Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 14
--Un sismographe! exclama Ossipoff.
Gontran inclina la tête gravement
--Oui, monsieur Ossipoff, un sismographe: les deux branches de fer à cheval ne sont autre chose que des électro-aimants; les courants telluriques passent par les spires de ces bobines et les aimantent; suivant l'intensité de cette aimantation, cette aiguille dévie plus ou moins sur le cadran, indiquant les variations d'intensité du magnétisme terrestre, qu'une loi inconnue relie aux manifestation volcaniques et aux phénomènes éruptifs.
--Bravo, s'écria Fricoulet qui avait suivi, non sans trembler, son ami dans cette explication.
Séléna regarda le jeune ingénieur et le remercia d'un sourire pour le rôle de providence qu'il consentait à jouer avec tant d'abnégation.
Ossipoff, lui, était au comble de la joie.
--Ah! mon fils, exclama-t-il d'une voix que l'émotion rendait toute tremblante, quelle science est la vôtre!... je vous le dis en vérité, moi vieilli sous le harnais, moi usé par les recherches scientifiques, je vous admire!... quelle ingéniosité!... quelles profondeurs de vues! quelle diversité de connaissances!
Et dans son enthousiasme il saisissait les mains de Gontran et les secouait avec vigueur.
--Ainsi, insista Fricoulet, pour rendre plus vraisemblable encore cette comédie, tu penses que cet instrument répondra à ce que tu attends de lui?
--Comment! s'écria M. de Flammermont, c'est-à-dire que, grâce à lui, je me charge de vous indiquer, un mois à l'avance, la fermentation des couches profondes du globe et de vous prédire la prochaine éruption du Cotopaxi.
--Tous mes compliments, mon cher, répondit l'ingénieur.
Sans doute Ossipoff crut-il voir dans ces quelques mots une pointe de raillerie, car il lança à Fricoulet un regard furieux et lui demanda, non sans aigreur:
--Feriez-vous, par hasard, à M. de Flammermont, l'injure de mettre en doute sa réussite... monsieur Fricoulet?
Celui-ci leva les bras au ciel.
--Nullement... nullement, se hâta-t-il de riposter... mais la science de mon ami Gontran me plonge toujours dans une profonde stupéfaction.
L'ex-diplomate, qui craignait que les continuelles railleries de Fricoulet n'éveillassent l'attention du vieux savant, se hâta d'intervenir.
--Maintenant, monsieur Ossipoff, dit-il, il ne me reste plus qu'à prendre congé de vous.
Le vieillard et sa fille poussèrent en même temps un cri de surprise.
--Vous partez!
--Dame! ne faut-il pas que je vous précède pour expérimenter mon sismographe au sein même du Cotopaxi... en outre, si j'en crois les renseignements que j'ai recueillis, les moyens de locomotion ne sont rien moins qu'abondants là-bas, et il faudra bien un mois avant d'avoir organisé et réuni tout le matériel et le personnel, nécessaires au transport de nos bagages jusqu'à la cime du Cotopaxi.
--Ah! fit Ossipoff en enveloppant le jeune homme d'un regard attendri, quel collaborateur précieux!... vous pensez à tout... vous avez cent fois raison... ma pensée était loin de ces détails.
Et il ajouta d'un ton rogue:
--Ce n'est pas vous, monsieur Fricoulet, qui auriez songé à cela!
L'ingénieur courba la tête.
--Cela, non, dit-il, je l'avoue humblement.
Soudain, Ossipoff se pencha à l'oreille de Gontran:
--Pourquoi donc, demanda-t-il, est-ce vous qui partez? ne vaudrait-il pas mieux envoyer là-bas votre ami Fricoulet?... cela nous en débarrasserait.
Séléna, dont le visage s'était couvert d'un voile de tristesse en entendant Gontran parler de son départ, se mit à sourire.
--En effet, dit-elle, c'est là une excellente idée.
Et, sans attendre la réponse de son fiancé, elle s'adressa à l'ingénieur, lui lançant un regard suppliant:
--Monsieur Fricoulet, fit-elle, vous ne laisserez certainement pas partir votre ami; vous savez trop combien il éprouve de plaisir à rester auprès de moi.
Gontran avait froncé légèrement les sourcils tandis qu'une moue de mécontentement plissait ses lèvres; il adressa un signe imperceptible à Fricoulet qui répliqua:
--Mon Dieu! mademoiselle, je suis tout prêt à faire ce que Gontran me dira de faire... s'il me dit de partir, je partirai... s'il veut que je reste, je resterai... c'est à lui de juger comment je puis être le plus utile aux projets de M. Ossipoff.
Il avait prononcé ces mots avec une humilité affectée qui lui valut de la part du savant un regard un peu adouci.
Séléna frappa ses mains l'une contre l'autre.
--En ce cas, dit-elle joyeusement en se tournant vers M. de Flammermont...
--En ce cas, répondit celui-ci, mon ami Fricoulet demeurera ici et moi, je partirai là-bas, après demain.
Ossipoff et sa fille firent un mouvement; Gontran continua:
--Fricoulet vous sera ici d'un grand secours; il est mécanicien et il vous faut un homme comme lui pour surveiller le démontage, l'emballage de toutes les pièces de mécanique dont nous aurons besoin là-bas.
Le vieux savant hochait la tête d'un geste approbatif.
--Et puis, ajouta Gontran, je connais mieux que personne l'appareil que j'ai construit, et personne mieux que moi ne pourrait l'expérimenter.
D'un geste il attira Séléna en arrière.
--Chère Séléna, murmura-t-il, vous ne doutez pas du grand chagrin que me cause cet éloignement... mais c'est par prudence et dans l'intérêt même de mon amour que j'agis ainsi.
--Par prudence! répéta la jeune fille.
--Je redoute de me trouver seul en présence de M. Ossipoff... sans Fricoulet, mon bon génie, votre père ne tarderait pas à me dépouiller du vêtement d'emprunt dont je me suis affublé et il n'aurait pas besoin de gratter bien fort pour que sous son doigt s'écaillât la couche de vernis scientifique dont je me suis enduit... en m'éloignant au contraire, mon coeur souffre, il est vrai, mais mon prestige demeure intact.
Il se tut un moment.
Puis, il reprit en plissant ses paupières, d'un air fin:
--N'est-ce pas sagement calculé?
Un léger sourire égaya le visage attristé de Séléna.
--Peut-être avez-vous raison, murmura-t-elle; mais c'est bien fâcheux que vous ne soyez qu'un faux savant.
Et elle accentua son regret d'un gros soupir.
En ce moment Ossipoff se retourna vers le jeune homme.
--Et quand vous proposez-vous de partir? demanda-t-il.
--J'ai retenu ma cabine à bord d'un bâtiment américain qui quitte le Havre après demain matin...
--Sitôt! exclama Séléna.
--Dans quinze jours je serai à Colon; je traverserai l'isthme de Panama en chemin de fer et je me rembarquerai sur l'autre côté pour Guayaquil; de là j'irai à cheval jusqu'à Quito où j'organiserai le convoi qui vous sera nécessaire pour le transport de votre matériel; le premier février prochain je serai au sommet du Cotopaxi, j'essaierai le sismographe et de Guayaquil je vous ferai connaître le résultat de mon expérience, quel qu'il soit.
--En caractères brouillés, n'est-ce pas! s'écria Ossipoff.
--Naturellement. Si Martinez da Campadores ne s'est pas trompé dans ses calculs et si je reconnais les signes précurseurs d'une prochaine éruption, vous prenez aussitôt la mer avec le navire que vous aurez frété; en doublant à toute vapeur le cap Horn, vous pourrez être à Guayaquil vers le premier mars et le 10 du même mois nous pourrons être réunis dans le cratère du Cotopaxi.....
Fricoulet ajouta, en coulant vers l'ex-diplomate un regard singulier et qu'eût sans doute donné beaucoup à penser au vieux savant:
--A moins, toutefois, qu'il ne survienne quelque incident que nous ne prévoyons pas.....
Ossipoff haussa les épaules et, sans tenir compte de l'observation de l'ingénieur, poursuivant la phrase de M. de Flammermont, il dit:
--Et en comptant une douzaine de jours pour l'appropriation de la cheminée, le remontage du wagon et de toutes les pièces métalliques, nous serons trois jours avant l'explosion prédite, prêts à nous élancer dans les espaces intersidéraux!
En prononçant ces mots, il avait, dans un mouvement vraiment majestueux, dressé le bras vers le ciel, du geste d'un guerrier désignant les contrées qu'il s'apprête à conquérir.
CHAPITRE VIII
OÙ IL EST DÉMONTRÉ UNE FOIS DE PLUS QUE FÉDOR SHARP EST UN GREDIN
C'était le 29 janvier; il était deux heures de l'après-midi, et dans la salle à manger de l'_Hôtel Royal_, à Brest, M. Ossipoff fumait son cigare en compagnie de Fricoulet.
Séléna, assise près de la fenêtre, laissait ses regards errer à travers la forêt de mâts qui hérissaient l'horizon; mais sa pensée était bien loin, par delà les mers, près du cher absent.
--Savez-vous, père, dit-elle tout à coup en se retournant, que voici près d'un mois que M. de Flammermont est parti?
--Un mois, en effet, fillette, répondit le vieux savant; la semaine ne se passera certainement pas sans que nous ayons de ses nouvelles.
La jeune fille eut une petite moue.
--Il me semble, fit-elle, qu'il eût pu nous en donner déjà!
Fricoulet, qui était penché sur une carte de l'Atlantique, releva la tête.
--En admettant que le voyage se soit effectué sans encombre et qu'aucune difficulté imprévue ne l'ait retardé, Gontran est arrivé là-bas avant-hier seulement... Eh bien! il lui a fallu le temps de faire l'expérience sismographique, d'expédier la dépêche... En outre, il y a la transmission télégraphique... Bref, en supposant qu'il n'ait pas perdu une heure, une minute, nous ne pouvons recevoir de ses nouvelles avant quarante-huit heures, au moins.
--Quarante-huit heures! murmura Séléna, c'est bien long.
--A moins, fit joyeusement Fricoulet, que le petit Cupidon ne lui ait prêté ses ailes pour aller plus vite... mais ces choses se passaient aux temps mythologiques et notre prosaïque époque n'est pas digne que les dieux descendent de l'Olympe!
La jeune fille frappa impatiemment le sol de la pointe de sa bottine.
--Ah! monsieur Fricoulet, dit-elle, on voit bien que vous n'avez pas, comme votre ami Gontran, la tête remplie de notions scientifiques... vous plaisantez tout le temps.
Ce disant, elle souriait malicieusement pour répondre au regard de reproche que lui lançait le jeune ingénieur.
--Dites donc, monsieur Fricoulet, fit Ossipoff, sommes-nous complètement prêts à partir?
--Depuis hier soir tout est terminé, monsieur Ossipoff; les dernières caisses ont été arrimées devant moi; j'ai donné l'ordre de tenir la machine sous pression, en sorte que deux heures après avoir reçu la dépêche de Gontran,--en admettant toutefois qu'elle soit favorable,--la _Maria-Séléna_ pourra prendre la mer.
Et il ajouta _in petto_:
--Voilà bien de l'argent dépensé et dépensé en pure perte... Il eût mieux valu pour Gontran que le vieux transformât ses pierreries en bonnes rentes 3% plutôt que de les dissiper en folies irréalisables... Enfin, heureusement que cette comédie va prendre fin... Gontran, lorsque je l'ai quitté, paraissait avoir compris mes raisonnements... Il va télégraphier de là-bas que le sismographe n'a donné aucun résultat et que le Cotopaxi est un volcan éteint... Ossipoff s'en prendra à Martinez Campadores, le traitera de crétin et d'idiot, ce dont l'autre se moque pas mal, puisqu'il est enterré depuis nombre d'années... Puis Gontran, revenu, épousera Séléna, ce qui sera sa punition pour tout le temps qu'il m'a fait perdre.
Et pendant qu'il monologuait de la sorte, le jeune ingénieur considérait d'un oeil railleur Ossipoff qui pointait avec attention sur de longues feuilles de papier la liste de tous les objets que la petite troupe emportait avec elle.
Soudain Séléna poussa un cri.
--Père, dit-elle, père, voici un employé du télégraphe qui vient de ce côté.
Le vieillard abandonna sa besogne et d'un bond fut près de sa fille.
--Il entre à l'hôtel, murmura-t-elle d'une voix tremblante.
--Mais nous ne sommes pas les seuls habitants de l'_Hôtel Royal_, objecta Fricoulet d'un ton ironique.
Cependant, agité, sans trop savoir pourquoi, d'un pressentiment, il s'apprêtait à courir aux nouvelles, lorsque la porte s'ouvrit et un garçon entra:
--Une dépêche pour M. Ossipoff, dit-il.
Le vieux savant se précipita, saisit le papier bleu, le décacheta d'un doigt fébrile et avidement en parcourut le contenu.
--Hurrah! cria-t-il en agitant en l'air ses bras dans un geste désordonné; hurrah! pour le Cotopaxi... Hurrah! pour Gontran de Flammermont!
Puis, brisé par l'émotion, il tomba sur une chaise, le visage tout pâle, les lèvres bleuies, les paupières presque closes.
--Mon père! fit Séléna prise d'inquiétude en se précipitant vers le vieillard.
Fricoulet, lui, demeurait immobile, les pieds cloués au plancher, dans une attitude hébétée.
--Pauvre homme, pensait-il, le renversement de toutes ses espérances vient de le rendre fou instantanément... Peut-être bien, si Gontran l'eût tentée, l'expérience eût-elle donné de bons résultats.
Et, pris de remords, il ajouta:
--Sapristi! si c'était à refaire, je conseillerais à Gontran d'aller jusqu'au Cotopaxi et d'essayer le sismographe; les hasards sont si grands... peut-être cet instrument aurait-il donné les résultats qu'on attendait de lui.
Et tout navré, tout furieux contre lui-même, il s'approcha à son tour de Mickhaïl Ossipoff qui commençait à revenir à lui.
--Pauvre monsieur Ossipoff, murmura-t-il en lui prenant la main.
Le vieillard poussa un profond soupir, ouvrit les yeux, puis brusquement se redressa, sauta sur ses pieds en s'écriant:
--Hurrah! hurrah! pour Gontran de Flammermont!
--Allons bon, pensa Fricoulet, voilà que cela recommence!
--Mon cher monsieur Fricoulet, dit Ossipoff, voulez-vous courir jusqu'au port, dire au capitaine de la _Maria-Séléna_ que nous appareillons dans deux heures... Moi, je me charge de boucler nos valises et de régler notre compte à l'hôtel.
L'ingénieur eut un haut-le-corps désordonné. Décidément le vieillard avait bien la cervelle détraquée.
Il attira Séléna à lui, d'un clignement d'yeux.
--Votre père ne me paraît pas dans son état normal, murmura-t-il.
Ce fut au tour de Séléna de tressaillir.
--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle sans cesser d'examiner Ossipoff qui, fiévreusement, s'occupait à mettre en ordre les paperasses éparses sur la table.
--Ceci: c'est que cette dépêche a dû porter à votre père un coup terrible et qu'il faudrait aviser.
--Aviser à quoi?
--Je ne sais trop... En tous cas nous ne pouvons le laisser en cet état.
La jeune fille regarda Fricoulet; un doute venait de se glisser soudain dans son esprit sur le bon équilibre des facultés mentales de l'ingénieur.
Comme ils étaient tous les deux l'un près de l'autre, Ossipoff se retourna et, remarquant leur attitude embarrassée, demanda:
--Eh bien! qu'avez-vous à rester là, tous deux immobiles comme des termes?... Monsieur Fricoulet, vous devriez déjà être parti; quant à toi, Séléna, tu ferais bien mieux de m'aider un peu... Voyons, qu'avez-vous? que vous dites-vous?
--C'est la dépêche, père, répondit la jeune fille; vous ne nous avez pas montré la dépêche de M. de Flammermont, alors je disais à M. Fricoulet que sans doute vous nous cachiez quelque chose... que peut-être M. de Flammermont est malade... blessé...
Vivement Ossipoff sortit la dépêche du portefeuille dans lequel il l'avait déjà serrée et, la tendant à Séléna:
--Tiens! lis, dit-il, et rassure-toi.
La jeune fille parcourut d'un rapide coup d'oeil le papier administratif et le passa à Fricoulet en demandant à voix basse:
--Je ne comprends plus ce que vous vouliez dire?... Cette dépêche n'a pu que causer à mon père une grande joie.
Fricoulet se frottait énergiquement les yeux.
--J'ai la berlue, pensait-il, j'ai mal lu ou bien Gontran a été frappé là-bas d'aliénation mentale.
Et il relut une troisième fois ces mots:
«Prédiction Martinez Campadores parfaitement juste. Sismographe indique éruption prochaine. Partez sans perdre de temps. Amitiés.--Flammermont.»
Et il restait là, immobile, atterré, roulant la dépêche entre ses doigts, se creusant la cervelle pour chercher à comprendre pourquoi Gontran avait agi ainsi.
--Je ne puis mettre sa conduite que sur le compte d'une insolation, pensa-t-il; en tous cas, il faut aller jusqu'au bout et du moment qu'il dit de partir... il faut partir... Je souhaite seulement que nous arrivions à temps pour éviter une catastrophe.
--Eh bien! monsieur Fricoulet! cria Ossipoff.
--Voilà, monsieur, voilà, répondit le jeune ingénieur en se précipitant vers la porte; je cours au port et, quand vous arriverez, la _Maria-Séléna_ sera prête à lever l'ancre.
* * * * *
Quinze jours après, grâce aux vents qui soufflaient du nord-est, la goëlette parvint à Aspinwall; le matériel, soigneusement emballé dans d'énormes caisses, fut embarqué en grande vitesse sur le chemin de fer de Panama; de l'autre côté de l'isthme, on le rechargea sur le _Salvador-Urquiza_, caboteur de 500 tonnes qui devait le transporter à Tacames, sur la rivière de Las Esmeraldas; là, un bateau à vapeur le conduirait à Quito, au centre du massif montagneux des Andes, moins éloigné que Guayaquil du Cotopaxi.
Or, le 24 février, vers huit heures du soir, comme Fricoulet accoudé sur le bastingage de l'arrière, fumait un excellent cigare, tout en suivant d'un oeil rêveur les blancs moutonnements formés par l'hélice dans les flots clairs du Pacifique, soudain une lumière intense irradia l'horizon, jetant sur la surface de l'océan comme une lueur d'incendie.
Pendant une seconde tout fut rouge, l'horizon, le ciel, la mer; le bâtiment lui-même parut teint de sang; puis la lueur disparut, tout redevint sombre, plus sombre encore qu'auparavant.
Fricoulet, comme mû par un ressort, s'était redressé et d'un bond s'était précipité à l'entrée des rouffles.
--Ossipoff! cria-t-il, Ossipoff!
Mais sans doute le vieux savant, par le hublot de sa cabine, avait lui aussi, assisté à l'étrange phénomène car il escaladait quatre à quatre les marches de l'escalier accompagné de Séléna; derrière eux venait le capitaine, suivi d'une partie de l'équipage.
--Qu'arrive-t-il? demanda Mickhaïl Ossipoff en entraînant Fricoulet vers le bordage.
--Là-bas! là-bas! répliqua le jeune ingénieur en étendant le bras vers le point de l'horizon qui venait de s'embraser si soudainement. Comme il achevait ses mots, un bruit effroyable, monstrueux éclata, semblable à l'explosion de cent batteries d'artillerie tonnant ensemble; puis une subite tempête s'abattit sur le navire arrachant ses voiles, tordant ses mâts, tandis que les vagues soulevées par une force inconnue, se dressaient semblables à des montagnes, soulevant à une vertigineuse hauteur le malheureux bâtiment pour le laisser ensuite retomber dans des gouffres insondables.
Le ciel, cependant, demeurait pur, scintillant de mille étoiles, comme par une nuit de printemps.
Tout à coup, le vent tomba, les vagues s'apaisèrent, l'atmosphère redevint calme et sur la mer, figée comme une nappe d'huile, le navire poursuivit sa route.
Ossipoff que son sang-froid n'abandonnait jamais, surtout lorsqu'il s'agissait de constatations scientifiques, consulta sa montre; cet étrange cyclone avait duré juste deux minutes.
Tout le monde à bord se taisait; passagers et matelots, encore sous l'impression de cet incompréhensible cataclysme, se regardaient, tremblants, épouvantés.
Fricoulet fut le premier qui reprit ses sens.
--Ma parole, s'écria-t-il, on viendrait me dire que nous avons subi le contre-coup d'une éruption volcanique que je n'en serais nullement étonné.
Une exclamation douloureuse lui répondit:
--Le Cotopaxi!
Et Ossipoff, les yeux hagards, les cheveux en désordre, se tenait cramponné au bastingage, la face tournée vers l'horizon.
Séléna courut à lui.
--Père! cher père! bégaya-t-elle toute tremblante et le coeur serré par une inexprimable angoisse, que voulez-vous dire?
--Je dis que les pressentiments de M. Fricoulet sont justes; que la lueur que nous avons aperçue et que le bruit que nous avons entendu sont produits par une éruption du Cotopaxi dont quelques centaines de kilomètres à peine nous séparent.
Le jeune ingénieur s'empressa, ému par la douleur du vieillard.
--En vérité, dit-il, pensez-vous que ce soit là la cause de la tempête qui s'est abattue sur nous?... en disant cela, je parlais un peu au hasard...
Ossipoff secoua la tête.
--Hélas! répliqua-t-il, ce n'est que trop probable... par suite d'un cataclysme souterrain que nul ne pouvait prévoir, l'éruption prédite par Martinez da Campadores pour le mois prochain, vient de se produire.
Et il ajouta d'une voix brisée:
--Décidément la fatalité me poursuit et s'obstine à réduire mes projets à néant.
Tout à coup Séléna poussa un cri terrible et s'abattit entre les bras de son père, secouée par des sanglots convulsifs.
--Séléna! ma chère fille, fit le vieux savant épouvanté, qu'as-tu? pourquoi ces pleurs?
La jeune fille sanglota de plus belle.
Mickhaïl Ossipoff et Fricoulet, muets tous les deux, assistaient à l'explosion de cette douleur, n'en pouvant deviner les causes et se sentant impuissants à la calmer.
Ossipoff se bornait à répéter le plus tendrement possible les épithètes que son affection paternelle lui faisait monter du coeur aux lèvres.
--Mais enfin, qu'as-tu ma fille chérie? demanda-t-il, profitant d'un instant où les sanglots de Séléna semblaient s'apaiser.
Alors au milieu des pleurs, des gémissements de la jeune fille, Fricoulet entendit ces mots.
--Le Cotopaxi!..... Gontran! oh! mon cher Gontran!
--Que dit-elle? demanda Ossipoff qui n'avait pas saisi le sens de ces paroles inintelligibles.
Le jeune ingénieur fronça le sourcil et soudain ses traits se contractèrent sous l'empire d'une violente émotion.
--Gontran! s'écria-t-il... ah! le malheureux!
Et ses bras retombèrent le long de son corps, dans un geste d'accablement et de désespoir.
Et, voyant Ossipoff qui l'interrogeait du regard:
--Ah! gronda-t-il, vous ne comprenez pas que si le Cotopaxi a fait éruption, Gontran a certainement péri enseveli sous les laves... tout à votre égoïsme de savant, vous ne voyez dans cette catastrophe que la ruine de vos espérances; votre fille, elle, y voit la mort de son fiancé et moi celle de mon meilleur ami.
Et il ajouta:
--Vous l'avez envoyé à la mort... il est victime de votre folie et vous n'avez pas un seul regret pour lui!...
Et Fricoulet se détournant, cacha son visage dans ses mains pour dissimuler les larmes sincères qui ruisselaient le long de ses joues.
Ossipoff était atterré; sur le premier moment, en effet, son esprit n'avait été frappé que d'une chose: l'anéantissement de ses espérances; l'idée que Gontran avait pu trouver la mort, et quelle mort! dans les laves brûlantes du volcan, ne s'était même pas présentée à lui; mais, maintenant, il se sentait au coeur une douleur poignante, à la pensée que cet aimable garçon dont il avait su apprécier les qualités et qu'il aimait déjà à l'égal de son fils, que Gontran avait péri.
Oui, Fricoulet avait raison; c'est lui qui avait causé la mort du jeune comte et brisait à tout jamais le coeur de sa fille, de cette Séléna adorée pour le bonheur de laquelle il eût donné jusqu'à la dernière goutte de son sang.
Alors, accablé, il tomba à genoux sur le pont et prenant entre ses mains tremblantes les mains de Séléna:
--Ma fille, murmura-t-il, pardonne-moi... oui, je suis un fou, oui, je suis un misérable, puisque j'ai laissé envahir mon âme par l'amour de la science, alors qu'elle ne devait être pleine que d'affection pour toi.
Les larmes de Séléna redoublèrent; quant à Fricoulet, ému de l'attitude désespérée du vieillard et regrettant déjà les dures paroles qu'il lui avait adressées, il s'approcha de lui, le saisit par les épaules et le relevant:
--Non, monsieur Ossipoff, dit-il, non, vous n'êtes pas un misérable, non, vous n'êtes pas un fou... et votre fille vous pardonne la mort de son fiancé comme je vous pardonne, moi, la mort de mon ami.
Le vieillard le regarda et balbutia:
--Bien vrai?