Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 12
--Ce que dit là M. Fricoulet est très raisonnable, père, fit-elle; voyons, il ne faut pas vous décourager; il faut réagir: écrivez à vos amis de Pétersbourg pour leur demander des renseignements... si cet homme se propose d'utiliser vos plans, déjà vos amis en auront entendu parler et par eux vous saurez si la situation est aussi désespérée que vous le craignez.
--De mon côté, ajouta Gontran, je vais écrire à mon ancien ambassadeur pour le prier d'aller aux informations... ces renseignements serviront de contrôle à ceux que vous recevrez d'autre part.
Et aussitôt Ossipoff et M. de Flammermont s'assirent devant la table et se mirent en devoir de rédiger leur courrier.
Ils avaient bien écrit chacun une demi-douzaine de lettres lorsque Fricoulet, qui était sorti pour rôder dans l'observatoire, entra précipitamment.
--M. Ossipoff, dit-il, je vous signale l'arrivée à l'Observatoire d'un de vos confrères des États-Unis.
Le savant suspendit sa plume et releva la tête.
--Son nom, demanda-t-il?
--M. Jonathan Farenheit.
Ossipoff parut chercher dans sa mémoire.
--C'est singulier, dit-il, je ne le connais pas.
--Peut-être, fit Gontran, n'est-il entré dans l'astronomie que depuis votre départ de Pétersbourg.
Le jeune homme avait fait cette observation le plus naturellement du monde; mais, heureusement pour lui, Ossipoff crut qu'il plaisantait et répondit sur le même ton:
--Vous avez sans doute raison..., mais que vient-il faire ici?
--L'un des élèves que j'ai rencontré m'a dit qu'il venait faire quelques études sur la lune à l'aide de la grande lunette de 18 mètres.
Les sourcils du vieux savant se contractèrent légèrement.
--Dans quel but?... vous l'a-t-on dit?
--Non... mais il paraît qu'il se propose de faire, à ce sujet, dans la bibliothèque de l'Observatoire, une petite conférence à laquelle nous sommes priés d'assister.
Une heure après, Ossipoff donnant le bras à sa fille, et accompagné de Gontran et de Fricoulet, faisait son entrée dans la salle où se trouvait déjà réuni tout le personnel de l'Observatoire.
A l'une des extrémités de la table qui occupait le milieu de la salle, un homme était assis dans un fauteuil, ayant devant lui une pile de dossiers dans lesquels ses doigts fouillaient nerveusement.
Cet homme était Jonathan Farenheit.
Son visage coloré était encadré d'un collier de barbe rouge dont les poils paraissaient aussi durs que des soies de sanglier; les cheveux, de même ton, étaient coupés en brosse et plantés fort bas sur le front; les sourcils roux et fort touffus surplombaient une arcade sourcilière proéminente abritant un petit oeil gris qui brillait, plein de malice, au fond de l'orbite; la lèvre supérieure rasée empruntait, à ce manque de moustache, un air de finesse et de méchanceté que démentait la lèvre inférieure, fortement ourlée et pleine de bonhomie; le menton, gras, retombait en double étage sur un col largement ouvert, afin, sans doute, de donner plus de jeu au cou énorme et apoplectique.
A en juger par le buste haut et puissant, cet homme devait être d'une taille quasi gigantesque; à en juger par les diamants qui brillaient à sa cravate, à sa chemise, à ses doigts, cet homme devait jouir d'une grosse fortune.
--Peste! murmura Fricoulet à l'oreille de Gontran, le métier de savant dans la libre Amérique me paraît lucratif.
Le jeune homme allait répondre lorsque Jonathan Farenheit se leva.
--Messieurs, dit-il en saluant son auditoire, je commencerai par vous remercier de l'accueil plus que sympathique que vous avez bien voulu me faire... du reste, je dois vous avouer en toute franchise que je n'attendais pas moins des illustres savants qui appartiennent à la nation la plus civilisée et la plus aimable du monde entier.
Ici l'Américain fit une pause, ce qui permit aux assistants de le remercier par un petit murmure approbatif des quelques paroles flatteuses qu'il venait de prononcer.
--Messieurs, poursuivit-il avec un petit sourire, j'ai une confession à vous faire... je n'appartiens pas, à proprement parler, au corps scientifique; je suis tout simplement président d'un comité américain qui s'est proposé de résoudre un des plus grands problèmes que se soit posé, depuis des siècles, le génie curieux de l'homme: je veux parler des relations à établir entre notre globe terrestre et tous les mondes célestes que nous voyons graviter autour de nous.
En ce moment, M. de Flammermont, saisi d'un pénible pressentiment, regarda à la dérobée Mickhaïl Ossipoff: le vieillard était légèrement penché en avant, les doigts crispés sur les bras de son fauteuil, la face pâle, le front couvert de sueur, l'oeil brillant de fièvre, les lèvres entr'ouvertes comme pour crier.
--Aller dans la lune, s'exclama Jonathan Farenheit. Combien de génies ne se sont-ils pas consumés dans la recherche de ce problème! Combien d'existences humaines ne se sont-elles pas usées à la caresse de ce rêve, taxé jusqu'à présent d'impossible... de fou... eh bien! cependant, messieurs, ce rêve n'est plus un rêve... il est sur le point de devenir une réalité!
Ici nouvelle pause qui permit à l'orateur de constater que l'intérêt de son auditoire allait grandissant.
Jonathan Farenheit reprit:
--L'analyse du spectre lunaire a permis de découvrir, à la surface de notre satellite, des gisements considérables de carbone cristallisé, c'est-à-dire de diamants; une société américaine, formée pour l'exploitation de ces gisements, a acquis pour une somme considérable les plans d'un savant, qui rendent pratique le trajet de la terre à la lune; mais, avant de faire appel à l'argent des actionnaires, on a décidé d'exécuter un premier voyage pour s'assurer _de visu_ de l'existence de ces gisements; or, bien qu'ayant confiance dans l'affaire, je tiens néanmoins à avoir l'avis du monde scientifique, c'est pourquoi, pendant que les travaux s'achèvent, je vais, de pays en pays, exposant le plan en question et demandant à chacun ce qu'il en pense... voilà, messieurs, pourquoi je suis ici.
Ossipoff se leva.
--Y aurait-il monsieur, fit-il d'une voix tremblante, indiscrétion à vous demander le nom du savant duquel vous tenez ces plans?
--Monsieur, répondit l'Américain, j'ai, au contraire, toutes raisons pour répandre, par le monde entier, le nom de ce génie hardi auquel l'humanité devra, dans quelques mois, d'avoir fait un pas de géant dans la voie du progrès: cet homme audacieux est le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences de Pétersbourg, son nom est: Fédor Sharp.
Ossipoff poussa un cri terrible, pendant qu'autour de lui ses amis se levaient en proie à une colère indignée.
--Ce Sharp est un voleur! s'écria le vieillard, les plans qu'il a vendus ne lui appartenaient pas.
Jonathan Farenheit parut surpris; néanmoins il conserva tout son sang-froid.
--Cette accusation est grave, répliqua-t-il; sur quoi la basez-vous?
--Sur ceci: que les plans dont Sharp s'attribue la paternité sont les miens!
Un murmure d'étonnement courut parmi les assistants.
--Il faudrait prouver cela, objecta l'Américain.
En quelques mots, Ossipoff fit le récit du guet-apens que Sharp lui avait tendu pour le dépouiller en toute liberté du produit de ses recherches et de ses travaux.
Il ajouta:
--Vous avez, sans doute, là, dans ces dossiers, les plans qui vous ont été vendus... eh bien! si vous le désirez, je m'en vais en faire la démonstration à ces messieurs.
Jonathan Farenheit inclina la tête approbativement et Ossipoff commença:
--Vous savez, messieurs, qu'un mobile quelconque ne peut abandonner définitivement le sol terrestre qu'animé d'une très grande vitesse; lancez, en effet, horizontalement avec une vitesse initiale de huit mille mètres dans la première seconde, un projectile quelconque, qu'arrivera-t-il?
--Ce projectile ne retombera jamais sur la terre, répondit une voix.
Cette voix était celle de Gontran qui, voyant les regards du savant fixés sur lui, s'était cru interrogé et auquel Fricoulet avait chuchoté cette réponse.
--Oui, poursuivit Ossipoff: ce mobile tournera comme un nouveau satellite autour de la terre sans jamais retomber, maintenu en équilibre par sa force tangentielle qui devient alors égale à l'intensité de l'attraction de la terre. Mais le cas qui nous occupe est autre; il s'agit, en effet, pour atteindre la lune, de lancer un mobile au zénith afin d'échapper le plus rapidement possible à l'attraction terrestre; or, celle-ci, messieurs, tout en diminuant comme le carré de la distance ne devient jamais égale à zéro; on ne peut donc s'y soustraire qu'à condition de pénétrer dans la zone d'attraction d'un autre corps céleste; c'est ce qui arriverait peut-être si l'on parvenait à lancer ce mobile avec une rapidité supérieure à 11,300 mètres dans la première seconde... j'ai donc cherché si l'homme pouvait produire une vitesse aussi vertigineuse et je suis arrivé à une solution satisfaisante.
Pendant que le savant parlait, l'Américain consultait ses dossiers et hochait la tête.
--Il me fallait deux choses, pour atteindre le but que je me proposais: un explosif puissant et un canon capable de lancer, à 80,000 lieues, un engin pesant 3,000 kilos: l'explosif que j'avais baptisé du nom de _sélénite_, était un mélange détonant de carbazotate de potasse et de gélatine explosive; quant au canon, permettez-moi de vous le tracer en quelques coups de crayon.
Il se retourna vers un grand tableau noir qui occupait, derrière lui tout un panneau du mur et, rapidement, y dessina un croquis bizarre qui fit arrondir les yeux de tous les assistants.
--Il a été constaté, dit-il tout en dessinant, que, dans toutes les bouches à feu, plus est grand le trajet parcouru dans l'âme de l'engin, plus la vitesse initiale croît; le meilleur résultat est obtenu quand la charge tout entière brûle pendant le temps que met l'obus à sortir de la pièce. Si pendant le temps que l'obus parcourt l'âme, animé d'une force croissante, on pouvait recharger et mettre le feu à cette charge nouvelle, la vitesse initiale irait croissant encore. De sorte que, pour animer un projectile d'une vitesse considérable, il suffit d'augmenter la longueur du canon et de mettre le feu à plusieurs charges successives concourant toutes à donner à l'obus une rapidité de plus en plus considérable.
Il se tut un moment et regarda Jonathan Farenheit; mais celui-ci avait les yeux fixés sur ses paperasses et son visage était impassible.
--Voici, poursuivit Ossipoff, comment je m'y suis pris pour faire détoner, dans l'espace d'une seconde et à des intervalles parfaitement calculés, plusieurs charges répétées... Je dois commencer par vous dire que mon obus aurait eu trois mètres cinquante de haut et deux mètres de diamètre... or, le canon dans lequel je l'aurais logé, aurait eu, lui, en hauteur quarante fois ce diamètre, soit quatre-vingts mètres; cet énorme tube aurait été fondu en acier, d'un seul bloc, par un procédé que j'ai inventé et qui est beaucoup plus économique que celui de Bessemer. Son poids total eût été de 600 tonnes (600,000 kilogs), et, comme on l'aurait coulé dans le sol, sa résistance eût été infinie. Mais, où réside le point capital de mon invention, c'est dans l'adjonction à ce tube de plusieurs chambres à poudre situées le long de la culasse.
Ici Ossipoff s'interrompit de nouveau.
--C'est bien cela, n'est-ce pas? demanda-t-il à Jonathan Farenheit.
Celui-ci, qui suivait l'explication du savant sur l'un des dossiers étalés devant lui, répondit impassiblement:
--C'est bien cela!
Un sourire de triomphe illumina le visage du Russe qui poursuivit:
--Ces chambres à poudre sont en acier de quinze centimètres d'épaisseur, de façon à pouvoir résister aux pressions les plus formidables; elles sont au nombre de douze et chacune d'elles contient cinq cents kilogrammes de «sélénite»; le fond du canon lui-même en contient mille kilogs et je laisse entre cette charge et la partie inférieure de l'obus un vide de cinquante centimètres. Les chambres à poudre et la charge initiale sont toutes reliées à un mécanisme électrique d'une extrême délicatesse à la seconde précise où le projectile doit quitter le sol terrestre, un courant est lancé dans la charge du fond: les gargousses prennent feu... un million de mètres cubes de gaz sont instantanément produits et l'obus est chassé en avant... au fur et à mesure que celui-ci, en parcourant le tube, démasque l'orifice des chambres à poudre, la déflagration de la sélénite qu'elles contiennent se produit, ajoutant une nouvelle force à celle de la charge initiale, si bien qu'à la sortie du canon le projectile est doué d'une vitesse de douze kilomètres par seconde.
Ossipoff, électrisé par son sujet même, avait prononcé d'une voix vibrante les dernières phrases de sa démonstration et les assistants, lorsqu'il eût fini, éclatèrent en applaudissements.
Le vieux savant étendit la main pour réclamer le silence.
--J'ajouterai, dit-il, que dans mes projets, la fonte de ce canon, la fabrication de cette poudre et le départ lui-même devaient s'effectuer dans l'hémisphère méridional, non loin de l'archipel Gambier, dans l'île Pitcairn, située par le 26me degré de latitude. Il fallait, en effet, trouver sur le globe un point possédant la position géographique indispensable pour que le canon pût être braqué convenablement sur la lune et assez éloigné en même temps de tout endroit habité... Il est facile de comprendre, en effet, que la production instantanée de plusieurs millions de mètres cubes de gaz explosifs doit fatalement donner naissance à une terrible perturbation atmosphérique, laquelle détruira tout ce qui existera aux alentours du canon.
Il se tut; puis, après un instant:
--Eh bien! monsieur Jonathan Farenheit, demanda-t-il, ai-je reproduit à peu près exactement les renseignements que contiennent vos dossiers?
L'Américain se leva.
--Pour rendre hommage à la vérité, dit-il, je dois déclarer que les plans de M. Sharp sont en tous points semblables aux explications que vous venez de nous fournir!
Ossipoff ne put retenir un cri de joie et, se précipitant vers Farenheit, il lui secoua les mains dans une vigoureuse étreinte.
--Ah merci! balbutia-t-il, merci, monsieur!
--Alors, dit Fricoulet, qu'allez-vous faire?
L'Américain à cette question eut un haut-le-corps.
--Moi, répondit-il, ce que je vais faire?... mais que voulez-vous que je fasse?
--Dame! répartit le jeune ingénieur, il me semble qu'en présence des preuves que vous a données M. Ossipoff...
Jonathan Farenheit l'interrompit d'un geste.
--Monsieur, fit-il, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire en commençant, il s'est formé, pour l'exploitation des mines lunaires, une société au capital de cinq cents millions de dollars sur lesquels cinq millions ont déjà été versés, tant pour payer les plans de M. Sharp que pour subvenir aux frais du premier voyage d'exploration... nous sommes avant tout un peuple pratique aux yeux duquel les questions de sentiment comptent peu.
--C'est-à-dire?... demanda Ossipoff d'une voix tremblante.
--C'est-à-dire que, tout en trouvant bizarre la connaissance si approfondie que vous avez des plans de M. Sharp, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de donner suite à nos projets; nous avons payé, nous sommes propriétaires et nous entendons exploiter notre propriété!...
Le malheureux Ossipoff, en entendant ces mots, sentit comme un poids formidable s'abattre sur son crâne, il tomba sur son fauteuil, ses yeux se fermèrent, sa tête se renversa en arrière et il demeura immobile, sans connaissance.
Quand il revint à lui, le vieillard était dans son lit, la tête couverte d'un sac contenant de la glace, et les jambes brûlées par des sinapismes destinés à attirer le sang aux extrémités inférieures.
A côté de lui, lui tenant la main et le regardant avec anxiété, se tenait Séléna; enfoncé dans un fauteuil au pied du lit, Gontran de Flammermont était plongé dans la lecture d'un livre qui devait être fort intéressant, à en juger par la fièvre qui brûlait ses joues et la flamme qui brillait dans ses prunelles.
--Mon père, s'écria la jeune fille en voyant le vieillard ouvrir les yeux, mon père, me reconnaissez-vous?
Ossipoff fixa sur Séléna des regards attendris et demeura un moment sans répondre, puis enfin un sourire triste dérida sa face grave.
--Mon enfant, balbutia-t-il, ma Séléna adorée.
Ensuite apercevant Gontran qui s'était levé pour s'approcher, il lui tendit la main en murmurant:
--Mon fils.
Un silence ému plana quelques instants sur ces trois personnages; enfin Ossipoff demanda:
--J'ai été très malade, n'est-ce pas?
--On a craint un transport au cerveau, répondit Gontran.
--Et il y a longtemps que je suis dans cet état?
--Il y aura demain dix jours.
Puis tout à coup, deux grosses larmes coulèrent au bord de sa paupière et il ajouta:
--Pourquoi ne suis-je pas mort? Je n'aurais pas la douleur de voir cet homme maudit, ce Sharp du diable, jouir impunément du produit de son vol!
--Voyons, père, dit Séléna, soyez raisonnable, ne pensez plus à cela, sinon vous allez retomber malade.
--D'autant plus que tout espoir n'est pas perdu, dit Gontran; en ce moment, mon ami Fricoulet est à Nice pour organiser une grande conférence, ainsi qu'il avait été convenu.
--A quoi bon maintenant? grommela Ossipoff... vous avez bien entendu ce qu'a dit l'autre jour Jonathan Farenheit... Sharp a maintenant sur nous trop d'avance pour que je puisse songer à lutter de vitesse.
--Mais ne pourriez-vous inventer un procédé plus rapide? insista le jeune comte.
Ossipoff secoua la tête.
--Mon cher ami, répondit-il, j'ai passé toute ma vie avant d'arriver au résultat merveilleux que ce misérable m'a volé... et maintenant la mort est là qui me guette... Qu'elle vienne donc et me débarrasse d'une existence qui m'est à charge.
Gontran regardait silencieusement Séléna dont les yeux se gonflaient de larmes, et la douleur de la jeune fille lui mettait le coeur à la torture.
Tout à coup il poussa un cri de triomphe, et, saisissant le livre qu'il était occupé à lire lorsque Ossipoff avait repris connaissance:
--Monsieur Ossipoff... dit-il d'une voix vibrante, le salut est là!
Séléna et son père crurent que le jeune homme devenait fou; néanmoins le savant demanda:
--Quel est ce livre?
--Un ouvrage du P. Martinez da Campadores, prieur de la compagnie de Jésus au couvent de Salamanque, le _Monde souterrain_.
--Eh bien? interrogea Séléna dont le coeur, à son insu même, se rouvrait à l'espoir.
--Eh bien! mademoiselle, s'écria M. de Flammermont, le diable soit des canons, des aéroplanes, des ballons, de la vapeur d'eau et de la sélénite elle-même, imaginés jusqu'à ce jour pour aller rendre visite aux astres; tous ces moyens sont vieux jeu, rococos, démodés!...
Il reprit haleine et reprit d'une voix ironique:
--Et dire que les hommes se mettent l'esprit à la torture pour inventer des engins terribles et des explosifs puissants, alors que la nature a pris la peine de nous construire des appareils qui laissent bien loin derrière eux tout ce que le génie humain a inventé!
Ossipoff, lui aussi, se laissait envahir par la confiance de Gontran, et il demanda avec anxiété:
--Mais expliquez-vous, mon cher ami, je vous en conjure, de quels appareils naturels voulez-vous parler?
--Des volcans, monsieur Ossipoff! s'écria M. de Flammermont d'une voix triomphante.
--Les volcans! répéta Ossipoff complètement ahuri.
--Eh oui! répliqua Gontran, les volcans qui sont des canons naturels, les volcans dont on pourrait obtenir des résultats surprenants, si l'on parvenait à régler leur puissance!...
Ossipoff et sa fille considéraient Gontran, n'en pouvant croire leurs oreilles, doutant que le jeune homme parlât sérieusement.
Celui-ci feuilleta d'un doigt rapide l'ouvrage du savant espagnol.
--Tenez, dit-il, à la page 130, Martinez da Campadores donne un tableau des vitesses de projection observées sur différents volcans: l'Etna lance des pierres avec une vitesse de 800 mètres par seconde; le Vésuve, 1,250 mètres; l'Hécla, 1,500 mètres; le Stromboli, 1,600 mètres.
.....Mais ce sont les volcans de l'Amérique équatoriale qui ont le plus de vigueur: ainsi le Pichincha, le Cotopaxi et l'Antisana communiquent aux pierres qui s'échappent de leur cratère béant une vitesse initiale de 3 à 4 kilomètres.
Il se tut un moment pour reprendre haleine et ajouta:
--Eh bien! croyez-vous, monsieur Ossipoff, qu'il soit impossible de réfréner la puissance de ces vapeurs souterraines et d'en régler l'expansion?
Le vieux savant poussa un cri de joie.
--Ah! balbutia-t-il d'une voix tremblante... ah! Gontran!... mon fils!... vous me sauvez la vie!...
Il attira le jeune homme à lui et le pressa sur sa poitrine dans un élan de tendresse sincère.
A ce moment la porte s'ouvrit et Fricoulet parut sur le seuil.
--A la bonne heure! dit-il joyeusement, vous voilà revenu à la santé, mon cher monsieur Ossipoff... et je vais vous communiquer une nouvelle qui va hâter votre rétablissement.
--Parlez... parlez... se hâta de dire Ossipoff.
--J'ai vu le préfet, j'ai vu les présidents des différentes sociétés savantes du département; je leur ai raconté votre histoire qui les a vivement intéressés, et ils ont tous accepté de faire partie du comité qui patronnera votre première conférence. La salle du théâtre est mise gracieusement à votre disposition, et j'ai là une liste de personnages fort riches en mesure de vous fournir des capitaux, auxquels nous allons envoyer des invitations.
Il avait prononcé ces mots tout d'une haleine, les yeux brillants et le visage rayonnant; puis il se laissa tomber sur un siège, épongeant avec son mouchoir son front couvert de sueur.
Mais, à sa grande surprise, sa communication ne reçut pas l'accueil enthousiaste auquel il s'attendait.
--Mon Dieu, mon cher monsieur Fricoulet, répondit Ossipoff avec une froideur marquée, je vous suis fort reconnaissant de tout le mal que vous vous êtes donné... mais je me vois obligé de vous déclarer que je ne puis utiliser vos services.
Le jeune ingénieur ouvrit de grands yeux.
--Oui, poursuivit le vieillard, pendant que vous vous agitiez beaucoup et parliez non moins, votre ami Flammermont, un vrai savant lui, qui se remue moins et parle moins aussi, étudiait silencieusement le moyen de mettre quand même à exécution nos projets de circumnavigation céleste.
Fricoulet regarda le jeune comte d'un air complètement ahuri, et Gontran répliqua avec embarras:
--Oh! monsieur Ossipoff, vous exagérez... _doctus cum libro_.
--Non pas, non pas, insista le vieillard, vous avez l'érudition modeste, mon jeune ami... et c'est d'ailleurs ce qui vous distingue des faux savants qui cachent sous leur faconde et leur parlotte le semblant de science dont ils font parade.
Ce disant, il glissait un regard dédaigneux vers Fricoulet.
--Ainsi donc, fit celui-ci en examinant curieusement Gontran, tu as trouvé un moyen d'aller dans la lune?
--Mon Dieu! répliqua le jeune comte, c'est en feuilletant ce volume de Campadores, laissé par toi sur le guéridon, que l'idée m'est venue que peut-être on pourrait utiliser la force propulsive des volcans.
Fricoulet crut son ami devenu fou, il bondit de son fauteuil, courut à lui et lui saisit les mains.
Gontran vit dans l'attitude du jeune ingénieur une preuve de son enthousiasme et ajouta:
--Hein! que penses-tu de ma proposition?
Fricoulet fut sur le point de répondre que c'était là une folie qui n'approchait d'aucun des cas d'aliénation mentale découverts jusqu'à présent par les médecins; mais il songea qu'Ossipoff n'allait pas manquer de mettre cette réponse sur le compte de la jalousie, et il s'écria:
--Magnifique! sublime! géniale!
Mais, tout à coup, Ossipoff poussa une exclamation désolée.