Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 17
Il faudrait être de marbre et n'avoir jamais, en levant les yeux vers la voûte bleue du ciel, aspiré à un miracle qui vous transportât soudainement dans ces pays inconnus, pour ne point comprendre l'émotion qui agitait le vieillard.
Par moments, cependant, son ardent désir de savoir faisait place à son amour paternel; alors, il relevait la tête et ses regards, quittant les feuilles de papiers noircies de calculs algébriques, se reportaient sur Séléna.
La jeune fille, étendue sur son lit de camp, dormait paisible et souriante: sans doute, se voyait-elle, en rêve, unie à celui qu'elle aimait et cette vision donnait à son visage une expression de contentement radieux.
Les sourcils de Mickhaïl Ossipoff se fronçaient alors et ses lèvres se crispaient dans une moue inquiète.
--Pauvre enfant, murmurait-il, ai-je bien le droit de risquer sa vie dans une tentative aussi périlleuse?
Et pensif, la tête penchée sur la poitrine, il demeurait ainsi de longs moments, absorbé dans ses réflexions; car, si d'un côté la crainte d'exposer sa fille aux dangers de toutes sortes que lui-même allait courir le poussait à ne pas l'emmener avec lui, d'un autre côté, il avait souci de ce quelle deviendrait seule, livrée à elle-même, sans guide et sans soutien dans la vie, s'il la laissait à terre.
Certes Gontran était là qui l'aimait et la protégerait.
Mais, en ce cas, il devait se priver de la compagnie du jeune diplomate, et c'était là un sacrifice auquel il ne pouvait se résoudre; pour lui Monsieur de Flammermont, avec ses connaissances multiples, était aussi indispensable à l'expédition qu'il pouvait l'être lui-même et, dans son for intérieur, il estimait que c'eût été en compromettre le résultat que de ne point le faire participer au voyage.
Il lui restait, il est vrai, Alcide Fricoulet.
Mais, bien que l'antipathie première du vieillard pour le jeune ingénieur eût presque entièrement disparu et qu'à cette antipathie succédât peu à peu un sentiment voisin de l'amitié, néanmoins le savant était loin d'avoir en Fricoulet une confiance absolue; ainsi qu'il le lui avait dit et répété plusieurs fois, à ses yeux la science véritable ne va point sans une certaine dose de modestie naturelle, et Ossipoff prenait pour de la vantardise orgueilleuse cette habitude qu'avait le jeune ingénieur de se substituer à M. de Flammermont.
Après avoir longuement débattu en lui-même ce point important, Mickhaïl Ossipoff en arriva à ceci: que ne pouvant se fier entièrement à Fricoulet, force lui était d'emmener avec lui Gontran de Flammermont et qu'en conséquence, privant Séléna de celui qui devait être dans la vie son protecteur naturel, il devait l'emmener elle aussi.
Cela bien établi, il se replongea dans ses études et les heures de la nuit passèrent rapides et silencieuses sans qu'il s'aperçût de la fuite du temps.
Les premiers rayons du soleil levant doraient la cime du Cotopaxi lorsque Mickhaïl Ossipoff éteignit sa lampe.
Et il se disposait à s'étendre, lui aussi, pour chercher dans un sommeil de quelques heures les forces dont il allait avoir besoin au cours de la journée qui se préparait, lorsqu'on gratta doucement à l'extérieur de la tente.
Il se leva, se dirigea sur la pointe des pieds vers la toile qui servait à fermer hermétiquement la tente et la souleva.
Dans l'encadrement apparut Fricoulet.
--Vous! murmura le vieillard à mi-voix, qu'arrive-t-il que vous voilà si matinal?
--De grâce, répliqua le jeune ingénieur, baissez la voix, M. Ossipoff; il ne faut pas qu'on se doute que je suis venu vous parler.
Ce disant, il étendait la main vers la tente qui servait d'abri à Jonathan Farenheit.
--De quoi s'agit-il donc? demanda le vieillard intrigué des allures de Fricoulet.
--Entrons, répliqua celui-ci; je vais vous expliquer ce qui m'amène.
Ossipoff s'assit sur le pied de son lit; l'ingénieur s'empara d'une malle en guise de siège et se penchant vers son compagnon:
--Sérieusement, monsieur Ossipoff, dit-il, comptez-vous emmener avec vous ce digne M. Farenheit?
Le vieillard ne put dissimuler la surprise que lui causait cette question.
--Que voulez-vous donc que l'on en fasse? demanda-t-il; vous n'avez pas, je suppose, l'intention d'abandonner ce malheureux sur la cime du Cotopaxi?
--Il n'a qu'à aller rejoindre les autres.
--Il est trop tard, maintenant... Songez que l'éruption doit avoir lieu à six heures dix minutes et que tout ce qui, à ce moment-là, se trouvera dans un rayon de plusieurs milles du Cotopaxi est voué à une destruction certaine.
--Eh! fit l'ingénieur avec un geste d'impatience, quand ce Yankee serait plus ou moins réduit à l'état de charpie, le mal serait-il si grand?... Croyez-vous que les États-Unis prendraient le deuil pour la perte de ce citoyen?... Vous avez la mémoire courte, si vous ne vous souvenez déjà plus de la brutale déclaration qu'il vous fit à l'observatoire de Nice. Sans l'ami Gontran qui, grâce à une inspiration du ciel, a eu une idée lumineuse, tous vos projets étaient anéantis... et c'est à cet homme qui ne vous est rien qu'un ennemi, puisqu'il a fourni à ce voleur de Sharp les moyens d'utiliser son vol, c'est à cet homme que vous allez offrir une place dans votre projectile?...
Ossipoff sourit et posant sa main sur le bras de Fricoulet:
--Eh! dit-il d'une voix basse et sifflante, ne comprenez-vous pas que c'est ma vengeance que j'emmène avec moi?... Personnellement, je méprise ce Sharp, je le dédaigne et s'il me tombait sous la main, je crois que je le laisserais aller... Pour Farenheit, au contraire, il n'en est pas de même,... sa fureur est telle qu'il poursuivra son voleur jusque dans les plus profondes solitudes lunaires... malheur à lui s'il se laisse atteindre; ce sera la justice de Dieu! Ne faut-il pas que ce misérable soit puni de sa double forfaiture?
--Sans doute, à ce point de vue spécial, vous avez raison, riposta le jeune ingénieur; il n'en est pas moins vrai que la venue de cet Américain va bouleverser vos projets si bien coordonnés... songez donc, un voyageur de plus!...
--S'il n'y a que cela qui vous inquiète, répliqua le vieux savant, vous pouvez être tranquille; vous n'avez pas oublié que nos soutes ont reçu en air liquide, eau et vivres, des approvisionnements un peu supérieurs à ceux qui avaient été prévus. Nous resterons donc dans les mêmes conditions qu'auparavant, quoique ce Farenheit devienne notre passager.
--Hum! grommela Alcide, ces Yankees vous ont des appétits terribles et celui-là, particulièrement, me paraît avoir un estomac qui peut compter pour deux... sans compter que des poumons comme les siens doivent engloutir au moins un mètre cube de gaz par heure.
--Bast! répondit Ossipoff, nos provisions nous permettent de lui faire cette charité.
Fricoulet eut un mouvement d'épaules impatienté.
--Va pour la consommation d'air et des vivres, fit-il... mais reste la question de poids... Vous avez vu, tout comme moi, que cet homme-là a une charpente énorme qui va nous ajouter au moins quatre-vingt-dix kilogrammes... ce surplus de poids était-il prévu dans vos calculs? je ne le pense pas... car dans une entreprise telle que celle-ci, les poids doivent être rigoureusement calculés et établis.
Ossipoff sourit de nouveau d'un air de commisération profonde.
--Si vous saviez comme cent kilos sont peu de chose, dit-il... s'il n'y a que cette inquiétude qui motive votre opposition au départ de Farenheit...
--Ah! s'écria Fricoulet, ce n'est pas le départ qui m'inquiète, c'est l'arrivée... peut-être l'adjonction de ce Yankee nous empêchera-t-elle d'atteindre les régions lunaires.
En ce moment, un frais éclat de rire retentit derrière le jeune homme qui se retourna aussitôt, tout étonné.
Séléna, appuyée sur son coude, écoutait la conversation depuis quelques instants et s'amusait fort de la résistance que mettait l'ingénieur à admettre l'Américain parmi ses compagnons de route.
--Ah! monsieur Fricoulet, fit-elle, comme vous avez peur de ne pas y arriver, à cette belle lune.
--Dame, mademoiselle, vous avouerez que ce serait jouer de malheur que de se donner tant de mal et de faire un si grand voyage pour manquer le train... sans compter que si nous n'atterrissons pas là-haut, je veux que le diable me croque si je sais où nous irons.
La jeune fille le regarda d'un air comiquement attristé.
--Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, combien je vous plains de n'avoir pas une science aussi étendue que celle de votre ami Gontran... lui, au moins, n'a pas de ces incertitudes-là... il connaît son itinéraire sur le bout du doigt.
Puis, se tournant vers le vieillard:
--Père, dit-elle; je voudrais bien savoir pourquoi nous partons aujourd'hui, alors que la lune ne sera pleine que dans cinq jours. Je me suis réveillée cette nuit, tourmentée par cette idée et me demandant pourquoi nous n'attendions pas cette date.
--Tout simplement parce que pour atterrir, il faut que la lune soit pleine au moment de notre arrivée c'est-à-dire éclairée de face par le soleil ce qui nous permettra de voir clair en arrivant et aussi parce que notre voyage durera quatre jours.
Séléna, satisfaite de cette explication, se tut durant quelques secondes, puis elle reprit:
--Mais, êtes-vous bien certain qu'à la minute précise fixée pour le départ, l'éruption se déchaînera et surtout qu'elle sera assez violente pour nous faire franchir des espaces aussi considérables?
Ossipoff regarda soucieusement sa fille.
--Aurais-tu peur? demanda-t-il; en ce cas, il est temps encore d'aviser.
Séléna eut un geste brusque.
--Peur! moi? fit-elle, et pourquoi voulez-vous que j'aie peur, mon père? entre vous et M. de Flammermont, qu'ai-je à craindre? Que ce soit la vie, que ce soit la mort qui m'attende, qu'importe, du moment que vous êtes à mes côtés?
Le vieillard prit les mains de la jeune fille.
--Chère enfant, murmura-t-il.
--Seulement, poursuivit Séléna, je suis femme, n'est-ce pas et par conséquent un peu curieuse; il est donc tout naturel que je désire savoir à l'avance de quels phénomènes sera entouré notre départ, tout simplement de peur de prendre pour des dangers des effets tout naturels.
--En ce cas, fit Ossipoff répondant à la question que sa fille lui avait posée, tranquillise-toi; lorsque le moment sera venu, le volcan, docile à ma volonté, se réveillera pour détendre ses vapeurs depuis si longtemps comprimées; à un signe de ma main, un chemin sera ouvert aux laves incandescentes et aux gaz souterrains, dont la détente nous chassera dans l'espace avec une vitesse de plus de douze kilomètres dans la première seconde.
Le front de Séléna se plissa légèrement.
--Alors, murmura-t-elle, une chaleur épouvantable va entourer notre wagon,... ne serons-nous pas asphyxiés, rôtis?
Ossipoff sourit.
--Enfant, répliqua-il, rien de tout cela n'est à craindre; la détente des gaz sera si brusque qu'en moins d'une seconde nous serons chassés hors de ce puits profond et du cratère du Cotopaxi; d'ailleurs, la chaleur ne pourra parvenir jusqu'à nous, attendu que le wagon repose sur deux caissons à air comprimé qui obturent entièrement la cheminée.
--Ces caissons nous accompagneront donc dans l'espace, demanda Séléna?
--Non, non; leur rôle de frein une fois joué, l'air comprimé s'étant échappé sous la pression des gaz subterrestres, les cloisons retomberont peut-être dans le cratère, peut-être sur le cône, mais, dans tous les cas, à une faible distance du lieu de départ.
--Quel horrible fracas, quelle épouvantable détonation nous allons entendre! murmura la jeune fille en pâlissant.
--Détrompez-vous, mademoiselle, répliqua Fricoulet, nous n'entendrons absolument rien.
--Comment cela, dit-elle émerveillée déjà; auriez-vous donc trouvé quelque moyen?
--Mais non, riposta Ossipoff, nous n'avons pas eu besoin de nous préoccuper de cela, et pour en comprendre la raison, tu n'as qu'à te rappeler combien de mètres le son parcourt dans l'espace d'une seconde.
--Trois cents mètres environ, si je ne me trompe.
--Eh bien! si, au moment où le bruit se produira, notre wagon est animé d'une vitesse de onze mille mètres au minimum, tu comprends facilement que le bruit n'aura pas le temps de nous arriver.
--Oui, en effet, je comprends;... mais c'est bien singulier, tout de même...
Il y eut un silence.
Puis soudain la jeune fille s'écria:
--Mais j'y pense, père, j'ai donné un coup d'oeil à l'ameublement de notre wagon et je n'ai vu aucune trace de literie... où donc nous reposerons-nous la nuit et où sont situés nos appartements?
Ossipoff sourit en hochant la tête.
--Tu comprends bien, mon enfant, que la place nous manquait pour installer un salon, une salle à manger, une cuisine et cinq chambres à coucher; donc la grande salle circulaire sera la pièce commune; messieurs de Flammermont, Fricoulet et Farenheit en feront leur dortoir; ils se reposeront soit sur les divans fixés aux parois, soit dans les hamacs suspendus au plafond; l'étage supérieur est divisé en trois pièces: une cuisine, un laboratoire et une soute; de la cuisine je ferai ma chambre à coucher, c'est-à-dire que j'y tendrai mon hamac lorsque la fatigue m'obligera à me reposer, car tu sais que, pendant le cours du voyage, nous serons continuellement plongés dans les rayons solaires, en sorte que la nuit n'existera pas pour nous. Quant à toi, le laboratoire te sera abandonné pendant douze heures sur vingt-quatre.
Ils en étaient là de leur conversation, lorsque des pas retentirent au dehors et bientôt ils entendirent M. de Flammermont qui demandait s'il lui était possible de présenter ses respects à Mlle Ossipoff.
--Entrez, entrez, mon cher Gontran, cria le vieillard, Mlle Ossipoff est éveillée depuis longtemps.
--Et vous attend aussi depuis longtemps, ajouta en riant la jeune fille.
La toile de la tente se souleva et par l'ouverture apparurent presque en même temps le visage navré de l'ex-diplomate et la physionomie grave de l'Américain.
--Miss, fit ce dernier en s'inclinant cérémonieusement, j'espère que vous avez passé une bonne nuit.
--Une excellente nuit, monsieur Farenheit, riposta Séléna; je vous remercie de votre empressement à vous informer de ma santé; mais, comme vous le voyez, vous et M. de Flammermont avez été devancés par M. Fricoulet.
--Bast! fit l'ingénieur que la mine piteuse de son ami apitoyait malgré lui; il ne faut pas trop en vouloir à Gontran; aussi bien c'est la première fois qu'il lui est arrivé de passer la nuit dans un volcan et on peut lui pardonner ce retard.
La journée s'écoula lentement: on avait, dans la matinée, achevé d'emballer les derniers objets qu'il était nécessaire d'emporter, et Mickhaïl Ossipoff, sans ses bouquins et ses instruments, était comme un corps sans âme.
Il avait cependant conservé un crayon et du papier et, assis dans une anfractuosité de rocher, il tuait le temps en se livrant à des calculs infinitésimaux, pour bien s'assurer que rien n'avait été oublié par lui dans ce grand problème qu'il allait résoudre et qu'il avait tenu compte de toutes les influences et de toutes les probabilités.
M. de Flammermont bâillait--comme on dit vulgairement--à se décrocher la mâchoire, tellement l'ennui s'était emparé de lui; par moments aussi, sa poitrine se soulevait sous l'effort d'un profond soupir; l'ex-diplomate songeait à Paris, son bruyant et vivant Paris et, comme pour lui rendre le départ plus cuisant, le hasard lui mettait devant les yeux, en une vision dorée, son cher boulevard des Italiens avec tout son grouillement de silhouettes parisiennes, l'allée des Poteaux, toute animée de cavaliers hardis et de gracieuses amazones, le champ de courses d'Auteuil, le jour du _Grand International_, avec son défilé de mail-coachs.
C'était comme une lanterne magique.
Fricoulet, le placide Fricoulet, était nerveux; armé d'un petit marteau, il soulageait ses nerfs en faisant de la minéralogie; mais, rien qu'à la manière dont l'acier heurtait le roc, on sentait que le corps seul de l'ingénieur était là et que son âme était absente.
Après avoir, dans les commencements, cherché à lutter contre les circonstances multiples qui l'entraînaient, malgré lui, vers cette extraordinaire aventure, après avoir, en tête-à-tête avec Gontran, taxé de folie pure le projet de Mickhaïl Ossipoff, l'ingénieur à force d'entendre, depuis des semaines, parler tous les jours de ce voyage comme d'une chose possible, pratique, faisable, en était arrivé à le considérer comme tel.
Et, au fur et à mesure que disparaissaient les obstacles considérés tout d'abord par lui comme insurmontables, au fur et à mesure que s'écoulaient les jours et les heures qui le séparaient du moment du départ, il était devenu sinon aussi convaincu que le vieux savant lui-même de la possibilité d'atteindre la lune, tout au moins aussi enthousiaste que qui que ce fût de la tentative faite pour y atteindre.
Aussi, abandonnait-il fréquemment son marteau pour considérer son chronomètre et constater le temps pendant lequel il lui fallait encore casser des cailloux avant de s'embarquer.
Quant à Jonathan Farenheit, il arpentait à grandes enjambées l'étroit couloir qui circulait dans le roc autour de la cheminée centrale, avec toutes les allures d'un ours blanc dans sa fosse.
Tout en marchant, il serrait frénétiquement les poings, dressait ses bras comme des massues, roulant à droite et à gauche des regards furieux et mâchonnant de sourdes imprécations. Comme Mickhaïl Ossipoff l'avait dit à Fricoulet, l'Américain avait une âme vindicative, et désormais il ne vivait plus qu'avec un seul objectif: se venger de Fédor Sharp.
Et notez bien qu'il ne lui en voulait pas tant pour avoir manqué de le tuer, ainsi qu'il avait fait d'une quarantaine de ses compagnons, et pour avoir volé à la société dont il était président environ deux millions de dollars, que pour s'être joué de lui, Jonathan Farenheit, citoyen de la libre Amérique.
Le Yankee considérait la conduite de Sharp comme attentatoire à l'honneur du pavillon étoilé des États-Unis.
Et pour punir cet attentat, il fut aussi bien descendu dans les profondeurs de l'Océan qu'il allait s'envoler dans l'immensité des cieux.
Enfin, au chronomètre à répétition de Fricoulet, les douze coups de midi sonnèrent; c'était l'heure du repas quotidien.
On expédia rapidement un dernier et sommaire déjeuner; puis la petite troupe se prépara à descendre au fond du puits pour prendre place dans le wagon-boulet.
Plus le temps s'écoulait et plus devenaient évidents les symptômes d'une éruption imminente.
Solfatares et fumerolles étaient, il est vrai, assoupies; mais dans les profondeurs volcaniques, de sourds grondements, semblables aux lointains roulements du tonnerre retentissaient; les laves reprenaient leur teinte brune, et sous l'influence de la température qui s'élevait graduellement, les neiges du cône supérieur se désagrégeaient et coulaient en ruisseaux bourbeux.
C'était encore le calme, mais un calme effrayant, précurseur de la tempête.
Séléna, serrée contre son père, sondait d'un oeil terrifié l'abîme creusé à ses pieds.
Le treuil, avec ses quinze cents mètres de corde, avait été laissé près du puits; Ossipoff et ses amis s'en approchèrent.
--Allons, dit gravement monsieur de Flammermont, qui s'embarque le premier?
Dire que le jeune homme n'était point ému serait mentir; mais il avait remarqué la pâleur de Séléna et il voulait, en prenant un air enjoué, lui remonter un peu le moral.
Jonathan Farenheit fit un pas en avant.
--Si vous voulez me laisser descendre, dit-il avec empressement, je suis prêt.
L'ancien diplomate lui posa la main sur le bras:
--Non, monsieur, fit-il; il faut, si je puis m'exprimer ainsi, quelqu'un de la maison.
Et il ajouta, afin de répondre au regard interrogateur de l'Américain:
--Vous ne sauriez comment vous y prendre pour ouvrir le _trou d'homme_ qui sert d'entrée au wagon.
Farenheit fit un geste qui montrait qu'il reconnaissait cet argument comme bien fondé.
--Eh bien! dit à son tour Fricoulet, descends... tu es de la maison, toi!
Sans prendre garde au mouvement craintif de Séléna, le jeune homme enjamba la benne qui se balançait à l'extrémité de la corde, s'accroupit au fond et cria d'une voix ferme:
--Adieu vat!
Le cliquet du treuil fut levé, la corde se déroula et bientôt le comte disparut dans les profondeurs du puits.
Penchés au-dessus de l'abîme, Ossipoff et ses compagnons cherchaient à percer les ténèbres, prêtant l'oreille pour saisir quelque bruit qui pût les renseigner sur la manière dont s'effectuait la descente.
Mais ils n'entendaient que le glissement monotone de la corde sur le treuil et, quant à la lampe que Gontran avait emportée avec lui, sa clarté s'était presque aussitôt fondue dans les ténèbres épaisses qui remplissaient le cratère.
Un quart d'heure s'écoula; puis la sonnerie électrique, indiquant que le voyageur avait touché le fond, retentit.
On remonta la corde, Ossipoff prit place dans la benne et descendit à son tour; et après lui, Séléna.
Il ne restait plus que Fricoulet et Jonathan Farenheit.
--Comment allons-nous faire? demanda l'Américain.
--Je ne comprends pas votre question.
--De quelle façon descendra le dernier de nous deux? car il faut nécessairement débarrasser l'ouverture de la cheminée de ce treuil qui l'obstrue.
L'ingénieur haussa les épaules.
--Ne vous embarrassez pas de cela, répliqua-t-il.
Et attirant à lui la benne qui remontait à vide.
--Embarquez, dit-il; je fais mon affaire de tout cela.
Une fois le signal convenu envoyé du fond de l'abîme par l'Américain, Fricoulet se mit en mesure d'enlever tout ce qui pouvait faire obstacle au passage de l'obus; après une demi-heure d'un travail acharné, il réussit à retirer le pont volant et la poulie.
Puis il se boucla autour du corps une large ceinture semblable à celle dont les pompiers font usage; à l'anneau de la ceinture, il fixa un petit appareil composé de deux poulies sur la première desquelles il enroula le câble tandis que la seconde jouait simplement le rôle de frein à friction.
Ensuite, saisissant d'une main sa lampe, de l'autre le câble, il se laissa glisser dans l'abîme.
Deux minutes après, au grand émerveillement de ses compagnons, il arrivait sans fatigue et pénétrait dans le wagon où ils étaient déjà réunis.
--Monsieur Fricoulet! exclama Séléna, quel procédé avez-vous donc employé pour descendre aussi facilement quinze cents mètres?
--Le plus simple des appareils, mademoiselle... _un descenseur à spirale_.
Il pressa alors sur un bouton et les quatre lampes à incandescence, s'illuminant soudain, éclairèrent de leur vive lueur l'intérieur de la grande pièce circulaire.
A la vue de l'aménagement, non pas somptueux mais commode et pratique de cette pièce, la large face de Jonathan Farenheit s'épanouit.
--A la bonne heure, grommela-t-il voilà quelque chose de bien compris!
Un des divans était rabattu; le Yankee y enfonça son poing pour juger de la qualité des ressorts; ensuite, il passa sa main sur le tapis de haute laine qui couvrait le plancher; il s'adossa à la paroi capitonnée, il décrocha l'un des hamacs et se suspendit. Cette minutieuse inspection terminée, il sourit de nouveau et murmura d'un ton de véritable satisfaction:
--On sera bien ici!
Il se tourna alors vers Ossipoff qui avait assisté à ce petit manège avec une impassibilité toute slave et lui dit:
--Tous mes compliments, mon cher monsieur; voilà un véhicule bien conditionné et si la solidité répond à son ameublement, je crois que nous ferons un voyage fort agréable.
--Trop aimable, sir Farenheit, répliqua le vieillard; trop aimable en vérité... mais vous n'avez pas encore tout vu, tout admiré.
Ce disant, il ouvrit les cases de la soute où se trouvaient les tonneaux d'eau, les liquides variés, les légumes de conserve et une foule d'objets d'alimentation dont il avait prévu le besoin.