Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 13
--Hélas! fit-il, magnifique en théorie, cette proposition est impossible en pratique, car pour pouvoir utiliser scientifiquement la puissance d'un volcan, il faudrait savoir à quelle époque aura lieu l'éruption.
La mine de Gontran s'allongea considérablement.
--C'est vrai, balbutia-t-il.
--N'est-ce que cela qui vous arrête? demanda Fricoulet: en ce cas, Martinez da Campadores se charge d'aplanir cette difficulté.
Et s'adressant à Gontran, il ajouta:
--Si tu avais lu l'ouvrage entièrement, tu aurais vu qu'à la fin, l'auteur y dresse un tableau de prédictions sur les éruptions volcaniques jusqu'à l'année 1900. Il part de ce principe, universellement reconnu depuis, que les éruptions sont en rapport avec le magnétisme terrestre, et que lorsqu'une éruption volcanique est proche, l'aiguille de la boussole est affolée; il a donc étudié, pendant plusieurs années, dans le cratère même du Vésuve, la relation qui existe entre les phénomènes géologiques et le magnétisme, ce qui lui a permis de formuler des lois sur la prédiction--plusieurs années à l'avance--des grands cataclysmes souterrains.
--Mais, demanda Ossipoff dont la voix tremblait d'émotion, comment s'y est-il pris pour dresser ce tableau?
--D'une façon fort simple: ces lois étant établies, il en résulte que les mouvements de l'écorce terrestre peuvent être comparés à des marées et obéissent à une périodicité incontestable causée par la position des corps célestes et la force centrifuge. Donc, après avoir coordonné avec soin les circonstances dans lesquelles se sont produits nombre d'éruptions anciennes et de tremblements de terre, Martinez a dressé ce tableau fort curieux qui termine son livre.
Ce disant, il avait pris le volume des mains de Gontran et le feuilleta rapidement.
--Oui, murmura Ossipoff, mais en admettant qu'on puisse connaître la date certaine de l'éruption, il faut encore que le volcan soit situé entre les 28° parallèles Nord et Sud, pour que la lune passe au zénith; et il faut encore que la montagne elle-même soit haute pour éviter une notable diminution de vitesse au départ, par suite du frottement sur les couches d'air.
Comme il achevait ces mots en hochant la tête d'un air désespéré, Fricoulet s'élança vers lui, l'index posé triomphalement sur une des pages du volume.
--Victoire, cria-t-il, victoire!... Voici ce que dit Campadores: _le 28 mars 1882, éruption formidable du Cotopaxi, secousses terribles dans la région du noeud de Pastos..._ Or, il me semble que le Cotopaxi, l'une des plus hautes montagnes de l'Amérique équatoriale, se trouve précisément entre les deux 28° parallèles Nord et Sud.
Une flamme étrange s'alluma dans les prunelles d'Ossipoff qui croisa ses bras sur sa poitrine en murmurant:
--Mon Dieu... mon Dieu!... ce rêve n'est-il pas insensé?
--Mais, dit Gontran, si le savant espagnol s'est trompé?
Fricoulet lui jeta un regard railleur.
--Bast! répliqua-t-il, il suffit d'inventer un appareil capable de révéler d'avance l'état de fermentation de la croûte terrestre et d'indiquer la proximité d'un phénomène sismologique... c'est la moindre des choses et tu peux te charger de cela.
--Tu as raison, répondit M. de Flammermont avec un sang-froid imperturbable, j'y songerai... maintenant, un autre point: l'éruption est indiquée pour le mois de mars et nous sommes en octobre.
--Nous mettrons les bouchées doubles, riposta Ossipoff; en cinq mois, nous arriverons à construire le wagon céleste qui devra être projeté par le volcan, et à préparer le cratère du Cotopaxi au rôle de canon que nous voulons lui faire jouer.
--Mais, papa, murmura Séléna qui voyait avec douleur le savant s'emballer sur cette idée, et de l'argent pour mettre ces beaux projets à exécution!
M. Ossipoff sourit d'une manière indéfinissable, et désignant la longue-vue qu'il avait rapportée d'Ekatherinbourg et qui était pendue par une courroie à la muraille:
--Donne-moi cela, ma chère enfant, dit-il.
Puis dévissant l'objectif de la lunette, il renversa l'instrument sens dessus dessous et fit s'écrouler sur son lit la cascade de pierres précieuses à lui données par le criminel Yegor.
Les deux jeunes gens et la jeune fille joignirent les mains, éblouis par les feux multicolores qu'irradiaient les émeraudes et les topazes.
--Saperlipopette, murmura Fricoulet, mais savez-vous bien, monsieur Ossipoff, qu'il y a là une fortune.
--Peuh!... huit à neuf cent mille francs tout au plus... mais c'est tout ce qu'il nous faut du moment où le Cotopaxi nous servira de canon.
Séléna, toute joyeuse, se jeta au cou de son père.
Alors Fricoulet tira Gontran un peu à l'écart et lui dit tout bas:
--Jusqu'où comptes-tu pousser cette plaisanterie?
--Jusqu'à mon mariage avec Séléna.
--Même s'il ne devait se faire que dans la lune?
M. de Flammermont regarda son ami avec ahurissement.
--Oh! dit-il, j'espère bien que les choses n'iront pas jusque-là!
--Ni moi non plus, mais enfin il faut tout prévoir.
Alors Gontran haussa doucement les épaules et répliqua:
--Dame... quand on aime, ce n'est pas comme quand on n'aime pas, donc, que Cupidon, dieu des amours, veille sur nous!...
CHAPITRE VII
LE WAGON-OBUS
C'était deux mois après ces événements.
Gontran de Flammermont, que M. Ossipoff avait chargé de faire exécuter, d'après ses plans, le projectile qui devait les emporter dans l'espace, Gontran avait donné, ce soir-là, rendez-vous au vieux savant et à sa fille. Il s'agissait, avait-il dit sommairement dans sa lettre d'avis, de constater où en étaient les travaux.
Comme bien on pense, M. Ossipoff se trouva avec Séléna à l'heure prescrite devant l'usine Cail, à Grenelle, où étaient construits le colossal engin et les machines accessoires; là, ils rencontrèrent le jeune comte, escorté de son inséparable Fricoulet, lequel les guida à travers les ateliers déserts et les chantiers obscurs jusqu'à un hangar vitré dans lequel il les introduisit.
Au milieu de l'immense pièce, dont les proportions semblaient presque doublées par l'obscurité, une masse énorme se dressait, masse aux contours vagues et qui semblait rayonner dans l'ombre.
--Qu'est cela? murmura Séléna, malgré elle impressionnée par les ténèbres silencieuses qui les environnaient.
--Demeurez à votre place, répondit Fricoulet.
En même temps, il s'éloignait du groupe formé par Ossipoff, sa fille et Gontran de Flammermont.
Soudain ceux-ci poussèrent une triple exclamation, exclamation de surprise et d'admiration.
En pressant sur un bouton, Fricoulet venait d'allumer une lampe électrique suspendue au plafond du chantier et, comme en une féerie, le bloc immense devant lequel les visiteurs étaient arrêtés, sortit, irradié de lumière, de la nuit qui l'enveloppait.
On eut dit une de ces anciennes tourelles du moyen âge, en forme de poivrière, tout entière en métal poli et brillant comme de l'argent.
--L'obus! s'écria Ossipoff.
--Oui, mon cher monsieur, dit Fricoulet, c'est là l'obus dont vous aviez donné le plan à M. de Flammermont et que j'ai fait construire sur ses instructions.
Le vieux savant tournait autour du projectile d'un air évidemment satisfait.
--Je me suis permis, fit l'ancien diplomate, d'apporter à votre plan une petite modification en ce qui concerne le métal même de l'obus; craignant, en effet, qu'il ne fût trop pesant, j'ai pensé à le faire en magnésium nickelé... Vous savez que la production du magnésium est devenue une opération absolument industrielle et qu'en outre il ne coûte guère plus de quatre-vingts francs le kilogramme; enfin, c'est le plus léger des métaux, car il pèse six fois moins que l'argent et moitié moins que l'aluminium; de plus, nickelé, il est aussi résistant que l'acier, aussi ai-je choisi le nickel de préférence à tout autre alliage.
Le vieux savant approuvait de la tête; Séléna ajouta:
--Mais une masse comme celle-ci doit peser un poids considérable?
--Peuh! environ cinq à six cents kilos... comme vous le voyez, il a été fondu et nickelé par pièces séparées, montées à l'aide de boulons et d'écrous, ce qui le rend d'un transport relativement facile.
--Nous avons voulu le monter, ajouta Fricoulet, pour bien nous assurer que l'ensemble répondait à vos vues et aussi pour que le remontage, dans le cratère même du Cotopaxi, en soit plus facile.
Ossipoff s'était approché et promenait sur le métal poli ses doigts tremblants, comme fait un père qui caresse un enfant dont il a impatiemment attendu la venue.
Séléna, elle, examinait l'énorme projectile, la face grave et les yeux agrandis.
--Il nous faudra entrer là-dedans? murmura-t-elle.
Comme la jeune fille achevait ces mots, Gontran pressa sur un ressort et une porte dissimulée dans le flanc de l'obus s'ouvrit, tournant sans bruit sur ses gonds et donnant accès à l'intérieur.
--Entrez, mademoiselle, entrez, fit-il en s'effaçant pour laisser passer Séléna, que Mickhaïl Ossipoff bouscula presque pour pénétrer plus vite.
Tout comme un coffret à bijoux, l'intérieur de l'obus était garni d'un capitonnage épais; montés sur des ressorts puissants d'une grande élasticité, les planchers, couverts d'un tapis moelleux, étaient également suspendus, de façon que, tout en étant d'une solidité à toute épreuve, ils pussent céder, sans se briser, aux plus rudes chocs, quatre hublots, aux quatre points cardinaux, étaient évidés dans les parois et garnis de vitres, afin de permettre aux passagers d'examiner ce qui se passait à l'extérieur.
Tout le long de la paroi capitonnée courait un divan circulaire et, du plafond, pendait un lustre portant quatre lampes à incandescence.
--L'ameublement n'est pas complet, fit Gontran qui lisait sur le visage du vieux savant les marques d'une évidente satisfaction; l'ébéniste ne nous a pas encore livré l'unique meuble qui garnira cette pièce; c'est une sorte d'armoire-buffet, formant bibliothèque dans le haut, bureau à tiroirs dans le milieu, toilette un peu plus bas et dont la partie inférieure nous servira à serrer nos vêtements.
--Bravo, s'écria Ossipoff; ce sont là des détails de grande importance et qui m'avaient échappé à moi.
--Cette armoire est de l'invention de l'ami Fricoulet, fit Gontran.
Le jeune ingénieur inclina modestement la tête, tout en murmurant à l'oreille de Séléna:
--Ce Gontran a un aplomb que je ne lui connaissais pas... c'est-à-dire que l'armoire est de lui et que le reste est de moi... j'admire comme il sait renverser les rôles.
--Oh! monsieur Fricoulet, implora la jeune fille... puisque le bonheur de votre ami est à ce prix, sacrifiez un peu de votre amour-propre.
--Eh! mademoiselle, je ne fais que cela, de le sacrifier; bien plus, je le piétine, mon amour-propre... véritablement, je le piétine... il ne faut pas me demander davantage.
Et il grommela entre ses dents quelque chose que Séléna ne comprit pas et qui, si elle l'eût compris, ne l'eût sans doute pas flattée; comme toujours Fricoulet maugréait contre les femmes.
Mais, entendant parler derrière lui, Ossipoff se retourna brusquement:
--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il, soupçonneux.
Fricoulet répondit avec vivacité:
--Mademoiselle m'interrogeait au sujet de la partie supérieure de l'obus et je lui expliquais qu'il y avait là un autre étage auquel une échelle formée de crampons fixés dans la coque donnera accès; il est divisé en trois pièces prenant jour sur un palier circulaire et éclairée chacune par un hublot; l'une servira de cuisine, l'autre de laboratoire, la troisième de magasin de réserve pour l'oxygène, le vin et les différents ustensiles ou instruments qu'il nous faudra emporter.
--Je vois, dit Ossipoff en s'adressant à Gontran, que vous avez laissée intacte cette partie de mon plan.
--Elle m'a paru absolument parfaite, répondit gravement M. de Flammermont et j'ai suivi vos instructions à la lettre.
Séléna dut faire appel à toute sa volonté pour réprimer une forte envie de rire.
--Monsieur Fricoulet, dit-elle, vous venez de parler cuisine; aurons-nous donc le moyen de faire le pot-au-feu?--Un moyen très simple, mademoiselle; nous emporterons une batterie Trouvé.
--Tiens, murmura Gontran, c'est un inventeur de casseroles nouveau modèle...
Fricoulet fut pris d'un violent accès de toux, en même temps qu'il marchait énergiquement sur le pied de son ami pour lui imposer silence.
--Nous emporterons, répéta-t-il, une batterie électrique Trouvé de douze éléments, avec les matières nécessaires pour les faire fonctionner pendant 240 heures, soit 10 jours sans discontinuer; le courant produit alimentera le lustre à incandescence que vous voyez suspendu là, en même temps qu'une lampe placée dans chaque pièce; quant aux fourneaux, ils seront alimentés à l'alcool qui, tout en fournissant une chaleur intense, ne donne aucune fumée et ne vicie pas l'air.
Séléna battit des mains.
--Bravo, exclama-t-elle, me voilà passée cordon bleu du bord et je vous promets de succulents menus.
Gontran hochait la tête.
--Douteriez-vous de mon savoir-faire, monsieur? s'écria la jeune fille, comme si son amour-propre de ménagère se fût trouvé froissé.
--Moi, s'écria M. de Flammermont, à Dieu ne plaise, ma chère Séléna; ce dont je doute, c'est de pouvoir l'apprécier à sa juste valeur.
--Que voulez-vous dire?
--Dame! avant de penser à se mettre quelque chose sous la dent, il faut penser à se mettre quelque chose dans les poumons... en un mot, comment respirerons-nous?... Je ne vous cacherai pas, mon cher monsieur Ossipoff, que c'est là un point qui ne laisse pas que de m'inquiéter fort, vu que votre plan ne porte aucune trace de ce détail.
--Sans doute, dit Fricoulet, M. Ossipoff pense fabriquer artificiellement de l'air respirable par le chlorate de potasse et le bioxyde de manganèse?
Le vieux savant eut un geste énergique de dénégation.
--Pas le moins du monde, répondit-il, car, pour décomposer ce mélange et produire de l'oxygène, il faut le chauffer énergiquement...
Et il regardait Gontran, semblant l'interroger.
--Eh! j'y suis, s'écria l'ex-diplomate, auquel Fricoulet venait de souffler cette réponse, vous voulez employer le procédé Tessié du Motay...
Et il pensait _in petto_:
--Pourvu qu'il ne prenne pas fantaisie à Ossipoff de me demander quelque explication à ce sujet.
Mais le vieillard secoua la tête, la face égayée d'un sourire:
--Je ne fais aucun appel à la chimie, dit-il.
--Alors... vous avez trouvé un procédé nouveau?
--Pas moi, mais des compatriotes à vous dont le renom est universel: MM. Cailletet et Raoul Pictet qui sont parvenus, chacun de leur côté et par des moyens différents, à liquéfier ces gaz réputés jusqu'à présent incompressibles: l'hydrogène et l'oxygène... m'inspirant d'eux, je procéderai comme eux, mais en grand; à l'aide d'une forte pression et d'un abaissement considérable de température, je liquéfierai l'oxygène... au besoin, je pourrais le solidifier et emporter une provision d'air en tablettes, mais je préfère l'emporter dans des récipients d'acier.
--Mais savez-vous bien qu'il vous en faut une grosse provision, dit Fricoulet un peu inquiet.
--N'ayez crainte, mon cher ami; j'ai calculé qu'un litre d'oxygène liquéfié représenterait quinze mètres cubes, soit quinze mille litres de gaz vital. Avec cent litres de ce liquide, nous aurons une provision suffisante, car, en vingt-quatre heures, nous n'en dépenserons guère qu'un litre, soit pour chacun de nous cent cinquante litres de gaz vital par heure.
--Mais avez-vous réfléchi, objecta Fricoulet, que l'air se viciera pendant le voyage?
--Pour combattre cette viciation, j'emploierai la potasse caustique qui absorbera l'acide carbonique, et, toutes les quarante-huit heures, je chasserai, au moyen d'une ventilation énergique, les miasmes produits par la respiration pulmonaire et cutanée... qu'en pensez-vous, monsieur de Flammermont?
--Je pense, monsieur, répondit gravement le jeune homme, que vous avez pensé à tout.
Et, ce disant, il serrait énergiquement les mains du vieux savant.
Pendant ce temps, Séléna s'était dirigée vers la porte et, désignant à Fricoulet le marchepied qui servait à atteindre le plancher de la pièce circulaire où ils se trouvaient réunis:
--De combien sommes-nous élevés au-dessus du sol? demanda-t-elle.
--D'un mètre, mademoiselle.
--Et qu'y aura-t-il là-dedans? ajouta-t-elle en frappant du bout de son ombrelle la partie inférieure de l'obus.
--De l'air comprimé, mademoiselle, qui atténuera par son échappement le contre-coup du départ.
Soudain, Gontran se frappa le front:
--Monsieur Ossipoff, vous n'avez pas pensé à une chose.
--Laquelle?
--C'est qu'il se peut parfaitement bien que votre obus ne soit pas de calibre?
Le savant ouvrit de grands yeux.
--Pas de calibre! répéta-t-il... qu'entendez-vous par là?
--En ma qualité de chasseur, je connais un des principes fondamentaux de la balistique et ce principe est le suivant: Pour utiliser toute la détente d'un gaz, il est de toute nécessité de lui opposer une surface résistante et obturant entièrement l'âme de l'engin, fusil ou canon, afin d'éviter le _vent_, cause de déperdition de vitesse.
--Eh bien!
--Eh bien! votre obus a six mètres de diamètre... savez-vous combien a la cheminée que nous utiliserons?
Ossipoff saisit son crâne à deux mains.
--Dieu du ciel! exclama-t-il, vous avez raison!... comment n'ai-je pas pensé à cela plus tôt?
Et, véritablement atterré, il fixait sur Gontran des regards désespérés, semblant lui demander un moyen de parer à cet inconvénient qu'il n'avait pas prévu; de son côté, Gontran regardait Fricoulet, le suppliant muettement de venir à son secours.
Et un silence de plomb pesait sur leurs épaules, lorsque le jeune ingénieur, dans un geste inspiré, posa sur son front l'index de sa main droite.
--Qui nous empêche, dit-il en parlant lentement, de disposer le caisson d'air comprimé formant la base de notre obus sur un second caisson de capacité plus grande que le premier, dont nous emporterons d'ici tous les éléments et que nous construirons sur place d'un diamètre exactement semblable à celui de la cheminée du volcan.
Tout le monde l'écoutait parler sans rien dire.
Fricoulet continua:
--Outre que cette adjonction pare à l'inconvénient signalé fort judicieusement par mon ami Gontran, elle offre encore un autre avantage: sous l'énorme pression des gaz souterrains, les cloisons inférieures de ces caissons seront refoulées avec une telle vigueur que l'air s'échappera par des soupapes fortement assujetties et placées à la partie supérieure; de cette façon, la secousse sera graduelle et non instantanée et nos chances de heurt diminuées d'autant.
Un sourire courut sur les lèvres d'Ossipoff, qui regarda un moment en silence le jeune ingénieur; ensuite, il se pencha vers Gontran et lui dit:
--Ce jeune homme paraît connaître son affaire; s'il savait parler un peu moins et écouter davantage, il arriverait à quelque chose.
Puis, s'adressant à Fricoulet, il lui demanda un peu dédaigneusement:
--Seriez-vous capable de me faire le dessin de ce caisson et de ce système de soupapes?
Humilié, Fricoulet répliqua sèchement:
--Ce dessin vous sera remis demain par M. de Flammermont, monsieur.
Et, tournant les talons, il descendit les trois marches qui menaient au projectile.
--Surtout, fit Ossipoff à Gontran, remettez-moi le dessin de ce garçon-là tel qu'il vous le donnera, sans y ajouter quoi que ce soit; je veux voir de quoi il est capable.
L'ex-diplomate eut un geste de la main indiquant qu'il se conformerait à la demande de son interlocuteur; puis, après un moment:
--Mais, monsieur Ossipoff, dit-il, avez-vous réfléchi qu'une fois dans la zone d'attraction lunaire, l'obus tombera de près de trente mille kilomètres de haut?--Avez-vous pensé à amortir ce choc?
Le vieux savant sourit et haussant doucement les épaules:
--Bast! fit-il, nous ne tomberons qu'avec une vitesse de 2,500 mètres dans la dernière seconde... Or, comme vu la raréfaction de l'air, il ne faut songer à aucun moyen physique, j'ai pensé tout simplement à garnir le fond de notre wagon de tampons munis de ressorts très puissants, de telle sorte que, pour nous, enfermés dans l'intérieur, le choc perdra toute sa violence.
Tout en parlant Ossipoff donnait un dernier regard approbateur à l'intérieur du projectile; puis, il descendit les marches, suivi de sa fille et de Gontran.
--Mon cher enfant, dit-il en serrant énergiquement les mains du jeune comte, permettez-moi de vous féliciter en toute sincérité pour être parvenu, en si peu de temps, à mener à bien cette partie importante de nos projets. Ce wagon est parfaitement conçu dans toutes ses parties et son intérieur répond à l'extérieur... rien n'a été oublié et, je vous le répète, vous avez marché avec une rapidité qui fait le plus grand honneur à votre activité et à votre intelligence.
Alcide Fricoulet s'était approché et, les mains derrière le dos, souriait complaisamment, prenant pour lui les compliments qu'on ne lui adressait pas... mais qui lui revenaient de droit.
--Et vous n'avez pas tout vu, dit Gontran en entraînant le savant vers une autre partie de l'atelier, voici les machines destinées à rendre cylindrique et à calibrer exactement la cheminée intérieure du volcan; voici les pompes, les outils de nos ouvriers; tous appropriés au travail spécial auquel ils seront employés... voici les glissières du projectile.
Ossipoff ne pouvait se lasser de regarder, d'examiner en détail, l'une après l'autre, toutes les pièces que lui désignait Gontran.
--Mais toutes ces machines, dit-il enfin véritablement émerveillé, sur quels plans ont-elles été construites? car je n'en vois là aucune qu'il n'ait fallu dessiner spécialement en vue du rôle qu'elles ont à jouer dans notre oeuvre.
M. de Flammermont allait répondre--pour dire la vérité sans doute--lorsqu'un geste énergique de Fricoulet lui commanda le silence.
--Eh bien! vous ne répondez pas! fit Ossipoff étonné.
--Voyons, Gontran, dit le jeune ingénieur, quelle honte éprouves-tu à dire que c'est toi l'auteur des plans d'après lesquels tout cela a été construit?
Le vieillard leva les bras au ciel.
--Quel génie! exclama-t-il, et quelle modestie!
Et s'adressant à Fricoulet:
--Voilà, monsieur Fricoulet, les vrais savants sont tous ainsi, modestes et silencieux... tandis que les autres...
Le jeune ingénieur fronça légèrement les sourcils.
--Monsieur Ossipoff, bougonna-t-il, vous vous répétez... car vous m'avez déjà dit cela.
Ossipoff le regarda droit dans les yeux et le menaçant du doigt:
--Vous seriez jaloux du mérite de M. de Flammermont, que je n'en serais nullement étonné, murmura-t-il.
Fricoulet garda un moment le silence, stupéfait, doutant que ses oreilles eussent bien entendu; puis, tout à coup, poussant un vibrant éclat de rire:
--Moi! s'écria-t-il, moi! jaloux du mérite scientifique de Gontran! Ah! monsieur Ossipoff... méprisez mes humbles connaissances et mon petit bagage scientifique, mais ne soupçonnez pas ma bonne amitié pour M. de Flammermont.
Mlle Ossipoff qui, tout en rôdant curieusement à travers le chantier, avait néanmoins l'oreille à la conversation, comprit que les choses menaçaient de se gâter si elle ne faisait une diversion.
--Ah! la singulière machine! s'écria-t-elle en désignant dans un coin du hangar une sorte de gigantesque fer à cheval surmonté d'un cadran sur lequel jouait une grosse aiguille mobile... Qu'est-ce que cela?...
A l'exclamation de sa fille, le vieux savant se retourna.
--En effet, dit-il en s'approchant lui aussi, voilà une construction de forme bizarre.
Fricoulet coula vers Gontran de Flammermont un regard singulier et lui murmura tout bas à l'oreille:
--Garde à toi... sais-tu bien ton affaire?
L'ex-diplomate haussa les épaules et répondit en souriant:
--Tu vas voir.
Puis tout haut, non sans se donner un peu d'importance:
--Ceci, mademoiselle, est l'appareil que monsieur votre père m'avait prié d'inventer.