Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 15
--Voici ma main, répondit Fricoulet simplement.
Ossipoff serra vigoureusement la main que lui tendait l'ingénieur; puis se tournant vers sa fille:
--Et toi, Séléna? demanda-t-il tout bas, me pardonnes-tu aussi?
Pour toute réponse la jeune fille se jeta dans les bras de son père qui la tint longtemps embrassée.
Tout à coup, Fricoulet partit d'un large éclat de rire et posant sa main sur l'épaule du vieillard:
--Voulez-vous que je vous dise quelque chose? s'écria-t-il... eh bien! nous sommes tous des imbéciles!...
Ossipoff le regarda avec des yeux que l'ahurissement grandissait.
--Que signifie? murmura-t-il.
--Cela signifie que le phénomène auquel nous venons d'assister ne peut être attribué à une éruption du Cotopaxi.
Séléna se redressa et se jetant sur les mains de l'ingénieur:
--Oh! parlez, monsieur Fricoulet, parlez... ce que vous dites peut-il être possible?
--Tout ce qu'il y a de plus possible, mademoiselle et voici pourquoi: nous sommes en ce moment, si je ne me trompe, à peu près par 83° 30" de longitude à l'ouest du méridien de Paris et par 4° de latitude nord... eh bien! le Cotopaxi est situé, par rapport à nous, au sud-est. Or, c'est par la hanche de bâbord que le phénomène est apparu, c'est-à-dire en plein ouest... les Cordillères ne sont pas par là, que je sache.
Il n'acheva pas; le vieux savant s'était impétueusement jeté sur lui et le serrait dans ses bras:
--Oh! mon ami! mon fils! s'écria-t-il, vous me rendez la vie!
Séléna, de son côté, lui avait de nouveau saisi les mains.
--Et à moi, dit-elle, vous me rendez Gontran!
--Mais alors, demanda Ossipoff, qu'est-ce que c'était que ce cataclysme?
--Peut-être un volcan sous-marin?...
--Ou bien la chute de la foudre!...
--A moins que ce ne soit un navire sautant en pleine mer!
Chacun donnait son opinion, mais le vieux savant hochait la tête.
--Je ne vois guère qu'un moyen de nous édifier sur la cause de ce phénomène surprenant, dit Fricoulet.
--Et ce moyen, mon ami? demanda Ossipoff qui commençait à s'humaniser avec le jeune ingénieur.
--C'est d'y aller voir; mettons le cap à l'ouest et marchons à toute vapeur jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelque chose.
Le capitaine, consulté, fit aussitôt changer la direction du navire; mais la nuit se passa sans que la vigie eût signalé à l'horizon autre chose que les flots de la mer qui s'étendaient à l'infini.
A l'aube, Fricoulet qui n'avait pas quitté le pont, sondant l'obscurité à l'aide d'une lunette marine, Fricoulet fut le premier à demander à ce qu'on remît le cap au sud-est.
Tout à coup, dans les huniers, une voix, celle d'un gabier, cria:
--Terre à bâbord!
Tout le monde tressaillit; Fricoulet sauta sur une lunette qu'il braqua dans la direction indiquée.
--En effet, dit-il, il me semble voir là-bas, très loin, à l'horizon, un petit point noir; quant à distinguer si ce point est un navire, une terre ou seulement un nuage, cela, je ne le puis.
Le capitaine, penché sur sa dunette, étudiait lui aussi le point signalé.
--Le matelot a raison, fit-il, c'est bien une terre que nous voyons là... alors, que faisons-nous?...
--Marchons dessus à toute vapeur... il faut que nous en ayons le coeur net... ce sont quelques heures de perdues... mais peut-être trouverons-nous là un renseignement important au point de vue scientifique.
Ossipoff ayant ainsi parlé, le capitaine fit augmenter la pression et le navire fila droit sur la terre indiquée.
--Je ne savais pas, fit Ossipoff, qu'il y eût une terre quelconque dans cette partie du Pacifique.
Le capitaine, qui consultait sa carte, répondit:
--Nous devons avoir là l'île de Malpelo, qui appartient à la Colombie; c'est un roc aride et inhabité, le sommet, sans doute, d'une montagne sous-marine.
Pendant deux heures, on marcha à toute vapeur et peu à peu on aperçut plus distinctement, émergeant à peine des flots, une langue de terre basse et où la lunette ne faisait apercevoir aucune trace de végétation.
Soudain, le capitaine fit stopper; il ne connaissait qu'imparfaitement ces parages et ne se souciait pas de crever la coque de son navire sur des rocs qui pouvaient exister à fleur d'eau.
--Ces messieurs, demanda-t-il, se proposent-ils de pousser plus loin l'aventure?
--Parbleu, riposta Fricoulet, nous voulons descendre à terre.
Un commandement retentit et quelques minutes après, un des canots du bord dansait sur les vagues, monté par quatre rameurs.
--M'accompagnez-vous, monsieur Ossipoff? cria le jeune ingénieur en prenant place à l'arrière de l'embarcation.
Sans répondre, le vieux savant descendit les échelons de corde et s'assit à côté de son compagnon.
Alors on lâcha l'amarre, les avirons s'abattirent sur les flots avec un ensemble merveilleux, et le canot fila comme une flèche dans la direction de la terre.
Mais à mesure que l'on s'approchait du rivage, on rencontrait des épaves en grande quantité: des herbes, des arbustes, des troncs d'arbres et jusqu'à des cadavres d'animaux; même Fricoulet crut reconnaître le corps d'un homme horriblement mutilé.
--Tiens! pensa-t-il, le capitaine prétendait que cette île était inhabitée; il n'y paraît pas.
Ossipoff, lui, était sombre et silencieux; on eût dit que, depuis quelques instants, son esprit était en proie à une grande préoccupation.
Enfin, on aborda sur une plage de cailloux, crevassée en maints endroits et formant des ravins profonds.
Fricoulet se baissa et constata que ces crevasses étaient de formation toute récente.
--Oh! oh! pensa-t-il, nous sommes certainement, ainsi que le disait le capitaine, sur le sommet d'un volcan sous-marin et c'est à une éruption que nous avons assisté hier... pourvu qu'il ne s'en produise pas une nouvelle en ce moment... c'est tout ce que je demande.
Puis, laissant le canot à la garde des rameurs, ils avancèrent dans l'intérieur de l'île, constatant à chaque pas les traces d'une perturbation toute récente du sol.
Et plus il allait, plus Fricoulet se demandait comment l'homme pouvait vivre sur cette terre brûlée du soleil, privée de toute végétation et située en dehors de la route des navires.
--Et cependant, pensait-il, cette île était habitée, puisque nous avons rencontré des cadavres.
Ossipoff, lui, s'enfermait dans un silence absolu.
Soudain, il s'arrêta, releva la tête et regardant l'ingénieur bien en face:
--Ne sommes-nous pas aujourd'hui le 25 février? demanda-t-il.
--En effet... mais pourquoi cette question?
--Vous savez que dans trois jours la lune passe au zénith, et, en même temps, à son périgée, au point le plus rapproché de la terre?
--Oui, je sais cela... mais je ne comprends pas.
Le vieillard fut sur le point de répondre, mais ses lèvres se refermèrent et il se remit en marche, plus sombre encore et plus taciturne.
Ils gravissaient en ce moment un petit monticule élevé de quelques mètres au-dessus du niveau de la mer; ils espéraient, du haut de cet observatoire naturel, jeter un regard d'ensemble sur cet îlot.
Fricoulet, qui était arrivé le premier au sommet, s'écria:
--Un homme!... un homme!...
--Mort? demanda Ossipoff.
--Non pas, vivant... tellement vivant qu'il accourt vers nous à toutes jambes.
Un homme en effet, tête nue, les vêtements en lambeaux, arrivait de toute la vitesse de ses jambes, semblant fuir un danger terrifiant.
--Sauvez-moi! sauvez-moi! cria-t-il en anglais.
Il fit encore, tout trébuchant, les quelques mètres qui le séparaient de Fricoulet et de son compagnon, puis, exténué de fatigue, haletant, il roula sur le sol à leurs pieds, répétant d'une voix affolée:
--Sauvez-moi! sauvez-moi!
Eux le considéraient curieusement, apitoyés par l'état misérable en lequel ils le voyaient, souillé de boue et de sang, le visage bouleversé par une indicible terreur, les yeux roulant effarés presque hors de la tête.
--Farenheit! s'écria soudain Ossipoff d'une voix terrible, Jonathan Farenheit!
Ces mots parurent faire sur le malheureux une singulière impression; il se redressa lentement, passa ses mains tremblantes sur son front, comme pour en chasser la terreur qui l'obsédait; puis tout à coup, ses traits convulsés par l'affolement se rassérénèrent, son regard perdit sa fixité de brute et dans la prunelle un rayon d'intelligence brilla.
Il leva les yeux vers les deux compagnons et murmura:
--Jonathan Farenheit! c'est moi; oui, c'est ainsi que je m'appelle... mais comment savez-vous mon nom et qui êtes-vous, vous-mêmes?
Ossipoff était devenu tout pâle.
--Vous souvenez-vous de votre conférence à l'observatoire de Nice et avez-vous conservé la mémoire de Mickhaïl Ossipoff? dit-il.
L'Américain jeta un cri terrible et saisissant la main du vieillard:
--Ah! c'est la Providence qui vous envoie! dit-il... Si vous saviez, le monstre! le bandit! le gredin!
--Qui?... de qui parlez-vous? demandèrent ensemble Ossipoff et Fricoulet.
--Venez, venez!... vous verrez!
Il prit le bras du vieux savant et l'obligeant ainsi à le suivre, il se mit à courir jusqu'à deux cents mètres de là, en un endroit où le sol paraissait plus bouleversé, plus ravagé qu'en aucune autre partie de l'île.
L'ingénieur et son compagnon ne purent retenir un cri d'horreur, à la vue du spectacle hideux qui s'offrait à eux.
Le sol était jonché de débris sans nom: ferrures tordues, planches calcinées, au milieu desquelles une quarantaine de cadavres épouvantablement mutilés gisaient: on eût dit une mer de sang dans laquelle nageaient des bras hachés, des jambes brisées, des intestins déchiquetés, des têtes fracassées.
Les deux hommes sentirent une sueur froide leur inonder les membres et instinctivement ils se détournèrent de cet épouvantable charnier.
Fricoulet, le premier, reconquit une partie de son sang-froid.
--Mais qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il à Farenheit; quel formidable fléau s'est abattu sur ces malheureux?
--Éloignons-nous d'ici, d'abord, répondit l'Américain en entraînant ses compagnons; je vous ferai ensuite le récit de cette horrible catastrophe.
Mais, au bout de quelques pas, ses forces l'abandonnèrent, ses jambes fléchirent sous lui et, si Fricoulet ne l'eût saisi aux épaules, le malheureux eût roulé à terre.
--C'est le contre-coup, murmura Ossipoff, en voyant Farenheit devenir subitement tout pâle et fermer les yeux.
--Le mieux est je crois que nous le transportions au canot, fit le jeune ingénieur; plus vite nous regagnerons le bord et plus vite nous pourrons lui donner les soins que réclame son état... sans compter que nous avons perdu près de vingt-quatre heures et qu'il nous faudra, coûte que coûte, les rattraper.
Mickhaïl Ossipoff saisit Farenheit par les jambes, Fricoulet l'empoigna par les épaules et d'une marche rendue difficile et pénible par le bouleversement du sol, ils se dirigèrent vers l'endroit du rivage où ils avaient laissé l'embarcation et les rameurs.
Une heure après, le _Salvador Urquiza_ reprenait sa route à toute vapeur et Jonathan Farenheit, couché dans le propre lit d'Ossipoff, dormait d'un profond sommeil.
Le vieux savant avait voulu veiller lui-même le malade; anxieux de ce récit qui lui avait été promis, il voulait être là pour le réclamer le premier, aussitôt que la cervelle de l'Américain serait rouverte à l'intelligence et que ses lèvres pourraient articuler des paroles compréhensibles.
Tout à coup, au milieu de la nuit, comme Ossipoff, étendu dans un fauteuil d'osier, commençait à s'assoupir au bercement du navire, des lèvres du malade un mot s'échappa, vague et confus, mais qui cependant fit bondir le vieillard.
--Sharp! avait dit Farenheit.
Et il répéta à plusieurs reprises:
--Sharp! ah! bandit!... ah! misérable!
Ossipoff se pencha sur le lit; Farenheit dormait et, sous l'impression du cauchemar, prononçait des mots sans suite et sans signification.
Brutalement, le vieux savant secoua le malade; celui-ci ne bougea pas et continua son somme.
Alors Ossipoff courut à la cabine de Fricoulet et heurta à la porte avec une vigueur telle que le jeune ingénieur, réveillé en sursaut, accourut tout effaré:
--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demanda-t-il encore tout endormi, en apparaissant sur le seuil de sa chambre... le feu est-il au navire? ou bien coulons-nous?
--Rien de tout cela, répondit Ossipoff d'une voix tremblante, c'est Farenheit...
--Est-ce qu'il est mort? s'écria le jeune homme réveillé tout à fait.
--Non... mais il vient, dans son sommeil, de prononcer un nom...
--Eh bien?
--Eh bien! habillez-vous et venez me retrouver; j'aime autant ne pas être seul.
Intrigué, presque inquiet de l'allure étrange du vieillard, Fricoulet se vêtit à la hâte et courut à la cabine de Farenheit, où il trouva Ossipoff courbé sur le malade et épiant anxieusement le mouvement de ses lèvres.
Le jeune ingénieur, on s'en souvient, était quelque peu médecin; doucement il écarta Ossipoff, puis, prenant entre son pouce et son index le poignet de l'Américain, il se mit à compter les pulsations.
--La fièvre est presque tombée, murmura-t-il au bout d'un instant.
Et sortant de sa poche une petite pharmacie de voyage, il y prit une fiole dont il versa une partie du contenu entre les lèvres du malade.
Celui-ci demeura quelques secondes immobile; puis, soudain, sa bouche s'ouvrit toute grande pour livrer passage à un soupir bruyant; ensuite ses paupières se mirent à battre nerveusement et se levèrent, découvrant l'oeil anormalement dilaté, tandis que les pommettes se rosissaient un peu.
L'Américain promena à travers la cabine ses regards vagues d'abord, qui s'arrêtèrent ensuite sur Ossipoff et sur son compagnon; un moment il les considéra comme s'il ne les reconnaissait pas; puis, tendant les bras vers eux:
--Mes sauveurs, balbutia-t-il.
Avec l'aide de Fricoulet, il se dressa sur son séant, passa à différentes reprises ses mains sur son front, comme pour y rappeler sa mémoire envolée; soudain ses traits se contractèrent et il murmura d'une voix étranglée:
--Oh! c'est horrible!... c'est horrible!
--Quoi? demanda Ossipoff tout anxieux... parlez... racontez-nous ce qui vous est arrivé.
--Oui, oui, je me rappelle maintenant... hier, après que vous m'avez sauvé, j'ai voulu vous faire le récit de cette épouvantable chose... et puis... je ne me souviens plus.
--Oui, répliqua Fricoulet, vous avez été un peu malade... mais maintenant vous allez mieux.
--Écoutez, dit Farenheit... vous vous rappelez, n'est-ce pas, cette conférence que je fis à Nice et à laquelle vous assistiez... vous n'ignorez pas, par conséquent, qu'une société avait été formée pour l'exploitation de précieux gisements de minerais situés dans les plaines lunaires et que j'étais président du comité de surveillance de cette société.
--Oui, firent ensemble Ossipoff et Fricoulet, nous savons cela, mais qu'est-ce que cela a de commun avec l'horrible catastrophe?
--Comment! mais tout, messieurs, tout... car cette société avait acheté les plans d'un savant russe, du nom de Fédor Sharp et plusieurs membres du comité, moi le premier, devaient accompagner ce Sharp dans son voyage d'exploration, destiné à nous bien convaincre _de visu_ que les analyses spectrales ne nous avaient pas induits en erreur... eh bien!
--Eh bien? demanda anxieusement Ossipoff.
--Ce misérable... ce bandit nous a volés... il devait nous prendre comme passagers dans cet obus que la société américaine a payé de ses dollars... il nous a brûlé la politesse... il est parti seul et vous avez vu ce qu'a produit la déflagration de cette poudre terrible... le canon a éclaté... toutes nos constructions ont sauté, presque tous nos aides ont péri... moi seul qui, par un hasard providentiel, étais dans une autre partie de l'île, ai survécu.
Ossipoff poussa un cri terrible:
--Sharp est parti!
--Oui, riposta Jonathan Farenheit, parti pour la Lune!!!
--Ah! je suis vaincu, murmura le vieux savant en tombant accablé dans un fauteuil.
L'Américain, lui, semblait au contraire avoir retrouvé toutes ses forces et toute son énergie.
--Et moi, hurla-t-il en dressant dans le vide ses poings formidables, je n'abandonne pas la partie... je le poursuivrai, ce Sharp maudit, et jusque dans la Lune... il ferait beau voir qu'un chenapan de cette espèce se soit joué impunément de la libre Amérique... Ah! il ne sait pas ce que peut être la ténacité d'un fils des États-Unis!
Ossipoff, la tête dans les mains, était en proie à un accablement profond, répétant d'une voix brisée:
--Parti! il est parti!... ah! l'infâme... le voleur!...
--Mais, continua Farenheit, il n'y a pas que ce moyen d'aller dans la lune; il est impossible qu'un homme de génie ne trouve pas un système plus rapide de relier la terre à son satellite... Voyons, monsieur Ossipoff, voyons, vous, monsieur... donnez-moi seulement le moyen de me venger et je mets à votre disposition ce que ce bandit de Sharp a laissé de dollars dans ma caisse.
--Ce moyen est trouvé, monsieur Farenheit, répliqua Fricoulet et, tels que vous nous voyez, nous sommes en route pour l'employer.
--Et ce moyen, c'est?...
--Une éruption volcanique du Cotopaxi!
L'Américain fit un bond formidable qui le jeta presque hors de son lit.
--Hurrah! s'écria-t-il, hurrah! pour le Cotopaxi!
Le jeune ingénieur secoua la tête.
--Malheureusement, dit-il, cette éruption ne doit avoir lieu que le 28 mars et le lendemain la lune passera au zénith et au périgée, c'est-à-dire juste à sa plus courte distance de nous, à 84,000 lieues; elle s'éloigne ensuite et, le 28 mars, il sera, je crois, matériellement impossible de l'atteindre.
--Eh bien! fit Jonathan Farenheit, partons tout de suite!
--Il nous faut un mois pour approprier la cheminée du volcan à sa nouvelle destination!
L'Américain poussa un juron formidable.
Ossipoff, lui, s'était redressé soudain; son visage rayonnait et ses yeux lançaient des éclairs.
--Puisque le 28 mars est une date trop éloignée, nous avancerons l'éruption!
--Vous dites! exclama Fricoulet ahuri.
--Un de vos compatriotes s'est écrié un jour à la tribune: «de l'audace! de l'audace! et toujours de l'audace!» eh bien! puisque la nature ne se prête pas d'elle-même à nos plans, nous l'y contraindrons; nous forcerons le cratère du Cotopaxi à nous jeter dans l'espace quand il nous conviendra et nous partirons pour la pleine lune de mars.
De nouveau Farenheit poussa un hurrah formidable qui éclata comme un coup de tonnerre dans le silence du navire endormi, pendant que Fricoulet grommelait en regardant Ossipoff avec une surprise mélangée d'admiration:
--Le diable d'homme! il le fera comme il le dit... je commence à croire que nous partirons tout de même!...
CHAPITRE IX
PRÉPARATIFS DE DÉPART
Au moment même où, à bord du _Salvador Urquiza_, le vieil Ossipoff se désolait de la ruine de ses plans, tandis que Séléna pleurait la mort de son fiancé et Fricoulet celle de son ami, Gontran de Flammermont, lui, travaillait avec une activité fébrile à préparer tout ce qui était indispensable au transport de ses compagnons et de leurs bagages.
En quittant le sommet du Cotopaxi, après avoir fait, à l'aide du sismographe, les constatations télégraphiées à Ossipoff, le jeune homme avait résolu de ne pas faire suivre à l'expédition la même voie que lui-même avait suivie pour venir, c'est-à-dire celle de Guayaquil.
Il avait constaté en effet combien avait été périlleuse et longue la route de cette ville aux montagnes des Andes, sans compter qu'il doutait fort qu'on trouvât à Guayaquil les objets nécessaires, fatalement oubliés lors du départ d'Europe, et dont l'expédition était appelée à avoir besoin.
Il résolut donc d'aller à Quito, ville située à quarante-huit kilomètres de là, au milieu même du massif montagneux et volcanique, et d'en faire le centre de ses opérations.
Quito est l'une des villes les plus importantes de la Colombie, bien qu'elle soit située à 2,950 mètres au-dessus du niveau de la mer, au sein d'une contrée désolée, aride, sous un climat âpre et glacé. Elle ne compte pas moins de 80,000 âmes, sert de capitale au département de l'Équateur et est le centre d'un important commerce.
Gontran fut fort surpris de trouver tant de mouvement et d'animation dans cette cité perdue au milieu des plus hautes montagnes du globe; il ignorait que les habitants de Quito sont renommés comme les plus affamés de plaisirs parmi tous les indigènes de la Colombie; et cependant, leur ville brille peu par la beauté de ses monuments et de ses rues: l'édilité y est fort peu en honneur, et le service de voirie municipale est chose totalement inconnue à Quito qui, en dehors de quatre routes la mettant en communication avec le reste de l'Amérique, ne possède que des ruelles tortueuses, inégales et sans pavage aucun.
Il y a cependant, à Quito, des églises très riches, une bibliothèque contenant plus de cent mille volumes, une université célèbre dans toute l'Amérique méridionale et une quantité de manufactures; au passage, le jeune comte admira la façade de l'église des jésuites, richement ornementée suivant les règles les plus rigoureuses du style corinthien, et formée d'un seul bloc de pierre blanche haut de près de trente pieds.
Après avoir établi son quartier général dans un des plus luxueux hôtels de la ville, il s'entendit avec le patron d'une de ces grandes barques plates qui sillonnent la rivière de Las Esmeraldas, et qui mettent en communication constante le littoral avec les Hauts-Plateaux et Quito, afin de transporter dans cette ville Mickhaïl Ossipoff, ses compagnons et ses bagages.
Puis il refit une fois encore le chemin du Cotopaxi, établissant, tous les quinze kilomètres, des étapes avec relais de mules et appartements préparés pour les voyageurs.
Cela fait, il n'eut plus qu'à attendre.
Enfin, le 26 février, il aperçut, remontant le courant à force de rames, la grande barque qu'il avait louée; et, ne pouvant attendre le moment où elle serait amarrée au quai, il sauta dans un canot et se fit conduire à bord.
Des bras d'Ossipoff, il passa dans ceux de Fricoulet; mais, arrivé devant Séléna, toute rouge d'émotion et dans les yeux de laquelle une larme de joie brillait, il s'arrêta interdit.
--Allons, dit gaiement Ossipoff, embrassez votre fiancée, vous l'avez bien mérité.
--Si vous saviez comme j'ai eu de la peine, murmura la jeune fille, nous vous avons cru mort!
Gontran poussa une exclamation de surprise.
--Mort!... moi! fit-il... et qui a pu vous faire croire à une si triste chose?
En quelques mots, la jeune fille le mit au courant du surprenant phénomène auquel avaient assisté les passagers du _Salvador-Urquiza_.
--Ah! j'ai bien pleuré, murmura-t-elle.
--Pauvre Séléna, reprit-il en lui pressant tendrement la main.
Puis, tout à coup:
--Alors, fit-il, ce brigand de Sharp est parti.
--Ah! mais nous le rattraperons, s'écria Farenheit en s'approchant.
A l'aspect de cet inconnu dont il ne remettait pas les traits, le comte de Flammermont se recula, et, le toisant hautainement:
--Quel est cet homme? demanda-t-il d'un ton méfiant.
--Jonathan Farenheit, des États de New-York, répliqua l'Américain, un homme que ce bandit de Sharp a joué et volé et qui compte sur vous pour l'aider à mettre la main sur son voleur!
--Sur moi? s'écria Gontran.
--Inutile de dissimuler, monsieur de Flammermont; M. Ossipoff m'a tout dit.
--Tout!
--Oui, tout...le volcan, le sismographe... et le reste... Je vois que vous êtes non moins modeste que savant!
Et, étendant sa large main:
--Touchez-la, monsieur de Flammermont... si vous n'étiez Français, vous seriez digne d'être Américain!
Après avoir répondu à l'étreinte du Yankee, le jeune comte s'en fut rejoindre Fricoulet en murmurant:
--En voilà un encore pour lequel je suis un flambeau de science. C'est jouer de malheur... jamais Fricoulet ne pourra m'aider à soutenir mon rôle.