce fait qu'une ombre épaisse s'amasse entre la terre et nous! Si nous étions retombés sur notre planète, nous verrions autour de nous le sol éclairé par les rayons lunaires; si au contraire notre chute s'était opérée dans l'Océan Pacifique, nous nous ressentirions du bercement des vagues. Je le répète donc: nous sommes partis.
--Cependant, si vous vous appuyez pour dire cela, uniquement sur l'ombre qui vous entoure, murmura Gontran, je vous ferai observer que dans le fond du cratère, l'ombre était aussi épaisse.
--Alors? demanda ironiquement Ossipoff.
--Alors, nous pourrions très bien être encore dans la cheminée du Cotopaxi.
Sans répondre, le vieillard le prit par la main et l'amenant près de l'un des hublots:
--Regardez, dit-il, quand vous étiez dans le volcan, voyiez-vous cela?
Et à travers la vitre épaisse, il désignait de la main les constellations qui étincelaient d'un incomparable éclat, comme des diamants sur un écrin velouté.
--Reste à savoir, grommela Fricoulet, si la force propulsive sera suffisante pour nous conduire jusqu'à la sphère d'attraction de la lune?
--Nous le verrons, répondit sèchement le vieux savant.
--Dis donc, fit soudain Gontran en s'adressant à son ami, ne pourrait-on pas ouvrir ces petites fenêtres?
--Pourquoi faire?
--Pour aérer un peu, parbleu! il me semble qu'on étouffe ici.
Heureusement que le jeune homme avait parlé à voix presque basse, en sorte qu'Ossipoff n'entendit que confusément sa question.
Ce fut Fricoulet qui, se penchant à son oreille, murmura:
--Mais, imbécile, nous flottons dans le vide.
Le visage de l'ex-diplomate refléta l'ébahissement le plus profond.
--Dans le vide, répéta-t-il... avons-nous donc déjà traversé toute l'atmosphère terrestre?
L'ingénieur consulta son chronomètre:
--Oui, répondit-il, depuis vingt et une minutes, trente secondes.
--Alors, où sommes-nous maintenant? demanda Gontran.
Fricoulet jeta un regard du côté d'Ossipoff:
--Plus bas, malheureux, plus bas, chuchota-t-il... si ton futur beau-père t'entendait, c'en serait fait de ton mariage.
Puis, assourdissant sa voix:
--L'espace que nous traversons en ce moment est rempli de ce fluide appelé _éther_ et qui est si raréfié que sa densité représente le vide absolu que l'on obtient au moyen des machines pneumatiques... il est donc absolument impossible d'ouvrir les hublots pendant toute la durée du voyage... car au lieu de faire pénétrer ici de l'air respirable, c'est au contraire le peu que nous possédons qui s'échapperait au dehors.
Jonathan Farenheit qui avait prêté l'oreille à cette explication, demanda: